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Commentaires de livres faits par Danzor

Extraits de livres par Danzor

Commentaires de livres appréciés par Danzor

Extraits de livres appréciés par Danzor

Les plus récents d'abord | Les mieux notés d'abord
date : 06-01
– J’ai rencontré Lucien en 1960, à Paris à la Sorbonne. C’est moi qui l’ai entraîné dans les meetings politiques du parti. Mes parents étaient des communistes purs et durs, ils m’ont inculqué l’idéologie communiste de Staline. Pour eux, il était le véritable créateur de l’empire soviétique. En 1960, c’était Nikita Khrouchtchev qui était premier secrétaire du parti, mais mes parents ne lui faisaient pas vraiment confiance. En 1964, il cède le pouvoir et Leonid Brejnev est élu premier secrétaire et Alexis Kossyguine est nommé président du conseil des ministres. C’est en mai 1960 que je suis approché par un homme, un certain Igor, je ne saurais jamais son nom exact. Il me propose de passer quelques mois, à l’université de Budapest en Hongrie. Il me propose même de recruter d’autres étudiants parisiens, afin, dit-il, que je me retrouve moins isolée, moins seule. Je trouve l’idée excellente, et je propose à Julien de m’y accompagner. Il hésite, la Hongrie ce n’est pas trop son truc, mais j’insiste et avant la fin de l’année nous nous retrouvons à Budapest. Nous ne sommes pas les seuls français. C’est quelques semaines à peine plus tard que j’ai été approché par l’ADO, la police secrète hongroise. Au début, c’était juste une femme, qui me proposait des leçons particulières de hongrois. Pas question d’être accompagné par un ami, et tout devait rester secret. J’ai dit oui, un peu par curiosité. Ça se passait dans un local à l’université même. Je n’arrivais pas à comprendre pour quelles raisons, les cours de hongrois devaient rester secrets. J’ai posé la question, on m’a répondu que c’était pour éviter de faire des jaloux. Les cours particuliers n’étant dispensés qu’aux meilleurs élèves. Petits à petits, les cours se sont transformés en propagande politique, et je me suis retrouvé enferré dans une situation assez inextricable. La fin de l’année étudiante est arrivée et Lucien et moi sommes retournés en France. J’étais soulagé, même très soulagé. Quelques mois plus tard, je suis tombée enceinte et le 11 juin 1962, notre Pascale est née. Des amis m’avaient proposé des adresses pour avorter, mais pas question. Lucien et moi avons commencé à travailler à la rentrée de 1963. Nous avions obtenu tous les deux un poste dans le même collège, à Amiens à plus de 200 kilomètres de chez mes parents. Les parents de Lucien habitaient dans le Nord, à Lille. C’est maman qui s’occupait de Pascale, nous ne rentrions à Lisieux qu’une fois par mois. Mes parents et moi participions à de nombreux meetings politiques, pour le PCF bien entendu. Lucien n’était pas vraiment intéressé. Je dois l’avouer, c’est grâce au parti si nous avons rapidement pu revenir enseigner en Normandie. D’abord à Honfleur, puis Deauville, et enfin à Lisieux. Et toujours, tous les deux dans le même établissement. Notre vie s’est déroulée tranquillement, et un jour Pascale nous avisa de son intention d’aller travailler à Paris. Elle n’avait pas choisi l’enseignement, après son bac passé à dix-sept ans, elle orienta ses études vers les mathématiques et après son master, elle souhaita se lancer dans la vie active. Grâce encore une fois au parti, elle réussit à intégrer le ministère des Affaires étrangères. C’était en mai 1984, elle avait 22 ans. Quelque mois plus tard, lors d’une visite elle nous apprit qu’elle était enceinte et que son intention était d’avorter. Le père de l’enfant était un Hongrois, un diplomate rencontré lors d’une réception à l’ambassade