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Layne

Je regarde fixement les données sur l’ordinateur. Elles font de même. C’est un combat de regards inutile que l’ordinateur remporte.

Je secoue la tête et fais rouler ma chaise à travers le labo jusqu’à mon microscope. Non, rien n’a changé là non plus.

« Ça ne peut pas être possible », dis-je à voix basse en me frottant les yeux. Depuis que j’ai commencé ce travail, je passe mon temps à regarder à travers un microscope ou à fixer un écran toute la journée, et ce sept jours par semaine. Je commence peut-être à avoir des hallucinations.

« Quelque chose ne va pas ? »

Je pousse un petit cri et me retourne en posant la main sur ma poitrine. « Docteur Smyth, vous m’avez fait peur. »

L’homme sur le pas de la porte incline sa tête blonde mais ne s’excuse pas.

« Non, pas de problème. Je parlais juste toute seule. Ça m’arrive de temps en temps, euh... » Je m’éclaircis la gorge. « J’ai terminé les tests préliminaires sur les cellules apportées par l’équipe Alpha. Les résultats sont spectaculaires, c’est peu dire. »

Mon patron entre dans le labo comme s’il était chez lui, même s’il n’y a pas mis les pieds depuis qu’il m’a engagée. Il porte un costume sombre au lieu d’une blouse blanche. Malgré ses chaussures noires vernies, il ne fait pas un bruit en se déplaçant. Parfois, je le surprends en train de me regarder fixement sans ciller, comme un alligator ou un autre prédateur en chasse.

Ma mère m’a toujours dit que j’avais une imagination débordante.

Je pose les mains sur le dossier de ma chaise de bureau, contente d’avoir quelque chose entre lui et moi. « Je dois vous demander... d’où proviennent ces cellules ?

— Si je vous le disais, je devrais vous tuer. » Son sourire me glace le sang. La grimace forcée met surtout en valeur ses canines proéminentes.

« Ah, oui, bien sûr. » J’éclate d’un rire mal assuré pour lui montrer que je sais que c’est une plaisanterie.

« Vous saurez tout en temps voulu, mademoiselle Layne. Pour le moment, DataX effectue des doubles tests à l’aveugle dans tous les nouveaux projets pour éviter d’obtenir des écarts dans les résultats.

— Bien sûr. C’est juste, les données... c’est extraordinaire. » Je m’approche de mon bureau pour lui montrer. « Tout était normal jusqu’à ce que je les soumette à...

— Un instant », m’interrompt mon patron avant de faire signe à quelqu’un dans le couloir. Un homme d’âge mûr, très fin avec un visage marqué, entre. « Don Santiago, j’aimerais vous présenter notre dernière recrue, mademoiselle Layne Zhao. »

En fait, c’est docteur Zhao. J’ai travaillé dur pour obtenir ce doctorat. Un jour, j’aurai le cran de corriger ce type désagréable au sourire de crocodile.

Le nouveau venu me regarde lentement de la tête aux pieds. Soit il me juge à cause de mon apparence négligée, soit il admire mes seins sous ma blouse. Pour lui accorder le bénéfice du doute, je décide que c’est la première proposition.

« C’est un plaisir de faire votre connaissance. » Je me redresse, regrettant que mon patron ne m’ait pas prévenue que des invités allaient venir. Je ne sais même plus depuis quand je ne suis pas rentrée prendre une douche chez moi. Au fond, je n’aurais pas vraiment eu le temps de faire grand-chose, mais j’aurais au moins pu mettre une blouse propre et me brosser les cheveux. Je ne me rappelle pas non plus quand j’ai fait ces choses-là pour la dernière fois.

Non que ça empêche don Flippant de me reluquer.

« Tout le plaisir est pour moi », susurre l’homme. Il parle avec un fort accent. Les yeux posés sur l’arrondi de ma poitrine, il dit à Smyth : « Une si belle femme, c’est une honte de la garder enfermée dans un labo. »

Smyth rit doucement, et je serre plus fort le dossier de la chaise. Ce son désagréable me donne envie de grincer des dents.

« Oh, on la laissera sortir à un moment. » Il se tourne vers moi pour ajouter : « Don Santiago visite tous les sites de notre opération. C’est l’un des donateurs principaux pour notre programme. J’aimerais que vous lui parliez de nos découvertes.

— Bien sûr. » J’attends pour continuer, parce que plusieurs hommes vêtus de noir entrent dans le labo. Certains se placent près de la porte tandis que d’autres se déploient à différents endroits dans la pièce. Ils ont tous des fusils automatiques posés contre leurs torses.

« Mes excuses, dit Santiago de sa voix grave et chaleureuse. Mes gardes du corps me suivent partout. La situation est plus dangereuse dans mon pays natal.

