Rentrée littéraire 2019 : Notre sélection #1

Alors que continue la frénésie de la rentrée littéraire et que commence celle, intimement liée, des prix littéraires, nous vous proposons de découvrir la première partie notre sélection parmi les plus de 500 livres de cette fournée 2019.

 

1- Un peu de nuit en plein jour d’Erik L’Homme

Couv Un peu de nuit en plein jour• Quatrième de couverture : Ce pourrait être le monde de demain. Paris est envahi par une obscurité perpétuelle et livré aux instincts redevenus primaires d’une population désormais organisée en clans. Dans ce monde urbain terriblement violent, Féral est un des derniers à avoir des souvenirs des temps anciens. Il est aussi un as de la « cogne», ces combats à mains nues qui opposent les plus forts des clans dans des sortes de grand-messes expiatoires. C’est lors d’une de ces cognes qu’il rencontre Livie, qui respire la liberté, l’intelligence, la force. Leur amour est immédiat, charnel, entier. Mais le destin de Féral va se fracasser sur cette jeune femme qui n’est pas libre d’aimer.

• Notre avis : Avec ce court roman, Erik L’Homme nous offre une fenêtre sur un monde futuriste que le lecteur ne sera invité à découvrir qu’à travers l’histoire de Féral, le protagoniste. On aurait peut-être aimé en savoir plus sur cette nuit perpétuelle, sur ce futur non-daté, sur les personnages, leurs vies, leurs ambitions. L’auteur ne propose qu’une fraction d’un univers qui aurait pu être beaucoup plus vaste. Si la curiosité du lecteur reste inassouvie, le charme du livre réside dans la focalisation sur Féral et non sur l’univers qui l’entoure. Le roman abandonne ainsi l’étiquette de « roman d’anticipation » et devient une histoire d’amour à l’image de l’histoire : aussi fulgurante que brève.

• Extrait : « On s’est retrouvés captifs de prisons sans mur, comme des esclaves amoureux de leur propre servitude… Et dans ces prisons, on a perdu le sens du mystère. La plupart des gens aujourd’hui rendent un culte aux objets, s’oublient derrière les miroirs qui ont remplacé leurs fenêtres. Ils ont, encore un peu, mais ils refusent absolument d’être… »

• Prix littéraires : Aucune sélection

 
 

2- Une fille sans histoire de Constance Rivière

Couv Une fille sans histoire
• Quatrième de couverture : 13 novembre 2015. Comme tous les soirs, Adèle est assise seule chez elle, inventant les vies qui se déroulent derrière les fenêtres fermées, de l’autre côté de la cour. Quand soudain, en cette nuit de presqu’hiver, elle entend des cris et des sirènes qui montent de la rue, envahissant son salon, cognant contre ses murs. La peur la saisit, elle ne sait plus où elle est, peu à peu elle dérive. Au petit matin apparaît à la télévision l’image de Matteo, un étudiant porté disparu, un visage qu’elle aimait observer dans le bar où elle travaillait. Sans y avoir réfléchi, elle décide de partir à sa recherche, elle devient sa petite amie. Dans le chaos des survivants, Adèle invente une histoire qu’elle enrichira au fil des jours, jouant le personnage qu’on attend d’elle. Les autres la regardent, frappés par son étrangeté, mais ils ne peuvent pas imaginer qu’on veuille usurper la pire des douleurs.

