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Extrait ajouté par ilovelire 2017-08-03T00:57:36+02:00

Nous avons à peine bougé depuis que j’ai entrepris de déplacer Ixora. Quelques pas. Deux ou trois. Guère plus. Je m’accroupis afin de reprendre mon souffle sans la lâcher. Qu’elle ne se croie pas abandonnée. Cette femme. Qui sommes-nous l’une pour l’autre ? Je me pose sans cesse cette question lorsqu’une personne vient à moi. Surtout dans des circonstances inhabituelles. Surtout si nous faisons ensemble une expérience forte. L’esapo n’est pas seulement dans la brousse de Twa Baka et Tehuti. J’inspire. Je regarde face à moi le rideau de pluie. L’unique ampoule du dernier réverbère en état de marche explose. Il y a cependant une lueur. Derrière les franges en mouvement. Une silhouette s’avance avec peine mais détermination. Une femme tenant une torche à piles. Elle est de haute taille. Bientôt elle fend les flots du déluge. Sa robe blanche s’agrippe à ses formes plantureuses. L’étoffe du corsage lui souligne la poitrine.

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Extrait ajouté par ilovelire 2017-08-03T00:57:28+02:00

C’est le moment de convoquer les grands esprits auxquels s’en remettent les initiées. Nebt-Het qui ouvre à l’aube les portes du jour. Aset qui gouverne nos vies et nous visite à la mi-journée. Het-Hru que nous saluons au crépuscule. Elle nous accompagne sur le seuil de la nuit et prend le visage de Sekhmet quand il nous faut livrer bataille. Nut qui est le ciel et qui règne sur nos rêves. Ces entités prennent place en mes pensées. Je les appelle pour trouver la force de porter Ixora sous le martèlement de l’orage. Sur ce sol où plus rien n’adhère. Au nom puissant d’Aset. Me faudra-t-il traîner le corps de cette femme dans la boue ? Je lui en demande pardon. Je me place derrière sa tête et la soulève sous les bras. Pardon. Je vous fais mal. Je sais. Je n’ai pas trop le choix. Des rigoles commencent à déborder. Elles vomissent des déchets. Toutes sortes de détritus. Je reste concentrée. La case est dans mon dos. C’est à reculons que je cherche à la regagner. À reculons pour garder les yeux sur le visage d’Ixora. Qu’a-t-elle bien pu faire pour recevoir ainsi ta fureur. Que peut-on faire pour mériter un tel traitement.

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Extrait ajouté par ilovelire 2017-08-03T00:57:22+02:00

Toute colère ne m’a pas quittée. Elle est un lourd chagrin plus qu’un ressentiment. Les enseignements de Twa Baka et Tehuti me semblent dérisoires lorsqu’elle s’empare de moi. Je trouve alors leur philosophie dangereuse. Comment nous apaiser face à ce qui nous a ruinés ? La seule manière de réparer serait de tout casser. C’est ce qu’il me semble. Parfois. Réduire ce système en poussière. Fermer les temples où l’on prie le dieu de l’oppresseur. Les écoles où l’on étudie pour s’aliéner davantage. Les commerces où l’on va se procurer des biens qui n’en sont pas. La modernité. Ses déchets non recyclables. Le mode de vie de l’agresseur. Sa prétendue civilisation. Tu as peut-être tué cette femme. Elle repose sur la boue que je ne voulais à aucun prix toucher. Pas même de la plante du pied. Je refuse de patauger dans ces déjections. Ce à quoi nous nous sommes réduits depuis que l’œil de l’oppresseur est devenu notre miroir. Depuis que ses critères sont devenus nos valeurs. Depuis que nous imitons quand il faudrait inventer. Depuis que nous nous payons un loyer pour habiter nos propres terres. Depuis que nous n’entendons plus les voix qui crient en nous. Elles disent que nous sommes le chemin. Nous sommes maîtres de notre destinée. Je pense que j’avance. On ne dirait pas comme ça mais j’avance. J’accepte ma réalité.

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Extrait ajouté par ilovelire 2017-08-03T00:57:14+02:00

Je peux te dire que ça a chauffé dans la vente-à-emporter. Les clients de Mandesi étaient furieux d’apprendre que les émigrés originaires de leur pays figuraient au nombre de ceux qui s’assimilaient sans mal. Pas de quoi pavoiser en effet. On n’a jamais vu des Nordistes épouser les mœurs d’ici. Laisser leur culture se dissoudre dans la nôtre. Oublier leur langue. L’histoire de leurs pères. Il peut y avoir des exceptions mais elles sont si rares qu’elles deviennent des curiosités. Les Nordistes ne se sentent pas concernés par le métissage. Cette notion ne les intéresse que dans la mesure où elle leur permet de revendiquer une part d’eux-mêmes chez les autres. Il ne s’agit pas de reconnaître la présence de l’autre en eux. Arrête ! Tu vas la tuer. Au nom puissant d’Aset je t’en prie. Je fais vite mais tu es plus rapide que moi. Elle est à terre. Sous le déluge. Dans la boue. Cette femme dont la peau t’était inconnue jusqu’à cet instant. Elle gît là et tu démarres en trombe. Qui es-tu ? Il n’y a pas âme qui vive dehors. Personne de sensé ne se risquerait à affronter cette pluie. Ce n’est même pas la saison. Nous sommes au cœur de la période sèche.

