Livres
469 814
Membres
437 618

Nouveau ? Inscrivez-vous, c'est gratuit !


Inscription classique

En cliquant sur "Je m'inscris"
j'accepte les CGU de booknode

Ajouter un extrait


Liste des extraits

Le premier pas sur la voie du sanchaï est de savoir regarder. Il faut savoir s’émerveiller des petites choses de la vie, savoir reconnaître leur incroyable beauté. Nous vivons dans un monde magnifique, mes amis ! Mais vous y êtes tellement habitués que vous ne le voyez même plus. Réapprenez à vous enchanter. Réapprenez à voir, à écouter, à toucher, à sentir, à goûter. Réapprenez à être heureux de vivre…

Afficher en entier

À en croire Serpent de Lune, la civilisation ctasharre a créé son propre malheur en menant depuis des siècles une politique de plus en plus agressive à l’encontre des nations nomades, repoussées toujours plus loin vers l’ouest, et en écrasant économiquement les cités isolées du Grand Aghar. Cette hégémonie toute puissante et vexatoire a nourri un profond ressentiment qui s’est incarné dans la personne du Premier vindicateur.

Afficher en entier

« Le temps des mensonges est terminé, sombre crétin. C’en est fini du règne des accapareurs ! Les gros porcs qui gouvernaient l’Alliance ne tromperont plus jamais personne ! Les histoires inventées par vos faux prophètes pour imposer leur soi-disant « œuvre civilisatrice » ont vécu. Pourchassés par vos armées, réduits à la misère et à la famine loin de votre opulence, les peuples du Grand Aghar ont longtemps prié pour que leur vienne un sauveur. Alors, je suis venu. Moi, Krûl de Ssylsune, « monstre » issu des marécages les plus sordides où vous avez pu nous repousser, je suis venu. Pour vous faire payer vos crimes, votre insupportable arrogance. L’heure de la vengeance a sonné ! Qraasch et Naarubsahoum vous réclament le prix du sang ! »

Afficher en entier

Elperïn ne voulait plus de problèmes. À quarante-deux ans, il jugeait qu’il avait assez roulé sa bosse. Si d’autres voulaient s’amuser à combattre le Premier Vindicateur, c’était leur affaire. Pour sa part, il s’en fichait pas mal. En tant qu’hommet, il prenait acte de la succession des seigneurs sans s’y intéresser le moins du monde. Tout cela, c’était des histoires de puissants qui ne concernaient pas vraiment les humbles gens comme lui. Il se contentait de mener sa petite vie tranquille, sans embêter personne, et n’avait aucune envie que ça change.

Comme le gradé s’effaçait pour le laisser passer, le myrmidon resta cloué sur place au spectacle qui s’offrait à lui : les soldats s’étaient dispersés un peu partout dans son jardin, sans aucun respect pour son travail. Leurs grosses bottes avaient abîmé son gazon, ses jeunes pousses avaient été piétinées ; deux d’entre eux bavardaient en urinant contre sa haie et – comble des combles ! – une espèce d’abruti s’amusait à vandaliser de son glaive l’un de ses magnifiques buissons de roses. Ses précieuses roses rouges. Les fleurs de sa femme… Bien qu’il n’eût pas réellement de goût pour l’horticulture, il avait continué à les soigner amoureusement, en hommage à sa mémoire. Depuis plus de trois ans. C’était tout ce qui lui restait d’elle.

- Non mais où est-ce que vous vous croyez ?! explosa-t-il, hors de lui.

Toute la bonne volonté qui avait été sienne quelques instants auparavant s’était envolée en fumée. Son visage avenant était devenu plus écarlate que ses fleurs.

Saisis d’étonnement, les légionnaires marquèrent un instant d’hésitation ; ceux qui étaient occupés auprès de la clôture de halliers furent coupés dans leur activité, souillant leurs tenues dans leur sursaut de surprise.

- Revenez immédiatement dans l’allée ! ordonna-t-il. Et toi, le crétin à l’épée, tu ranges tout de suite ton jouet ou ça va mal finir !

Afficher en entier

Ces instants de communion avec le lac Lumineux étaient essentiels pour un sanchaï.

Pure l'eau.

Pure l'âme.

Baignées de lumière.

Serpent de Lune était en paix.

