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Cléo et Docia:

— Toutes mes excuses, ma reine. Je me suis dit que vous aimeriez sans doute vous vêtir… On s’habille de façon solennelle lorsqu’on dîne à la maison.

— « De façon solennelle »…, répéta Docia. Eh bien, ça m’ennuie de vous dire ça, mais quand Bonnet Sexy et Sexy Bonnet m’ont enlevée, ils ne m’ont pas vraiment laissé le temps de faire mes valises.

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_ Vous avez abandonné toute humanité et mortalité normales, aujourd’hui, Docia. Aujourd’hui, vous avez accepté de devenir un changecorps. Vous avez frôlé la mort, et suffisamment abaissé les défenses de votre ka… votre âme… pour permettre à celle d’un autre de fusionner avec la vôtre. Rappelez-vous. Vous l’avez brièvement rencontrée, lorsque vous étiez entre la vie et la mort. Elle vous a demandé si vous étiez disposée à partager votre enveloppe charnelle avec elle, et vous avez accepté. Vous n’êtes pas en mesure de sentir sa présence, pour le moment, sauf peut-être par petites touches. Elle est affaiblie par le trajet qui l’a conduite de l’éther à ce plan d’existence. Mais elle va reprendre des forces, tout comme vous, et vous finirez par fusionner. L’un des avantages de cette fusion, c’est que vous cesserez de vieillir comme les autres mortels. Profitez-en, parce que je vous garantis que les inconvénients sont tout aussi nombreux et risquent de vous compliquer sérieusement l’existence.

— Mais rappelez-vous toujours qu’on vous a laissé le choix et que c’est vous qui avez pris cette décision, bla-bla-bla…

La voix féminine stridente qui retentit dans le salon, à la fois amusée et irrévérencieuse, attira aussitôt leur attention. Docia fut quelque peu abasourdie en apercevant la grande femme élancée dont la chevelure noire chatoyante coiffée en une longue queue-de-cheval depuis le sommet de son crâne, un parfait rideau d’ébène, s’achevait net à hauteur de sa hanche droite. Le teint particulièrement pâle, elle pouvait s’enorgueillir d’un regard bleu céruléen étincelant aussi rare que les pierres les plus précieuses. Elle était d’une beauté que Docia n’aurait jamais pu espérer atteindre, même avec la teinture et les lentilles de contact les plus coûteuses qui soient. Ses grands cils bruns étaient forcément naturels. Elle avait pour seul maquillage un trait fin d’eye-liner violet et une touche de gloss rose-rouge.

— Franchement, Ram, tu es obligé de te montrer si sérieux et tatillon ? Tu vas finir par effrayer cette pauvre fille !

— Cléo…, commença Ram en levant les yeux au ciel d’un air affligé. Que fais-tu là ?

— C’est la saison du ski ! répondit-elle d’un ton guilleret, comme si cela expliquait tout.

Les soubresauts de ses épaules et sa voix haut perchée auraient été dignes de la plus cruche des blondes. Seulement, Docia comprit qu’elle n’était pas plus cruche qu’elle n’était blonde. Cléo s’approcha d’elle la main tendue. Aussitôt, Docia remarqua tous les détails qui la concernaient. Elle trouva cela pour le moins étrange. Ayant toujours été très observatrice, ce n’était pas à cet égard que c’était étrange, mais plutôt au fait qu’elle devina que Cléo répartissait son poids presque à la perfection sur ses deux pieds. Les gens normaux, les humains normaux, privilégiaient toujours un côté à l’autre. C’était une question de prédominance de l’hémisphère droit sur le gauche ou vice-versa. On ne pouvait pas s’en empêcher. On penchait toujours d’un côté ou de l’autre. C’était dû au fonctionnement même du cerveau. Même les personnes que l’on qualifiait d’ambidextres avaient un côté de prédilection. Un hémisphère qu’ils utilisaient plus que l’autre. Mais, lorsque Cléo s’approcha d’elle, Docia constata l’étrange équilibre de sa démarche et de son poids. Cela donnait une force et une grâce particulières à son allure, un côté athlétique. Le contraire de la démarche dégingandée des mannequins de podium aux jambes interminables. Et, comme si elle n’était pas suffisamment belle, cela la rendait unique et drôlement éblouissante.