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Extrait ajouté par ilovelire 2017-08-03T00:57:05+02:00

On dirait que tu te disputes avec elle. Ta future épouse. Déjà ? Lui as-tu parlé comme tu l’as fait avec moi ? C’est impossible. Autrement elle ne serait pas là. Tu ne serais pas avec elle si tu lui avais offert tes secrets. Il t’aurait fallu la fuir. Je pense mais ne peux rien savoir. Peut-être lui as-tu parlé. Peut-être avez-vous un accord. Vous serez des époux. Pas un homme et sa femme. C’est très différent. Je l’observe. Un peu mieux que je n’ai pu le faire l’autre jour. Quand tu m’as fermé ton regard devant ce supermarché. Tout dans son attitude indique qu’elle vient du Nord. Je me demande où tu l’as rencontrée. Comment cela s’est déroulé. Te voir me fait songer à mes errances d’antan. Là-bas au Nord. Per-Isis. La grande cité qui a oublié que des Kémites l’ont ensemencée. Qu’ils avaient érigé en son sein un temple à Aset. Il se dressait au lieudit Montagne Sainte-Geneviève. Per-Isis nous appartient comme le reste du monde. Notre peuple a semé l’humain aux quatre coins de la planète. Nous n’aurions pas à nous défendre avec autant d’acharnement si notre humanité n’avait pas été contestée. Si notre apport n’était pas nié… Il nous faut retourner à la source pour reprendre des forces. Nous lover dans les entrailles de la matrice. Elle seule recèle les éléments nécessaires à notre régénérescence. Même pillée. Même mutilée. Elle seule saura nous envelopper. Nous protéger. Nous apaiser. Et elle a besoin de nous. Il ne suffira plus de l’aimer à distance. De la chanter. De la rêver. D’espérer pour elle le respect. Il faut agir dans ce but. Peut-être as-tu fini par le comprendre. Peut-être la mort de ton ami t’a-t-elle ouvert les yeux.

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Extrait ajouté par ilovelire 2017-08-03T00:40:18+02:00

Je l’ai saluée. La dame. Et j’ai poursuivi mon chemin. Que fais-tu ici ? Toi. Sur la terre honnie. Le pays du patronyme et du drame inaugural. Le pays de l’incurable blessure d’enfance. Que fais-tu ici ? Tu ne diras rien. Tu m’es étranger désormais. L’homme dont je suis encore éprise est un être sensible. Tourmenté. Jamais il ne m’aurait ignorée de cette façon. J’imagine que tu es là pour épouser cette femme. Cette inconnue de toi. Je ne vois aucune autre explication à ta présence sous ces latitudes. Aucune bonne raison à votre… association. Vois comme tu l’approches même dans la colère. Vous ne faites pas l’amour mais il y a quelque chose. Vous êtes tous deux impliqués dans une affaire. Bien que vos cœurs n’aient pas les mêmes désirs. Tant de gens vivent ainsi. Tant de couples sociaux pour lesquels la dimension spirituelle de l’union est absente. Je vous imagine convolant en noces fastueuses comme on peut le faire dans ton milieu. Tu donneras une descendance à ce grand-père méprisé pour avoir servi les colons. Soit. Je vivrai avec cette pensée. Je me serais sentie humiliée s’il s’était agi d’une leucoderme. Tu engendreras de petits Kémites. C’est bien. Je peux te pardonner. Fais ce qui te semble juste. Ce que ta conscience peut supporter. C’est toi seul que cela concerne. Je n’ai pas de haine pour celle que tu as choisie. Ce n’est même plus à cause de toi que je souffre. Je ne te donne pas ce pouvoir. Vis. Sois ce que tu peux être de mieux. Je n’ai pas cessé de croire en toi. L’amour vrai est sans fin. Je t’aime pour l’éternité. Je t’aime sans comprendre pourquoi celui qui m’était destiné ne sut que se détourner de moi.