Afficher en entier

Vous voulez savoir ce qui me motive ? répéta-t-il d'un ton qui se faisait agressif. Je crois surtout comprendre que vous voulez savoir si je suis un résistant. Eh bien, oui. Je résiste. Je résiste à tout. A l'Empire, à l'Alliance, à la faim, au mépris, à la suffisance, à l'injustice... Je résiste. Je résiste mais je ne sers aucune cause autre que la mienne. Car toutes les "grandes causes" finissent par être accaparées par des ambitieux, des politiques qui, aussi bien intentionnés qu'ils soient, finissent immanquablement par rétablir les lois de la faim, du mépris, de la suffisance, de l'injustice...

Afficher en entier

Cela ne faisait que quelques jours qu’il avait été relevé. De gros vers blancs sortaient encore de ce qui restait de son nez, de sa bouche, de ses bras, de toute sa chair putréfiée. Son œil gauche avait disparu de son orbite. Ses oreilles avaient déjà été rongées. Mais il marchait. Hors de contrôle des putréducteurs, les terribles prêtres de Qraasch, le zombie marchait… et semait la mort sur son passage. Car il avait faim. Une faim dévorante. Elle lui vrillait les entrailles. Elle lui empoisonnait l’esprit, prisonnier de son épouvantable corps. Ses mains décharnées étaient couvertes de sang. Il arrachait les cœurs, broyait les gorges, ouvrait les crânes… Rien ne pouvait satisfaire son insupportable appétit.

Alors qu’il poursuivait un malheureux dans l’incendie de sa maison, une poutre noircie se détacha dans un craquement sinistre, écrasant dans sa chute le non-mort et sa victime.

Qlorn brûlait.

Sonné par le coup qu’il venait de recevoir, un courageux piquier aux couleurs de la cité recula de trois pas avant de s’effondrer. Son adversaire, un ogre musculeux, le ramassa par la jambe et, d’un ample mouvement circulaire, lui fracassa la tête sur le pavé. Le colosse arracha un bras de sa victime et y mordit à belles dents. Haut de plus de deux aunes, le monstre était imposant, gras et cruel. Tatoué sur son crâne rasé, un scorpion rouge descendait comme une horrible plaie au-dessus de ses yeux blancs. La bouche pleine, il aboya un ordre en direction d’un légionnaire occupé à défoncer les côtes d’un malheureux à coups de pied. Le guerrier acheva le moribond d’un coup de talon sur la nuque et se précipita au garde-à-vous. L’ogre beugla de plus belle, réunissant autour de lui une vingtaine de soldats en armure sombre, couverts de sang. Le travail était loin d’être terminé.

Qlorn brûlait.

Les magnifiques statues, les fières colonnes, les délicates fontaines qui faisaient la fierté de la plus belle cité du Tramilion étaient ravagées dans un tumulte indescriptible. Les édifices prestigieux, les temples élégants, l’illustre agora du plus grand port de Sarulie étaient la proie des flammes.

La cité payait sa folle arrogance, entretenue par un prophète d’Ymna-Mesh. La Grande Créatrice. La Forgeuse. Un culte interdit. Nulle autre divinité que Qraasch ou Naarubsahoum ne devait être vénérée dans l’empire du Premier vindicateur. Qraasch, le dieu de la Vengeance du Bassin ctasharre. Naarubsahoum, le Grand Dévoreur, sombre dieu des contrées du Grand Aghar. Deux facettes d’une même pièce. Une pièce unique, frappée par leur plus grand dignitaire : Krûl de Ssylsune.

Qlorn brûlait.

Seul se dressait encore le saint génésir du Tramilion. Le prophète d’Ymna-Mesh était l’un des derniers résistants ouvertement déclarés. Membre éminent du Grand Concile de l’Ancienne Alliance et fervent défenseur de la liberté de culte, Ioch de Qlorn avait assez bravé l’autorité impériale.

Le prêtre faisait face aux légions depuis le haut des marches menant à son temple. Vêtu du traditionnel chiton à franges de Sarulie, il attendait l’ennemi, son marteau de forgeron dans une main, son grand bouclier dans l’autre. Il ne bougeait pas. Il ne respirait pas. Il se tenait là, imperturbable, invulnérable, dans un corps… de marbre. Surgies parmi les corps des soldats tombés pour leur cité, d’autres statues à son effigie défiaient quiconque de traverser l’esplanade entourant le sanctuaire.

