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Les mots sont les ombres pâlies de noms oubliés. De même que les noms, les mots ont aussi un pouvoir. Les mots peuvent allumer des incendies dans l'esprit des hommes. Les mots peuvent tirer les larmes des cœurs les plus endurcis. Il y a les sept mots qui rendront une femme amoureuse de toi. Il y a les dix mots qui réduiront à néant la volonté d'un homme fort. Mais un mot n'est rien d'autre que la peinture d'un feu. Un nom, c'est le feu lui-même.

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Mon nom est Kvothe, ce qui se prononce presque comme « Quothe ». Les noms sont importants, car ils en disent long sur une personne. J'ai moi-même eu bien plus de noms qu'on a le droit d'en porter.

Les Adems m'appellent Maedre. Ce qui, selon la façon dont on le prononce, peut vouloir dire « La Flamme », « Le Tonnerre » ou « L'Arbre fendu ».

« La Flamme », c'est évident à peine m'a-t-on aperçu. Mes cheveux sont d'un roux flamboyant. Si j'étais né quelques siècles plus tôt, on m'aurait sans doute pris pour un démon et brûlé vif. Je les coupe court, mais ils sont d'une nature rebelle. Dès que je les laisse pousser, ils se hérissent et on dirait que j'ai pris feu.

« Le Tonnerre », je l'attribue à ma voix de baryton et au fait que j'ai arpenté les tréteaux des théâtres dès mon plus jeune âge.

Je n'ai jamais trouvé que « L'Arbre fendu » soit très significatif. Bien que, avec le recul, j'imagine que l'on pourrait considérer ce surnom comme en partie prophétique.

Mon premier mentor m'appelait E'lir, parce que j'étais malin et que je le savais. Ma première véritable maîtresse m'appelait Dulator parce qu'elle en aimait la sonorité. J'ai aussi porté le nom de Shadicar, de Doigts légers et de Six Cordes. On m'a aussi appelé Kvothe, Celui qui ne saigne pas, Kvothe l'Arcaniste, Kvothe le Tueur de Roi. Tous ces noms-là, je les ai gagnés. Je les ai mérités et j'ai payé pour chacun d'entre eux.

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La plus remarquable des facultés de notre esprit est sans doute sa capacité à faire face à la douleur. Selon la pensée classique, l'esprit est doté de quatre portes, que chacun franchit selon la nécessité qui l'y pousse.

La première, c'est celle du sommeil. Le sommeil nous procure un abri loin du monde et de toutes ses souffrances. Le sommeil facilite le passage du temps, mettant à distance ce qui nous fait mal. Lorsqu'une personne est blessée, bien souvent, elle perd connaissance. De même, quelqu'un qui apprend une nouvelle bouleversante pourra s'évanouir. Franchir cette première porte, c'est la façon dont l'esprit se protège de la douleur.

La deuxième porte est celle de l'oubli. Il est des blessures trop profondes pour guérir, du moins pour s'en rétablir promptement. De surcroît, nombre de souvenirs sont tout simplement trop douloureux et on ne peut en espérer aucun apaisement. Le vieux dicton selon lequel "le temps guérit tous les maux" est faux. Le temps guérit la plupart des maux. Le reste est dissimulé derrière cette porte.

La troisième porte est celle de la folie. Il y a des moments où l'esprit subit un tel choc qu'il se réfugie dans la démence. Bien qu'il semble difficile de pouvoir en tirer quelque bénéfice que ce soit, c'est pourtant le cas : il est des moments où la réalité n'est que souffrance et pour échapper à cette souffrance, l'esprit doit s'affranchir de la réalité.

La dernière porte est celle de la mort. L'ultime recours. Rien ne peut nous atteindre une fois que nous sommes morts, du moins c'est ce que l'on nous a dit.

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- Je t'ai apporté des tomates et des haricots mais aussi quelque chose de très spécial...

Je lui ai montré le sachet pour lequel j'avais dépensé presque tout mon argent, deux jours plus tôt, avant que tous mes ennuis commencent.

- Du sel de mer.

Auri l'a pris et a regardé à l'intérieur du petit sac en cuir.

- Mais c'est merveilleux, Kvothe! Qui est-ce qui vit dans le sel?

