Votre profil Booknode a été créé !

Vous êtes  
 
Votre année de naissance  
 
Découvrez
vos lectures
de demain
Nouveau ? Inscrivez-vous, c'est gratuit !
En cliquant sur "Je m'inscris" j'accepte les CGU de booknode
- Créez votre bibliothèque en ligne
- Découvrez des livres proches des vos goûts
- Partagez votre passion avec d'autres lecteurs

Bibliothèque de ceaime2B : Liste de bronze

retour à l'index de la bibliothèque
Combat rapproché Combat rapproché
Alexander Kent   
Vous savez, lui avait-il dit tranquillement, Beauchamp est exactement le genre d’homme capable de monter cette opération. Mais il lui faut de vrais marins pour mettre ses idées en application. L’an passé, le travail de votre escadre en Méditerranée nous en a appris énormément sur les intentions des Français. Broughton, votre amiral, n’a peut-être pas bien discerné ce que cela signifiait vraiment, ou il l’a compris trop tard. Trop tard pour lui, je veux dire. (Il avait souri.) Nous devons bien peser si cela vaut la peine de renvoyer nos forces là-bas. Si nous divisons nos escadres sans motif suffisant, les Français ne tarderont pas à profiter de notre faiblesse. Mais vos ordres vous indiqueront ce que vous avez à faire. Vous seul pouvez décider de la conduite à tenir.

par wizbiz06
Ennemi en vue Ennemi en vue
Alexander Kent   
I
SÉPARATION

L’auberge du Lion d’Or était orientée plein sud vers le Sound de Plymouth ; une nouvelle rafale fit trembler sous sa violence la grande fenêtre, fouettant la vitre de bruine et d’embruns.
Le capitaine de vaisseau Richard Bolitho se tenait le dos au feu de bûches brasillantes, les mains croisées derrière lui, perdu dans sa contemplation du tapis de la chambre. La brutale giflée de vent lui fit lever les yeux, mais son esprit restait ailleurs, tiraillé entre l’urgence du départ et un sentiment, étrange et nouveau pour lui, de peur à l’instant de reprendre la mer.
Il se dirigea d’un pas vif vers la fenêtre et son regard balaya la chaussée déserte, les pavés brillants et, plus loin, l’étendue des flots agités. Il était huit heures du matin, mais en ce premier jour de novembre, il faisait encore trop sombre pour que l’on pût distinguer autre chose qu’un paysage gris et flou par la fenêtre battue de pluie. Des voix lui parvenaient à travers la porte, et des bruits de chevaux et de carrosses retentissaient dans la cour en bas. Il sut que le moment de la séparation allait sonner. Il se pencha sur le long télescope de laiton monté sur un trépied, devant la fenêtre ; sans aucun doute placé là à l’intention des clients de l’auberge, pour le plaisir de ceux qui ne voyaient en ces navires de guerre que de beaux objets de divertissement. Il était étrange de penser que 1794 tirait à sa fin, que l’Angleterre était en guerre contre la France révolutionnaire depuis bientôt deux ans, et que tant de gens persistaient dans l’indifférence ou dans l’inconscience du danger. Peut-être les nouvelles avaient-elles été trop bonnes, pensa-t-il. En effet, cette année, la guerre en mer s’était certainement bien déroulée. Le triomphe de Howe en ce Glorieux Premier Juin, selon l’expression désormais consacrée, la soumission des Antilles françaises par Jarvis, et même de la Corse par la flotte de Méditerranée, auraient pu laisser croire que la victoire totale était proche. Mais Bolitho avait trop d’expérience pour céder à ces idées reçues. La guerre faisait tache d’huile, à tel point qu’on avait l’impression qu’elle allait finir par embraser le monde entier. Et l’Angleterre, malgré sa flotte, devait mieux que jamais ne compter que sur ses forces propres.
D’un geste précis, il pointa le télescope de biais et se mit à observer la mer moutonneuse du Sound, l’extrémité du promontoire, la fuite rapide des nuages plombés, filant en rangs serrés. Le vent de noroît fraîchissait et il y avait comme une promesse de neige dans l’air. Il retint sa respiration et dirigea la lunette vers un navire isolé au large, apparemment immobile, unique tache de couleur sur la mer grise.
Son bâtiment, l’Hyperion, l’attendait. Il était difficile, impossible même, d’imaginer que le navire qu’il avait là sous les yeux n’était autre que ce deux-ponts délabré, criblé de boulets, qu’il avait ramené à Plymouth six mois auparavant à la suite d’un combat désespéré en Méditerranée, après la vaine tentative de Hood contre Toulon. Six mois passés à prier, à soudoyer et rudoyer les ouvriers du chantier naval, à surveiller chaque phase des réparations et de la remise en état du vieux navire. Car vieux, il l’était. Vingt-deux années s’étaient écoulées depuis le jour où sa coque, en bon chêne du Kent, avait pour la première fois goûté l’eau salée. Il avait presque toujours été en service : des eaux glacées de l’Atlantique aux calmes exaspérants des Indes occidentales, des canonnades en Méditerranée aux longues missions de blocus dans les parages de quelque port ennemi.