— Ne l’écoutez pas, lui ordonna-t-elle en lui saisissant la main et en la déposant sur son bras avant de lui couvrir les doigts avec les siens d’un geste rassurant et de l’entraîner vers la sortie de la pièce. Les anciens membres de la famille royale tels que lui ont du mal à oublier qui ils étaient. Qu’ils ne sont plus que de la poussière, des bandelettes et des vases canopes quelque part, et qu’ils ont un corps moderne dans un monde moderne.

— Cléo, déclara Ram d’un ton d’avertissement, grondant presque son nom de mécontentement.

L’intéressée ne fut manifestement guère impressionnée.

— Écoutez. Vous êtes morte, hein ? Presque. Vous êtes alors arrivée sur le plan éthéré, n’est-ce pas ? (Ne voyant pas comment lui répondre autrement, Docia acquiesça.) Là-bas, vous avez fait la connaissance de… qui avez-vous rencontré, au juste ? Elle vous l’a dit ?

Sans un mot, Docia secoua la tête en tentant de comprendre pourquoi tout le monde savait ce qui s’était produit durant son expérience de mort imminente.

— Y avait-il au moins une femme ? Kahotep est revenu à deux reprises en tant que femme uniquement pour voir à quoi cela ressemblerait. Il m’est déjà arrivé d’envisager de choisir un homme, une ou deux fois. Mais, franchement, qui voudrait devenir un homme ? Rien que l’idée de ne pas être en mesure de porter un enfant… ça m’attriste.

— C’était… c’était une femme…

— Naturellement ! Et qui êtes-vous ?

— Je… elle n’a pas…

— Hatchepsout, affirma Ram, derrière elles, d’un ton sec et lugubre, comme un mélange de juron et d’éternuement.

Cléo se figea, perdant aussitôt son air insouciant. Elle libéra sur-le-champ le bras de Docia et se laissa tomber à genoux, baissant respectueusement la tête et tendant les mains pour lui toucher les pieds, sa longue natte se déployant sur le carrelage avant de s’immobiliser.

— Ma reine. Je vous présente toutes mes excuses. Je ne me suis pas rendu compte que c’était vous, reconnut-elle d’un ton obséquieux, le souffle coupé. Je n’aurais jamais cru que tu la trouverais si vite, Ram ! J’étais partie du principe que…

Elle s’interrompit, laissant Docia l’observer d’un air stupéfait, ayant vraiment l’impression d’avoir bondi dans un terrier de lapin quelque part sur le chemin. Elle s’efforçait d’assembler les pièces du puzzle, d’essayer de combler son retard et de suivre le même scénario qu’eux.

— Je suis un peu perdue, fut tout ce qu’elle parvint à articuler.

Cléo mit alors un terme à son acte de contrition. Elle se redressa aussitôt de toute sa hauteur et la prit par les épaules.

— N’ayez crainte. Cléo est là pour vous aider.

— C’est moi qui suis là pour l’aider, Cléo, lui fit remarquer Ram d’un ton sinistre.

— Désolée, je n’ai pas entendu, mentit-elle de manière éhontée en le congédiant d’un geste dédaigneux juste sous son nez. Tu sais, j’ai l’impression que cet original est sourd de cette oreille.

Elle enfonça un doigt dans l’oreille en question.

— Cléo !

