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Clair de lune / La vitre brisée



Description ajoutée par lamiss59283 2012-02-18T18:58:31+01:00

Résumé

Résumé

Lincoln, criminologue tétraplégique, et son amie policière Amélia sont confrontés à des vagues de meurtres. Ils suivent la piste d’un tueur maître dans l’art du déguisement et de l’usurpation d’identité.

Dans une seconde enquête, Lincoln doit démasquer le mystérieux auteur de plusieurs crimes qui se fait appeler l’Horloger...

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Extrait

Extrait ajouté par lamiss59283 2012-02-18T18:58:47+01:00

CHAPITRE 1

Ils ont mis combien de temps à mourir ?

L’homme auquel s’adressait la question ne parut pas l’entendre. Il jeta un nouveau coup d’œil au rétroviseur, concentré sur sa conduite. Il était tout juste minuit et les rues, à la pointe de Manhattan, étaient verglacées. Un brusque coup de froid avait dégagé le ciel, transformant en une pellicule glissante la neige qui recouvrait le bitume et le béton. Les deux hommes circulaient dans la Band-Aid-Mobile, comme Vincent le Malin avait baptisé le véhicule de service beige brinquebalant. Celui-ci datait de quelques années ; les freins avaient besoin d’une révision et les pneus d’être remplacés. Mais il n’aurait pas été raisonnable d’utiliser une voiture volée, surtout après avoir embarqué deux passagers victimes de meurtres.

Le conducteur – un mince quinquagénaire aux cheveux coupés ras – poursuivit son chemin, sans jamais accélérer, enchaînant les virages avec précision, toujours au centre de sa file. Il conduisait de la même façon que la chaussée soit sèche ou glissante, que le véhicule ait été impliqué dans un meurtre ou non.

Prudent, méticuleux.

Il avait fallu combien de temps ?

Big Vincent – Vincent avec ses grands doigts boudinés, toujours moites, et la ceinture de cuir marron qu’il bouclait au dernier trou – fut secoué d’un violent frisson. Il avait attendu au coin de la rue après son service de nuit comme secrétaire intérimaire. Il faisait un froid de canard mais Vincent n’aimait pas l’entrée de son immeuble. Il y régnait une lumière verdâtre et les murs étaient couverts de grands miroirs dans lesquels il voyait sa propre silhouette ovale sous tous les angles. Il était donc sorti dans l’air pur et glacial de décembre et avait fait les cent pas en grignotant une barre chocolatée. D’accord, deux.

Tandis que Vincent levait les yeux vers le disque au blanc éclatant de la pleine lune qui se montrait brièvement entre deux falaises de béton, l’Horloger répéta, réfléchissant à voix haute :

— Il leur a fallu combien de temps pour mourir ? Intéressant.

Vincent ne connaissait pas l’Horloger – Gerald Duncan de son vrai nom – depuis longtemps, mais savait déjà que lorsqu’on posait des questions à ce type, c’était à ses propres risques. La plus anodine des interrogations pouvait déclencher un monologue. Quel bavard ! Et ses discours étaient toujours élaborés, comme ceux d’un prof de fac. Vincent comprit que pendant les quelques minutes qui venaient de s’écouler en silence, Duncan avait réfléchi à sa réponse.

Vincent ouvrit une boîte de Pepsi. Il faisait froid, mais il lui fallait quelque chose de sucré. Il but d’un trait et fourra la boîte vide dans sa poche. Puis il mangea un petit paquet de biscuits au beurre de cacahuète. Duncan jeta un coup d’œil de côté pour s’assurer qu’il portait bien des gants. Ils portaient toujours des gants dans la Band-Aid-Mobile.

Méticuleux…

— Je dirai qu’il y a plusieurs réponses à ça, commença Duncan de sa voix douce et lointaine. Par exemple, le premier que j’ai tué étant âgé de vingt-quatre ans, on pourrait dire qu’il a mis vingt-quatre ans à mourir.

Mais oui, bien sûr, songea Vincent le Malin, sarcastique, tel l’adolescent forcé d’admettre une évidence qui ne lui était pas venue à l’esprit.