Désireux de prouver sa valeur, un centurion pyakonite poussa un féroce cri de ralliement. Pointant son glaive vers le prophète d’Ymna-Mesh, l’ancien officier de l’Alliance organisa d’un geste la ligne d’assaut et conduisit la charge. Dans une clameur guerrière, les légionnaires se ruèrent en direction du saint génésir. Ils n’étaient plus qu’à une vingtaine de pas de leur objectif lorsque le sol se déroba soudain. Une fondrière ! Le pavement s’était transformé en un véritable bourbier ! Sans leur laisser le temps de réagir, la pierre retrouva sa consistance originelle. Ceux qui avaient disparu sous la surface moururent instantanément. Les lanciers qui avaient tenté de se dégager en s’appuyant sur leurs piques furent littéralement pris dans la masse ; comprimés dans leurs armures, ils étouffèrent pendant de longues minutes, perdant leur souffle à appeler en vain le secours de leurs camarades.

Qlorn brûlait… mais avait décidé de ne pas se laisser faire.

Le prophète d’Ymna-Mesh était maître de la matière et rien ni personne ne pourrait en venir à bout.

Personne… sauf le Divin Krûl.

Un vent d’effroi passa dans les rangs lorsque l’empereur du Levant s’avança au milieu de ses troupes. De la plus sinistre goule au plus terrible colosse, chacun s’inclina avec déférence sur son passage. Car il était le Premier vindicateur, fils de Qraasch et pupille de Naarubsahoum, et commandait aux démons. Car il était le plus haut dignitaire du culte doloriste et les morts-vivants eux-mêmes tremblaient devant lui. Car il était le plus redoutable conquérant de l’histoire du Bassin ctasharre et ses légions avaient soumis le plus vaste empire jamais connu de cette partie du monde.

À l’aune des critères humains, il était grand, mesurant plus d’une toise. Comme tous les lacertys, bien qu’étroit d’épaules, il était d’une force étonnante. Il tenait aussi de son père saurien une absence générale de pilosité, un teint olivâtre, par endroits écailleux, et de sinistres yeux vipérins, implacables et cruels. De sa mère, une captive d’origine pyakonite, il avait hérité d’étroites oreilles et d’un visage plus humain que reptilien. De son avant-bras gauche, il ne restait qu’un moignon que le Premier vindicateur arborait comme symbole de sa dévotion au dieu de la Douleur.

Le front ceint d’un discret bandeau d’orichalque, à la mode des rois saruliens, il se déplaçait avec majesté, sobrement vêtu de riches atours de velours noir qui soulignaient à dessein la laideur de sa peau d’hybride. Sa célèbre hache Ronde, qu’il maniait avec une virtuosité légendaire, pendait dans son dos accrochée à un harnais ajusté avec soin.

Le semi-lacertys transperça le prêtre statufié d’un regard empli de haine. Comment ce maudit génésir pouvait-il espérer le tromper ? Comment osait-il seulement lui résister ? À son tour, il entra en transe, mobilisant toute la force de son âme corrompue pour vomir les mots interdits, connus des seuls Hauts Initiés du culte doloriste. La puissance de sa malédiction sembla ramper dans les airs, contraindre l’invisible pour se répandre, tel un torrent de boue, en direction du prophète de la Grande Créatrice. Le flot impérieux vint frapper son objectif, le noya dans une gangue immonde…

Les légionnaires retinrent leur souffle.

Dans un grincement d’outre-tombe, toutes les statues du protégé d’Ymna-Mesh s’effritèrent. Devant les portes de son temple, le véritable Ioch mit genou à terre… avant de s’affaisser complètement.

Une nouvelle clameur salua l’exploit.

Un ogre bedonnant s’avança en tournoyant sur lui-même. Rugissant sous l’effort, il relâcha une silhouette désarticulée qui s’envola au-dessus de l’esplanade. Le corps s’écrasa contre un mur hérissé de pointes, surgi pour protéger le grand prêtre de Qlorn. Des ricanements cruels s’élevèrent des rangs impériaux. La dépouille lancée par le colosse portait l’uniforme des gardes de la cité.

Tandis que l’ennemi se moquait, le saint génésir se redressa et, à nouveau recouvert de marbre, pointa son marteau de guerre en direction du Premier vindicateur.

Krûl leva la main. D’une rue adjacente, curieusement désertée par les hordes impériales, s’avancèrent ceux que le prophète de Qraash venait de convoquer. Saisis d’horreur, les soldats firent place nette. Contrôlée par un prêtre masqué portant la toge incarnate des ministres du dieu de la Vengeance, s’avançait une unité de squelettes maudits. Les non-morts étaient équipés de toutes sortes d’armes rouillées qui cliquetaient sinistrement contre leurs os. Les vivants les considéraient avec effroi et se gardaient à tout prix de les approcher. Ignobles reflets de vies passées, les tristes carcasses incarnaient la malédiction suprême, le blasphème absolu. Car, malgré leur légitime aspiration à l’oubli après une longue vie d’épreuves, on leur avait interdit de reposer en paix.