— Je comprends ce que vous ressentez, poursuivit-elle à l’intention de Docia. Lors de mon incarnation précédente, il m’a fallu attendre près de six semaines avant que la fusion se produise. Pendant tout ce temps, j’étais complètement perdue. En plus, c’était la guerre de Sécession, et chaque fois que je me retournais, quelqu’un voulait m’enfiler un corset. C’était sacrément gênant, permettez-moi de vous le dire. Mais laissez-moi terminer de vous raconter. Alors. Morte. Dans l’éther. (Elle se mit à énumérer sur ses doigts.) Notre reine vous choisit. Elle enfourche votre âme, pour ainsi dire, afin de regagner ce plan d’existence. À présent, elle et vous allez fusionner pendant les semaines qui viennent. Le revers de la médaille ? C’est aussi perturbant qu’être déguisé en drag-queen pendant une partie de bingo dans la grand-salle du Carlyle Hotel. (Elle balaya cette idée d’un revers de main.) Le bon côté ? Vous allez guérir super vite, maintenant. Vous allez devenir très forte. Et cesser de vieillir. Il y en a même qui rajeunissent ! Génial, non ? (Cette idée semblait particulièrement lui plaire.) J’ai oublié quels étaient les autres pouvoirs de Hatchepsout… mais ne brûlons pas les étapes, d’accord ? Vous avez vraiment mauvaise mine. Je suis même étonnée qu’elle soit parvenue à vous ramener.

Docia se contenta de la regarder bouche bée.

— Je suppose que c’est… euh… positif ? dit-elle quand Cléo lui adressa un regard interrogateur.

— « Positif » ? C’est génial ! Vous avez vraiment de la chance d’avoir été choisie par la plus grande de toutes les reines ! Vous êtes destinée à…

— Cléo !

Cette fois, l’intéressée ne put faire mine d’ignorer l’avertissement de Ram. Elle eut l’impression que le ciel s’était soudain couvert de gros nuages noirs, et, au même moment, Docia aurait juré entendre gronder le tonnerre, dehors. Voilà qui donne la chair de poule, songea-t-elle. Comme lorsque, dans les films, le terrifiant majordome d’un vampire déclenche un éclair et un coup de tonnerre quand il ouvre la porte de la maison en disant : « Bienvenuuue ! »

Mais Cléo ne sembla guère impressionnée. Elle lui adressa un soupir, mais se garda néanmoins d’achever sa phrase, à la plus grande déception de Docia. La plus grande des reines ? Était-ce donc elle qui vadrouillait dans son esprit ? Enfin, à en croire ces deux fous furieux. Naturellement, c’était une histoire fascinante, mais complètement démente. La « plus grande des reines » ? Elle serait destinée à être autre chose que le chef d’un petit bureau quelconque ? Si elle avait vraiment frôlé la mort, il s’agissait d’un effet secondaire plutôt appréciable.

— Je crois que je ferais bien de boire quelque chose.

— Je vais vous chercher de l’eau, Votre Magnificence, intervint un homme si discret qu’elle n’avait pas encore remarqué sa présence, s’agenouillant devant elle avant de se relever et de s’éloigner.

« Votre Magnificence » ? Le pied ! Quelle femme n’aurait pas aimé disposer de quelques hommes qui l’appelaient « Votre Magnificence » ? Rien que cela lui redonna du baume au cœur.

— De l’alcool, parvint-elle à articuler.

Après tout, il allait falloir qu’elle s’habitue à ce genre de titre. Il allait aussi lui falloir faire preuve d’une volonté de fer pour résister à l’envie de se mettre à glousser, et elle allait probablement devoir se mordre les lèvres plus qu’à son tour.

— Il me faut de l’alcool.

L’homme s’immobilisa et acquiesça.

— Comme vous voudrez.

— Non, aboya Ram. Les médecins vous l’ont déconseillé.

Et voilà. Paf. C’était la fin de sa « magnificence ». Enfin, de l’avis de Ram, en tout cas. L’autre homme sembla toutefois tiraillé entre ces deux ordres contradictoires. Il commença à se dandiner d’un air gêné, regardant tour à tour Ram et la jeune femme.

— Il me semble avoir été claire, déclara-t-elle fermement, d’un ton de reproche, ignorant d’où lui venait cette malice.

Hmm. Cela n’avait sans doute rien à voir avec le fait de vouloir affirmer son autorité sur cet homme qui s’était contenté de la manipuler comme une pièce d’échec alors qu’elle n’avait aucune idée de ce qui se tramait, si ? Mais si c’était la reine, cela signifiait que c’était elle la pièce la plus puissante de l’échiquier… et elle n’hésiterait pas à le vérifier.

— Anthony, déclara Ram d’un ton d’avertissement.