— Ah, d’accord. Pas de problème. La sécurité est prise très au sérieux ici aussi », dis-je avec un faible sourire. En vérité, je trouve les systèmes de sécurité de cet endroit débiles. Une autre raison pour laquelle je reste si tard au labo : ne pas avoir à passer par une fouille corporelle chaque fois que je fais une pause ou que je sors déjeuner.

Certains gardes aiment un peu trop me fouiller.

« Une précaution nécessaire, dit Smyth. Nos travaux sont à la pointe des recherches génétiques. Nos concurrents tueraient pour mettre la main sur nos découvertes. »

Je me raidis à nouveau au mot tueraient, mais Smyth et Santiago éclatent de rire. Être entourée de six gardes du corps baraqués et armés me met sur les nerfs.

Je toussote. « Comme je le disais, ce sont les cellules extraites du projet Alpha... vous voyez de quoi je parle ? »

Smyth et Santiago acquiescent. Ils en savent probablement plus sur le projet que moi. « Donc, j’effectue des tests sur ces cellules. Et... elles sont extraordinaires. Résistantes à la maladie, extrêmement durables et capables de régénération. »

Je fais une pause et attends leurs réactions de surprise. Rien. Les deux hommes me regardent en silence. Santiago a presque l’air... blasé. Smyth me fait signe de continuer.

« Mais ce sont des cellules humaines normales... du moins, je le pensais. » Je me tourne vers l’ordinateur, où sont affichés les résultats du dernier test effectué. « Aujourd’hui, je les ai exposées à un spectre de lumière faible. Les cellules ont... muté. En autre chose. Quelque chose... qui n’est pas humain. Je n’ai pas réussi à en découvrir beaucoup plus...

— Quelle sorte de spectre lumineux a provoqué la mutation ? »

Je déteste qu’on m’interrompe, et Smyth le fait souvent. Mais c’est le patron, et en m’engageant, il m’a donné accès à un équipement dernier cri pour terminer mes recherches postdoctorales. Quand je publierai mes découvertes, tous les aspects glauques de ce boulot en vaudront la peine. Du moins, c’est ce que je continue à me répéter.

Contente-toi de sourire et d’obtempérer.

« C’est, euh... » Je cherche des termes profanes. « De la lumière composée principalement de rouge et d’orange. Une lumière faible. Elle est censée imiter la lumière de la lune. »

Santiago et Smyth échangent un regard.

« Autre chose ? » demande ce dernier.

Je secoue la tête, même si j’ai envie de souligner à quel point cette découverte est capitale. « Bien, bien. Envoyez-moi directement vos autres découvertes par email. » Sans plus m’accorder aucune attention, Smyth tend le bras pour inviter Santiago à sortir du labo. Je tiens ma langue. Je suis une chercheuse en génétique diplômée des deux meilleures écoles du pays, mais mon patron me traite comme si j’étais une technicienne de laboratoire stupide ou, pire, une belle plante verte.

Si je ne dis rien, c’est parce que si ces cellules Alpha détiennent la clé pour soigner toutes les maladies au monde, alors un peu d’inconfort n’est pas cher payé.

Je pousse un soupir et me remets au travail.

~.~

Quelques heures plus tard, la lumière tremblote au-dessus de moi. Je cligne des yeux. Le labo est plongé dans le noir pendant une seconde, la seule lumière provenant des ordinateurs. Je me lève, mais les lampes se rallument comme si tout était normal. Mes ordinateurs tournent toujours, mais ils fonctionnent sur des générateurs de secours, justement pour ne perdre aucune donnée en cas de coupure d’électricité.

C’est tout de même étrange.

« Sécurité », dit une voix grave derrière moi. Je m’éloigne vivement du bureau.

Un jeune homme avec des cheveux blonds coiffés en pointes lève ses deux grandes mains. Il porte un jean noir et un T-shirt de la même couleur, qui moule son torse musclé. Il n’est pas spécialement grand, contrairement à certains des gardes, mais tout son corps n’est que muscles secs. « Hé, désolé. Je ne voulais pas t’effrayer.

— Ce n’est pas grave. Hum, vous avez besoin que je m’en aille ? » Je commence à rassembler des documents.

« Non, ça ne prendra pas longtemps. Tu travailles de nuit ? »

Je lui fais un petit sourire. Il est jeune pour être garde, environ mon âge. Ses avant-bras sont tatoués et il a des écarteurs à ses deux lobes d’oreille. Malgré ça, il a l’air amical, et pas d’une manière flippante.

« Non, je suis juste restée tard. J’ai un projet en cours. Tu sais comment c’est.

— Je ferai vite. Je patrouille juste la zone.

