Phénomène : Quand les écrivains investissent les musées

 

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L’exposition « Rester vivant », imaginée par Michel Houellebecq, sera à découvrir du 23 juin au 11 septembre au Palais de Tokyo.

 

Qu’ils appartiennent à une autre époque ou qu’ils soient nos contemporains, les écrivains sont un objet de fascination notoire pour le grand public. Aujourd’hui, de plus en plus, le travail d’écriture, que l’on associe à un labeur secret, en coulisses, rejoint les grandes galeries d’expositions parisiennes et nationales. L’exposition « Leiris & Co », qui s’est tenue en 2015 au Centre Pompidou-Metz, l’espace consacré à l’Américain John Giorno au Palais de Tokyo, l’exposition « Rester vivant » imaginée par l’auteur Michel Houellebecq (du 23 juin au 11 septembre au Palais de Tokyo) témoignent bien de l’inter-pénétration croissante entre deux modes d’expression artistiques qui n’ont jamais vraiment cessé de se chercher et de se côtoyer pour se dévoiler enfin comme les miroirs l’un de l’autre.

 

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L’espace dédié au poète américain John Giorno au Palais de Tokyo.

 

 

Une cohabitation peu évidente

 

Les musées affichent désormais de plus en plus de rétrospectives où le travail de l’écrivain figure comme élément central d’une exposition, alors que paradoxalement la littérature s’est construite et développée en marge des musées. Pourtant, l’interaction entre l’univers littéraire et l’espace muséal a toujours été de mise, à travers la tradition de la critique, exercice littéraire inhérent à la vie artistique ; à travers la mise en scène de la peinture comme sujet littéraire, ou, inversement, à travers l’exposition de manuscrits, de lettres authentifiées, de tirages et exemplaires originaux dans les musées. La littérature parle d’art pictural, les galeries alimentent leur contenu de supports littéraires, mais tout cela se passe de façon hiérarchisée, l’un des genres servant toujours d’annexe de l’autre. Quant aux expositions littéraires, elles sont davantage pratiquées dans des lieux consacrés, le plus souvent des bibliothèques ou centres d’archives, et ce depuis le XIXe siècle. Un peu plus tard, au début du XXe siècle, la mode est aux maisons d’écrivains, qui fleurissent et se développent après la Seconde Guerre Mondiale, notamment lorsqu’André Malraux prend la tête du ministère de la culture en 1958. A la différence de la solennité des bibliothèques nationales, les maisons d’écrivains proposent une approche intimiste de la vie et du travail de l’écrivain, ce qui répond bien à la fascination du grand public à l’égard de la création romanesque et des coulisses où est fabriquée la littérature.

 

 

Les expositions et espaces muséaux consacrés à la littérature s’imposent dans le paysage culturel français

 

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La prose du Transsibérien de Blaise Cendrars illustrée par Sonia Delaunay

A partir des années 1980, les musées se diversifient et font de plus en plus la part belle à des formes d’expression jusque là peu exploitées, comme le cinéma, l’architecture et même le design. Ainsi, on considère volontiers l’éclairage des écrivains sur les œuvres picturales comme un atout et une façon originale de les approcher. Il s’agit d’une mise en perspective d’autant plus pertinente que depuis le XIXe siècle, la proximité entre peintres et écrivains n’a jamais cessé d’exister, tous étant à parts égales de précieux témoins de leur temps. Certains mouvements comme le Dada ou le Modernisme ont poussé jusqu’à la fusion ces modes d’expression avec quelques collaborations restées célèbres, comme celle de Blaise Cendrars avec la peintre Sonia Delaunay qui a illustré La Prose du Transsibérien. 

 

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« Jean Genet, l’échappée belle » au Mucem jusqu’au 18 juillet.

Les écrivains aussi élargissent leur champ de travail. Ils touchent au cinéma, à la scène, au dessin. Jean Cocteau, Marguerite Duras, ou encore Jean Genet font partie des figures emblématiques de l’éclatement des frontières entre les différents modes d’expression artistiques. Coupler plusieurs formes d’art est une tendance encore plus visible aujourd’hui comme l’atteste l’exposition de Michel Houellebecq, « Rester vivant ». Conçue de toutes pièces par l’écrivain, qui est aussi connu pour ses affinités et ses apparitions au cinéma, elle mettra en avant des installations, des films et des photographies selon un ordre thématique qui reprend les grandes inspirations de l’auteur. Mais le phénomène ne s’arrête pas là : la programmation 2016 propose aux passionnés d’art et de littérature un large éventail d’expositions littéraires. Apollinaire investit le Musée de l’Orangerie jusqu’au 18 juillet avec l’exposition « Apollinaire. Le regard du poète » qui revient sur son travail de critique d’art ; le MucEM (Musée des civilisation de l’Europe et de la Méditerranée) consacre quant à lui une exposition à Jean Genet, dont l’oeuvre est imprégnée du goût de l’auteur pour la Méditerranée et le Moyen-Orient ; enfin, une exposition dédiée à la Beat generation aura lieu au Centre Pompidou à partir du mois de juin.

 

 

 

Comment exposer l’objet texte : la question du genre et du support

 

Comment mettre un texte en valeur en sachant qu’il est par nature fait pour être lu et non pour être simplement vu ? C’est tout le défi des musées, car, ne l’oublions pas, le grand public ne vient pas lire les documents exposés, mais se confronter esthétiquement avec eux. Si certains commissaires d’exposition particulièrement attachés aux archives les exposent volontiers, d’autres préfèrent privilégier l’univers littéraire en se détachant du support original. Ainsi, l’on trouvera le manuscrit original d’On the Road à l’exposition « Beat generation » au Centre Pompidou alors qu’il n’y aura aucun manuscrit à l’exposition « Rester vivant » de Michel Houellebecq.

 

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Ode au voyage, « Il était une fois l’Orient-Express » a été aussi un hommage aux grands écrivains voyageurs du XIXe et de la Belle Epoque.

Si le croisement du texte et du lieu muséal semble plus que jamais au rendez-vous, nous pouvons nous interroger sur la question du genre et de l’univers littéraire représentés. N’est-ce pas de la puissance de représentation du sujet que vient l’intérêt de son exposition ?  Autrement dit, « certaines pratiques et certains genres seraient-ils plus « muséogéniques » que d’autres » ? Un article sur la muséalisation du littéraire, publié sur fabula.org, amorce la réflexion et invoque le « charisme médiatique » de certains sujets, qui ont plus que d’autres la légitimité de faire l’objet d’une exposition temporaire ou permanente (« Bohèmes » au Grand Palais en 2013, « Il était une fois l’Orient-Express » à l’Institut du Monde Arabe en 2014, ou le Musée de la vie romantique à Paris). « La dimension plastique des réflexions théoriques et esthétiques mises en avant par un mouvement », « la prégnance de représentations liées au mode de création ou au mode de vie des écrivains concernés dans notre imaginaire » pourraient donc aussi être des clés d’entrée favorables à la muséalisation d’un écrivain. Ce qui est sûr, c’est que les auteurs n’ont pas fini de nous surprendre !

 

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