L’homme déglutit avec peine et prit un teint blafard. Mais il ne le regardait pas. Il ne quittait pas Docia des yeux. Il implorait sa grâce du regard. Il savait sans doute qu’elle était plus humaine que reine pour le moment, et, pour cette raison, il espérait qu’elle finirait par céder. Elle se demanda à quel point cette reine pouvait être une garce. S’agissait-il de la voix calme et ferme qu’elle avait soudain entendue en esprit ? Allait-elle aussi avoir ce côté vache ?

— Très bien. Peu importe, se résigna-t-elle en congédiant le pauvre homme d’un signe de la main.

Elle se sentit atrocement coupable en remarquant son brusque soulagement. Elle remarqua à sa peau luisante lorsqu’il se retourna qu’il était en sueur. Elle n’avait pas eu l’intention de lui causer la moindre gêne. Il n’avait pas couru le moindre danger… si ?

— Si ça ne te fait rien, Cléo, j’aimerais expliquer un peu mieux à Docia ce qui l’attend, dit Ram en traversant la pièce et en s’immobilisant devant la jeune femme, lui rappelant à quel point il était grand et musclé par rapport à son gabarit de crevette.

À vrai dire, mis à part leur respect pour cette reine qu’elle hébergeait prétendument en elle, elle n’avait aucun moyen de pression sur lui.

Cléo s’apprêta à riposter, mais Vincent, ou Ram, ou quel que soit le nom par lequel il voulait qu’on l’appelle d’une minute sur l’autre, saisit son téléphone portable, en ouvrit le clapet et le brandit sous le nez de Docia.

— Je présume que vous aimeriez appeler votre frère ?

Putain de merde !

Elle s’empara de l’appareil, l’examina d’un air paniqué en comprenant qu’elle ignorait quel bouton presser en premier. C’était quoi, son numéro ?

— Oh, merde, je ne me souviens pas de son numéro ! J’ai perdu la mémoire !

— À moins que, à l’image de la majeure partie de vos semblables, vous ne soyez devenue totalement dépendante à votre répertoire téléphonique, déclara-t-il sèchement en la contournant pour aller se poster derrière elle.

Il prit ses mains tremblantes dans les siennes et les tint fermement le temps qu’elle retrouve son calme. Pour une raison ou pour une autre, cela fonctionna, car elle se sentit enveloppée dans sa chaleur comme dans celle d’un feu. Ce simple changement de température, cet affrontement de forces opposées, lui procura un puissant frisson qui la parcourut de haut en bas et lui donna la chair de poule sur les bras et la poitrine.

Merde, il est brûlant ! Elle avait l’impression d’être étendue au soleil sans la moindre parcelle d’ombre alentour… et sans la moindre inquiétude à propos du mal qu’il pourrait lui faire. Une chaleur magnifique et sans retenue, l’une de celles qui vous donnaient le frisson si, disons, l’un de vos poils se rebellait ou si un grain de poussière venait à l’effleurer. Il n’y avait que dans ces moments-là, dans la quiétude de cette chaleur torride, que l’on était suffisamment apaisé pour remarquer ce genre de chose.

Il dégageait aussi une odeur… incroyable. Enfin, la première expression qui lui était venue à l’esprit était « miam-miam ». Il ne s’agissait pas d’un quelconque parfum écœurant conçu par un homme susceptible de profiter de cette tromperie pour tenter d’appâter une femme. Une supercherie qui échouait souvent, car l’homme lui-même avait dans ce domaine du mal à comprendre que, souvent, le mieux était l’ennemi du bien. C’était une odeur franche et pure… saupoudrée de quelque chose… pas de feu de bois, mais de… merde, elle était incapable de mettre le doigt dessus. Et, à un moment ou à un autre, elle avait tourné la tête, si bien qu’elle lui effleurait la gorge avec son nez. Le fait de constater que son pouls battait avec force dans son artère carotide piqua également sa curiosité. Bien évidemment, ils avaient tous le cœur qui battait, mais… tout de même, en dépit de toutes ces histoires incompréhensibles de possession, elle fut rassurée de savoir que ce n’étaient pas des morts-vivants ni quoi que ce soit de ce genre.