En ligne de bataille En ligne de bataille
Alexander Kent   
chapitre I
PRISE DE COMMANDEMENT

Neuf jours après avoir quitté le Spithead, la frégate Harvester se présenta devant le rocher de Gibraltar ; la paroi immuable de la falaise dominait le gracieux vaisseau, qui fit tête à la légère brise du large et jeta l’ancre ; il tira la salve réglementaire, dont le tonnerre résonna à tous les échos du mouillage. Son jeune commandant, sur la dunette, ne quittait pas des yeux l’activité fébrile des matelots en train de déborder les embarcations, pressés par les ordres cinglants, voire par quelque volée de coups d’un officier marinier peu enclin à la patience. L’entrée dans un port représente toujours un moment délicat : une rangée majestueuse de lourds vaisseaux de ligne était mouillée à proximité et le commandant savait bien – il n’était pas le seul – que plusieurs longues-vues suivaient révolution et la prise de mouillage de son navire. Il ne pouvait se permettre la moindre maladresse.
Après un dernier coup d’œil à ses hommes, le commandant Leach traversa rapidement la dunette et s’avança à tribord vers l’officier solitaire, de taille élancée, qui se tenait là, appuyé sur les filets de bastingage.
— Dois-je signaler qu’il vous faut une embarcation, monsieur ? Ou vous contenterez-vous de la mienne ?
Le capitaine de vaisseau Richard Bolitho s’arracha à ses pensées :
— Merci, commandant, je prendrai la vôtre. Ne perdons pas de temps.
Il crut lire un certain soulagement dans les yeux de Leach ; après tout, ce dernier n’avait pas encore obtenu les galons convoités de capitaine de corvette et un officier supérieur pouvait se révéler un passager bien encombrant.
Bolitho se détendit légèrement et ajouta :
— Vous avez un bon navire. Nous avons fait une traversée rapide.
Malgré le soleil matinal, il eut un frisson et vit que Leach l’observait avec un regain d’intérêt. Mais celui-ci pouvait-il vraiment sonder les pensées de son aîné ? La frégate avait serré le vent pendant toute la descente de la Manche, puis doublé les atterrages de Brest où une escadre britannique patrouillait de nouveau, par tous les temps, pour assurer le blocus de la flotte française. Tout au long de ces journées, suivant des yeux les mouvements brutaux du beaupré qui enfournait dans les lames, Bolitho n’avait eu qu’une image en tête : celle de leur arrivée à Gibraltar. Ils avaient ensuite traversé en diagonale le golfe de Gascogne, avec ses bourrasques et ses courants redoutables, puis avaient poursuivi plein sud le long de la côte du Portugal, qu’ils apercevaient de temps à autre, à travers une brume bleutée, loin par le travers bâbord. Le capitaine de vaisseau avait eu tout le temps alors de songer à son nouveau commandement, à ce qui l’attendait à bord et à la place que ce navire prendrait dans sa vie. Pendant ses longues promenades solitaires sur la dunette arrosée d’embruns, il s’était contenu dans son rôle de simple passager et, plus d’une fois, avait pris sur lui pour ne pas intervenir dans la marche de la frégate.
A présent, à l’ombre majestueuse du grand Rocher, il pouvait écarter ces pensées de son esprit. L’époque était révolue où il commandait une frégate, envolées l’indépendance et l’initiative propres à cette charge. Dans quelques minutes, il allait prendre le commandement d’un vaisseau de ligne dont le reflet ondulait sur l’eau calme de la rade, à moins de deux encablures. Il concentra son attention sur celui qui était mouillé juste à l’arrière du navire amiral : c’était un deux-ponts, un de ces voiliers de soixante-quatorze canons qui assuraient le plus gros de la puissance de feu des escadres anglaises éparpillées sur les sept mers. Les eaux de la rade avaient beau être calmes comme un lac, la frégate évitait, légère, sur son câble d’ancre ; ses fins mâts de flèche, légèrement gauchis, s’élançaient vers le ciel délavé et tout son gréement vibrait telle une harpe, comme pour souligner l’impatience de ce fin voilier, mouillé si près de sa conserve. En comparaison, le vaisseau à deux ponts semblait massif et trapu ; tout dans ses lignes, dans ses mâts et vergues énormes, dans sa double rangée de sabords, ajoutait à cette impression de puissance écrasante, tandis que les embarcations de service s’affairaient à l’entour comme des araignées d’eau.
De son côté, Leach suivait des yeux la guigue qui venait se ranger sous la coupée et observait le patron d’embarcation de Bolitho : il se tenait en faction près des effets personnels de son commandant, tel un robuste chien de garde veillant sur les biens les plus précieux de son maître.
Mutinerie à bord Mutinerie à bord
Alexander Kent   
I
Souvenirs

