Portrait : Michel Tournier, les bancs d’école et le mythe littéraire

 

Michel Tournier
L’écrivain français Michel Tournier est décédé le 18 janvier 2016 à l’âge de 91 ans.

 

Grand Prix du Roman de l’Académie Française pour Vendredi ou les limbes du Pacifique (1967), lauréat du Prix Goncourt pour Le roi des Aulnes (1970), auteur remarqué du roman Les Météores (1975), Michel Tournier s’est éteint le 18 janvier 2016. Entré en littérature tardivement, à 42 ans précisément, ce pilier du XXè siècle littéraire français a été salué dès ses débuts pour l’oeuvre qui a le plus marqué sa carrière personnelle, et son public, sa réécriture de Robinson Crusoéqu’il reprendra plus tard dans une version simplifiée intitulée Vendredi ou la vie sauvageRetour sur la vie et la carrière d’un homme devenu écrivain un peu par hasard, et qui se définissait lui-même, et surtout, comme un « contrebandier de la philosophie ».

 

 

Une jeunesse aux antipodes du génie

 

Le moins que l’on puisse dire, c’est que Michel Tournier a toujours été à mille lieues de l’archétype de l’écrivain français du XXè siècle. Né à Paris en 1924, il disait détester cette ville, prétextant, lorsqu’il vivrait plus tard sur l’Île Saint-Louis avec son grand ami Gilles Deleuze, que l’Île Saint-Louis, ce n’est pas Paris. Mais dès l’âge de six ans, c’est entre Saint-Germain-en-Laye et la Bourgogne, où il passe ses vacances, que Michel Tournier grandit et connaît les bonheurs de l’enfance. Une enfance sur laquelle il reviendra en 1978 dans son essai autobiographique Le vent Paracletla décrivant alors comme « un chaos brûlant » dans une phrase qui synthétise bien la nostalgie qui l’habitera toute sa vie durant :

« L’enfance nous est donnée comme un chaos brûlant, et nous n’avons pas trop de tout le reste de notre vie pour tenter de le mettre en ordre et de nous l’expliquer. »

 

Au rôle fondamental que l’écrivain accorde à l’enfance se superpose donc ce « chaos » : une santé fragile, une scolarité irrégulière marquée par de nombreux changements d’établissements, des études qui le distinguent peu des autres, bref, aucun critère répondant au mythe du génie que l’on aime tant se raconter.

 

Du reste, l’enfance est semblable à beaucoup d’autres, avec ses déceptions et ses découvertes. Michel Tournier grandit parmi des parents intellectuels et germanophones, et se cultive dans l’ombre. Il lit beaucoup, les albums illustrés par Benjamin Rabier, et, surtout, Le merveilleux voyage de Nils Holgerson à travers la Suède de Selma Lagerlöf, qui constitue, à neuf ans, sa première grande révélation littéraire. Il expliquera plus tard, dans une longue interview à Bernard Pivot que c’est sans doute « la magie mise au service de la connaissance » qui l’a le plus marqué dans ce récit.

 

Amour des histoires, et amour des mots. Le temps des vacances en Bourgogne a grandement nourri la passion de Michel Tournier pour le vocabulaire. Il passe alors beaucoup de temps dans l’officine de pharmacien de son grand-père, où il découvre la richesse et l’inventivité du langage sur les étiquettes des comptoirs. Une exploration du langage qui ne cessera jamais vraiment par la suite.

 

 

L’amour infini et contrarié de la philosophie

 

Beaucoup de choses, diverses aussi, amènent Michel Tournier à aiguiser son goût pour la philosophie. Ses lectures, mais aussi un certain attrait pour le religieux et une volupté d’intellectuel qui commence à poindre et se confirme lorsqu’il découvre ses fondamentaux : Bachelard, Sartre, Spinoza pour les penseurs, et Valéry également, dont il suit les cours au Collège de France.

 

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Grand écrivain, Michel Tournier était également passionné de photographie.

Cet appétit pour la philosophie survit aux instabilités de la guerre. En 1946, après ses années de licence, Michel Tournier a vingt ans, et il poursuit son rêve de devenir professeur en décidant de partir en Allemagne étudier la philosophie allemande. Malgré le chaos de l’après-guerre, il y reste quatre ans, pendant lesquels il en profite aussi pour parfaire sa connaissance de la culture et de la langue allemande, lui qui regrettera plus tard de ne pas avoir appris aussi l’anglais. Son éducation politique précoce, ainsi que la proximité qu’il a toujours entretenu avec ce qui a trait à l’Allemagne l’habiteront et le tourmenteront longtemps. La montée du nazisme, la guerre et ses ravages lui feront dire de l’Allemagne qu’elle est son « drame politique personnel », un drame qu’il transposera magistralement dans Le Roi des Aulnes, l’une de ses œuvres phares.

