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Prologue

Sur Ki:mera, neuf saisons plus tôt, dans une caverne du mont Vidor.

— Tada, raconte-moi une histoire.

Garon laissa échapper un petit grognement et passa sa langue rugueuse sur les fines écailles qui couvraient le front de Gabrial. Il était tard et les pâles rayons dorés de Cantorus, l’une des lunes de Ki:mera, inondaient les parois de la grotte. Une nuit idéale pour chasser, pensa Garon, mais aussi pour tenir compagnie à mon fils.

— Quel genre d’histoire ?

— Une que je ne connais pas encore… Celle du dragon noir.

Garon tendit le cou et jeta un coup d’œil à Gaverne, sa compagne. Elle dormait, sa belle tête violette enfouie sous l’une de ses ailes. Lovée contre elle, Graile, la sœur de Gabrial, ronflait doucement.

— Il n’existe pas, c’est une légende, affirma Garon. Ce que les autres dragonnets ont pu te dire est faux. Nous arborons parfois des marques plus sombres, comme celles qui ornent le bout de tes ailes et de ta queue, mais aucun dragon ne peut être entièrement noir.

— Pourquoi ?

— Parce que Godith l’interdit.

— Elle n’aime pas les dragons noirs ?

— Non.

— Pourquoi ? insista Gabrial.

Encore ce mot, songea son père. Son fils ne cessait de l’employer pour lui arracher des vérités qu’il n’avait pas forcément envie de révéler. Étais-je aussi curieux que lui quand j’avais son âge ? se demanda Garon. Oui, c’est possible. D’ailleurs, Gabrial entendrait tôt ou tard parler de ce mythe, alors autant le lui relater dès maintenant. Chaque dragon était en droit de connaître ses origines, de savoir ce qui était arrivé – et ce qui aurait pu survenir.

— Très bien, je vais tout te raconter. Mais tu risques de ne pas trouver le sommeil après une histoire pareille.

— Mama dit que je dors trop, de toute façon.

— Et elle grondera de colère si elle apprend que je t’ai fait part de cette légende : ceci doit rester entre toi et moi, d’accord ?

— Oui, tada.

— Voici comment tout a commencé. Tu sais que le feu de Godith a formé Ki:mera et les mondes qui s’étendent au-delà du nôtre, n’est-ce pas ?

— Grrrac ! acquiesça bruyamment Gabrial.

— Chut !

Garon lança un regard inquiet aux femelles. Gaverne serait capable de réduire en cendres ses tiges crâniennes si par malheur la dragonnelle était réveillée sans raison valable.

— Tu sais aussi que Godith a créé les dragons à Son i:mage, reprit Garon d’une voix douce.

— Comme moi ? dit Gabrial.

Il battit l’air de sa queue, et son père s’empressa de la coincer sous la sienne.

— Oui, comme toi et Graile, comme les Vengs, les De : allus, les Anciens, le Premier dragon et tous ceux que tu connais. Nous ne formons qu’un peuple aux yeux de Godith. Mais autrefois naquit un dragon qui défia Sa volonté. Il s’appelait Graven, et ce fut son premier-né.

— Et il était noir ? chuchota Gabrial.

— Non, au début, ses écailles dorées étincelaient encore plus que Cantorus. Godith en fut si heureuse qu’Elle dit à Son fils : « Je t’offre cette lune. Tu pourras y bâtir de grands nids où créer d’autres dragons à ton i:mage. »

Des bouffées d’air jaillirent des spiracles du dragonnet, qui ouvrit la gueule avec émerveillement. Sa première dentition, immaculée, brillait comme une rangée de minuscules aiguilles.

— Graven a eu des dragonnets dorés ? murmura-t-il.

— Non. Écoute la suite. Enchanté de posséder une lune, Graven s’inclina devant Godith et promit de La vénérer toujours. Puis il vola jusqu’à Cantorus où, lors de ses explorations, il découvrit de gigantesques massifs montagneux, des fleuves et des torrents de feu liquide. Un jour, je t’y emmènerai et tu les verras par toi-même.