D’un simple signe de tête, le Premier vindicateur ordonna au putréducteur de les lancer à l’attaque. Les morts-vivants se dirigèrent vers le temple d’un pas mécanique. Pour faire bonne mesure, le semi-lacertys cracha une incantation à glacer les sangs de ses plus farouches serviteurs. Alors que les squelettes s’engageaient sur la place, une main surgit du sol où avait disparu la précédente ligne d’assaut, repoussant le pavé. Puis une autre. Et une autre encore. Dans un râle d’outre-tombe, un premier corps s’extirpa de la rue. Répondant à l’appel du prophète de Qraasch, ses soldats revenaient se venger de celui qui les avait tués…

Un rictus de défi étira les commissures de la bouche sans lèvres du semi-lacertys. Comment Ioch allait-il réagir ? En tant que prêtre de la Grande Créatrice, il ne pouvait ignorer cet insupportable outrage au cycle de la vie. Allait-il à nouveau ensevelir les morts-vivants sous l’esplanade ? Ou bien allait-il simplement tenter de les fracasser de son marteau de forgeron ? Krûl attendit avec curiosité.

Tandis que les squelettes avançaient de leur pas saccadé, les zombies s’extirpaient toujours plus nombreux de la terre qui les avaient étouffés. Autour de la place, les vivants n’osaient proférer le moindre son. Seul le ronflement des flammes dévorant la cité troublait le silence macabre.

Ioch ne réagissait pas.

Espérait-il un miracle de sa pitoyable déesse ? Croyait-il encore au caractère sacré de son sanctuaire ? Si tel était le cas, il allait bientôt mesurer la véritable puissance du dieu de la Douleur et de son Premier vindicateur !

Les non-morts approchaient. Les premiers venaient de poser le pied sur les marches menant à son temple, levant déjà leurs armes rouillées. Combien de temps le génésir allait-il pouvoir résister à leurs coups désordonnés ? Combien de temps avant que les premières fissures ne déchirassent sa carapace ? Combien de temps avant d’être dévoré vif par les zombies avides de son sang ?

Soudain, la statue se mit à glisser sur le sol, emportée par une vague de terre, de rocs et de pavés qui balaya tout sur son passage. Brandissant son lourd marteau, le prophète d’Ymna-Mesh traversait irrésistiblement les rangs des morts-vivants… droit vers son ennemi.

Le semi-lacertys se dressait seul, à l’arrière de ses troupes impies. Ses légions avaient totalement abandonné la place aux non-morts. Même son escorte prétorienne se tenait trop en retrait. Une occasion unique !

Devant la charge de l’impudent, Krûl attrapa tranquillement sa hache Ronde et se mit en garde. Lancé à la vitesse d’un cheval au galop, le saint génésir fondait sur le Premier vindicateur. Il ne voyait que lui. Il n’y avait que lui. Au nom de tous les peuples de l’Alliance, il allait le renverser. Au nom de tous les dieux du Bassin ctasharre, il allait le terrasser. Au nom de la liberté, il allait…

Ce fut alors qu’il les sentit. Leurs ombres glissaient sur le sol tandis qu’une inquiétante brume de chaleur s’élevait tout autour de l’empereur du Levant. Leur présence planait à la limite de la perception, comme les réminiscences d’un cauchemar impossible à oublier. La bouche de Ioch s’assécha, le souffle lui manqua… Un long trille déchira le silence. Un son que nul n’entendit, mais que chacun perçut au plus profond de ses tripes. Les abominables stridulations parcoururent la cité, s’insinuant sous les casques, résonnant entre les oreilles au point que la plupart des combattants craignirent de voir leurs dents se déchausser.

Le temps s’arrêta.

La lumière du jour déclina, comme si des nuages avaient soudain obscurci le ciel… toujours aussi limpide. Un tentacule surgit du néant à sa droite. Une aile de papillon de nuit gigantesque se déploya devant lui. Des remugles infects se répandirent autour du saint génésir.