— Compris. Ça ne lésine vraiment pas sur la sécurité, par ici. »

Un rire rocailleux. Il me rappelle un peu James Dean. Ou Billy Idol. « Je promets de ne pas être dans tes pattes, ajoute-t-il d’une voix rauque.

— Merci. » Ça lui vaut un plus grand sourire. Mon labo est mon royaume, mon sanctuaire. Vu le temps que j’y passe, ça devrait être mon adresse officielle.

Je me pince l’arête du nez pour soulager la tension sous mes paupières. Il fait nuit ; ça doit être l’heure de dîner. Je n’ai même pas déjeuné. Je me dirige dans le coin où je garde des barres de céréales et des antidouleurs, et sens les yeux du garde sur ma nuque. Il est séduisant, si l’on a envie de s’y intéresser.

Ce qui n’est habituellement pas mon cas. Mais je ne sais pour quelle raison, mes hormones, qui se sont à peine manifestées depuis que j’ai sauté le lycée pour aller directement à la fac, viennent de se réveiller.

À cause du premier gardien amical dans cet endroit aux allures de prison. Allez comprendre.

Je profite de la pause pour passer aux toilettes, où j’asperge de l’eau sur mon visage. À part les cernes sombres sous mes yeux, je n’ai pas l’air si terrible. Mes longs cheveux noirs et raides sont tirés en une queue de cheval serrée, sans chichis. J’ai des pommettes hautes et des fossettes, comme ma mère, et des yeux en amande hérités de mon père sino-américain.

J’imagine que je suis jolie. Même sous une blouse de laboratoire, on devine clairement mes formes généreuses. Pas aussi généreuses qu’elles le seraient si je mangeais régulièrement, mais un corps de femme se cache sous le coton blanc. Assez attirant pour aguicher les gardiens un peu goujats. Assez pour retenir l’attention de Santiago.

Je fais une grimace à mon reflet dans le miroir. Je me fiche qu’il soit un donateur multimilliardaire (et il doit l’être, pour financer un projet pareil), ce type était effrayant. Je n’ai pas envie qu’il me reluque.

Le jeune gardien... c’est une autre histoire. Une fouille corporelle de sa part ne me dérangerait pas.

Ce genre de pensée sexuelle ne me ressemble vraiment pas. Qu’est-ce qui m’arrive ? Je suis vraiment restée trop isolée du monde ces derniers temps.

Quand je reviens dans le labo, l’ordinateur clignote. Étrange. Tout allait bien il y a une minute, mais l’écran est à présent plein de mouvements. Le jeune garde est penché sur un modem dans le coin de la pièce.

« Qu’est-ce que tu fais ? » Je fronce les sourcils.

Il se redresse, mais ne répond pas.

« Je suis la seule personne censée toucher à ces ordinateurs. »

Il fourre les mains dans ses poches et, sans que je sache trop pourquoi, je pense qu’il le fait pour avoir l’air moins menaçant.

« C’est le docteur Smyth qui t’a envoyé ? »

Le garde séduisant devient parfaitement immobile. Totalement alerte. « Tu connais le docteur Smyth ?

— Bien sûr. C’est lui qui m’a engagée. Il était là un peu plus tôt.

— Ici ? » Il pince la bouche, et ses yeux bleus s’embrasent. « Tu l’as vu ?

— Oui. Il supervise ce projet. » Un bip produit par l’ordinateur me fait tourner la tête. « Qu’est-ce que tu as fait ? » Des chiffres défilent sur l’écran, une sorte de code que je ne reconnais pas. « Ces machines sont réservées à l’analyse des résultats de mes tests. » Je tape sur le clavier, mais rien ne se passe. « Arrête ça ! »

Quand je me retourne, il a une arme braquée sur moi. Un gros pistolet avec un large canon.

« Éloigne-toi de l’ordinateur, dit-il. Je ne te veux pas de mal. »

Je lève les mains en l’air et recule. Son expression amicale et inoffensive a disparu, remplacée par celle d’un soldat aguerri.

Merde, qui est ce type et qu’est-ce qu’il veut ?

Tout à coup, la sécurité dans le bâtiment ne paraît plus si exagérée. Si j’arrive à atteindre le couloir, je pourrai déclencher une alarme. J’ai dû involontairement jeter un regard dans cette direction, parce qu’il secoue la tête. « N’y pense même pas. »

J’ai l’impression que mon sang se met à bouillir puis se glace dans mes veines. « Qu’est-ce que tu comptes faire ?

— Ce que je dois faire. Rien de plus, rien de moins. Fais ce que je dis et il ne t’arrivera rien. »

Me dit le type en train de me tenir en joue avec un revolver. Je reste immobile en passant mentalement en revue tout ce qui pourrait me servir d’arme dans la pièce. Quelques tubes à essai contenant diverses maladies infectieuses se trouvent dans une chambre froide, mais si je les lui jette dessus, je me mettrai aussi en danger.