Garon referma gentiment ses griffes autour du museau de Gabrial, qui s’apprêtait à gronder d’enthousiasme.

— Si tu as déjà observé le ciel nocturne, tu sais qu’une autre lune, bleutée, se lève parfois à la hauteur de Cantorus.

— Oui, Crune ! répondit Gabrial.

— C’est exact. Je constate que tu suis bien les enseignements de per Grogan.

Le dragonnet émit un reniflement ennuyé.

— Qui y a-t-il ? Tu n’aimes pas ton professeur ?

— Il est méchant, tada. Chaque fois qu’il rugit à cause de moi, une nouvelle ride apparaît au-dessus de ses yeux… C’est en tout cas ce qu’il prétend. Il dit également que les écailles de sa tête étaient jadis aussi vertes que la vallée Marad et que c’est la faute de dragonnets comme moi si elles sont devenues grises. Il m’a même raconté qu’il s’était arraché sa troisième griffe d’énervement, un jour où un autre élève n’a pas su distinguer une roche dure d’une roche friable !

Une volute de fumée s’échappa des naseaux de Garon, qui regarda son fils d’un air moqueur.

— C’est la vérité, tada !

— Non, il t’a fait marcher. Il a perdu cette griffe lors d’une bataille. Per Grogan a de l’affection pour toi. Il est sage et généreux, et il veillera toujours sur toi, quoi qu’il arrive. Tu dois l’écouter. Il t’enseignera l’histoire de ta lignée et de notre monde. Bon, où en étions-nous ? Ah oui, Crune. Godith l’offrit à Son second fils, G’restyn, qui avait des écailles bleues, comme nous.

— Elle a eu deux fils ? s’étonna Gabrial. Per Grogan affirme qu’une mama ne peut avoir qu’un dragonnet et une dragonnelle.

— C’est vrai, mais sois patient, je n’ai pas terminé. Graven était heureux de cet arrangement, car Cantorus était plus vaste que Crune et, en qualité d’aîné, il trouvait normal d’être supérieur à son frère. Puis vint le jour où Crune monta si haut dans le ciel qu’elle projeta son ombre sur Cantorus. Plus grave encore, la lune de G’restyn cacha le centre de Ki:mera, où Godith avait établi son aire, à la vue de son frère. Les poches à feu de Graven enflèrent et, furieux, il ouvrit ses griffes. Il vola ensuite jusqu’à Crune et demanda à G’restyn de changer l’orbite de sa lune. Ces deux dragons, immenses, étaient capables de déplacer des planètes avec leur souffle. Son frère refusa : Godith avait décidé de la trajectoire des astres, et aucun dragon n’avait le droit d’aller contre Sa volonté. Ils rugirent si longtemps qu’ils finirent par se fatiguer. Courroucé, Graven repartit sur Cantorus, où il échafauda un plan. Le lendemain, il alla se poser sur Crune à l’insu de son frère et souffla si fort que les montagnes en tremblèrent. La lune ne changea pourtant pas d’orbite, ainsi que Graven l’avait voulu : elle se mit à tourner sur elle-même, de plus en plus vite. Très agacé, il donna des coups de queue sur le sol et faillit briser son isocèle ! Il fit alors quelque chose de très risqué : il essaya de faire bouger Crune au moyen de son feu.

— Et cette lune a brûlé ?

— Oui. C’est pour cette raison que sa surface est maintenant criblée de sombres cratères : ce sont les marques que le feu de Graven a laissées. Mais il y eut plus tragique encore : Graven n’avait pas vu son frère, dont le corps bleuté se confondait avec le sol de Crune. G’restyn, qui s’était endormi, fut soulevé dans les airs par les violentes flammes de son aîné, puis retomba sur la surface de sa lune, où il mourut quelques instants plus tard.

— Grrrr ! murmura le dragonnet avec un frisson. Et Godith ? Qu’est-ce qu’Elle a fait ?