de Hongrie à Paris, et il était reparti à Budapest dans son pays. Dès que j’ai entendu Pascale parler de la Hongrie, des souvenirs sont remontés à la surface. Une sensation de malaise m’a tout de suite envahie. Nous avons tout essayé pour tenter de convaincre Pascale de ne pas avorter. Dans la nuit, nous en avons discuté avec Lucien, nous avions peut-être trouvé la solution. Nous lui avons une fois de plus demandé de ne pas avorter, mais d’accoucher sous X, afin que nous puissions adopter le bébé. Elle a accepté, presque immédiatement, elle avait même l’air soulagée de la solution envisagée. Encore grâce au parti, nous avons pu mettre au point un plan, une adoption demande en principe plusieurs années d’attente. Seule contrainte, nous devions être mariés, nous vivions depuis toujours en concubinage. Nous nous sommes mariés civilement en 84. Le 17 février 85, Tristan naissait sous X, le 18 février, il avait trouvé sa famille et s’appelait Tristan Lefevre. Voir pousser ce petit bonhomme nous remplissait de joie. Le 28 mars 88, il faisait froid, il tombait même de la neige, je ne pourrais jamais effacer ce souvenir de ma mémoire. Vers 20 heures nous entendîmes frapper. Trois hommes et une femme étaient à l’entrée, ils souhaitaient nous parler, nous révéler des informations importantes sur notre fille. J’ai hésité un instant, puis Lucien qui venait de coucher Tristan est arrivé, et nous avons invité les quatre personnes à entrer. J’ai tout de suite compris que le malheur venait de pénétrer dans notre maison. La femme, tout habillée de noir, a commencé à parler la première. Son accent hongrois était terrifiant, elle ressemblait vraiment à un agent des pays de l’Est, ceux qu’on caricaturent dans les films. Elle nous apprend que Pascale ne travaille pas au ministère des Affaires étrangères, mais dans une agence du renseignement un peu particulière et plus précisément à l'ACRe. Votre Agence, général de L’Ombre. Je me souviendrais toujours de ses paroles, votre fille est une espionne, son fils, le petit Tristan que vous avez adopté est le fils d’un diplomate Hongrois. Il n’a appris qu’il était père que depuis quelques semaines, et il veut récupérer son enfant. Il est très influent dans notre pays, et dans le parti. Dans votre pays aussi, le parti est très influent, ils trouveront rapidement un accord. J’étais tétanisé, Lucien également. Les menaces ont continué, puis l’un des hommes s’est mis à parler, toujours en français, mais toujours avec un fort accent hongrois. Il a évoqué notre séjour à Budapest en 60, puis il nous a dit que nous pouvions être considérés par les autorités françaises comme des Taupes. Ses paroles sont encore dans mes oreilles : chère Madame, en ce moment c’est la chasse aux taupes, il suffit d’un mot, d’une simple dénonciation et on vous prend votre enfant et on vous met en prison, ou même pire, on vous suicide. Puis l'autre homme s’est mis à parler, sa voix avait également un fort accent hongrois, mais elle était plus sereine, plus sympathique. Il nous a simplement dit, mes collègues vous parlent de galère, moi je vais vous parler de solution. Elle n’est pas très compliquée la solution, juste un petit service à rendre au parti. Votre engagement dans le parti est bien connu, il vous a d’ailleurs rendu pas mal de service, c’est à vous de lui en rendre un. Nous allons vous remettre une enveloppe, vous la remettrez à votre fille, et c’est tout. Le père de votre enfant, on s’en occupe. Lucien ne disait rien, moi j’ai dit que j’étais d’accord pour en parler à notre fille. La mégère a recommencé à mugir. Vous n’avez rien à discuter avec votre fille, vous lui remettez l’enveloppe et c’est tout. Inutile de lui parler de notre visite, c’est un agent, elle