Des traces de minéraux, me suis-je dit. Chrome, bassal, malium, iode... tout ce dont ton corps a besoin mais que les pommes, le pain et les restes que tu parviens à grappiller ne peuvent lui procurer.

- Les rêves des poissons, ai-je répondu. Et les chants de marins.

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PROLOGUE

C'était de nouveau la nuit. L'auberge de la pierre levée était plongée dans le silence, un silence en trois parts.

Le premier était un calme en creux, l'écho de choses absentes. S'il y avait eu du vent, il aurait soupiré en passant entre les arbres, fait grincer la chaîne de l'enseigne et chassé le silence comme un tas de feuilles mortes. S'il y avait eu une foule de clients, même une poignée seulement, attablés dans la salle de l'auberge, ils auraient remplis le silence de leurs conversations et de leur rires, du vacarme et des clameurs que l'on s'attend à trouver dans un débit de boisson à une heure avancée de la nuit. S'il y avait u de la musique... Mais non, bien sûr, il n'y avait pas de musique. En fait, il n'y avait rien de tout ça et seul le silence demeurait.

A l’intérieur de l'auberge, deux hommes étaient installés à un bout du comptoir, ils buvaient avec une tranquille détermination, évitant de discuter des nouvelles inquiétantes. Ainsi, ils ajoutaient un petit silence maussade au premier, celui qui était plus vaste, celui qui était creux, combinant avec lui une sorte d'harmonie.

Le troisième silence n'était pas facile à remarquer. Si vous aviez tendu l'oreille pendant une heure, vous auriez pu commencer à déceler sa présence dans les lattes du plancher sous vos pied dans le bois rugueux des barils disposés derrière le comptoir. Il était dans le poids des pierres noircies du foyer , qui retenaient encore la chaleur d'un feu depuis longtemps éteint. Il était dans le lent va et viens du chiffon de lin blanc qui passait et repassait sur le comptoir. Et il était entre les mains de l'homme qui se tenait là, astiquant la planche d'acajou qui luisait déjà sous la lampe.

L'homme avait les cheveux d'un roux violent, d'un rouge de flammes. Le regard sombre et lointain, il se déplaçait avec l'assurance tranquille de celui qui sait beaucoup de choses.

L'auberge de la pierre levée lui appartenait, tout autant que ce troisième silence. Et c'était approprié, car c'était le plus vaste silence des trois, celui qui enveloppait tous les autres. Il était profond et ample, comme une soirée au début de l'automne. Il était lourd comme une grosse pierre polie par la rivière. Comme l'écho résigné d'une fleur coupée, d'un homme qui attend la mort.

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- Rends-le moi, ou je te tue.

J'étais parfaitement sérieux, en prononçant ces mots.

Le silence s'est fait autour de nous. S'apercevant qu'il n'allait pas obtenir la réaction escomptée, Ambrose a feint la nonchalance.

- Certaines personnes n'ont vraiment aucun sens de l'humour, a-t-il déploré en soupirant. Tiens, attrape !

Il m'a lancé le luth, mais les luths n'ont jamais été conçus pour être lancés. Il a tournoyé de façon grotesque et mes mains se sont refermées sur le vide quand j'ai voulu le rattraper. Qu'Ambrose ait fait preuve de maladresse ou de cruauté ne fait pas pour moi la moindre différence. La coque bombée de mon luth a heurté les pavés en produisant un son déchirant.

C'était ce même son qu'avait fait le luth de mon père, quand je l'avais écrasé sous mon poids dans une impasse pouilleuse de Tarbean. Je me suis penché pour le ramasser et il a semblé gémir comme un animal blessé. Ambrose s'était détourné pour me regarder et j'ai vu une expression amusée passer sur son visage.

J'ai ouvert la bouche pour crier, pour hurler, le maudire. Mais quelque choses d'autre a jailli de ma gorge, un mot que je ne connaissais pas et dont je ne pouvais me souvenir.

Soudain, tout ce que j'ai pu entendre, c'était le bruit du vent. Il rugissait sur la place comme si une tempête venait de se lever. Une voiture qui passait là s'est déportée par le travers, ses chevaux paniqués. Des partitions arrachées des mains d'un passant se sont mises à tourbillonner autour de nous comme autant d'étranges éclairs. J'ai dû faire un pas en avant. Tout le monde était poussé par le vent. Tout le monde sauf Ambrose, qui avait été précipité au sol comme s'il avait été frappé par la colère de Dieu.