Garon soupira. Il se souvenait d’avoir lui aussi frémi d’effroi quand, petit, il avait entendu cette histoire pour la première fois. Levant les yeux vers Cantorus, il adressa une prière muette à Godith avant de reprendre :

— Intriguée par les cris que G’restyn avait lancés avant de périr, Elle se rendit sur Crune. En découvrant le corps de son plus jeune fils, Elle eut tant de chagrin qu’un orage éclata d’un bout à l’autre de Son univers. Puis Elle s’en fut sur Cantorus afin de punir Graven, que sa jalousie avait poussé à commettre ce crime affreux. Certains racontent qu’Elle prévoyait de lui arracher les ailes et de le tuer. Mais Elle le trouva tout tremblant et en pleurs ; il La supplia d’avoir pitié de lui. Godith édicta alors trois lois : premièrement, une dragonne ne pourrait plus donner la vie à deux fils ; deuxièmement, le doré ne serait plus la couleur dominante des écailles d’un dragon ; troisièmement, un dragon ne serait plus capable de brûler un membre de sa famille.

— Ce qui veut dire que je ne peux pas cracher de flammes contre Graile ?

— C’est exact. Per Grogan te dira sans doute que ces lois sont justes ; il te faut néanmoins savoir qu’elles ont été instaurées dans un moment de tristesse.

— Et Graven, comment a-t-il été puni ?

— Godith souffla une flamme froide sur ses écailles pour en ôter l’or scintillant dont Elle lui avait fait don, et son corps vira au noir. Le feu de Godith était si ardent que la poitrine de Graven éclata, révélant ses trois cœurs. Sa mère s’empara alors du troisième, le guide spirituel qui nous permet de rester proche d’Elle.

À ces mots, Gabrial se mit à trembler et croisa ses pattes avant contre sa poitrine, où ses trois cœurs battaient à tout rompre.

— Tu entendras peut-être dire que Graven était né sans troisième cœur, poursuivit Garon, et que cela l’a poussé à se conduire avec orgueil et cruauté. Mais ceux qui pensent ainsi s’imaginent que Godith n’est que bonté. Ils se trompent : notre Créatrice est aussi aimante que vindicative. Et Elle a sévèrement châtié Graven. Au contact de Ses griffes, le troisième cœur de Son fils aîné s’est pétrifié ; Elle l’a alors broyé en milliers de fragments qu’Elle a éparpillés dans des cachettes connues d’Elle seule. On raconte que le sang de Graven, pareil à une pluie brûlante, a jailli de son cœur et a tué toutes les créatures vivantes alentour. Plus personne n’a jamais revu ce dragon, même si, selon la légende, son auma a survécu, car Godith n’a pu se résoudre à la détruire. C’est pourquoi quelques Anciens continuent de nous enseigner que Graven renaîtra un jour. Ils affirment que, encore aujourd’hui, des fragments de son auma errent dans l’univers, en quête des sortilèges qui lui permettront de régénérer son cœur et de restaurer son pouvoir.

Le dragonnet angoissé ravala une bouffée de fumée.

— Il va venir ici ?

— Non, ne t’inquiète pas. Veux-tu savoir où il se trouve désormais ? Regarde Cantorus, chuchota son père.

Écarquillant ses yeux d’un bleu pâle, Gabrial leva la tête et scruta la lune dorée.

— Certains pers sont convaincus que, si on la fixe avec assez d’attention, la noirceur qui l’enveloppe prend peu à peu la forme de Graven. Ils lui donnent alors un autre nom : Tywyll. Un mot de l’ancienne langue qui signifie « obscurité ». Le dragon noir est là-haut, flottant autour de sa lune, et il y restera, rassure-toi. C’est ainsi que se termine cette légende, mon fils. Il est temps de te reposer, maintenant, mais sache qu’au matin toute obscurité aura disparu.

Sur ce, Garon enroula sa queue autour du dragonnet et le serra contre lui afin qu’il puisse dormir d’un sommeil paisible et sans rêves.

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