Il était presque midi ; le soleil qui écrasait le port de Sydney flamboyait avec une intensité impitoyable. Le ciel, au-dessus de la capitale de cette colonie naissante, aurait dû être d’un bleu étincelant, pourtant il semblait flou, comme perçu à travers un morceau de verre grossièrement taillé. Autour des bâtiments du front de mer et sur la rade, l’air était lourd, poussiéreux et moite.
Toutes sortes de bateaux étaient rassemblés là ; les légères embarcations locales se mêlaient aux navires marchands plus lourds. Seul, à l’écart des autres, un navire de guerre se dressait au-dessus de son reflet, que l’on eût dit mouillé là de toute éternité, et à jamais. Son pavillon claquait mollement au-dessus de la haute poupe ; seule la large flamme du chef d’escadre, qui flottait au grand mât, semblait un peu plus animée.
En dépit de la chaleur accablante, quelques silhouettes éparses s’agitaient sur les ponts ; chacun était aux aguets depuis que l’on avait annoncé l’arrivée au mouillage d’un autre navire de guerre anglais.
Dans sa cabine, le chef d’escadre posa les mains sur le rebord de la fenêtre et les retira précipitamment : le bois desséché était aussi chaud qu’un canon encore fumant. Conscient du silence inhabituel qui régnait sur son bateau, il observa la lente approche du nouvel arrivant qui glissait doucement sur l’eau scintillante, tandis qu’au-dessus du voile de brume, de plus en plus nets, se dessinaient ses mâts, ses vergues, et son étrave à guibre enfin.
Le navire amiral était le vieil Hebrus, un petit deux-ponts de soixante-quatre canons ; il était sur le point d’être désarmé, après presque trente ans de service, quand on lui avait confié une dernière mission.
En ce jour d’octobre 1789, en qualité de vaisseau amiral anglais mouillé dans le port de Sydney, il attendait, prêt à toute action éventuelle, confiant en sa longue expérience. Pourtant, nombre des officiers de son bord pensaient secrètement qu’il aurait du mal à rallier l’Angleterre, si jamais il était rappelé.
L’autre bateau était une frégate. En temps de guerre, ce genre de navire était très demandé car sa vitesse et sa maniabilité le rendaient partout indispensable. Si loin de l’Angleterre, à des milliers de nautiques des foyers de l’équipage, l’arrivée d’un navire du roi était un événement, presque une fête.
Voilà ce qui expliquait le silence à bord de l’Hebrus. Tous les hommes observaient cette entrée impeccable dans les légers soupirs de la brise ; pour chacun, le navire évoquait un souvenir différent : une ville d’Angleterre peut-être, une voix, des enfants que l’on n’avait pas vus grandir.