Puis le calme est revenu. Les feuilles de papier sont retombées, dansant lentement comme des feuilles mortes. Les gens regardaient autour d'eux, ahuris, cheveux en bataille et vêtements en désordre. Plusieurs personnes ont trébuché, s'obstinant à lutter contre une tempête qui avait disparu aussi soudainement qu'elle était apparue.

J'avais la gorge serrée. Mon luth était brisé.

Ambrose s'est péniblement remis debout. Un de ses bras pendait bizarrement le long de son corps et un fil de sang coulait sur son front. Un court instant, son expression de terreur affolée a été comme un baume sur mes plaies. J'ai eu envie de crier de nouveau, pour voir ce qui allait se passer. Le vent répondrait-il encore à mon appel ?

[...]

-Maître Elodin, que s'est-il passé hier ?

J'ai retenu mon souffle, espérant contre tout espoir recevoir malgré tout une réponse compréhensible.

Il m'a lancé un coup d'oeil intrigué.

-Tu as invoqué le nom du vent, a-t-il dit, comme si c'était absolument évident.

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Regardez plutôt derrière lui, vers ce cercle de lumière dispensé par le feu, et laissez pour le moment Kvothe seul face à lui-même. Chacun a le droit de rester seul quand il le désire. Et si, par hasard, quelques larmes ont été versées, pardonnons-lui. Après tout, il n'était encore qu'un enfant, et il lui restait encore à apprendre ce qu'était réellement le chagrin.

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Ce qu'il avait fait après était différent. Il avait appelé le vent et le vent était venu. C'était magique. De la vraie magie. Le genre de magie dont j'avais entendu parler dans les histoires de Taborlin le Grand. Le genre de magie auquel j'avais cessé de croire à l'âge de six ans. Et maintenant, je ne savais que croire.

Alors, je l'ai invité à rejoindre notre troupe, espérant trouver réponse à mes questions. Bien que je l'ai ignoré à l'époque, ce que je cherchais, c'était le nom du vent.

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« — Je ne plaisante pas. Nous nous sommes juste promenés et nous avons parlé.

Simmon a pris un air dubitatif.

— Allons donc ! Pendant six heures ?

Wilem a tapé sur son épaule.

— Laisse tomber. Il dit la vérité.

— Pourquoi dis-tu ça ?

— Il a l’air bien plus sincère quand il ment. »

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Je n’avais plus qu’une vague conscience du public, ou même de la sueur qui baignait tout mon corps. J’étais si profondément investi dans la musique que je n’aurais pu dire où elle cessait et où mon sang prenait la relève.

Mais elle s’est achevée. La fin est survenue deux vers avant le terme de la chanson. Lorsque j’ai plaqué l’accord annonçant la dernière réplique de Savien, un bruit strident m’a arraché à la musique, comme on remonte un poisson des grandes profondeurs.

Une corde s’était cassée. Elle a claqué très haut sur le manche, m’accrochant le dos de la main au passage pour y laisser une fine trace sanglante.

Je suis resté hébété. Elle n’aurait pas dû casser. Pas une seule des cordes de mon luth n’était usée à ce point. Pourtant, cela s’était produit et, lorsque les derniers échos de la musique se sont tus, j’ai senti le public commencer à s’agiter. Les auditeurs émergeaient du rêve éveillé que j’avais tissé pour eux avec les fils de ma chanson.

Dans le silence, je l’ai senti s’effilocher, tirant le public d’un songe inachevé et détruisant tous mes efforts. Alors que, pendant ce temps, ce qui brûlant en moi, c’était ma chanson. La chanson !

Sans savoir ce que je faisais, j’ai reposé mes doigts sur les cordes et je suis descendu en moi-même. J’y ai retrouvé le temps où les coussinets de mes doigts étaient endurcis par une cal et où ma musique m’était aussi naturelle que ma respiration.

Je suis revenu à l’époque où j’avais tiré d’un luth à six cordes le bruit du Vent qui fait virevolter une feuille.

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