— L’autre avait trente-deux ans, je crois.

Une voiture de police les croisa sur la voie opposée. Vincent sentit les battements du sang à ses tempes, mais Duncan ne broncha pas. Les flics passèrent sans manifester le moindre intérêt pour l’Explorer volée.

— On peut aussi répondre à cette question, reprit Duncan, en considérant le temps qui s’est écoulé entre le moment où j’ai commencé et celui où leur cœur s’est arrêté. C’est sans doute ce dont tu voulais parler. Le problème, vois-tu, c’est que les gens veulent toujours enfermer le temps dans des cadres de référence facilement assimilables. C’est valable du moment que c’est commode. Le fait de savoir qu’il se produit une contraction toutes les vingt-quatre secondes est commode. Comme de savoir qu’un athlète court un mille cinq cents mètres en trois minutes et cinquante-huit secondes pour gagner la course. (Nouveau coup d’œil à Vincent.) Je ne critique pas ta question.

— Non, dit Vincent, dont ce n’était pas le souci. (Vincent Reynolds avait peu d’amis et pouvait encaisser beaucoup de choses de la part de Duncan.) C’était par simple curiosité.

— Je comprends. Je n’y ai pas pensé, c’est tout. Mais la prochaine fois je vais chronométrer.

— La fille ? Demain ? demanda Vincent, qui sentit ses battements de cœur s’accélérer légèrement.

Duncan hocha la tête.

— Tu veux dire plus tard aujourd’hui même.

Vincent l’Affamé avait réveillé Vincent le Malin, maintenant qu’il pensait à Joanne, la fille qui serait la prochaine à mourir.

— Bien.

Le tueur suivait l’itinéraire compliqué qui les ramenait à leur domicile provisoire dans le quartier de Chelsea, au sud de Manhattan, près du fleuve. Les trottoirs étaient déserts ; la température frôlait le zéro et le vent soufflait en continu dans les rues étroites.

Duncan se gara le long du trottoir, coupa le moteur et tira sur le levier du frein à main. Les deux hommes sortirent de la voiture. Ils longèrent un pâté d’immeubles en luttant contre le vent glacial. Duncan regarda son ombre projetée par la lune sur le trottoir.

— Je viens de penser à une autre réponse possible. Sur le temps qu’ils ont mis à mourir.

Vincent frissonna à nouveau – en partie, mais en partie seulement, à cause du froid.

— Si on adopte leur point de vue, continua le tueur, on peut dire que ça a pris une éternité.

CHAPITRE 2

Qu’est-ce que c’est ?

Son corps massif calé au fond de son fauteuil dans le bureau bien chauffé, l’homme sirotait un café en plissant les paupières pour scruter l’extrémité du quai. Il assurait pour la matinée la surveillance du site de réparation des remorqueurs, situé sur l’Hudson au nord de Greenwich Village. Un Moran qui avait des problèmes avec son moteur diesel devait arriver d’ici une quarantaine de minutes, mais le quai était désert pour le moment et le surveillant se trouvait bien, au chaud et à l’abri, les pieds sur son bureau, le gobelet de café coincé contre la poitrine. Il tendit le bras pour effacer la condensation sur la vitre et regarda à nouveau.

Qu’est-ce que c’est ?

Il y avait un petit coffre noir au bord du quai, face à Jersey. Il ne s’y trouvait pas la veille au moment où on avait fermé le site, et personne n’avait de raison d’accoster après ça. C’était donc arrivé par la terre. Il y avait une clôture fermée par une chaîne pour interdire l’entrée aux piétons et aux curieux, mais vu la quantité d’outils et autres poubelles qui disparaissaient, si on voulait entrer tout de même, on le pouvait.

Mais pourquoi avoir laissé quelque chose ?

Il continua à regarder en réfléchissant. Il fait froid dehors, il y a du vent, ce café est parfait. Puis il se décida. Et zut, il vaut mieux aller voir. Il enfila sa grosse veste grise, prit ses gants et son chapeau, et, après une dernière gorgée de café, sortit dans le froid glacial qui vous coupait le souffle.

