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CHAPITRE 1

Le stigmatisé

Tout commença en l’An de Notre-Seigneur 1185, au début du règne de Philippe II Auguste, roi de France et septième de la dynastie des Capétiens. C’était l’automne. L’été avait été pluvieux et frais. L’hiver était précoce et s’annonçait rude. Dans les villages de la seigneurie de Rossal, les récoltes, fort mauvaises, avaient été engrangées. Le bois avait été coupé, fendu et mis à sécher par les hommes. Les femmes et les filles avaient cueilli les fruits sauvages et en avaient fait des confitures. Elles avaient ramassé les herbes et les avaient suspendues aux murs des maisons pour les faire sécher. Elles avaient récolté les légumes et les avaient rangés dans les caveaux où le froid les conserverait durant l’hiver. Les quelques bêtes dont le village pouvait se passer avaient été abattues et leur viande séchée ou salée par ceux qui pouvaient s’offrir du sel. Le gros du bétail était rentré dans les étables, où le foin accumulé pendant l’été les nourrirait durant les mois d’hiver. La volaille était au poulailler. Dans les maisons, les vêtements étaient rapiécés, les chaussures réparées, les instruments aratoires affûtés et la laine cardée, foulée et filée.

Les villageois savaient déjà qu’ils ne mangeraient pas à leur faim avant la prochaine moisson. Ils en avaient l’habitude. Tous les trois ou quatre ans, ils devaient affronter la famine et se retrouvaient réduits à survivre de racines pour lesquelles ils devaient rivaliser avec les bêtes de la forêt. Ils s’en trouvaient quittes pour de terribles spasmes aux entrailles, ce qui avait parfois l’avantage discutable de les emporter plus vite que la faim. Chaque fois, le village perdait des vieillards, mais aussi nombre d’enfants dont les bras valides manqueraient plus tard aux travaux des champs. C’était là le triste sort de tous les serfs. Mais on ne refait pas sa destinée ; on l’accepte avec résignation en espérant une vie meilleure au paradis, une fois achevée la misère du séjour sur terre. Personne ne sait cela mieux que moi.

Florent était seigneur de Rossal. Seigneur était un bien grand mot. La seigneurie sur laquelle il régnait n’était, au mieux, qu’une modeste constellation de hameaux, tous plus misérables les uns que les autres. Petit homme chétif, calme et compatissant, il était entré dans la cinquantaine. Lui-même nobliau aux moyens fort modestes, il voyait la plus grande part du peu que produisait sa seigneurie passer entre les mains de son suzerain, le baron de Sancerre. Il faisait néanmoins de son mieux pour adoucir la vie des serfs qui tentaient de subsister sur ses terres. Le cœur trop tendre pour la position qui était la sienne, il ne pouvait se résoudre à exiger d’eux des paiements qu’il les savait incapables de verser et les reportait trop souvent. Sa fortune subissait ainsi les contrecoups de sa générosité. Mais, pour cette raison, il était aimé de tous. Alors que, en règle générale, les seigneurs étaient craints, il faisait l’objet d’une familiarité peu commune qui n’excluait nullement le respect. Loin de baisser les yeux lorsqu’ils le croisaient, les serfs lui souriaient franchement et lui adressaient toujours quelques paroles amicales qu’il leur retournait avec bienveillance. Certains, chose impensable, osaient même le toucher.

Il était de notoriété publique que le seigneur de Rossal avait tenté en vain d’engrosser ses deux premières épouses. Dans son dos, les villageois s’amusaient fort à raconter qu’il s’était si bien appliqué à la tâche qu’elles en avaient crevé. De plaisir ou d’ennui, cela restait à déterminer. Persévérant jusqu’à l’entêtement, et sans doute aussi un peu lubrique, le vieux bouc, qui allait devenir mon père, en était maintenant à ses troisièmes noces. La nouvelle seigneuresse, Nycaise, ma future mère, était une grosse fi lle placide et rougeaude à la poitrine plus qu’abondante, qui venait tout juste de fêter ses dix-sept ans lors de ses épousailles, l’année précédente. Ses hanches larges laissaient présager une capacité d’enfanter avec la facilité d’une chatte. Pourtant, malgré les tentatives répétées de Florent, auxquelles la bougresse répondait, racontait-on, avec un enthousiasme sonore, son sillon demeurait sec et la terre de Rossal, obstinément stérile.