Les rumeurs…

Les pupilles étrécies en de cruelles fentes vipérines, le semi-lacertys eut un rictus satisfait : le prophète d’Ymna-Mesh était tombé dans son piège. Ioch l’avait cru isolé, peut-être même vulnérable ? Pauvre idiot ! Il était le Premier serviteur du dieu de la Douleur. Vindicateur invincible. Conquérant tout puissant. Sa langue, épaisse, noire et bifide, jaillit pour goûter les effluves de terreur qui palpitaient dans l’air, excitant sa soif de vengeance.

Le flux qui portait le saint génésir s’inversa brusquement pour le ramener sur le perron de son temple. Perdu, désarçonné, le prêtre se redressa pour chercher refuge dans son sanctuaire. Alors qu’il refermait les lourdes portes derrière lui, Ioch vit les premiers morts-vivants franchir les colonnades de l’enceinte sacrée. Les non-morts avancèrent jusqu’à marteler les épais vantaux de bronze… En toute impunité. Sur un signe du prophète de Qraasch, ses putréducteurs rappelèrent les squelettes et renvoyèrent à leur dernier sommeil les soldats qui avaient été relevés. Leur vengeance accomplie, ces braves avaient mérité les honneurs de l’Empire.

Lorsque le parvis fut libéré de la présence des morts-vivants, le semi-lacertys lâcha ses troupes. Ses légions se ruèrent à la curée, défonçant les épais volets de bois installés derrière les délicats vitraux, forçant les hautes portes d’airain ciselé. Les soldats retournèrent les bancs, brisèrent l’autel et les instruments du culte, mirent le feu aux riches tapisseries liturgiques… Une décurie du génie passa de longues cordes autour d’une majestueuse statue d’albâtre à l’image de la Grande Créatrice. Puis, sous le commandement de leur officier, ils unirent leurs forces pour tirer… tirer… Le monument vacilla… Tirer encore… L’idole bascula et se fracassa lourdement sur le sol de marbre.

Un hululement impie salua la chute de la déesse. Excités par la profanation, des prêtres en toge incarnate s’étaient rassemblés tout autour du lieu sacré pour encourager les soldats de leurs imprécations. Une telle victoire devait être célébrée par un sacrifice exceptionnel !

Dans un élan de sauvagerie, les hordes impériales mirent à sac le grand temple de Qlorn… sans découvrir la moindre trace du saint génésir et de ses fidèles. Les légionnaires eurent beau fouiller chaque recoin, retourner chaque meuble, il leur fut impossible de dénicher le moindre adepte d’Ymna-Mesh. Oh, le sanctuaire contenait bien des richesses, bien des magnificences à piller ! Mais pas la moindre trace de prêtre.

Respirant lourdement, le Premier vindicateur contint sa frustration. Patience ! Ioch lui échappait peut-être pour l’instant, mais il ne perdait rien pour attendre. Patience. Ses agents auraient tôt fait de retrouver sa trace. Oui, patience… Le génésir apprendrait bientôt que nulle cachette ne pouvait l’abriter longtemps de la rancœur de Qraasch.

― Centurion ! appela le semi-lacertys en désignant un officier sur sa droite.

L’intéressé vint aussitôt s’agenouiller à ses pieds, la tête respectueusement inclinée. De taille et d’apparence quasi humaine, il avait des traits acérés, couturés de cicatrices, qui rendaient plus féroces encore les crocs saillant de sa mâchoire inférieure. Un orc. L’empereur du Levant avait remarqué ses compétences en génie militaire et lui avait récemment confié le commandement d’une unité de sapeurs.

― Qlorn a abusé de ma bonté. Rase-moi ce temple interdit jusqu’au sol. Lorsque ce sera fait, tu feras recouvrir la zone de sel et feras convoquer mes prêtres pour les rites d’expiation. Compris ?

― Aux ordres de Votre Divine Majesté.

L’officier barbare salua vivement et courut accomplir son devoir.

Sur un nouveau signe, Krûl fit avancer l’escouade qui patientait en retrait. S’avançant au pas cadencé, elle vint jeter son prisonnier aux pieds du semi-lacertys. Paré de la cape grenat des généraux de la Légion, leur chef se prosterna avant de se relever avec déférence. Sa peau cuivrée et son physique ingrat le désignaient comme originaire d’Abour, la Cité cannibale. Ses dents aiguisées soulignaient son appartenance à la caste supérieure. Un fanatique de Naarubsahoum, totalement dévoué au Premier vindicateur.

― Divine Majesté ? J’ai l’honneur de vous livrer le roi Messaltaïr, qui tentait de s’échapper par le quartier réservé aux sujets du Fils d’Iriôn.