Le surveillant longea le quai en luttant contre le vent qui lui tirait des larmes, sans quitter la boîte noire des yeux.

C’est quoi, bon Dieu ? Un objet rectangulaire, haut d’une trentaine de centimètres ; quelque chose, à l’avant, reflétait brutalement le soleil encore bas. Le surveillant cligna des yeux face au reflet. Les vagues de l’Hudson, couronnées d’écume, s’écrasaient sur les piles de l’appontement avec des bruits de succion.

Parvenu à trois mètres de la chose, il s’arrêta, comprenant de quoi il s’agissait.

Une pendule. Ancienne, avec un cadran aux chiffres bizarres – en caractères romains – et une image de la lune. Ça devait coûter cher. Il jeta un coup d’œil à sa montre. La pendule marchait, elle était à l’heure. Qui avait laissé là ce bel objet ? Bon, très bien. Un cadeau pour moi.

Comme il s’approchait pour la ramasser, ses jambes se dérobèrent sous lui et il crut une seconde, dans un affolement total, qu’il allait directement dans le fleuve. Mais il tomba sur place, sur la plaque de verglas qu’il n’avait pas remarquée, et ne glissa pas au-delà.

Il se redressa avec peine, en soufflant et en grimaçant de douleur. Puis, regardant à ses pieds, il vit que ce verglas n’était pas normal mais d’un brun tirant sur le rouge.

— Oh, mon Dieu, murmura-t-il en contemplant la grande flaque de sang gelé autour de la pendule. Penché pour mieux voir, il reçut un nouveau choc en comprenant comment ce sang était arrivé là. Il voyait ce qui avait tout l’air de traces laissées par des ongles ensanglantés sur le bois du ponton – comme si quelqu’un, blessé aux mains ou aux poignets, avait désespérément tenté de se retenir avant de tomber dans les eaux tumultueuses du fleuve.

Il s’approcha prudemment du bord. Il n’y avait personne dans l’eau qui clapotait au pied des piles. Il n’en fut pas surpris ; si ce qu’il venait d’imaginer était vrai, le sang transformé en glace disait assez que le malheureux s’était trouvé là un certain temps, et que si on ne l’avait pas secouru, son corps devait flotter quelque part à mi-chemin de Liberty Island.

Il recula, tâtant ses poches d’une main fébrile à la recherche du téléphone, et retira son gant avec les dents. Puis il repartit en toute hâte se mettre à l’abri, après un dernier coup d’œil à la pendule, en composant le numéro de la police de son gros doigt tremblant.

Avant et Après.

La ville n’était plus la même depuis ce matin de septembre, les explosions, les gigantesques volutes de fumée, les tours disparues.

On ne pouvait le nier. On parlait de résilience, de courage, de la vaillance avec laquelle les habitants de New York s’étaient remis au travail, et c’était vrai. Mais les gens se figeaient encore sur place quand les avions s’apprêtant à atterrir à LaGuardia semblaient voler un peu plus bas que la normale. On changeait de trottoir pour s’éloigner d’un sac de courses abandonné. On ne s’étonnait pas à la vue de soldats ou de policiers en uniforme sombre chargés de mitrailleuses noires semblables à des armes de guerre.

La parade de Thanksgiving s’était déroulée sans incident, Noël approchait maintenant et c’était partout la foule. Mais sur ces réjouissances, tel un reflet dans la vitrine d’un magasin, flottait toujours l’image des tours qui n’étaient plus là, de tous ceux qui n’étaient plus des nôtres. Avec, bien sûr, la grande question : qu’arriverait-il ensuite ?

Lincoln Rhyme avait un Avant et un Après bien à lui, et cette notion, il la comprenait parfaitement. Il avait été, à une époque, capable de marcher et de fonctionner normalement, puis il ne l’avait plus pu. Il était aussi bien portant que n’importe qui, en train d’examiner une scène de crime, et l’instant d’après une poutre s’était abattue sur sa nuque, faisant de lui un tétraplégique de catégorie C4, presque complètement paralysé à partir des épaules.