comprendra. Lorsque notre fille est venue nous rendre visite, c’était une semaine plus tard, nous lui avons remis l’enveloppe, elle ne nous a posé aucune question. Durant quatre semaines nous n’avons plus eu aucune nouvelle de notre fille. Puis un jour, le ministère des Affaires étrangères nous a signalé sa disparition, sans nous donner plus d’explications. Dans le courrier il était précisé que l’affaire relevait du « secret défense » et que nous devions garder l’affaire secrète, un numéro de téléphone était mentionné. Nous l’avons souvent appelé. Chaque fois, c’était la même réponse, les recherches étaient toujours en cours, mais nous n’avions pas d’autre information. Puis un jour, la réponse a changé, votre fille a été retrouvée ramenée en France, mais son état de santé est inquiétant. Nous avons pu lui rendre visite une seule fois, et à peine dix minutes. Nous avons été conduits par un chauffeur, accompagné par un homme et une femme. C’était une grande bâtisse située dans la région parisienne, je ne saurais pas dire ou, ni même y revenir. Nous avons eu beaucoup du mal à la reconnaître tellement elle avait maigri, son regard était vide, elle n’a pas dit un mot. Je ne sais même pas si elle nous a reconnus. Le 14 juillet de l’année 1990 on nous a annoncé que notre fille était décédée. Après la disparition annoncée de ma fille, j’ai progressivement arrêté mes activités politiques, j’ai assez rapidement délaissé ma cellule au PCF local. J’ai pris conscience que c’était à cause de mes relations avec le parti que ce grand malheur était arrivé. Le parti donne, mais un jour il vous présente l’addition avec les intérêts. Aujourd’hui ni moi ni mon mari ne votons. La politique c’est une soupe malsaine.
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date : 06-01
Il est quand même bizarre ce pays, tout le monde se plaint, pourtant il suffit d’un peu d’argent pour que tout s’arrange. Et l’argent, quand on connaît les ficelles, je peux vous dire qu’il est facile à gagner. Attention, devenir riche n’est surtout pas le fruit du hasard ; il faut tout d’abord le décider, être très déterminé et défendre chèrement son bifteck. Leçon n° 1, ne jamais suivre le troupeau ; leçon n° 2, à placer en n° 1, ne jamais tomber dans le scrupule ; leçon n° 3, ne jamais faire confiance aux autres… jamais ; leçon 4, ne jamais écouter ceux qui parlent fort et haut, vous pouvez être certains qu’ils n’ont jamais rien réussi, ni même peut-être jamais rien tenter ; leçon n° 5, faire en sorte que les autres aient confiance en vous ; leçon n° 6, supprimer le mot scrupule de votre vocabulaire, être « sans » est chaudement recommandé (c’est déjà écrit plus haut, mais le scrupule, les états d’âme, sont les ennemis jurés de ceux qui veulent gagner beaucoup d’argent, alors il est très important de le rappeler) ; leçon n° 7, ne faire de cadeaux qu’à la seule condition de pouvoir au minimum tripler la mise ; leçon n° 8, rien n’est jamais acquis, alors prenez plusieurs longueurs d’avance et surtout pas de relâchement. Il y a d’autres leçons à connaître, mais pour savoir, il vous faut maintenant payer, voir la leçon n° 7.
De toute façon, pour qu’il y ait des riches, ne vous faites aucune illusion, il faut beaucoup, beaucoup de pauvres. Que des riches, ce n’est pas possible, alors choisissez votre camp. Certains disent qu’il faut trois à quatre cent mille pauvres pour faire un riche, peut-être… mais pauvre comment ? Et surtout, riche comment ? La pauvreté, la richesse, c’est très subjectif ? Je suis maintenant à peu près certain du camp que vous allez choisir, mais pour avoir une petite chance d’accéder aux plus hautes marches, suivez scrupuleusement mes conseils, et surtout ceux concernant les scrupules.