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Extrait ajouté par ilovelire 2017-08-03T00:08:34+02:00

Un jour viendra. J’ignore si c’est à dessein que notre Abysinia se réfère à Melkisedek. C’était un Kémite. Si elle ne le savait pas son âme en a eu l’intuition. Melkisedek signifie Roi de la justice. C’est donc une référence idéale pour les Kémites chrétiens. En attendant qu’ils renoncent à la foi de l’esclavagiste. Ce dieu qui n’a même pas toussoté lorsqu’on marquait leurs ancêtres au fer rouge. Je congédie la colère. Je dois te le redire. Je m’accorde sans mal avec le voisinage d’Abysinia. Elle enseigne à son insu une religion jaillie du vitalisme kémite. Son rituel du pain et du vin date d’Ausar. Celui que la déesse releva d’entre les morts. Ausar qui devint Osiris dans la bouche des leucodermes. La voie serait plus lumineuse pour Abysinia si elle valorisait les sources de sa croyance. Leur origine kémite. Si elle ne pratiquait pas son culte sous une forme dévoyée. Elle remonterait alors à nos aïeux égypto-nubiens. Se passerait de cette Bible. Ne lirait plus ces psaumes. Se tiendrait droite au lever du jour pour saluer l’Infini. Les yeux tournés vers l’Orient comme il se doit. Tous les mystiques du monde savent que c’est la direction. Ils ne disent plus pourquoi. Ils feignent d’ignorer qui leur a transmis ce savoir.

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Extrait ajouté par ilovelire 2017-08-03T00:08:27+02:00

Abysinia. Je sais qu’elle me perçoit comme une concurrente. Certaines des familles qui lui amenaient leurs petites ne le faisaient que contraintes par la nécessité. Pas du tout parce qu’elles partageaient sa foi. Et elle ne prenait pas les garçons. Je sais qu’elle répand des bobards sur mon compte. Je ne la juge pas. Je dis qu’elle est dingue. Ce n’est pas une injure. Nous le sommes tous. La plupart d’entre nous. Nous avançons dans la vie avec trop de blessures invisibles. Trop de colère. Un trop grand sentiment d’humiliation. Ces crevasses insondables au milieu du cœur. Abysinia est ma sœur. Ma sœur kémite. Ma sœur de douleur. Ma sœur dont on a détruit le royaume. Ma sœur qui erre à présent. Un jour viendra où nous parlerons. Un jour viendra où nous unirons nos forces. Pas dans les corps physiques qui sont les nôtres aujourd’hui. Il faudra du temps avant que nos âmes se rejoignent. Qu’elles se reconnaissent. Il faudra que nous ayons passé le cap du cri. Nous pleurons trop encore les uns et les autres pour lever sur les nôtres un regard qui ne soit pas brouillé. Je fais de mon mieux pour corriger le mien.

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Extrait ajouté par ilovelire 2017-08-03T00:08:21+02:00

J’appelle mes élèves les Suivants de Heru. Deux d’entre eux sont d’une assiduité sans faille. Je les ai baptisés Nektalabo et Djehuty. Ils s’en amusent. Ce sont mes petits pharaons. Ils doivent quelquefois travailler après la classe ordinaire. L’un vend des bananes pour épuiser le stock journalier de sa mère. L’autre livre de menus articles de quincaillerie pour le compte de son père. Ils ne manquent jamais de passer me voir avant de rentrer chez eux. Ils baissent la tête devant l’adulte comme on leur a appris. Il y a toujours un rire dans leur voix quand ils disent : Tante Amandla je suis venu voir si tout est bien chez toi. Tante Amandla je peux faire une course pour toi avant de rentrer ? Cela me bouleverse. Ils ne veulent rien. Seulement montrer leur affection. Par des gestes. Des attentions. Ils savent déjà comment doivent se comporter des hommes. Je suis convaincue grâce à eux que nous ne sommes pas perdus. Nous sommes ce que nous avons de plus précieux. L’Infini me donne beaucoup. Il a retiré le voile qui obscurcissait mes jours. Tout en moi se tranquillise depuis que je me suis installée ici. Depuis que je vis pour ce en quoi j’ai toujours cru. J’approche de l’équilibre.

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Extrait ajouté par ilovelire 2017-08-03T00:08:15+02:00

Cela doit se réaliser de différentes manières. Abysinia est notamment en lutte contre l’impudicité. Tu connais ce langage. C’est celui d’un grand nombre de fondamentalistes chrétiens. Les églises dites de réveil en sont pleines. Il s’agit de ramener parmi nous la pudeur qui s’entend comme un mépris de la chair. Rien de nouveau sous le soleil des religions. Jeûner pour offrir son sacrifice à Dieu mais aussi pour mortifier le corps. Lui montrer qui commande. Adopter une certaine manière de se vêtir pour ne pas l’exposer. Qu’il ne soit plus objet de désir et encore moins source de plaisir – nous parlons de sexe. C’est toujours un problème avec les religions. Elles sont des pratiques sociales permettant de forger et de consolider les communautés. Elles sont ensuite des systèmes de domination. Pour quelques chanceux qui sauront les transcender elles pourront être un chemin. Une voie menant à la spiritualité. La plupart du temps elles les en détourneront. C’est ce que dit Twa Baka. Mon guide spirituel.

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