Livre Paris, les flâneries littéraires : Le livre de poche, plus qu’un livre ?

Visuel-flaneries-litterairesCette année, Livre Paris propose au public plusieurs flâneries littéraires. Le concept ? Se promener dans le Salon autour d’un thème et d’un intervenant afin de vivre la littérature et de mieux s’approprier l’espace dédié à Livre Paris. Nous avons assisté à l’une de ces flâneries, animée par la brillante Patricia Sorel, maître de conférences en histoire à l’université Paris Ouest Nanterre La Défense, autour du thème de la révolution du poche. Et voici un petit tour d’horizon de ce que nous avons appris.

 

Comme vous le savez sans doute, le livre de poche se définit par son petit format, son petit prix et sa grande diffusion. Il est né au XIXe siècle et a contribué à la démocratisation du produit livre en raison de son faible coût et de ses forts tirages. Cependant, l’essor et l’engouement du public pour le livre de poche viendront plus tard. En effet, après de premiers succès à la fin du XIXe et au début du XXè siècle, la forte inflation qui accompagne l’entre-deux guerres contribue à une augmentation notoire du prix du livre, ce qui fait considérablement péricliter les ventes. Malgré un contexte peu favorable, quelques éditions spécialisées dans le format de poche sont créées. C’est le cas par exemple des Editions du Masque, qui voient le jour en 1927.

 

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Dix ans plus tard, en 1937, Hachette et Calmann-Lévy s’associent pour créer la collection Pourpre. Dans le même temps, le Royaume-Uni et les Etats-Unis ont eux aussi lancé leurs premières éditions de livres de poche : la Penguin Books britannique publie des formats poche à partir de 1935, et l’éditeur américain Simon & Schuster lance en 1939 la collection Pocket Books. En France, il faudra néanmoins attendre 1945 et la relance du processus par Gallimard pour que la production et la diffusion de livres en format poche décolle véritablement. Puis, Hachette donne l’impulsion décisive en créant la marque déposée, Le Livre de Poche. Le premier ouvrage publié de la collection est Koenigsmark de Pierre Benoît, très lu à l’époque, mais qui l’est moins aujourd’hui, ce qui confirme la volonté de diffuser avant tout les livres que le public français plébiscite. La force de la marque viendra aussi de ses couvertures, caractéristiques, reconnaissables entre toutes, qui ont bercé toute une génération de lecteurs. En plus d’être souples et résistantes grâce à leur vernis plastique, elles sont très colorées aux débuts, et deviendront plus épurées par la suite. Il faut dire que le graphisme est une affaire de taille, ou plutôt de design, et c’est Pierre Faucheux, directeur artistique du Livre de Poche, le créateur de nombreuses couvertures qui resteront gravées dans l’esprit de beaucoup de Français.

 

Le succès est rapide. En témoigne l’augmentation du nombre de titres édités par mois, qui passe de 4 à 12 tirages. L’industrie se met en place et se modernise rapidement afin d’être à même de répondre aux attentes des lecteurs. Le modèle économique de la marque Le Livre de Poche marche, et se fonde surtout sur la réédition en poche des oeuvres ayant rencontré un grand succès dans leur version traditionnelle. Et la réussite est incontestable : dans les années 1970, ce sont plus de 80 éditeurs qui cèdent leurs droits pour publier leurs versions poche dans la collection du Livre de Poche. Cette dernière puise aussi une grande partie de ses revenus dans la publication d’oeuvres classiques. Le succès de la marque doit beaucoup à l’avènement et à l’essor de la société de consommation, elle-même favorisée par le contexte économique florissant des Trente Glorieuses, mais aussi à une nouvelle génération de lecteurs composée notamment d’étudiants.

 

La situation presque monopolistique de la collection de Hachette commencera à véritablement souffrir des affres de la concurrence à partir des années 1980, une époque où les grandes maisons d’édition, qui se sont mises elles aussi à la conquête du livre de poche, parviennent à se tailler une place en or en créant leur propres collections. Si nous récapitulons, il y a J’ai lu, qui avait été créée en 1958, Pocket, en 1962, mais ce sera surtout l’arrivée de Gallimard sur le marché du poche avec sa collection Folio qui fera le plus d’ombre au Livre de Poche. Fondée en 1972, la collection naît de la fin de l’association entre Hachette et Gallimard. La difficulté pour Le Livre de Poche vient entre autres du fait que Gallimard détient les droits exclusifs d’un nombre considérable d’auteurs français et étrangers, ce qui retire au Livre de Poche le droit de les publier. Et c’est sans compter l’innovation dans le positionnement, puisque dès sa création, Folio prend le contrepied et travaille une posture bien plus intellectuelle que populaire. En témoignent le premier titre publié, La condition humaine d’André Malraux, et le plus grand succès de librairie de la collection, L’Etranger d’Albert Camus. Après, aucun défi ne semblera arrêter Folio, qui publiera en 2011 la version traduite du roman de Robert Bolagno, 2666, la plus longue pagination de l’histoire de la collection.

 

Si le livre de poche tire son identité de la culture populaire et impose sans complexe sa vocation de produit commercial, il est donc aussi un objet culturel mouvant, qui s’intellectualise au fil de son histoire et assume de sortir d’une vision élitiste de la culture pour se faire diffuseur de savoirs. La création de Folio illustre bien ce changement de paradigme, mais en la matière, la collection poche de Gallimard n’est pas seule, puisque les éditions 10/18 adoptent aussi, dès leur création, une orientation intellectuelle et universitaire. Les ventes sur ces produits au contenu plutôt élitiste dépassent à l’époque de leur apparition toutes les espérances, ce qui encourage les maison d’éditions à développer de nouvelles collections spécialisées dans la poésie, les arts, les essais et même l’apprentissage des langues, puisque les dictionnaires de poche bilingues gagnent également leur place en rayon.

 

La simplicité du livre de poche, finalement, c’est peut-être d’être à la fois populaire et distingué : aujourd’hui, pour la plupart des auteurs, être publié en poche est une véritable consécration, parce que c’est la garantie d’être vu et d’être lu depuis les grandes et moyennes surfaces jusqu’aux librairies-stars. Et si l’on voulait résumer ce succès en quelques chiffres, on vous dirait qu’un livre vendu sur quatre est un livre de poche, que le chiffre d’affaires des ouvrages au petit format représente 13% des revenus de l’édition, et que Gallimard puise quelque 40% de ses recettes de la vente de ses Folio. Alors pourquoi voir grand, quand le bonheur tient dans la poche ?

 

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