 

En attendant les années littéraires, Michel Tournier poursuit ses rêves de philosophie. De retour en France, c’est pourtant une grande déconvenue qui l’attend : au concours de l’agrégation, il échoue par deux fois. Trop téméraire, il n’avait rien préparé. Il continuera alors de défendre une vision de la philosophie qui n’est pas celle des manuels scolaires et se consolera en imaginant quel piètre professeur il aurait fait, lui qui feignait, de toute façon, de ne pas comprendre les sacro-saints sujets de bac de philo qui tombent chaque année. Et c’est sans doute à cet échec que la littérature française lui doit tant.

 

 

La littérature des mythes

 

Michel Tournier doit désormais trouver un moyen de gagner sa vie. Il travaille un temps à la rédaction de messages publicitaires pour la radio, avant d’occuper plusieurs fonctions aux éditions Plon, pendant dix ans.

 

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Considéré comme l’une de ses œuvres majeures, Vendredi ou les limbes du Pacifique est aussi le premier roman de l’auteur.

C’est à cette époque aussi qu’il cherche et finit par trouver un sujet d’écriture ambitieux, capable de rencontrer le grand public, et dans lequel il puisse « faire entrer toute la philosophie ». Ce projet au long cours, fruit de nombreuses recherches, sera le premier succès de Michel Tournier. Publié alors qu’il a 42 ans, Vendredi ou les limbes du Pacifique lui permet de synthétiser philosophie et fiction. En empruntant le mythe du Robinson qu’on envoie sur une île déserte, l’écrivain amplifie le personnage inventé par Daniel Defoe et interroge le problème fondamental de la solitude, de même que des questions aussi essentielles que celles du langage, de la mémoire, de la solitude et même de la sexualité. Classique par sa forme et novateur par son propos, le roman est salué par la critique. On lui promet le Goncourt, mais c’est le Grand Prix du Roman de l’Académie Française qui couronne ce premier livre. Quatre ans plus tard, en 1971, la simplification de l’oeuvre donne naissance à un récit devenu rapidement un classique des bancs d’école :  Vendredi ou la vie sauvage. Le succès est d’autant plus incroyable qu’il est inattendu. Traduit dans de très nombreuses langues, l’ouvrage s’exporte tellement bien que Michel Tournier le considérera comme son Petit Prince.

 

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Paru en 1970, Le Roi des Aulnes a été récompensé par le Prix Goncourt.

Les années 1970 confirment les succès de l’auteur. Le Roi des Aulnes, paru en 1970, se voit remettre le Prix Goncourt à l’unanimité, ce qui est rare. Deux ans plus tard, Michel Tournier devient membre de l’académie Goncourt, une fonction qu’il occupera jusqu’en 2009. En 1975, c’est au tour du roman Les Météores d’être reconnu. La fascination pour les mythes est perceptible dans les deux œuvres. Dans Le Roi des Aulnes, le narrateur plante un décor qui est à rapprocher de l’Allemagne nazie, et met en scène un personnage devenu ogre, Abel. Dans Les Météoresc’est le mythe de la gémellité qui est mis en exergue.

 

Les livres qui suivront ne connaîtront pas le même succès. Néanmoins, ils continueront de témoigner de la passion de l’auteur pour les contes et les mythes. La perméabilité entre philosophie et littérature est renouvelée à chaque ouvrage. Des romans, comme La Goutte d’or, des recueils de nouvelles, comme Le médianoche amoureux, ou encore des essais autobiographiques, comme Le vent Paraclet, que nous citions plus haut, restent des oeuvres remarquées, bien qu’on les juge moins ambitieuses.

 

 

Force tranquille et anticonformisme sage

 

Lorsque l’on demandait à Michel Tournier de quoi il était le plus fier, ce n’était pas du Prix Goncourt, si cher à d’autres, mais de son statut d’auteur scolaire.

Et quand on l’interrogeait sur l’oeuvre qu’il affectionnait le plus, bizarrement, il ne citait aucun de ses trois grands romans, leur préférant quelques contes épars qu’il trouvait particulièrement réussis.

A la question « lequel de vos Vendredi préférez-vous ? », il répondait naturellement Vendredi ou la vie sauvage, plutôt que Vendredi ou les limbes du Pacifique, le terreau premier.

Lorsqu’on prédisait que son oeuvre serait publiée aux éditions de La Pléiade, il rétorquait évidemment qu’il préférait la voir éditée sous un format de poche, parce que c’est ce format-là que les gens lisent.

Et enfin, quand on le pressentait pour le Prix Nobel de Littérature, ce qui est arrivé bien des fois, il préférait se faire sagement à l’idée que les « Nobelisables » n’ont jamais le Prix Nobel.

 

La patience avant le succès, la discrétion plus que le tapage, et la passion plus que la gloire, c’est tout le charme et le mérite de ce génie discret qui préférait infiniment tout voir plutôt que d’être vu. Et qui depuis sa retraite paisible à Choisel préférait aller visiter des écoles que de courir les librairies, pour mieux dire aux enfants combien le bonheur de la lecture vous grandit. La littérature vivante plutôt que le Panthéon. Puisse-t-il en être ainsi. Nous lui donnons volontiers les deux.

 

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