Elle reporta son attention sur le téléphone. Téléphoner. Mon frère. Jackson. Il faut que j’appelle Jackson. Pas si vite…

— Comme ça ? Sans contrepartie ? s’étonna-t-elle, son esprit se mettant de nouveau à vagabonder. Vous allez me laisser appeler mon frère, qui travaille dans la police ?

— Seriez-vous en train de tenter de m’en dissuader ? s’enquit-il d’un air amusé en composant le numéro de Jackson. (Bon, d’accord, faut-il que je m’inquiète ? se demanda-t-elle. Comment diable pouvait-il connaître mieux qu’elle le numéro de portable de son frère ?) Dites-lui simplement que vous êtes en lieu sûr chez des amis, qu’il est inutile de s’inquiéter, que vous aviez simplement besoin de changer d’air et de vous mettre au vert.

— Que je lui mente, résuma-t-elle en fronçant les sourcils. Bon, je crois que vous n’avez pas bien compris comment on fonctionne, mon frère et moi. Premièrement, je ne sais pas mentir. Mais alors, pas du tout. Deuxièmement, il connaît tous mes amis, et je suis certaine qu’il les a déjà tous appelés.

— Vous tentez donc bien de m’en dissuader…

— Non, je…

— Écoutez. J’aimerais que vous essayiez quelque chose. Restez juste… immobile, un moment. Essayez de faire le vide dans votre esprit… comme si vous vous apprêtiez à aller vous coucher.

— Comme ça ? Maintenant ?

Dans les bras d’un beau mâle délicieux ? Ouais ! Voilà qui n’était guère propice à l’apaisement, à en juger d’après le rythme de son cœur qui s’emballait.

— Essayez. Faites-le pendant une minute, et, ensuite, appuyez sur la touche verte. Que peut-il se passer, au pire ? Qu’il se rende compte qu’on vous a enlevée et qu’il tente de vous retrouver ? C’est déjà ce qu’il est en train de faire, je vous le garantis. Si vous l’appelez, il entendra le son de votre voix, saura que vous êtes toujours en vie, et cela le réconfortera un peu.

Elle le dévisagea d’un air intrigué. Il avait analysé la situation avec tant de prévenance… Elle n’avait pas cessé de se faire la remarque, depuis qu’elle le connaissait. Elle reporta son attention sur le téléphone, sur ses mains, qu’il tenait encore entre les siennes, et, inévitablement, sur son affreuse cicatrice, qui lui rappelait que, moins de deux heures auparavant, il avait reçu ce coup de couteau destiné à elle-même. Comment avait-elle fait pour se résorber si vite ? Ce que Cléo avait dit était-il vrai ? Était-elle également en mesure de guérir aussi vite, désormais ? Était-ce la raison pour laquelle elle s’était remise de son expérience de mort imminente en réanimation en quelques jours seulement avant de pouvoir de nouveau vivre à peu près normalement ?

— Du calme, chuchota-t-il doucement contre sa tempe droite d’une voix sifflante. Comme si vous alliez vous coucher. Ne pensez plus à rien.

— Eh bien, je ne sais pas pour vous, mais, quand je me couche, je ne fais que réfléchir. On est immobile, et c’est plutôt du genre ennuyeux de rester là sans rien faire. Alors, vraiment, il n’y a rien d’autre à faire que…

— Docia, l’interrompit-il en prenant un ton affligé, comme Jackson le faisait souvent. Essayez, juste.

Elle poussa de nouveau un soupir, de la même manière qu’elle le faisait avec son frère. Ils auraient tous les deux pu lui fiche la paix, songea-t-elle en fermant les yeux. Pour sa part, elle trouvait qu’il y avait déjà beaucoup trop d’hommes autoritaires dans sa vie. Elle n’en avait vraiment pas besoin d’un nouveau.

Elle remarqua que Cléo n’était plus là. Voilà qui était étrange. Jusqu’à présent, elle avait rechigné à obtempérer à toutes les demandes de Ram, mais, soudain, elle lui avait obéi. Eh bien, Docia n’éprouvait peut-être plus aucun respect envers l’autre femme. Jusqu’alors, elle l’avait trouvée sacrément rafraîchissante et instructive. En fait, c’était la seule à lui avoir révélé ce qui se passait.