Le chef d’escadre poussa un grognement et se redressa.
Sous le coup de ce simple effort, un filet de sueur lui ruissela le long de l’échine. Absurde : ce bateau était une frégate de trente-six canons, le Tempest ; et le Tempest n’avait jamais vu l’Angleterre.
Il attendit que son domestique, qui trottinait autour de lui, lui apportât son uniforme et son épée, les symboles de sa fonction. Il songea à ce qu’il avait entendu dire du Tempest. Etrange, comme les circonstances peuvent prendre en main le destin d’un bateau, et par conséquent jouer un rôle décisif dans la vie de tous ceux qui servent à son bord…
Six ans plus tôt, la guerre contre les colonies américaines et la ligue franco-espagnole avait pris fin. Des navires qui, pendant les batailles, avaient valu leur pesant d’or, désormais ne servaient plus à rien. Un pays oublie vite ceux qui ont combattu et sont morts pour lui ; à plus forte raison un bateau devenu soudain inutile. Mais la paix entre les grandes puissances était précaire, surtout aux yeux de ceux qui avaient payé au prix fort chacune des sanglantes victoires.
À présent, les relations avec l’Espagne étaient à nouveau tendues, elles pouvaient facilement s’envenimer, aboutir à une catastrophe. Des puissances rivales revendiquaient divers territoires dans l’espoir de les exploiter à des fins commerciales ou coloniales. Une fois de plus, on avait demandé à l’Amirauté de mobiliser plus de frégates, les fers de lance de toute escadre.
Le Tempest était sorti quatre ans plus tôt du chantier naval de l’Honorable Compagnie des Indes orientales à Bombay. Comme c’était le cas pour la plupart des bateaux de la Compagnie, on en avait travaillé le dessin avec le plus grand soin, et c’est le teck le plus fin de la côte de Malabar qui avait été utilisé. Contrairement aux usages en vigueur dans la Marine royale, chaque bateau de la Compagnie était construit en fonction de deux paramètres : longévité et confort de manœuvre.
Les agents de l’Amirauté à Bombay avaient fait l’acquisition de la frégate pour le service du roi avant même qu’elle ait jamais navigué sous le pavillon de la Compagnie. Il leur en avait coûté 18.000 livres. Le chef d’escadre, par-devers lui, se disait que l’Amirauté devait être au désespoir d’avoir dû débourser une somme aussi princière ; surtout qu’une partie de cet or, il le soupçonnait fortement, avait discrètement changé de main.

