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Le révérend Greene n’avait jamais été beau, mais l’air aigre qu’il affichait ce matin n’arrangeait rien. Il était petit, maigre, dans les soixante-dix ans. Des taches de vieillesse ponctuaient sa peau parcheminée. Il s’habillait de la même manière depuis plus de quarante ans : un costume gris, un bolo avec une barrette en argent en guise de cravate, et un Stetson. Même si son sermon au service du matin avait été particulièrement inspiré (Louez à jamais le Seigneur Jésus-Christ, amen, alléluia !), le révérend n’était pas heureux. Il sentait que quelque chose n’allait pas. Ou plutôt, son genou sentait que quelque chose n’allait pas. Et son genou avait toujours raison. En 1974, à Waynesboro, Virginie, des ivrognes avaient brisé ce genou parce qu’ils n’aimaient pas son apparence. La fracture n’était pas grave. Elle était courante chez les athlètes, les danseurs, les grimpeurs – et les victimes d’ivrognes en colère. La plupart des gens se retrouvaient comme neufs en quelques semaines. (Loué soit le Seigneur, amen, alléluia !) Néanmoins, quelques-uns se rendaient compte que leur genou cassé était à même de prédire les changements du temps. Ils pouvaient prévoir qu’une belle journée de printemps se transformerait en une nuit orageuse. Le cas du révérend Greene différait quelque peu. Après cinq longues semaines à l’hôpital du comté, il fut finalement renvoyé. De retour dans la rue, son genou commença à palpiter. La douleur était modérée au début, mais elle s’aggrava au fil du temps jusqu’à ce que Greene se mette à penser qu’il allait exploser. Il se demanda s’il devait retourner à l’hôpital.

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Tasse après tasse de café, j’ai informé le capitaine de nos voyages pendant que les autres officiers poursuivaient leurs conversations à la table à côté. Je lui ai raconté comment j’avais fui l’Espagne à travers une mer de morts-vivants, et lui ai parlé du vol en hélicoptère de mon petit groupe jusqu’aux Canaries, et de la surpopulation et des pauvres conditions de vie là-bas, ce qui nous avait conduits à notre décision de partir pour le Cap-Vert. C’était une version édulcorée, seulement à moitié vraie, mais je me disais qu’il n’avait pas besoin de savoir tous les détails. De plus, j’ai toujours été réservé avant de bien connaître les gens.

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Tandis que nous nous serrions la main, je me suis senti embarrassé par le contraste entre celles bien manucurées de l’officier et les miennes, qui étaient couvertes d’essence, de poisson et de Dieu sait quoi d’autre. Mes ongles étaient cassés et noirs. — Enzo vous apporte le petit déjeuner ainsi qu’à vos camarades. (Il a indiqué le chariot du serveur.) Le docteur a dit que dix-huit heures de sommeil devaient être suffisantes, aussi pensions-nous vous réveiller. Si vous préférez retourner à votre cabine prendre le petit déjeuner avec vos amis, c’est parfait. Cependant, le capitaine m’a demandé de vous inviter à nous rejoindre dans les quartiers des officiers. (Il est resté silencieux pendant un moment, en regardant mon air stupéfait.) C’est-à-dire, si vous n’y voyez pas d’inconvénient. — Pas le moindre, pas le moindre, ai-je bégayé. (Après des mois de violence, de danger, de faim et d’épreuves, j’avais l’impression de rêver. Plus ces gens étaient polis et éduqués, plus j’étais étonné.) Ce serait avec grand plaisir, je vous assure. Après avoir dit adieu à Enzo et à son chariot débordant de nourriture au fumet délicieux, j’ai suivi l’officier Strangärd à travers les couloirs labyrinthiques. — Qui êtes-vous ? Où allez-vous ? D’où vient ce bateau ? Les questions jaillissaient de ma bouche tandis que nous montions une volée de marches et suivions un autre long couloir. — Je vais laisser le capitaine vous expliquer tout cela en détail, si vous n’y voyez pas d’inconvénient. (À en juger par le nom de l’officier et son accent, il devait être norvégien ou suédois.) Vous êtes sur le supertanker Ithaque. Avant l’Apocalypse, ce pétrolier appartenait à un armateur grec. Maintenant, a-t-il ajouté avec un sourire éclatant, il appartient à l’AC. J’étais sur le point de demander ce que pouvait bien être l’AC quand l’officier Strangärd a ouvert une porte donnant sur une pièce claire et spacieuse. Une demi-douzaine d’officiers étaient assis à une longue table, à boire du café en silence. Mon regard a été instantanément attiré par le spectacle de la grande fenêtre derrière eux. J’avais enfin une bonne vue du pétrolier entier. Ce géant mesurait au moins quatre cent cinquante mètres de long. Sa proue chatoyait dans une légère brume. Un marin faisait tranquillement du vélo sur le pont, contournant de grandes manches à air.