Avant et Après…

Il y a ainsi des instants qui vous changent à jamais.

Et pourtant, croyait Lincoln Rhyme, si on en fait toute une histoire, les événements finissent par être les plus forts. Et ce sont les méchants qui gagnent.

Telles étaient, par cette froide matinée de mardi, les pensées de Lincoln Rhyme tandis qu’il écoutait d’une oreille distraite la présentatrice du journal de la National Public Radio annoncer, de sa voix de FM qui ne tremblait jamais, le défilé prévu pour le lendemain en prélude à diverses cérémonies et réunions en présence des autorités, qui auraient dû, logiquement, se dérouler dans la capitale. Mais le « Tous avec New York ! » avait prévalu et les spectateurs, comme les manifestants, promettaient d’être nombreux et de bloquer les rues au grand dam des policiers anxieux pour la sécurité tout autour de Wall Street. Et le sport n’y échappait pas plus que la politique : des matchs qui auraient dû se jouer dans le New Jersey étaient annoncés à Madison Square Garden – une façon comme une autre d’afficher son patriotisme. Rhyme, ironique, se demanda si le prochain marathon de Boston n’allait pas se courir dans les rues de New York.

Avant et Après…

Rhyme avait fini par se dire qu’il n’était pas si différent dans cet Après. Sa condition physique, avec, disons, sa ligne d’horizon, avait changé. Mais il était pour l’essentiel la même personne qu’Avant : un flic et un scientifique impatient, coléreux (odieux à l’occasion, oui), infatigable, et intolérant pour l’incompétence et la paresse. Il ne jouait pas les infirmes, ne ramenait pas tout à sa situation (mais gare au propriétaire dont l’immeuble ne répondait pas aux normes de la loi sur le handicap quand il devait s’y rendre sur une scène de crime !).

En écoutant la radio, le fait que certains habitants de la ville semblaient s’apitoyer sur euxmêmes le mit en colère.

— Je vais leur écrire une lettre, annonça-t-il à Thom.

Le mince jeune homme chargé de l’assister portait un pantalon noir, une chemise blanche et un gros pull-over – la maison de Rhyme à Central Park West était mal chauffée et mal isolée en raison de son ancienneté. Thom, occupé à installer une profusion de décorations de Noël, releva la tête. Rhyme le regarda d’un œil ironique poser un sapin miniature sur la table basse sous laquelle un cadeau se trouvait déjà, mais sans son emballage : une boîte de couches jetables.

— Une lettre ?

Rhyme expliqua pourquoi il était, selon lui, plus patriotique de vaquer à ses affaires comme d’habitude.

— Je vais leur rentrer dedans. Je pense au Times pour la publier.

— Eh bien, allez-y, faites-le, répondit le jeune homme, qui exerçait officiellement la profession d’aide-soignant, mais disait qu’au service de Rhyme son emploi était en réalité celui de saint.

— Mais oui, je vais l’écrire ! s’écria Rhyme.

— Ça vous fera du bien. Mais…

Rhyme haussa un sourcil. Le criminologue disposait et usait de toute une gamme d’expressions avec le peu de corps qu’il lui restait : épaules, visage et tête.

— La plupart des gens qui disent qu’ils vont écrire une lettre ne le font jamais. Ceux qui le font ne l’annoncent pas à l’avance. Vous n’avez jamais remarqué ça ?

— Merci, et bravo pour ton sens de la psychologie, Thom. Tu sais que maintenant rien ne m’arrêtera.

— C’est bien.

À l’aide de sa console à commande digitale, le criminologue déplaça son fauteuil roulant Storm Arrow rouge vers l’un des six écrans plats de grand format disposés dans la pièce.

— Commande ! dit-il au dispositif de reconnaissance vocale dans le micro fixé sur son fauteuil. Traitement de texte !

WordPerfect apparut aussitôt à l’écran.

— Commande, écriture ! « Messieurs ». Commande, deux points ! Commande, paragraphe ! Commande, frappe ! « Je constate… »

La sonnette de l’entrée retentit et Thom alla voir qui était le visiteur.