Capitaine de Sa Majesté Capitaine de Sa Majesté
Alexander Kent   
chapitre 1
SUR DÉCISION DE L’AMIRAL.

Un huissier de l’Amirauté ouvrit la porte de la petite antichambre et dit poliment :
— Pourriez-vous, Monsieur, avoir l’obligeance de patienter ?
Il s’effaça pour laisser passer le commandant Richard Bolitho et ajouta :
— Sir John sait que vous êtes là.
Bolitho attendit que la porte fût refermée, et se rapprocha du feu qui crépitait dans la vaste cheminée. Il était soulagé que l’huissier l’eût introduit dans cette petite pièce, et non dans une vaste salle d’attente. Tandis qu’il se hâtait vers l’Amirauté, fouetté par les giboulées qui balayaient Whitehall, il avait envisagé avec appréhension l’attente dans une de ces pièces étouffantes, encombrées d’officiers en demi-solde dont les regards envieux suivaient les allées et venues des visiteurs plus favorisés par le sort.
Bolitho connaissait leurs sentiments : il s’était dit plus d’une fois qu’il était plus chanceux que bien de ses pairs. Revenu en Angleterre un an plus tôt, il avait trouvé le pays en paix, les villes et les villages grouillant de marins et de soldats démobilisés, souvent indésirables. Avec sa demeure de Falmouth, sa propriété foncière et toutes ses parts de prise conquises de haute lutte, il savait qu’il n’était pas à plaindre.
Il s’écarta du feu et regarda par la fenêtre le large boulevard. Il avait plu pendant presque toute la matinée mais, à présent, le ciel était à peu près dégagé ; sous la lumière acide du printemps, les nombreuses flaques et ornières prenaient des reflets d’azur. Seuls s’opposaient à ces couleurs printanières les naseaux fumants des nombreux chevaux qui allaient et venaient, ainsi que les silhouettes penchées malmenées par le vent.
Il soupira. C’était le mois de mars 1784 ; un an à peine qu’il était rentré des Antilles, mais cette courte période lui avait paru un siècle.
Chaque fois que cela était possible, il avait quitté Falmouth pour entreprendre le long voyage de Londres, jusqu’au siège de l’Amirauté où il se trouvait à présent ; il avait essayé de savoir pourquoi ses lettres étaient restées sans réponse, pourquoi on ignorait ses demandes réitérées d’un nouveau commandement, quel qu’il fût. On se bousculait dans les salles d’attente. Les voix familières de ceux qui racontaient des hauts faits de guerre et de navigation étaient à présent moins naturelles, moins confiantes ; jour après jour, ils étaient éconduits. On désarmait les navires par douzaines ; chaque port était encombré d’épaves humaines rejetées par la mer : marins estropiés, rendus sourds ou aveugles par le feu des canons, devenus presque fous à cause de ce qu’ils avaient vu et enduré. Depuis la signature du traité de paix, l’année précédente, les rencontres de ce genre étaient si nombreuses qu’il devenait inutile de les citer, et trop fréquentes pour laisser la place à l’espoir.
Il se raidit quand deux silhouettes tournèrent au coin de la rue sous sa fenêtre. Même sans les revers de leurs habits rouges en lambeaux, il aurait pu les identifier comme deux soldats. Une voiture de maître était rangée au bord de la rue, avec les chevaux qui encensaient pour atteindre le contenu de leur sac. Le cocher bavardait avec un laquais élégamment vêtu devant la maison voisine, et ni l’un ni l’autre n’accordait la moindre attention aux deux anciens combattants en guenilles.
Cap sur la gloire Cap sur la gloire
Alexander Kent   
CHAPITRE PREMIER
LA PHALAROPE