Les explications viendront. Chaque chose en son temps, dit doucement la voix sereine dans son esprit.

Calmement. Elle eut l’impression d’écouter de la musique douce et légèrement envoûtante. C’était si merveilleux. S’agissait-il de la reine ? Les explications et les changements surviendront lorsque je serai plus forte. Le passage entre le plan éthéré et celui-ci m’a ôté la plus grande partie de mes forces. Mais je serai là pour toi quand tu auras besoin de moi. Nous nous soutiendrons l’une et l’autre. Tu me protégeras, et je te protégerai.

Ram appuya sur le bouton vert et approcha le combiné de l’oreille de la jeune femme.

— Putain, qui c’est ? aboya rageusement Jackson dans l’écouteur du téléphone.

— Allô ?

— Dieu tout-puissant, Docia… Docia ? Réponds-moi, Docia !

— Je te répondrai quand tu me laisseras en placer une, Jackson, s’entendit-elle lui dire d’une voix calme.

Apparemment pris au dépourvu, il se tut un instant.

— Où es-tu ? Ça va ? Tu as réussi à t’enfuir ?

— Je vais bien, Jackson. Je ne suis plus une enfant, tu sais. Je suis désolée si tu t’es inquiété pour moi. Il fallait simplement que je fasse une pause. Ces deux journalistes m’ont coincée dans la rue, et ça m’a contrariée. Je me suis dit que la meilleure chose à faire, c’était de faire une pause et d’aller dans un endroit calme et sûr.

— Où es-tu ? Je vais te chercher tout de suite !

— Je vais bien, Jackson. Je suis parfaitement en sécurité, je t’assure. Je suis avec de vieux amis, Jacks. Et ne le prends pas mal, mais je ne veux pas que tu viennes me chercher. Je ne veux pas que tu débarques et que tu tentes de prendre les choses en main. Je vais bien. Je suis au calme. Je souhaite simplement me détendre, dormir, et me rétablir. Et ce sera nettement plus facile pour moi si je sais que tu as repris le travail et une existence normale. Inutile de me couver.

— Mais… je… (Il était sidéré.) Il y avait un cadavre… et un témoin. Il y avait du sang sur ton blouson !

— Je ne suis pas au courant de cette histoire de cadavre et de témoin. Quant au sang, j’ai tiré sur un point de suture. Tout va bien. Avec un pansement, il n’y paraît plus.

— Merde, Docia, tu m’as fichu une de ces frousses ! J’étais déjà en train d’imaginer le pire !

— Écoute-moi, Jackson : je vais bien.

Elle l’entendit pousser un long soupir sonore.

— Tu aurais pu m’appeler, dit-il d’un ton grognon.

— Je suis désolée. Tu as raison. Je ne recommencerai plus. Je te rappellerai dans quelques heures.

— C’est le téléphone de qui ? Le numéro est masqué. Tu peux au moins me laisser un numéro où te joindre ?

— Je te rappellerai plus tard, Jacks, répliqua-t-elle sèchement. Tu ne me fais pas confiance ? Tu ne me crois pas ?

Il y eut une longue pause.

— Bien sûr que si, répondit-il d’un ton contrit. Mais si tu n’as rien, alors, ça signifie que quelqu’un d’autre a des ennuis… et juste dans ta rue, Docia. Alors, je t’en prie, sois prudente. Je ne crois pas aux coïncidences, et après tout ce qui t’est arrivé…

— Je t’appelle ce soir. Cesse de t’inquiéter. Tout va bien. Je t’aime.

— Moi aussi, je t’aime.

Elle referma le clapet du téléphone avec un bruit sec et poussa un soupir. Soudain, victime d’un douloureux mal de tête, elle se mit à chanceler.

— Mince, alors ! (Elle secoua la tête, comme si elle pouvait se débarrasser de la douleur si facilement.) Qu’est-ce que c’était que ça ?