J’ai quitté la France à la fin de l’année 1999, alors que Lionel Jospin était Premier ministre de Jacques Chirac. Des gauchistes au pouvoir, c’est très mauvais pour les affaires. J’avais déjà trimé durant 14 ans sous l’ère François Mitterrand. Son successeur Jacques Chirac n’avait guère fait mieux, et presque pire pour les entreprises, et voilà que les Français remettaient le couvert avec Jospin. J’avais alors craqué et compris qu’il n’y avait plus d’espoir dans ce pays pour le moyen patron que j’étais. La ROMOTICK SA, c’était le nom de ma société, disposait de trois cent vingt employés. Nous fabriquions des systèmes automatisés destinés à la robotique domestique, et industrielle.
J’ai besoin de quelques mois pour organiser mon départ, vers de cieux plus cléments. Je ne fais pas ça en amateur, et prends conseil auprès d’un cabinet spécialisé. Un plan est mis au point et je m’y tiendrais. Pour éviter de me retrouver une nouvelle fois otage d’un autre gouvernement gauchiste, ça n’existe pas qu’en France, je décide de partager le pactole en trois. L’Espagne pour son absence de salaire minimum, et ses bonnes capacités ouvrières. L’Angleterre pour sa politique réaliste de la finance et sa bonne technologie. Il n’y a pas non plus de salaire minimum en Angleterre. J’installerai mon siège social en Irlande, les impôts pour les entreprises et les particuliers exilés comme moi y sont quasi inexistants, mieux encore, l’Europe me versera une prime conséquente d’installation.
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Léger retour en arrière. Début octobre de l’année passée, nous apprenions que le golf et le complexe immobilier de Saint-Jean avaient de nouveau été vendus. Cette fois, à un milliardaire russe, Vladimir Prokhor, un ami du président Tzar, du même prénom. Son mets favori serait le foie gras à la vodka…
D’après ce qui se racontait et se raconte toujours sur le marché, au café Chez Virgile, dans la boulangerie d’Olivier Aignard et dans presque toutes les chaumières, quatre prétendants étaient sur le coup. Le winner, le russe Vladimir Prokhor ; un Qatari ; un Parisien qui a élu domicile en Belgique ; et un Grec qui, pressentant les problèmes de son pays, a pris la précaution d’exiler sa fortune au Luxembourg.
Pour situer l’histoire. Après les quelques péripéties d’il y a deux ans, un Chinois, Xiong Li reprenait les billes de l’américain Austin Alexander Abbott initiateur du projet. Mais suite au bain de boue trop prolongé de ce même sieur, Xiong Li, un second Chinois, Zhijang Shi, récupérait le business. C’était juste pour le temps de refaire l’emballage et de le refiler.
Pour ceux qui n’auraient pas encore lu les trois précédents ouvrages… mes parents, Amélie et Marcel Beaumont m’ont prénommé Martial. Je suis leur seul et unique enfant et j’ai grandi au Bouscarot, petite ferme située au sud de Saint-Jean/Automne. Cette ferme est toujours habitée par mes parents et par moi-même depuis mon retour au bercail. Petits détails complémentaires sur ma personne, j’approche de la trentaine et au grand désespoir de maman je suis toujours célibataire.
