Phénomène : L’ascendant du papier sur le numérique, une affaire d’esthétique ?

shake-and-co
Ah, les beaux livres !

Après plusieurs mois de regain du livre papier sur l’ebook, un article paru hier sur le site du Guardian s’intéresse aux raisons de ce nouvel accroissement et invoque en particulier le design des livres. Les livres physiques tels qu’ils sont conçus aujourd’hui seraient en effet plus qualitatifs, plus esthétiques, et, par là même, plus attractifs aux yeux des lecteurs. Dans le même temps, les liseuses apparaîtraient de plus en plus comme des gadgets aux bénéfices relativement superflus.

Peut-être l’avez-vous vous-même remarqué. Les beaux livres semblent être partout. Si bien qu’il devient difficile de passer devant une librairie sans lorgner quelques-un des ouvrages en vitrine. Pourtant, il y a une dizaine d’années, l’avènement du livre numérique annonçait presque l’obsolescence et le déclin programmés du livre traditionnel. En réalité, depuis 2014, le marché anglo-saxon a observé un ralentissement puis une baisse des ventes d’ebooks qui s’est accompagnée d’une augmentation des ventes de livres physiques. Bien que le fossé entre livre numérique et livre traditionnel n’ait pas été aussi fort en France qu’en Angleterre ou aux Etats-Unis, on a ici aussi remarqué une baisse significative des ventes de ebooks au profit du livre papier.

La révolution du design en matière éditoriale

Dans son article, Alex Preston souligne comme raison possible à ce regain l’émergence d’un marketing du livre véritablement efficace proposant des ouvrages qui font envie. Oubliée la monotonie de la liseuse grise ou noire ! Désormais, le numérique se heurte à la diversité, à l’originalité et à la créativité des couvertures des formats papier. En effet, cette entreprise de modernisation des livres a permis d’aboutir à des couvertures de plus en plus élaborées (jeux de textures, de surbrillance etc.). La qualité du papier utilisé est elle aussi au cœur des préoccupations des maisons d’édition. Au bout du compte, les livres présentés aux lecteurs sont plus étoffés, sophistiqués, et séduisants.

L’un des intervenants interrogés par le journaliste, Christopher de Hamel, auteur, compare cette transition à celle qui s’est opérée avec la naissance de l’imprimerie dans la seconde moitié du XVe siècle. Pour pallier à cette concurrence, les auteurs de manuscrits s’étaient mis à produire des ouvrages de qualité et d’une grande beauté, multipliant entre autres les illustrations à la main et le recours à la couleur. Chacune des deux techniques de productions atteignait ainsi un domaine d’expertise spécifique qui éloignait le spectre de la concurrence. C’est un peu la même chose aujourd’hui. Les livres physiques ont compensé leur faiblesse face au numérique en capitalisant sur ce qui les constitue : leur support et son apparence. 

« Faire des librairies des endroits où l’on découvre de belles choses »

Le renouveau du livre physique tient aussi aux techniques de chalandage employées par les libraires et autres surfaces de ventes. Il est évident que la mise en avant des livres, leur accessibilité en magasin, le support sur lequel ils sont présentés augmentent leur désirabilité aux yeux du consommateur. En magasin, tout doit être fait pour donner envie aux gens d’aller vers les livres, de les toucher, les feuilleter, les désirer et finalement les acheter. James Daunt, directeur général de la chaîne de librairies britanniques Waterstones, résume cet aspect en affirmant qu’il s’agit de « faire des librairies des endroits où [les passants] découvrent de belles choses ».

Bien que l’amour des beaux livres ait toujours existé, pour James Daunt, « les logiques économiques qui s’imposaient au secteur du livre présidaient, la qualité des produits vendus venant ensuite ». Il a fallu que les éditeurs se rendent comptent que « les consommateurs avaient besoin d’une bonne raison d’entrer dans une librairie » pour que la situation change. L’élaboration de livres d’une qualité et d’un design supérieurs est dès lors devenu un impératif économique supplémentaire.

A cela vient s’ajouter une sorte de lassitude vis-à-vis de l’ebook, qui a montré certaines limites. Comme l’explique une libraire indépendante, Mary James, « les lecteurs ne se rappellent pas toujours de ce qu’ils ont lu sur leur liseuse ». Le support et la lecture sont moins palpables. On ne se rappelle pas forcément du titre du livre ou de l’auteur que l’on est en train de lire. A ce support qui accompagne des lectures plurielles s’oppose donc naturellement le livre papier avec sa matérialité, sa singularité et son physique, qui s’ancrent plus durablement dans l’esprit et l’affect du lecteur.

En France, les éditeurs à la conquête du beau

Ces considérations, qui, rappelons-le, concernent exclusivement le marché anglo-saxon, ne sauraient être plaquées telles quelles aux logiques commerciales qui président en France. D’abord, parce que les collections littéraires des différentes maison d’édition françaises prônent avant tout la sobriété. Il n’y a qu’à penser à la fameuse collection Blanche de Gallimard ou aux couvertures jaune clair des classiques Grasset. Pour autant, un phénomène comparable à celui en oeuvre dans le milieu anglo-saxon est bel et bien à l’oeuvre.

Plusieurs maisons d’édition se distinguent aujourd’hui par l’émergence d’une véritable esthétique ou de codes de plus en plus marqués liés au genre. Ainsi, les livres des éditions Actes Sud ou la collection « du monde entier » de chez Gallimard conçoivent systématiquement des couvertures richement illustrées. La maison Zulma a su s’illustrer quant à elle à travers un graphisme singulier particulièrement bigarré.

Des genres comme la chick-lit, la romance ou la science-fiction ont pu être boostés par l’adoption de certains codes. On pense par exemple aux couvertures chick-lit oniriques et très feel good de Katarina Bivald (Denoël) ou Anna McPartlin (Cherche-Midi).  Les new romances éditées par Hugo Roman se caractérisent plutôt par des couleurs flashy. En matière de registre dystopique et de science-fiction, il n’est pas rare d’apercevoir des livres particulièrement sophistiqués, avec des couvertures métallisées. Les romans jeunesse enfin, rivalisent de créativité grâce à leur graphisme coloré et leurs typographies originales. Parmi les techniques utilisées de façon récurrente dans l’édition, nous pouvons souligner le recours à des effets de relief et l’utilisation de vernis sélectif sur des couvertures à dominante mate. Preuve qu’en matière de livres, on n’arrête pas le progrès !

Source : The Guardian, How real books have trumped ebooks

Partagez cet article !
Votre réaction à cet article