Paul Otchakovsky-Laurens, l’éditeur hors-norme

© Vincent Josse
© Vincent Josse

L’émotion était perceptible vendredi dernier lors de la projection du film documentaire Éditeur à l’UGC cinéma des Halles de Paris. Une séance organisée en hommage à son réalisateur Paul Otchakovsky-Laurens, grand éditeur et fondateur des éditions POL en 1983, disparu le 2 janvier 2018 dans un accident de la route. L’homme à la carrière impressionnante livre avec cet ultime film, sa définition du métier d’éditeur, mais aussi, à bien des égards, sa propre histoire. Un film à valeur testamentaire pour Marie Darrieussecq, Emmanuel Carrère, Frédéric Boyer, Santiago Amigorena et Atiq Rahimi, les auteurs présents à la fin de la projection pour une table ronde sur POL et son fondateur.

Affiche EditeurLorsqu’un spectateur demande aux auteurs quel est le souvenir qu’ils retiennent de Paul Otchakovsky-Laurens, l’auteur Atiq Rahimi aborde immédiatement sa première rencontre avec l’éditeur. Auteur persan, en 1999, il rêve d’être publié en France chez POL. Sa traductrice finit par l’appeler pour lui annoncer la future parution de son roman Terre et cendres par Paul Otchakovsky-Laurens. Éditeur et auteur se rencontrent pour la première fois quinze minutes avant le Salon de Montréal en 1999 et Atiq Rahimi a une question très importante à poser au fondateur de POL : « Pourquoi me publiez-vous ? » Une question à laquelle Paul Otchakovsky-Laurens donnera une réponse qui marquera à jamais l’auteur : « Parce que j’ai trouvé quelqu’un qui croit au mots, à ce qu’il écrit. »

Un souvenir de publication revient également à l’esprit d’Emmanul Carrère, qui raconte qu’en 1982, alors que George Pérec, édité chez POL, vient de mourir, il décide d’envoyer son premier livre à Paul Otchakovsky-Laurens. Six mois plus tard, sans réponse, il prend la décision d’envoyer son manuscrit à d’autres éditeurs, jusqu’à une réponse positive de Flammarion. Le hasard ammène Paul Otchakovsky-Laurens à le rappeller quelques jours plus tard pour lui dire qu’il est intéressé. C’est sans hésitation qu’Emmanuel Carrère choisira POL pour son deuxième livre.

Pour les auteurs, les présences de George Pérec et de Marguerite Duras parmi les publications de la maison d’édition ont clairement été décisives dans leur choix de se faire éditer chez POL. Marie Darrieussecq avoue qu’elle a longtemps hésité entre les éditions POL et les éditions de Minuit. Une histoire contrariée avec les éditions de Minuit où trois de ses manuscrits furent refusés fit pencher la balance. Pour elle, c’était Minuit ou POL, ce fut donc POL. En 1978, George Pérec est un auteur dans le creux de la vague lorsque Paul Otchakovsky-Laurens décide qu’il veut absolument le publier. La vie mode d’emploi paraît dans la collection qu’il vient de créer chez Hachette. Le livre devient le premier succès de l’éditeur et contribue à former l’identité des éditions POL.

Livres des auteurs chez POL

Paul a réussi à inventer le fait d’être ensemble, il a créé une élégance entre nous tous

Sur le travail de l’éditeur, tous sont unanimes : il y a chez POL une relation privilégiée entre auteurs et éditeurs qu’on trouve avec peu de maisons d’édition. « Il avait la grâce de considérer qu’il ne publiait pas nos livres, mais nos œuvres. Il avait un respect immense pour le travail des auteurs. Si le livre était un peu long, il ne demandait jamais de le raccourcir. Il n’aimait pas qu’on coupe les livres », confie Marie Darrieussecq. Alors qu’il publiait Marguerite Duras, qui demandait souvent des avis sur ses œuvres et les modifiait en fonction des remarques, Paul Otchakovsky-Laurens avait été horrifié en le découvrant, il avait la hantise de la modification. Emmanuel Carrère rapporte les paroles de l’auteur qui disait souvent : « Je prends votre livre, je peux faire des remarques, vous les suivez ou pas, je le publierai de toute façon. »

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L’incertitude plane pour le moment sur la personne qui sera chargée de reprendre le flambeau de Paul Otchakovsky-Laurens. Antoine Gallimard, qui possède 80% de la maison d’édition, doit prochainement nommé un nouveau directeur. Marie Darieussecq certifie cependant qu’il n’y aura pas de création d’un comité de lecture au sein de POL, que tous les auteurs sont d’accord là dessus. La maison d’édition possède un catalogue subjectif, constitués des choix de Paul Otchakovsky-Laurens, pour qui il y avait « deux plaies dans l’édition : les attachés de presses et les comités de lecture », pour lui, le fait de choisir les manuscrits était un acte personnel. Personnel, autant que les liens qui unissent les auteurs de POL, une équipe d’auteurs soudée, qui se retrouve avec émotion après la mort de leur éditeur. « Paul a réussi à inventer le fait d’être ensemble, il a créé une élégance entre nous tous » termine Marie Darrieussecq, posant un point final à l’hommage du grand éditeur hors-norme.

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