Sans cesser de me tenir en joue, l’intrus s’approche de l’ordinateur.

« Encore quelques minutes, et je m’en irai. Ce laboratoire est bourré d’explosifs, par contre. Je te conseille de sortir rapidement.

— Quoi ? Non. Tu bluffes.

— Pas du tout. »

Je m’accroche au dossier d’un fauteuil pour rester debout. « Pourquoi est-ce que tu fais ça ? Ces recherches pourraient sauver des vies.

— C’est ce qu’ils t’ont dit pour te faire travailler ici ? » Il me regarde avec des yeux brûlants. Je me trompais, ils ne sont pas bleus. Ils ont une étrange couleur jaune. Il est peut-être malade. Ou alors il se drogue ? « Ils ont menti.

— Non, c’est la vérité. Je suis bien placée pour le savoir. J’ai passé la moitié de ma vie à travailler sur ce projet. Et je suis sur le point de faire une découverte capitale. » Je ne peux m’empêcher de me tourner vers l’imprimante pour prendre les dernières feuilles qui en sont sorties. « S’il te plaît, mes recherches seront tellement importantes pour les gens. Les personnes qui n’ont aucun espoir... » Ma voix se brise. Je ne m’épanche pas de la sorte, d’habitude. Il faut croire qu’être en danger de mort fait cet effet.

Il m’observe un moment sans parler. « Qu’est-ce que tu as découvert ?

— Les cellules sur lesquelles je travaille... elles résistent aux maladies. Et pas seulement : elles se régénèrent. J’ai presque fini d’extraire la séquence d’ADN. Quand ce sera fait, je pourrai la dupliquer. »

Une émotion passe fugacement dans son regard, mais je n’arrive pas à l’identifier. « Et après ?

— Après... Je m’en servirai pour aider les gens. Les personnes malades. Les personnes atteintes de maladies incapacitantes, sans aucun espoir de guérison. Ces recherches pourraient aider tellement de monde. »

Je me tais quand les lumières se remettent à clignoter. Elles se rallument et restent fixes un instant, comme si elles retenaient leur souffle, puis elles s’éteignent pour de bon, nous plongeant dans le noir. Je ne vois que grâce aux écrans et à la lueur verte produite par le panneau de sortie de secours près de la porte.

Le jeune garde n’a pas bougé. Je comprends soudain que ça fait partie de son plan. Son beau visage éclairé par la lumière faible des écrans des ordinateurs paraît presque las.

« Je suis désolé », dit-il.

Quelque chose en moi craque. Je m’élance vers la porte.

Il me rattrape en une seconde, et ses bras se referment autour de moi par derrière. J’ouvre la bouche pour crier mais il plaque une main sur mes lèvres. Je réalise qu’il ne s’est pas servi de son arme. Pourquoi ?

« Calme-toi. » Il me tire en arrière. Je suis plus petite que lui, et il a une force phénoménale. « Je ne veux pas te faire de mal. Je veux juste en savoir plus sur le docteur Smyth. » Il sent le pin et la terre tiède.

Je suis peut-être restée enfermée ici toute seule trop longtemps, parce que je ne suis pas aussi effrayée que je devrais l’être. Pourtant, je ne peux pas le laisser détruire mes recherches. « Je ne sais rien. Je t’en prie. Je ne travaille ici que depuis quelques mois ! dis-je, ma voix étouffée par ses doigts.

— Mais c’est lui qui t’a engagée ? Et tu l’as vu aujourd’hui ? »

Je hoche la tête. Sa main bouge de haut en bas de concert.

« Il était seul ?

— Il y a avait un vieil homme avec lui, un donateur. Don Santiago. Il avait plein de gardes du corps, une bonne dizaine. Une sorte de milice armée. »

Le jeune homme me tourne face à lui. Il maintient fermement mes deux avant-bras, mais pas au point de me faire mal.

« S’il te plaît...

— Comment tu t’appelles ? »

Je le regarde à travers la pénombre. Ses yeux semblent très vieux au milieu de son visage juvénile. Qui qu’il soit, il n’a pas dû avoir une vie facile.

« Docteur Zhao. Layne. » J’ajoute mon prénom, espérant qu’il me verra ainsi comme une personne plutôt que comme un rat de laboratoire anonyme. J’humecte mes lèvres. Ses yeux se posent brièvement sur ma bouche.

Il me regarde d’un air indécis. « D’accord, Layne. » Il libère un de mes bras et me fait pivoter vers la porte. « Tu viens avec moi. »

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