• Notre avis : Peut-être avez-vous entendu parler de cet homme, lors des attentats de Nice en 2016, qui aurait, selon un proche, été tué en sauvant sa femme enceinte : l’histoire avait été relayée de nombreuses fois sur internet et l’homme était rapidement devenu un héros. Le fait s’était révélé complètement inventé par la suite : le proche ayant raconté l’histoire était en réalité un imposteur, le héros n’avait jamais été dans la liste des victimes. Cette anecdote avait laissé tout le monde ébahi : qui pourrait avoir la perversité de se prétendre proche, victime ou héros d’un attentat sans que cela soit vrai ? Dans ce roman dérangeant, Constance Rivière met en scène cette perversité à travers le personnage d’Adèle. Embourbée dans le mal-être et la solitude, Adèle vit dans les vies des autres, celles qu’elle voit la nuit par sa fenêtre et qu’elle s’imagine. Qu’elle fantasme. Alors, quand un attentat survient dans la salle de concert à côté de chez elle et qu’elle reconnait, dans l’une des victimes à la télé, un homme qu’elle croisait dans le bar où elle travaillait, la tentation est trop forte. Peu à peu, le tissu de mensonges se construit, Adèle devient le mensonge lui-même tant elle finit par s’en persuader. Le récit alterne entre témoignages lors du procès d’Adèle et point de vue de celle-ci lors des événements. L’histoire est perturbante, le lecteur assiste, impuissant à la mascarade et ressent peu d’empathie pour cette menteuse compulsive difficile à comprendre dans ses névroses. Si le ton du récit sonne parfois faux dans les témoignages tant ils semblent grandiloquents, la curiosité empêche de refermer le livre : jusqu’où Adèle serait-elle capable d’aller ?

• Extrait : « Une fausse victime ne valait pas mieux qu’un terroriste, sacrifiant sa part d’humanité au besoin d’exister, prêt à tout écraser pour un quart d’heure de gloire, un tout petit quart d’heure de gloire, et quelle gloire que celle de tant souffrir, comment pouvait-on l’envier à qui que ce soit disaient-ils, et elle acquiesçait. »

• Prix littéraires : Aucune sélection

 
 

3- Éden de Monica Sabolo

Couv Eden
• Quatrième de couverture : Dans une région reculée du monde, à la lisière d’une forêt menacée de destruction, grandit Nita, qui rêve d’ailleurs. Jusqu’au jour où elle croise Lucy, une jeune fille venue de la ville. Solitaire, aimantant malgré elle les garçons du lycée, celle-ci s’aventure dans les bois et y découvre des choses, des choses dangereuses…

• Notre avis : Éden est un roman hypnotisant sur les transformations : des forêts anciennes défrichées, aux grands changements de l’adolescence vers l’âge adulte, de l’insouciance à la violence, en passant par les croyances ancestrales qui s’étiolent. Monica Sabolo nous plonge aux côtés de Nita, dans le petit microcosme d’une ville en bordure de forêt où se mélangent hommes blancs et hommes de la réserve. Roman au style envoûtant, Nita découvre les injustices, surtout celles faites aux femmes, alors que se termine son adolescence. Le récit chancelle de réalité à fantastique, brouillant les pistes à travers cette forêt mystérieuse et pleine de secrets. La magie opère, le lecteur est happé. Un style qui rappellera celui de la merveilleuse Laura Kasischke.

• Extrait : « Cette nuit-là, les filles m’apparurent comme je ne les avais jamais vues, et comme, ensuite, plus jamais je ne les verrais. Assises en cercle, une bouteille à la main, elles étaient tour à tour joyeuses et solennelles, avec une énergie presque enfantine, et tout ce qu’elles me dirent ce soir-là, aussi étrange et glaçant que cela puisse paraître, me sembla plus clairvoyant que tout ce que j’avais pu entendre dans mon existence. Parfois, je songe à ce que l’on a raconté sur elles, aux surnoms qu’on a pu leur donner, à ces articles racoleurs qui parlèrent d’un « gang maléfique » s’adonnant à des « cérémonies macabres ». Personne n’a la moindre idée de la beauté de leur lien, de la force et de la foi dont elles rayonnaient, ni de l’espoir qu’elles faisaient naître en moi, le sentiment d’appartenir enfin à ce monde. »

• Prix littéraires : Première sélection du Prix Médicis, Première sélection du Prix Femina, Sélection Prix du Roman des étudiants France Culture Télérama

 
 

4- Soif d’Amélie Nothomb

Couv Soif
• Quatrième de couverture : « Pour éprouver la soif il faut être vivant. » A.N.