L’an de grâce 1782 n’avait que trois jours d’âge, mais déjà le temps s’était ancré dans la mauvaise humeur. Un crachin tenace, poussé par un vent de sud fraîchissant, s’infiltrait dans les rues étroites de Portsmouth Point et faisait luire comme du métal poli les murs épais des vieilles fortifications. Un plafond de nuages couleur de plomb glissait, menaçant et sans failles, au-dessus des maisons serrées les unes contre les autres, ne laissant qu’un jour faible et maussade bien qu’on ne fût pas loin de midi.
Seule la mer semblait vivante. Sur toute la largeur de ce bras de mer habituellement abrité que l’on appelle le Solent, les rafales fouettaient et brisaient la surface de l’eau, mais, sous cette lumière étrange, les crêtes des vagues se détachaient, d’un jaune de soufre, sur la masse gris sombre de l’île de Wight, et, plus loin, sur la Manche perdue derrière des rideaux de pluie.
Le capitaine Richard Bolitho poussa la porte de l’auberge George Inn et marqua un temps d’arrêt, tandis que la lourde chaleur de la salle l’enveloppait telle une épaisse couverture. Sans un mot, il tendit son manteau à un valet et cala son bicorne sous son bras. Il pouvait apercevoir, à travers la porte de droite, la lueur accueillante du feu allumé dans la salle à manger où un groupe bruyant d’officiers de marine, émaillé çà et là de quelques uniformes écarlates de l’armée de Terre, s’attachait à oublier les exigences du service, reléguées derrière les fenêtres basses et fouettées de pluie.
Dans une autre salle, quelques officiers plongés dans un silence attentif autour de petites tables scrutaient leurs cartes et les visages de leurs partenaires de jeu. C’est à peine si quelques têtes se levèrent à l’entrée de Bolitho. À Portsmouth et en particulier à l’auberge George Inn, après tant d’années de guerre et d’inquiétude, seul un civil aurait pu attirer l’attention.
Bolitho soupira et jeta un rapide coup d’œil à son reflet dans un miroir. L’habit bleu galonné d’or était seyant à sa haute silhouette, et son visage semblait étrangement basané au-dessus de la chemise et du gilet blancs. Malgré la lenteur du voyage qui l’avait ramené des Antilles, son corps était mal préparé à l’hiver britannique, et il se força à rester debout quelques instants encore pour laisser ses membres se réchauffer.
Un valet toussa poliment derrière lui. « Vous d’mande pardon, Monsieur. L’amiral vous attend dans sa chambre. » Il fit un petit geste en direction de l’escalier.
« Merci. » Il attendit que l’homme soit parti, attiré par quelque appel dans la salle à manger, et il se regarda une dernière fois. Ce n’était nullement vanité, ni intérêt personnel, mais plutôt l’examen attentif et glacé dont il aurait pu gratifier un subordonné.
Bolitho avait vingt-six ans, mais ses traits impassibles et les rides profondément creusées autour de sa bouche le faisaient paraître plus âgé. Il se surprit un instant à chercher quand une telle transformation avait pu se produire. Il repoussa presque avec colère les cheveux noirs qui envahissaient son front, ne laissant qu’une boucle rebelle, au-dessus de l’œil droit.
Et cela non plus n’était pas de la vanité : de l’embarras, plutôt.
Un pouce à peine au-dessus de l’œil, une sauvage cicatrice s’enfonçait en diagonale dans sa chevelure. Il la suivit du doigt, comme un homme laisse parfois son esprit vagabonder parmi de vieux souvenirs, puis, avec un dernier haussement d’épaules, il escalada rapidement les marches.
Le Feu de l'action Le Feu de l'action
Alexander Kent   
La sage du jeune Bolitho continue avec ce tome 2 où il est affecté à une frégate.

Après les maîtres du genre, Forester / Patrick O'Brian, c'est un peu vieillot et plat mais c'est lui qui les a inspirés! Si les passages sur la marine et les relations entre hommes sur un navire sont passionnantes, dès que Kent Alexander sort de son milieu, le roman est consternant comme par exemple quand Bolitho s'entiche de la femme du gouverneur, on atteint des sommets de niaiseries!

par octarine
À rude école À rude école
Alexander Kent   
"A rude école" est chronologiquement (1773) le premier tome qui raconte l'histoire de Richard Bolitho, jeune noble des Cornouailles britanniques, qui suivant la tradition familiale devient aspirant de la marine royale.
La série nous le donne à suivre jusqu'à la fin de Napoléon, à travers tous les grands événements de cette période.
Pour un passionné de mer et de bateaux à voile comme moi, c'est bien entendu un vrai bonheur de vivre 40 ans de la vie et de la carrière d'un officier de marin britannique.
Bien entendu, les Français, en tant qu'ennemis, y sont souvent décrits en des termes peu sympathiques.
On apprend beaucoup sur la vie à bord, la navigation et les batailles navales tout au long des 22 tomes...
Pour tous les passionnés de grands voiliers, de guerre navale et de pirates.
Toutes voiles dehors Toutes voiles dehors
Alexander Kent   
chapitre I
UN OFFICIER DE MARINE