Au crépuscule de sa vie, et malgré son admirable détermination, Florent se retrouvait donc sans héritier, ce qui le préoccupait grandement, car sans un successeur pour assurer sa lignée, à sa mort, les terres qui appartenaient à la famille depuis moult générations seraient reprises par le baron de Sancerre, comme cela était son droit, pour être concédées à un seigneur à la semence plus fertile. Je ne sais si Dieu eut pitié de Florent ou s’il désirait châtier sa paillardise en lui infligeant un fils tel que moi, mais ses ardeurs répétées finirent par produire le résultat tant espéré. Contre toute attente, Nycaise devint enceinte. Si l’on avait su ce que je deviendrais, on m’aurait sans doute étranglé sans regret dès mon premier souffle, mais la Vérité exigeait un esclave et j’étais celui-là.

En raison de la rondeur naturelle de ma mère, la chose ne fut d’abord pas très apparente, mais tous finirent par remarquer que ses formes rebondies s’étaient substantiellement épanouies au fil des mois et qu’elle se trouvait grosse, au sens figuré comme au sens propre. Dès lors, Rossal baigna dans une atmosphère de fête.

L’événement fatidique se produisit une nuit de la fin de novembre. Depuis quelques semaines déjà, Ylaire, la doyenne du village, une vieille femme voûtée au visage parcheminé qui tenait lieu de sage-femme et de guérisseuse, était aux aguets. Lorsque Nycaise perdit enfin ses eaux, on la manda aussitôt. Seigneur ou pas, Florent fut expulsé sans ménagement de la chambre où j’avais été conçu. Seules quelques filles du village y avaient accès, allant et venant les bras chargés de bacs d’eau chaude, de linges propres ou de bois pour le feu.

L’accouchement fut douloureux et difficile. Pendant des heures, la marche nerveuse et incessante de Florent, confiné à la pièce voisine, fut ponctuée de hurlements et de gémissements qui n’avaient rien à voir avec ceux qui montaient habituellement du lit conjugal. Avait-il peur de perdre le seul enfant qu’il avait réussi à engendrer ? Sans doute. Tout père réagirait ainsi. Je soupçonne toutefois que son inquiétude avait surtout à voir avec le vil calcul. Après tout, la continuité de la seigneurie dépendait de la naissance et de la survie d’un enfant mâle. Le pauvre Florent n’était pas sans savoir que la raideur de son estoc tirait à sa fin et que je risquais fort d’être sa dernière chance de postérité. Les heures s’étirèrent, les cris de ma mère s’affaiblissant petit à petit. Puis se produisit ce qu’il craignait plus que tout. La sage-femme émergea de la chambre de la parturiente. Les mains vides.

— Que se passe-t-il ? s’enquit mon père, au comble de l’angoisse.

— La mère est de plus en plus faible et l’enfant refuse de sortir. Il se présente par les fesses. Je dois le tirer de là, sinon les deux en crèveront. Mais avant, venez voir votre femme, au cas où...

Ylaire n’osa pas terminer sa phrase. Point n’était besoin. Florent se précipita dans la chambre et faillit défaillir en apercevant sa jeune épouse, pâle comme la mort et couverte de sueur. Il était là, encore pétrifié, lorsque la vieille badigeonna le sexe de ma mère d’une épaisse couche de graisse, l’étira au point de le déchirer et y plongea les mains pour me saisir. En me tortillant dans tous les sens, elle finit par me tirer de ma fâcheuse posture, arrachant un hurlement à ma mère, qui perdit connaissance sur-le-champ. Aussitôt, deux des filles s’affairèrent à nettoyer et à recoudre ce qui devait l’être, puis à appliquer sur ses blessures un onguent d’herbes qui éviterait la corruption.

En quatre décennies d’accouchements, Ylaire en avait vu bien d’autres. Plus rien ne pouvait la surprendre. Mais il était une chose qu’elle redoutait par-dessus tout et qui était de mauvais augure. Cette nuit-là, elle la vit.

— Seigneur Dieu, ayez pitié de nous, murmura-t-elle, le visage livide, en observant ce qu’elle tenait dans ses mains gluantes des immondices de l’enfantement.

— Quoi ? s’enquit anxieusement mon père. Est-il vivant ?

— Il est voilé...

Florent pâlit et se signa. Sur mon visage était drapée une membrane blanchâtre, issue des entrailles de ma mère, qui masquait mes traits. Ylaire s’empressa de l’arracher et, avec un mélange de crainte et de dégoût, la jeta dans le feu qui ronflait dans la cheminée. Puis elle tendit l’index et le majeur vers l’objet qui se consumait déjà pour conjurer le mauvais œil.

— Seigneur, éloigne le Mal de nous, marmonna-t-elle en se signant frénétiquement.