• Notre avis : Coutumière des rentrées littéraires, Amélie Nothomb nous propose cette année un roman ambitieux et nous livre sa propre interprétation de la Passion du Christ. Un roman abouti qui nous propulse dans la tête de Jésus, de sa condamnation à sa crucifixion, et nous propose le point de vue de l’homme incarné avec une touche très « nothombienne ». Jésus réfléchit à l’homme, à ses péchés, à l’amour, au bonheur d’avoir un corps ou au plaisir fulgurant de la soif. Il constate aussi que Pierre ou Paul trouvent que Judas est un « emmerdeur », que son avocat ne rechigne plus à le condamner puisque « si c’est de la politique, cela ne [le] dérange plus » ou encore que quelques « happy few » viennent assister à sa mort. Le Christ n’hésite pas non plus à faire quelques anachronismes en citant de façon prospective une « femme géniale » ou un poète dont il « ne connai[t] pas le nom » (Thérèse d’Avila et François de Malherbe). Ces petites touches d’ironie ou de modernité rendent le roman très cocasse (qui l’était déjà par son sujet) et plaira aux amateurs de l’auteure. Un retour en force d’Amélie Nothomb dont les derniers romans commençaient à ce montrer très répétitifs.

• Extrait : « Je pourrais en pleurer. Parmi l’espèce abjecte qui se moque de moi et pour laquelle je me sacrifie il y a cet homme qui n’est pas venu se régaler du spectacle et qui, cela se sent, m’aide de tout son cœur. S’il avait déboulé dans la rue par hasard et s’il m’avait vu tituber sous la croix, il aurait eu, je pense, la même réaction : sans réfléchir une seconde, il aurait couru me secourir. Il y a des gens comme ça. Ils ignorent leur propre rareté. »

• Prix littéraires : Première sélection du Prix Goncourt

 
 

5- Cadavre exquis d’Augustina Bazterrica

Couv Cadavre exquis
• Quatrième de couverture : Un virus a fait disparaître la quasi-totalité des animaux de la surface de la Terre. Pour pallier la pénurie de viande, des scientifiques ont créé une nouvelle race, à partir de génomes humains, qui servira de bétail pour la consommation. Ce roman est l’histoire d’un homme qui travaille dans un abattoir et ressent un beau jour un trouble pour une femelle de «première génération» reçue en cadeau. Il est irrésistiblement attiré par elle, même si tout contact inapproprié avec ce qui est considéré comme un animal d’élevage est passible de la peine de mort. À l’insu de tous, il va peu à peu la traiter comme un être humain.

• Notre avis : Si l’idée d’un steak tartare d’humain, d’une salade de phalanges ou d’un méchoui de nouveau-né ne vous effraie pas, Cadavre exquis est fait pour vous. Le début du roman s’ouvre sur le cheminement quotidien de Marcos, bras droit du président d’un grand abattoir. Tous les animaux ayant été exterminés suite à un virus, les abattoirs de ce sombre futur ne s’occupent plus d’animaux mais… d’humains. Si le fait semble cocasse au premier abord, la réalité de ce que ça implique prend vite le dessus et après la curiosité, s’installe vite la gêne. Marcos passe d’un tanneur à un élevage, puis à une boucherie. L’auteure se sert de ce parcours routinier dans le travail de Marcos pour installer les bases de son univers. On y découvre avec horreur les dessous du parcours de cette « viande spéciale ». Pourtant, Marcos est loin de cautionner cette nouvelle habitude alimentaire. Au fur et à mesure du récit, on découvre les failles du personnages, son dégoût pour le monde dans lequel il vit, ses fêlures. Loin d’être moralisateur, le roman cherche à faire réfléchir le lecteur plutôt qu’à lui imposer des idées : ici, pas de manichéisme, mais un récit habilement mené qui surprend jusqu’à la toute fin.

• Extrait : « Demi-carcasse. Étourdisseur. Ligne d’abattage. Tunnel de désinfection. Ces mots surgissent et cognent dans sa tête. le détruisent. Mais ce ne sont pas seulement des mots. C’est le sang, l’odeur tenace, l’automatisation, le fait de ne plus penser. Ils s’introduisent durant la nuit, quand il ne s’y attend pas. Il se réveille le corps couvert de sueur car il sait que demain encore il devra abattre des humains. »

• Prix littéraires : Aucune sélection

 
 

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