Cela l’avait légèrement effrayée. Elle avait assisté à l’intégralité de l’échange comme si quelqu’un d’autre avait pris la maîtrise de son corps. Elle avait fourni des éléments, que l’on avait puisés dans sa mémoire et dans sa personnalité, des éléments indispensables pour être aussi convaincante que possible auprès de son frère, mais les petits mensonges et les explications qu’elle avait inventés si vite et de manière si plausible venaient de quelqu’un d’autre, d’une autre personne en elle. Pour ainsi dire, elle venait de se faire pirater.

— C’était votre changecorps, Docia, lui expliqua doucement Ram à l’oreille. Et ma reine.

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Prologue

— Aïe, aïe, aïe. Et aïe !

Kestra s’empressa en gloussant d’aller aider la femme enceinte chargée d’une demi-douzaine de livres et de rouleaux de parchemin qui tentait de s’extraire des archives situées dans les sous-sols du château du roi démon, ledit roi démon, Noah, étant l’âme sœur de Kestra, et ledit château le lieu où ils vivaient.

— On aurait pu croire qu’en devenant à demi nocturne, une espèce puissante et prodigieusement douée qui a la capacité de se régénérer, se mit à râler Isabella, une hybride mi-druidesse mi-humaine, j’aurais pu me passer de certains désagréments comme les courbatures ou les chevilles qui gonflent. Mais noooooon…

Habituée à ses jérémiades, Kestra les prit avec le sourire et lui pardonna sa saute d’humeur. Elle la comprenait. Bella, comme son mari démon, Jacob, était exécutrice. En temps normal, son métier consistait à se battre, à relever des noms et à empêcher les démons errants d’enfreindre la loi. Mais, compte tenu de son état, on l’avait reléguée chez elle, où elle jouait avec sa fille, flânait dans la bibliothèque de Noah et se distrayait avec de vieux parchemins et d’anciens manuscrits. Son époux démon, protecteur à l’excès, de manière aussi cavalière qu’à l’accoutumée, refusait qu’en son absence elle s’éloigne de la protection du roi démon.

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— Vous êtes bien trop jeune pour mourir, susurra une voix mélodieuse dans l’esprit de Docia.

Elle était entièrement d’accord, mais n’avait pas le choix, lui semblait-il. Qui aurait pu résister ? Quand les dés étaient jetés, ils étaient jetés. Elle ne pouvait pas y faire grand-chose.

— Vous abandonnez bien facilement. Je n’aime guère ce genre de faiblesse.

— Oh, allez vous faire voir ! rétorqua-t-elle sèchement, quel que soit l’esprit de l’au-delà qui avait soudain décidé de la harceler au pire moment de son existence, juste avant sa mort. C’est la première fois que je meurs, alors vous voudrez bien m’excuser si je n’ai aucune idée de ce qu’on attend de moi ! dit-elle d’un ton railleur à la voix qu’elle entendait dans son esprit

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— Eh bien, je viens de passer devant mon institut, ce qui me rappelle que ça fait bien trop longtemps que je n’ai pas fait de pédicure. Et que je ne me suis pas fait épiler.

— Eh bien, je suis ravi de l’apprendre, Sissy. Mais je m’en serais bien passé.

— Pfff, se moqua-t-elle. Comme si ça ne te plaisait pas, les filles qui se font entièrement… (de la main avec laquelle elle tenait son gobelet de café, elle fit un mouvement circulaire devant elle, comme s’il pouvait la voir) refaire le paysage.

— Je refuse de parler de ça avec ma sœur ! s’étouffa-t-il.

— Mauviette !

— Morveuse

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« — J'imagine, dit-elle doucement, tentant pendant un moment de sonder son propre esprit pour voir si son autre moitié s'y trouvait encore. (Si elle était là, elle n'en fit rien savoir. Mais c'était souvent le cas, après tout.) Je suppose que, vous aussi, vous êtes ligoté au-dessus du sol ?

— Eh bien, je ne suis pas en train de me mettre du vernis sur les ongles des orteils, répondit-il d'un ton cinglant.

— Inutile de vous énerver, lui rétorqua-t-elle sèchement.