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À en juger par ce que je pouvais voir du ciel, j’avais dû dormir pendant plus de douze heures. Rien de surprenant, vu comme nous étions épuisés quand nous étions montés à bord du pétrolier. Je me rappelais vaguement de deux marins solidement charpentés en salopette m’emmenant sur-le-champ dans cette pièce et Lucia m’aidant à me déshabiller et à me coucher avant de s’effondrer sur un matelas au sol. Ce qui répondait à mon autre question. Lucia était toujours là, dormant paisiblement ; Lucullus était près d’elle, vautré sur un coussin, dormant comme une souche.

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Edna a touché terre au sud du Maroc, puis s’est rapidement affaibli. Vingt-quatre heures plus tard, ses vents violents étaient devenus de douces brises. Après avoir déversé des litres et des litres de pluie sur l’océan, les nuages étaient légers et ne constituaient plus une menace. Le soleil d’août s’est à nouveau abattu sur la côte africaine. Le temps qu’Edna traverse le détroit de Gibraltar et pénètre dans la mer Méditerranée, il n’était plus qu’un orage inoffensif. Mais nous n’avons rien vu de tout cela. Au moment où je me suis réveillé, j’ai instinctivement cherché mon HK. Comme il ne se trouvait pas près de mon lit, où je le gardais habituellement, j’ai paniqué. Puis le brouillard dans ma tête s’est éclairci, et je me suis souvenu qu’il était resté à bord du voilier – probablement au fond de l’océan.

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Je n’ai pas répondu. Mon regard était collé à l’horizon, à l’endroit terrifiant où l’eau et le ciel se mêlaient indistinctement. J’avais perdu la notion du temps, mais il devait être environ minuit. Il était difficile de voir quoi que ce soit avec les gerbes d’écume et les vagues noires. Le bateau tanguait si violemment que je ne pouvais fixer mes yeux nulle part. Mais, pendant un instant, j’ai cru discerner quelque chose pas très loin. Je me suis frotté les paupières et ai essayé de le repérer à nouveau. Après un instant, tandis que le Corinthe II chevauchait une autre vague imposante, je l’ai encore aperçu. Je n’avais plus de doute. À moins d’un mille nautique sous le vent, j’avais vu une lumière verte.

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Le fusil s’est réveillé dans les mains de Lucia, même si elle pouvait difficilement contrôler son puissant recul. Un alignement de trous est apparu au revers du pont, et des éclats de teck, de fibre de verre et de métal chaud sont tombés sur nous. Deux des balles ont atteint le point où le hauban était attaché à la coque. Quand elles ont déchiré le câble d’acier, tendu par la puissance énorme du vent dans les voiles, il a craqué comme une brindille et s’est effiloché sous nos yeux. — Attention ! J’ai lâché la barre et plaqué Lucia au sol. Je suis tombé sur elle au moment où le câble se défaisait par-dessus mon dos et claquait comme un fouet. L’extrémité déchirée de la bastaque a volé là où se trouvait la tête de Lucia quelques secondes plus tôt et s’est écrasée contre le hublot, projetant de gros éclats de teck et de verre brisé et fracassant la porte de la cabine. Le câble s’est dressé, remuant tel un cobra furieux, et a traversé jusqu’à l’autre côté du mât où il a déchiré la voile de tempête que nous avions hissée. J’ai alors compris que Pritchenko n’aurait pas besoin de couper l’étai. L’ouragan avait réglé ce problème pour nous. Tandis que le bateau se perchait de biais sur la crête d’une vague, une énorme rafale nous a frappés et nous avons vu quelque chose auquel peu de marins ont survécu pour pouvoir en parler. Le mât du Corinthe II, affaibli après des heures de tempête, a finalement cédé. Dans un craquement qui m’a fait grincer des dents, la fissure s’est élargie comme une bouche obscure et a explosé, éclaboussant le pont de morceaux de fibre de carbone. Le mât a jailli dans les airs, aspiré par l’ouragan. Celui de proue est resté debout pendant quelques secondes, rattaché par l’autre voile, comme un étrange X bâti par un charpentier fou. L’autre voile s’est brusquement déchirée au milieu des tourbillons de pluie, et le mât s’est écroulé dans deux vagues gigantesques qui nous dépassaient sur notre droite. Nous étions saufs, d’un cheveu. Mais la situation était toujours alarmante. — Vaut mieux rentrer ! ai-je hurlé dans le vent. On ne peut plus rien faire ici !