Les vêtements déchirés, la barbe et la chevelure maculées de sang, le monarque était un vieil homme aux traits secs, usés par les épreuves. Autour de son cou, un discret foulard brun brodé d’argent trahissait sa fidélité à Ymna-Mesh.

― Le roi Messaltaïr ? ricana l’empereur du Levant. Ah, la Sarulie ! Le pays où le moindre chef de village à la vanité de se faire appeler roi… Mais j’y pense… Un tel seigneur doit savoir beaucoup de choses, n’est-ce pas, mon bon Qixá ? Sa Majesté va peut-être pouvoir me dire où retrouver son cher ami Ioch ?

― Je n’en ai pas la moindre idée, cracha le prisonnier. Et même si je le savais, je ne vous dirais rien !

Un soldat asséna un méchant coup de la hampe de sa lance dans le dos du captif avant de lui décocher un coup de pied dans les gencives. Redressé à genoux par ses tortionnaires, le roi de Qlorn cracha du sang.

― Ça t’a inspiré, Messaltaïr ? railla le Premier vindicateur.

― Sois maudit, Krûl ! gémit le prisonnier. Tu peux me torturer autant que tu le voudras, jamais je ne trahirai notre saint génésir ! De toute façon, je n’ai aucune idée de l’endroit où il peut se trouver !

― Pourquoi tu le protèges ? Tu ne vois pas qu’il t’a abandonné ?! Je te donne une chance de te venger de sa lâcheté : dis-moi où il s’est enfui. Où se cache-t-il ?

― Je ne dirai rien, le défia encore le roi vaincu. Tu peux bien me tuer, maudit, tu paieras bientôt pour tous tes crimes. Ta tyrannie sera…

Le semi-lacertys attrapa brusquement le souverain à la gorge. L’étranglant d’une main de fer, il planta son regard vipérin, brûlant de haine, dans les yeux exorbités de sa victime.

― Le temps des mensonges est terminé, sombre crétin, siffla-t-il entre ses dents. C’en est fini du règne des accapareurs ! Les gros porcs qui gouvernaient l’Alliance ne tromperont plus jamais personne ! Les histoires inventées par vos faux prophètes pour imposer leur soi-disant « œuvre civilisatrice » ont vécu. Pourchassés par vos armées, réduits à la misère et à la famine loin de votre opulence, les peuples du Grand Aghar ont longtemps prié pour que leur vienne un sauveur. Alors, je suis venu. Moi, Krûl de Ssylsune, « monstre » issu des marécages les plus sordides où vous avez pu nous repousser, je suis venu. Pour vous faire payer vos crimes, votre insupportable arrogance. L’heure de la vengeance a sonné ! Qraasch et Naarubsahoum vous réclament le prix du sang !

Le Premier vindicateur repoussa le captif et se redressa avec morgue.

― Crois-moi, Majesté, j’ai à mon service des spécialistes à qui tu t’empresseras de raconter tout ce que je veux savoir, assura le semi-lacertys.

» Général Qixá, je te confie ce chien. S’il parle, il sera roué en place publique. S’il s’obstine à défier la volonté du Grand Dévoreur, tu confieras son corps aux putréducteurs.

La mort ou… la non-mort. Saisi de terreur, toute fierté envolée, le roi vaincu se répandit en supplications désespérées tandis que, d’un geste, le prophète de Qraasch ordonnait qu’on l’ôtât de sa vue.

Qlorn brûlait. La victoire avait été facile.

Mais la fuite de Ioch avait mis Krûl de mauvaise humeur. Le démantèlement de son réseau de résistance était certes une source de satisfaction, mais ce n’était qu’un objectif mineur au regard de celui qui lui empoisonnait encore l’existence. Les pouvoirs du saint génésir pouvaient contrecarrer ses projets. Pour ce que l’empereur du Levant avait en tête, il fallait absolument l’empêcher d’intervenir. Ses agents allaient le pourchasser sans relâche, jusqu’à la mort… ou l’exil. Peu lui importait. Ioch n’était que le représentant d’un culte sans envergure.

Non, le véritable objectif était ailleurs.

Tandis que ces hommes ravageaient le temple d’Ymna-Mesh, le Premier vindicateur se détourna pour porter son regard vers le ponant. Vers les hautes terres de la Marche de Manatie…

Afficher en entier

Nouveau ? Inscrivez-vous, c'est gratuit !


Inscription classique

En cliquant sur "Je m'inscris"
j'accepte les CGU de booknode