— Je suis sérieux. Ram a un faible pour la pédicure et la manucure. Il est parfois un peu trop métrosexuel pour moi.

Elle se creusa la tête pour trouver quelque chose à répondre. Tout ce qu'elle finit par trouver fut :

— Oh. Alors, vous n'aimez pas ça ? La manucure et la pédicure, je veux dire.

Il y eut un silence. Elle se mit à glousser.

— Eh bien, pourquoi me disputerais-je avec de jolies filles qui me tripotent les pieds et les mains ? demanda-t-il d'un ton résolument macho.

— Oh. Je vois ce que vous voulez dire. (Il y eut un nouveau silence.) Mais ça vous plaît.

« Elle se mit à ricaner, l'imaginant dans un fauteuil de pédicure en train de se faire poser du vernis sur les orteils.

— Vous savez, d'où je suis, je vois très bien sous votre robe.

— Eh !

Il y eut un silence suffisant, cette fois. »

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« Quand Docia ouvrit lentement les yeux, elle avait des poussières sous les paupières, ce qu'elle trouva aussi désagréable que d'avoir du sable dans le maillot après une longue séance de surf. Elle les cligna et tenta de se concentrer sur ce qu'elle put. Il s'avéra qu'il s'agissait d'un carreau de carrelage de style espagnol, si l'on se fiait aux tons rouges et bleus vifs. Il était drôlement ébréché. L'ensemble de la pièce était dans un état déplorable.

— Vous vous fichez de moi ? Je ne suis toujours pas morte ? demanda-t-elle tout haut d'une voix rauque.

Franchement, c'était tout ce qu'elle avait trouvé à dire. C'était la première chose qui lui était venue à l'esprit. Son dernier souvenir concernait sa chute vertigineuse dans les bras d'une créature qu'elle n'aurait jamais crue si vulnérable. »

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Tu n’as rien à cacher. Rien qui ne soit à la hauteur, lui chuchota-t-il à l’oreille avant de se redresser pour l’admirer une nouvelle fois. À mes yeux, tout est parfait. Tu as le sein gauche légèrement plus gros que le droit, sans doute pour tenter d’attirer mon attention… Je le soupçonne d’être jaloux de son jumeau. Je trouve ça très précoce de sa part, pas toi ? Tu as le nombril qui penche un peu, le petit malin, pour me pousser à faire ça… (Il se baissa et le lui lécha paresseusement.) Et heureusement que tu as le ventre un peu arrondi, parce que tu risques d’en avoir besoin pour te protéger de la puissance de mes coups de reins. Et je vais me délecter de l’onde de choc que ça produira en toi

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— Taisez-vous, lui ordonna-t-il d’un ton féroce. Si ce n’est pas pour me proposer une pipe exceptionnelle afin de me détendre, je ne veux plus vous entendre !

Elle lui adressa un petit sourire suffisant. L’impudente !

— Oh, génial. Une réaction typiquement masculine. Incapable de rivaliser avec une femme, vous la réduisez à une sorte d’objet sexuel afin de la rendre moins menaçante pour votre petit ego en sucre. Et moi qui vous croyais différent…

— Eh bien, vous vous trompiez.

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" Craignez-vous de disparaître, Docia ? lui demanda-t-il doucement.

Il lui fut inutile de préciser le fond de sa pensée. Elle savait de quoi il parlait, de la même manière qu’il avait compris ce qu’elle avait voulu dire avec ses remarques. Quand elle hocha la tête entre ses doigts, il relâcha légèrement sa prise.

— Vous ne disparaissez pas quand Ram est là ?

Il ne s’agissait pas d’une question perfide. Elle semblait lui avoir été inspirée par des observations précises, songea-t-il en fronçant les sourcils. Mais elle se trompait. De la même manière que les efforts effrénés de Vincent pour se définir par rapport à Ram étaient ridicules.

— Non, lui répondit-il calmement en lui caressant le front et les contours du visage. Nous sommes en parfaite symbiose, lui promit-il. Ram serait affaibli, sans moi, de la même manière que je suis affaibli et que je fais tout foirer sans lui.

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