Rhyme ferma les yeux et il était déjà lancé dans sa harangue au monde quand une voix lui parvint :

— Salut, Linc. Et joyeux Noël !

— Hum, joyeux Noël, grommela Rhyme à l’adresse de Lon Sellitto qui se tenait sur le seuil avec sa panse avantageuse et sa tignasse ébouriffée.

Le gros détective était obligé d’avancer avec précaution ; la pièce, qui abritait un aimable salon à l’époque victorienne, était désormais bourrée d’une multitude d’appareils d’expertise médico-légale : plusieurs microscopes optiques et un microscope électronique, un chromatographe à gaz, des quantités de tubes à essai et autres coupelles, pipettes, mortiers, creusets, centrifugeuses, livres, revues, ordinateurs – et d’épais cordons électriques courant partout. (Depuis que Rhyme s’était mis à pratiquer l’expertise médico-légale à domicile, l’appareillage gourmand en électricité faisait fréquemment sauter les plombs. Il devait consommer à lui seul autant de courant électrique que l’ensemble des autres résidents de l’immeuble.)

— Commande, volume, niveau 3 !

L’unité de contrôle environnementale coupa docilement la radio.

— On n’a pas un temps de saison, n’est-ce pas ? dit le détective.

Rhyme ne répondit pas. Il se tourna vers l’écran.

— Salut, Jackson !

Sellitto se pencha pour une tape amicale sur la tête du petit chien à poil long couché en rond dans un carton à pièces à conviction de la police de New York. Il logeait provisoirement là, son précédent maître, le vieil oncle de Thom, étant décédé depuis peu à Westport, dans le Connecticut, au terme d’une longue maladie. Jackson était de la race des havanais originaires de Cuba et proche des bichons frisés. Il attendait que Thom lui trouve un nouveau foyer.

— On a une sale affaire, Linc, dit Sellitto en se redressant. (Il fit mine de retirer son pardessus, puis se ravisa.) Dieu qu’il fait froid ! C’est un bulletin météo que tu as là ?

— Je n’en sais rien. Je ne suis pas un maniaque des prévisions.

Rhyme, à cet instant, pensait à un bon paragraphe d’introduction pour sa lettre au journal.

— Une sale affaire, répéta Sellitto.

Rhyme le regarda en haussant un sourcil.

— Deux meurtres, même mode opératoire. À peu de chose près.

— On ne manque pas de sales affaires par ici, Lon. Pourquoi celle-ci plutôt qu’une autre ?

Comme souvent dans ses périodes d’inactivité entre deux enquêtes, Rhyme était de mauvais poil ; de tous les criminels qui avaient croisé sa route, l’ennui était le plus redoutable. Mais Sellitto, qui travaillait avec lui depuis des années, était immunisé contre les manières désagréables du criminologue.

— J’ai reçu un appel de la Maison. Les patrons vous veulent là-dessus, Amelia et toi. Ils insistent.

— Ah, ils insistent ?

— J’ai promis de ne pas le répéter. Tu n’aimes pas qu’on insiste.

— Venons-en à la « sale » affaire, Lon. Si ce n’est pas trop demander ?

— Où est Amelia ?

— À Westchester, sur une enquête. Elle ne devrait pas tarder.

Le détective leva un doigt qui disait « Une seconde ! » en entendant sonner son portable. Il eut une brève discussion, hochant la tête et griffonnant quelques notes. Puis il coupa la communication et lança un coup d’œil à Rhyme.

— Bien. L’affaire est pour nous. Donc, au cours de la nuit dernière, il chope un type et…

— Il ?

— D’accord, on ne connaît pas le genre avec certitude.

— Le sexe.

— Quoi ?

— Le genre est un concept linguistique, dit Rhyme. Il sert à distinguer les mots féminins ou masculins dans certaines langues. Le sexe est un concept biologique pour différencier les organismes mâles ou femelles.