Vous ne savez toujours pas grand-chose sur le bourg de Saint-Jean/Automne et c’est bien dommage. Il y a encore quelques années, c’était un gentillet village, comme on en rencontre légion en Sud-ouest. Un jour, à l’étonnement de tous, le curé, le père Deslandes reprend le petit commerce d’épicerie-mercerie-quincaillerie-bureau de tabac-presse tenu pendant presque un siècle par la mère Tancogne. La quête et le denier du culte, n’étaient plus suffisants pour faire survivre la paroisse. Sûrement inspiré par le Tout-Puissant, et de nouveau à l’étonnement de tous (vous ne trouvez pas bizarre que les bonnes idées étonnent toujours ?) il transforme la petite vieille épicerie et la grande remise contiguë en une espèce de magasin moyen, du genre « supérette moderne, mais à l’ancienne ». Ou, pour les nostalgiques des westerns, en « général store de l’Ouest américain ». Les paquets de café en grain, les pâtes au détail, et les légumes anciens côtoient sans complexe les robes de soirée en satin, les tissus au mètre, et les paquets de cartouches de chasse. On y trouve de tout, mais surtout des produits d’une autre époque au Presbytère. Le Presbytère, c’est le nom du magasin. Pour les nostalgiques du passé cette fois, entre deux tablettes de chocolat Cémoi, paradent des paquets de chicorée Arlatte, les pâtes Brusson Jeune, les biscuits Gazon ou encore le chocolat Lombard et… et les attrape-mouches bien gluants et très efficaces que l’on suspend au plafond dans les cuisines. Les plus anciens se souviennent de ces attrape-mouches en forme de serpentins que l’on déplie. En même temps, ça servait d’attraction. Il n’y avait pas de télé, et voir une mouche se faire prendre par une aile et se débattre durant des heures, ça valait sûrement une émission de téléréalité d’aujourd’hui. À mon avis, côté cerveau des participants, ça devait être kif-kif, avec quand même un petit avantage pour les mouches. Et en plus, c’était du vrai direct, pardon du « live », pas de possibilité de magouillage au montage. Pour les enfants, certains magasins installent des jeux. Le curé lui, a installé sur un rayon à mi-hauteur (hauteur des yeux pour les gosses) des dizaines et des dizaines de bocaux de sucrerie. Carambars, caramels, sucettes, réglisse, guimauve, boules de gomme, nougats, pâtes d’amande ; j’arrête, je prends du poids juste en les énumérant. Même les grands et surtout les grands s’y laissent prendre.
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On dit d’eux qu’ils sont froids, brutaux, sans grande éducation, barbares, limite civilisés, et même…alcooliques ! La force des a priori est une lacune à la portée de tous. Pardon à tous les Russes et à toutes les Russes qui se sentiraient offensés, mais les préjugés sont des maux universels qui se développent chez les humains dès leur plus jeune âge. Ils s’aggravent avec les années et se transmettent de génération à génération. Il faut reconnaître que chaque peuple cultive les siens et les Russes ne sont pas en reste. Lisez la suite et vous allez vous rendre compte que tout cela… Mardi 23 février 11 heures 34, elle entre dans mon bureau ; trente-cinq, trente-six ans, 1 mètre 80, belle blonde aux yeux bleus. Bien charpentée la dame, très certainement une sportive. 11 heures 35, un pressentiment m’assaille. Le pressentiment est une sensation très particulière, qui vous donne l’impression de savoir à l'avance que les choses vont, la plupart du temps, mal tourner. Dans ce cas précis, je suis juste persuadé que derrière la jolie façade, qui est là devant moi, se cachent des emm… Mais pourquoi se ressentit négatif ? Juste parce que la plante est belle… non… pas vraiment, mais plus certainement à cause de mes expériences vécues ! Ses premiers mots prononcés en très bon français me laissent deviner des origines slaves.
