Jirō Taniguchi, auteur de Quartier lointain, s’est éteint

Samedi 11 février, nous apprenons la mort du mangaka Jirō Taniguchi. Grande figure de la bande dessinée japonaise et auteur à succès, l’homme disparu à l’âge de 69 ans laisse derrière lui une œuvre multiple unie par un souffle humaniste et intime.

Jirō TaniguchiEnfant du japon de l’après-guerre ayant grandi avec le manga, Jirō Taniguchi décide de devenir mangaka en 1969, attiré par le seinen et le gekiga, deux genres portés à l’époque par la revue d’avant-garde Garo. Longtemps cantonné aux rôles d’assistant (notamment de Kazuo Kamimura, dont l’adaptation de Lady Snowblood inspirera le Kill Bill de Tarantino), il publie ses premières planches dans les années 70 et découvre également la bande dessinée européenne qui aura une grande influence sur son style.

Lançant véritablement sa carrière dans les années 80, c’est à la fin de la décennie suivante qu’il connut la notoriété en Europe. C’est sans doute en France que ses œuvres sont les plus appréciées, et ce à partir de la publication de L’Homme qui marche en 1995 (paru au japon entre 1990 et 1991). Le triomphe de Quartier lointain au festival d’Angoulême en 2003 (paru au japon en 1998) fait alors de Jirō Taniguchi le mangaka préféré des français : après deux sacres à Angoulême (en 2003 pour Quartier lointain, en 2005 pour le Sommet des dieux) il est nommé chevalier de l’ordre des Arts et des Lettres en 2011 par le ministre de la culture. Plusieurs expositions lui ont été consacrées dans l’hexagone (dont une mémorable au festival d’Angoulême 2015) et l’homme rencontre un succès aussi bien populaire que critique.

On le considère souvent à raison comme un pont entre le style de l’archipel nippon et celui des européens

Si au Japon il n’a jamais fait aussi vendre que sur le vieux continent, Jirō Taniguchi était une figure reconnue parmi les dessinateurs. Ni tout à fait auteur d’avant-garde, ni tout à fait mangaka comme les autres, l’homme était un peu à part dans l’industrie culturelle nipponne, moins soumis aux contraintes éditoriales que ses confrères.

Héritier de Tezuka, inspiré par des cinéastes japonais comme Kurosawa et Ozu, le style de Jirō Taniguchi se définit pourtant par ses influences Européennes. On pense forcément à Mœbius (avec qui il publie Icare dans les années 2000) dont les planches de Arzach dans Métal Hurlant ont inspirées des générations entières de dessinateurs, le même Métal Hurlant où publiait François Schuiten, mais le japonais citait également les albums de Bilal dans ses influences directes et était un grand connaisseur de la BD occidentale. Il disait à ce sujet :

 

« J’ai découvert la BD par hasard. J’avais 25 ans, j’étais assistant et, à l’époque, les seuls « mangas étrangers » disponibles étaient des « comics » américains. Quand je suis tombé sur ces grands albums imprimés sur du beau papier, tout en couleurs, j’ai ressenti une intense sensation de liberté. Que des auteurs puissent autant soigner leurs dessins, imposer leur style, qu’on les laisse publier des albums abstraits ou volontairement inesthétiques était inconcevable au Japon. Mais, pour moi, cela a été une révélation ; depuis, j’ai toujours rêvé de dessiner une BD. » (Télérama, 2007)

 

Des histoires dans lesquelles l’accent est mis sur les petites choses, le quotidien, la nature et les relations humaines

On le considère souvent à raison comme un pont entre le style de l’archipel nippon et celui des européens. Son trait clair et ses thématiques intimistes servent parfaitement le récit nostalgique et mélancolique de Quartier lointain qui, adapté au sens de lecture occidental pour son édition française, acheva de débarrasser le manga des préjugés qui lui collaient à la peau depuis ses débuts en France. Ce type d’histoire qui a fait sa renommée et qu’il développe magistralement dans L’Homme qui marche, L’Orme du Caucase, Le Journal de mon père, Le Gourmet solitaire ou encore Quartier lointain, des histoires dans lesquelles l’accent est mis sur les petites choses, le quotidien, la nature et les relations humaines, ouvre une œuvre très diverse : Jirō Taniguchi a écrit et dessiné aussi bien des récits contemplatifs (L’Homme qui marche) que des mangas historiques (Au temps de Botchan) et des Thrillers (Le Sauveteur), mélangeant souvent les genres vers ce que l’on appelle parfois le récit tranche-de-vie, mais qui est bien plus proche du roman graphique européen.

Maître du manga, Jirō Taniguchi restera comme un auteur fort, ayant charmé de nombreux lecteurs et laissé sa marque dans nos vies. A jamais intemporelles, ses planches et ses mots resteront. Chaque CDI de collège, chaque bibliothèque, chaque centre culturel possède au moins un exemplaire de Quartier lointain : la pérennité de son œuvre est déjà assurée.

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