Près d’une fenêtre, le contre-amiral sir Marcus Drew observait distraitement les embarras de la circulation. Comme toutes les hautes et larges ouvertures de la vaste pièce, celle-ci offrait un bon moyen de distinguer des simples passants les habitués qui tous les jours, à toutes les heures, venaient se presser dans les couloirs de l’Amirauté avec l’espoir d’obtenir un embarquement. C’étaient des officiers, jeunes et moins jeunes, dont les hauts faits avaient défrayé la chronique dans une Angleterre livrée à la guerre, à une époque où tous les espoirs du royaume reposaient sur eux. L’amiral consacrait la majeure partie de son temps à recevoir les candidats les plus opiniâtres ; les autres, il les faisait éconduire par ses subordonnés. Il considéra dans la rue les flaques laissées par la dernière averse, étendues de soie bleue, reflets du ciel d’avril : au-dessus de Londres, les nuages s’éloignaient.
C’était le printemps de 1792 ; l’année s’annonçait pleine d’incertitudes et grosse de dangers venus d’outre-Manche. Ce qui n’empêchait pas les dames de sortir en robes légères aux vives couleurs, accompagnées de cavaliers insouciants vêtus à la dernière mode.
Deux ans plus tôt, l’annonce d’une sanglante révolution en France avait balayé Londres comme une bordée de boulets de gros calibre ; beaucoup avaient redouté les effets de la contagion. Mais l’horreur des foules sanguinaires et des massacres à la guillotine n’avaient pas franchi le pas de Calais. Comme il était naturel, d’autres sujets de Sa Majesté, plus perfides, s’étaient réjouis au spectacle de leur vieil ennemi presque terrassé par les revers de l’Histoire.
L’Angleterre, faisant litière des lois de la guerre, aurait peut-être dû profiter de l’occasion pour attaquer les Français occupés à s’entre-déchirer… Le projet n’avait pas été sérieusement étudié.
Drew se détourna de la fenêtre ; cette journée, le dîner à Saint-James qui allait suivre, la partie de whist enfin, tout cela ne lui disait rien de bon.
Depuis bientôt dix ans, depuis la fin de la révolution américaine, la flotte anglaise pourrissait dans des vasières et des arrière-ports. Leurs Seigneuries de l’Amirauté se berçaient d’illusions si elles croyaient pouvoir redonner rapidement à la Marine son lustre et sa puissance d’autrefois. Des milliers de marins et de fusiliers marins avaient été démobilisés sans autre forme de procès. Beaucoup avaient fait le sacrifice de leur vie, davantage encore se retrouvaient mutilés pour avoir servi le roi, mais la nation n’avait plus besoin d’eux. Même les officiers devaient se contenter d’une demi-solde – dans le meilleur des cas. Certains s’étaient résignés à naviguer au commerce, qui avaient voulu reprendre la mer à tout prix, car c’était la vie qu’ils avaient choisie.
Le contre-amiral Drew, lui, n’était pas fâché de son sort. Il s’était même débrouillé pour faire expédier aux Antilles, en mission de longue durée, un fringant capitaine de corvette dont la très gracieuse épouse n’aurait aucune faveur à lui refuser en l’absence du légitime époux.
Son regard fut arrêté par le tableau monumental, sur le mur en face de lui. Le Burford soixante-dix canons, navire amiral de l’escadre placée sous les ordres de l’amiral Vernon ; petit pavois au vent, il était engagé dans un échange d’artillerie rapproché avec un fort espagnol de Porto Bello, le Château de Fer. Voilà bien la vision romanesque que le commun des terriens se faisait d’un combat naval ! On ne montrait ni le sang, ni l’horreur des amputations ; seulement une bataille grandiose.

Capitaine de pavillon Capitaine de pavillon
Alexander Kent   
Vous ne me devez rien. Sans votre intelligence et votre intégrité, j’aurais dû renoncer quelques semaines après avoir hissé ma marque – il leva la main. Non, non, écoutez ce que j’ai à vous dire. Nombreux sont les capitaines de pavillon qui auraient profité de ma faiblesse pour montrer au commandant en chef à quel point ils étaient indispensables. Si vous aviez consacré moins de temps à combattre les ennemis de votre patrie et à vous occuper de vos subordonnés, vous auriez certainement obtenu la promotion que vous méritez tant. Il n’y a pas de honte à ne pas vous être soucié de votre avancement personnel, mais c’est certainement une perte pour l’Angleterre. Peut-être votre nouvel amiral appréciera-t-il comme moi l’homme que vous êtes et sera-t-il plus capable que moi de faire en sorte que…

par wizbiz06