— Merci pour la leçon de grammaire, murmura le détective. Ça me sera peut-être utile si je participe un jour à un jeu télévisé ! Donc, il chope un malheureux et l’emmène sur ce site de réparation de bateaux au bord de l’Hudson. On ne sait pas très bien comment il s’y prend, mais il force le type, ou la fille, à s’accrocher au rebord au-dessus de l’eau et le blesse aux mains. La victime se retient un certain temps, semble-t-il – assez longtemps en tout cas pour perdre une quantité de sang –, puis lâche prise.

— On a un corps ?

— Pas encore. Les gardes-côtes et l’ESU, le groupe d’interventions urgentes, le recherchent.

— J’ai entendu un pluriel.

— Oui. Cinq minutes plus tard, on reçoit un nouvel appel. Cette fois, c’est dans une impasse près de Broadway. Une autre victime. Un agent a découvert le type ligoté et couché sur le dos. Son assassin avait placé une poutre en fer qui devait peser dans les quarante kilos au-dessus de son cou. La victime était forcée de la soutenir à bout de bras pour ne pas avoir la gorge écrasée.

— Quarante kilos ? Bon, je suis tenté d’en déduire que l’assassin est probablement du sexe masculin.

Thom entra avec du café et des gâteaux. Sellitto, toujours préoccupé par son poids, commença par un feuilleté aux fruits – son régime était suspendu pendant les fêtes. Il en avala la moitié et s’essuya la bouche avant de reprendre :

— Donc le type a tenu la barre. Un certain temps, sans doute. Puis il l’a lâchée.

— On a l’identité de la victime ?

— Theodore Adams. Il habitait près de Battery Park. La police a reçu hier soir un appel d’une femme disant qu’elle avait rendez-vous avec son frère pour dîner et qu’elle était sans nouvelles de lui. C’est le nom qu’elle a donné. Le sergent de la circonscription devait l’appeler ce matin.

Lincoln Rhyme trouvait le plus souvent que ces descriptions ne servaient à rien. Il admit cependant que les termes de « sale affaire » convenaient à la situation. Tout comme le mot « intrigant ».

— Qu’est-ce qui te fait dire que c’est le même mode opératoire ?

— L’assassin a laissé sa carte de visite sur les deux scènes de crime. Des pendules.

— Des pendules ?

— Oui. La première sur le quai à côté de la flaque de sang. L’autre à côté de la tête de la victime. Comme s’il avait voulu qu’ils les voient en mourant. Et, je suppose, les entendent.

— Décris-les-moi. Les pendules.

— Elles ont l’air anciennes. C’est tout ce que je sais.

— Elles ne sont pas piégées ?

Désormais – dans cette nouvelle ère de l’Après – toute chose émettant un tic-tac faisait l’objet d’une recherche d’explosifs.

— Non. Elles ne risquent pas d’exploser. Mais les gars les ont envoyées au labo de Rodman’s Neck pour voir si elles ne contenaient pas d’agents biologiques ou chimiques. Des pendules de marque, apparemment. Plutôt sinistres à voir, à ce que m’a dit le collègue au téléphone. Avec une face de lune sur le cadran. Ah, oui, et au cas où on serait lents à comprendre, l’assassin a laissé un mot sous chaque pendule. Imprimé à l’ordinateur.

— Et qui dit… ?

Sellitto jeta un coup d’œil à son calepin pour ne pas citer de mémoire. C’était un trait de caractère que Rhyme appréciait chez ce détective. Il n’était pas brillant, mais faisait chaque chose en prenant son temps et à la perfection. Il lut : « La pleine Lune Froide qui brille au ciel, illuminant le corps de la terre, indique l’heure de la mort et la fin du voyage commencé à la naissance. » (Il regarda Rhyme.) C’est signé « l’Horloger ».

— Nous voici avec deux victimes et un mobile lunaire. (Souvent, une référence astronomique signifiait que le tueur avait l’intention de frapper à plusieurs reprises.) Il ne fait que commencer.

— Pourquoi crois-tu que je suis ici, Linc ?

Rhyme jeta un bref regard au début de sa lettre au Times. Il referma le logiciel de traitement de texte. L’essai sur l’Avant et l’Après allait devoir attendre.

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