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L’ouragan nous fouettait inlassablement. Nous avons failli nous noyer une dizaine de fois. Quoique tout frais sorti du chantier naval, le Corinthe II n’était pas conçu pour supporter des rafales de vent de cette puissance, mais ce voilier chevauchait admirablement les vagues monstrueuses. Après deux heures de tempête, la drisse qui soutenait le foc s’est brisée dans un hurlement et a flotté en claquant comme une cape de sorcière. Après cela, nous avons affronté l’ouragan avec seulement la grand-voile déchiquetée, essayant de rester à l’écart des vagues qui menaçaient de nous engloutir. Mes bras étaient courbatus d’avoir tenu la barre si longtemps. Notre seul espoir de survie était de gouverner au vent, les vagues directement à l’arrière. Chaque fois qu’un de ces monstres se brisait sur le pont, le bateau grimpait lentement sur la surface courbée de la vague, surmontée d’une écume sale et tourbillonnante. Là, le vent pilonnait la coque, projetant le bateau sur la crête. Puis des milliers de tonnes d’eau allant à pleine vitesse rugissaient tandis que le voilier se précipitait de l’autre côté, sa proue pointant dans le vide entre deux vagues gigantesques. Quand il atteignait le fond, il était entouré par les vagues, et, pendant quelques secondes, le vent cessait de souffler. Puis la vague suivante soulevait le Corinthe II, et le cycle reprenait au début. Cela a duré des heures.

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Si cet orage supercellulaire avait eu lieu quand le monde était toujours habité, le Centre de prévention des ouragans l’aurait pisté à chaque instant. Quelqu’un aurait consulté la liste de noms du Centre et l’aurait baptisé. Lui donner un nom le rendait plus facile à suivre et permettait aux reporters d’ajouter des effets dramatiques quand il touchait terre, comme s’il s’agissait d’une personne errante, maléfique et destructrice plutôt que d’un centre de basse pression. Mais il n’y avait plus personne pour faire quoi que ce soit. Appelons donc cet orage Edna. Ce qui n’est pas un mauvais nom. Quand Edna s’est finalement abattu sur Casablanca, personne n’a été témoin des dévastations qu’il a causées dans cette ville ou comment il a aplani ce qui se dressait toujours et enfoui sous les ruines des milliers de morts-vivants. Et personne n’a vu la fureur qu’il a déclenchée à deux cent milles des côtes, si ce n’est trois individus.

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C’est le dernier ordre qu’il a donné – et le plus stupide. Moins de quinze minutes plus tard, ses hommes et lui étaient contaminés par le virus TSJ qui attendait patiemment son heure depuis plus de vingt ans dans une fiole à l’intérieur d’un réfrigérateur. Quarante-huit heures plus tard, le virus s’était répandu dans l’ensemble du Daghestan ; en deux semaines, il se trouvait partout sur le globe, hors de contrôle. Le chef de la guérilla était alors mort – ou plutôt mort-vivant –, inconscient d’avoir libéré l’Apocalypse. L’humanité a été rayée de la carte parce qu’une bande d’apprentis djihadistes n’avaient pas su lire des avertissements en cyrillique sur un congélateur. Alors que le virus TSJ se disséminait de par le monde, tout s’est passé très vite. Ce petit virus s’est avéré le plus redoutable des enfoirés. Extrêmement contagieux et fatal, il était en outre génétiquement programmé pour continuer à se propager après la mort de son hôte. Le créateur du TSJ était un des principaux virologues de l’Union soviétique, mort et oublié depuis une vingtaine d’années. Il avait eu une brillante carrière en tant que bio-ingénieur ; le virus TSJ était le point culminant de son héritage scientifique. Après son décès, survenu alors qu’il fuyait vers l’Ouest depuis Berlin, son projet avait été mis aux oubliettes et toutes ses expériences conservées dans des congélateurs, dans l’attente d’un nouvel examen. Du fait de la lourdeur de la bureaucratie soviétique et, plus tard, de la chute de l’URSS, son œuvre était tombée dans les limbes. Jusqu’à ce jour fatal entre tous. Mourir à cause du virus TSJ est horrible. Tout d’abord ses victimes souffrent de douleurs insupportables, avec de violentes convulsions, comme pour l’Ebola ; quelques heures plus tard, elles se relèvent tels des somnambules meurtriers. Après leur mort clinique, elles attaquent tout être vivant qui croise leur chemin. La presse a commencé à les appeler les morts-vivants… avant de cesser d’exister, la plupart des journalistes ayant également succombé à l’infection. Tout ça ressemblait à un cauchemar. Avant que je puisse accuser le coup, mon pays était engagé dans les tentatives d’évacuation qui avaient également lieu dans le monde entier. Les structures sociales se sont effondrées et le chaos s’est répandu comme un incendie. Les télécommunications ont été coupées, puis le gouvernement a disparu. Trois semaines après que l’infection avait atteint l’Espagne, le monde tel que nous le connaissions n’était plus. Sur les milliards de personnes qui habitaient la planète un mois plus tôt, seuls quelques milliers avaient survécu, et ils se débattaient pour essayer de rester en vie, entourés par une marée de morts-vivants. Les créatures n’étaient pas intelligentes, mais elles étaient tenaces et leur nombre ahurissant. Nous autres survivants n’avions qu’une seule possibilité : fuir.

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