Elle toisa gravement mon père.

— Tu sais ce que signifie naître voilé, dit-elle. Cet enfant est maudit. Il apportera le malheur partout où il passera.

Elle me prit par les pieds et me suspendit dans les airs, son autre main tendue, prête à s’abattre sur mon fessier pour me faire prendre mon premier souffle.

— Il peut vivre ou mourir, dit-elle. Le choix est le tien, seigneur.

Mon père hésita, contraint à choisir le moindre de deux maux. Sans héritier, sa seigneurie était perdue. Avec lui, elle serait maudite. Pour ma part, privé d’air et indifférent à son dilemme, je devenais de plus en plus bleu.

— Décide, insista Ylaire. Sinon, la vie le fera pour toi.

— Vieille folle ! s’exclama enfin mon père. Tout ceci n’est que superstition ! Qu’il vive, grands dieux ! Qu’il vive !

La sage-femme soupira, résignée, et m’administra quelques claques sur le croupion. Je me mis à hurler avec enthousiasme. Le Mal venait de s’incarner à Rossal, comme le Bien l’avait fait, dans les temps jadis, à Bethléem.

Espérant contrer le mauvais sort par le pouvoir du saint baptême, Florent fit mander le prêtre du village. Le père Théobald Prelou était déjà un vieil homme usé dans la cinquantaine. Ses longs cheveux blancs encerclaient, telle la couronne d’épines du Christ, un crâne au dôme luisant. Un pied bot l’avait dispensé du dur labeur des serfs et l’avait orienté vers le sacerdoce. Depuis des années, il partageait sa couche avec Hodierne. Le péché de luxure ne préoccupait guère le clergé et personne au village ne se formalisait outre mesure du fait qu’un pasteur soulage ses besoins charnels en lutinant une jeune servante disposée à s’accommoder de sa vieille carcasse. On racontait qu’ensemble ils buvaient beaucoup plus de vin que ne l’exigeait la messe quotidienne. Fort loin d’être parfait, donc, il était néanmoins pieux et jouissait de l’affection et de la confiance de ses ouailles.

Lorsque le père Prelou se présenta, l’atmosphère était lourde dans le manoir. Résistante, ma mère avait survécu à l’épreuve et, déjà, elle avait porté à ma bouche un tétin gorgé de lait que je suçais avidement. Elle était la seule à ne pas être ébranlée par les circonstances de ma naissance, chantonnant doucement en caressant ma tête déjà couverte de cheveux roux.

En chemin, on avait expliqué la situation au prêtre et c’est armé de sa bible qu’il m’arracha du sein maternel pour m’asperger d’eau bénite en récitant les prières d’usage, qu’il compléta par quelques paroles du rituel d’exorcisme. J’ignore s’il faut y voir un présage, mais je répondis par un rot sonore.

Dès que mon existence fut annoncée, la liesse fut générale et Florent eut droit aux blagues grivoises de circonstance. Malgré les maigres ressources de Rossal, des réjouissances furent organisées et la fête dura toute la nuit. Les nombreuses cruches de vin offertes par le géniteur ne furent pas étrangères au fait que, le lendemain, tous durent travailler avec une solide migraine. Le père Prelou, déjà porté sur la bacchanale, s’enivra copieusement, au grand amusement de ses paroissiens qui ne se lassèrent pas de le voir trébucher sur sa bure. Au fil des festivités, je fus officiellement présenté en tant que futur seigneur de Rossal et on me passa de mains en mains jusqu’à ce que tout le village ait satisfait sa curiosité.

Il ne fallut que quelques jours pour que ma naissance voilée s’ébruite. Dès lors, la liesse céda la place à la méfiance et tous ceux qui m’avaient touché s’empressèrent de se laver les mains et de les purifier dans de la fumée de sauge. Malgré mon statut d’héritier seigneurial, je n’eus pas droit à une nourrice. Rossal ne manquait jamais de jeunes femmes ayant récemment enfanté et capables de partager leurs mamelles bien remplies, mais, chose étrange, mon père n’en trouva aucune. Je soupçonne fort que, plutôt que de devoir allaiter le bébé né voilé qui apporterait le malheur sur le village, chacune de celles qui le pouvaient eut recours aux services d’Ylaire qui, par quelque potion, s’arrangea pour leur tarir les mamelles. Sans l’admettre ouvertement, on souhaitait ma mort. Ce fut donc ma mère qui s’en chargea. À peine entré en ce monde, j’étais un paria redouté. Un stigmatisé.

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