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date : 29-09-2016
Collection contes et légendes tome 3


La bataille du Château de Gensac a très certainement eu lieu au début de juillet de l’an 1276. C’est en ces lieux et non à Crécy en 1346, que pour la première fois, la poudre à feu fut utilisée pour combattre. Et ce ne sont pas les Anglais qui l’ont utilisé, mais l’armée du Roi Gauthier 1er. La bataille de Lavaur fut baptisée la bataille du Pays de Cocagne. Grâce à ces deux victoires retentissantes, et à celles qui ont suivies, Gauthier 1er, Roi du pays d’Occitania peu s’asseoir durablement sur son trône. Les contrées d’Occitania s’étendirent d’abord de Périgueux, aux côtes landaises, en passant par Libourne ; et de Cahors à Lavaur, s’étalant doucement, jusqu’aux Pyrénées. Puis rapidement dans tout le sud de ce pays qui aujourd’hui se nomme France. Dans ces contrées, on parle la langue d’oc ou l’Occitan, et c’est bien normal. Grâce au trésor des Templiers, aux fruits de la vigne et à l’or bleu, l’Occitania devint l’un des Royaumes des plus puissants de la région. Gauthier 1er décrète que partout en Occitania, le bien manger est un art, au même titre que la peinture, la sculpture, l’écriture, la fabrication des armes, des bijoux, des tissus et bien sûr, de l’or bleu, la fabuleuse poudre de Cocagne. Mais il insiste sur un point, le bien manger doit être un art accessible à tous, même aux plus pauvres. Trois siècles plus tard, Henri IV, roi de France et de Navarre décrète la poule au pot, pour tous les laboureurs et tous les dimanches. Henri IV appartenait à la famille D’Albret, et Gauthier 1er, qui l’a mis sur le trône ? Son père spirituel, le sire d’Albret, Amanieu VI. Peut-on en déduire que le bon roi Henri IV a pris en exemple Gauthier1er !!! Aujourd’hui encore et pour longtemps, le bien manger en Occitania, est et restera un art de vivre. On y vient certes pour le visiter, mais plus sûrement pour le bon manger. En plus de l’or bleu, l’autre richesse emblématique de l’Occitania, c’est la vigne et son vin, compagnon incontournable du bien manger. Gauthier 1er décrète que la culture de la vigne et de l’élaboration des vins ne sera plus monopole de l’église et que les moines auront pour tâche de l’enseigner partout dans le royaume d’Occitania. Par contre il gardera bien secret la fabrication de l’or bleu, la fabuleuse poudre de pastel, et l’alchimie qui permet d’élaborer toute une myriade de couleurs. Il ne partagera ce secret qu’avec Manguia et quelques maîtres compagnons triés sur le volet.

Séjournant le plus souvent au château de Lasmazères la Reine Éléonore, donne à Gauthier 1er deux merveilleux enfants. Clotilde née durant la bataille du Pays de Cocagne et Godefroid né quelques mois plus tard. C’est Adelphe Fromentin le géant forgeron qui fut choisi pour parrain. La légende ne dit pas combien ils eurent de petits enfants. Éléonore veillera sur Gauthier et vieillira à ses côtés. À la mort de son père, Gaillard de Lapopie devient le seigneur de Saint-Cirq. Comme Éléonore et Adelphe le forgeron, Gaillard veillera sur le Roi du Pays d’Occitania jusqu’à sa mort.

Avec l’Aquitanica, les romains, lors de leur conquête de la Gaule, en 56 av. J.-C., avaient déjà donné à l’Occitania une forme d’indépendance très avancée. Mais depuis, beaucoup d’eau à coulée sous les ponts. Les preuves ont été dissimulées, détruites, manipulées, polluées et il sera très difficile de découvrir qui sont les voleurs du Royaume d’Occitania. Heureusement, Jeanne Hermensende, héritière du savoir de Manguia la guérisseuse de Lasmazères est là, pour rétablir la vérité et peut-être qu’un jour…

Ceux qui soutiendront que cette histoire n’a jamais existé ne connaissent rien à la vraie vérité, ou ils en ont peur. La vraie vérité on ne la trouve pas dans les livres d’histoires, mais seulement dans les contes et les légendes racontés le soir, lors des veillés au coin du feu par les anciens. Ces anciens tiennent ces vérités des plus anciens, qui les tiennent eux, des plus anciens encore, mais pas que... Le bois des arbres centenaires et les flammes qui crépitent y sont pour beaucoup. La preuve en est, le dernier complot ourdi par une poignée d’intégristes de la capitale, qui ont peur de la vérité. Ils veulent interdire les feux de cheminée. S’ils arrivaient à leur fin, il est fort probable que cette interdiction se propage à la France entière et en terre d’Occitania. La raison de cette interdiction n’est pas la pollution. La vérité est ailleurs. C’est pour éviter que les anciens puissent raconter, le soir à la veillée la vraie histoire du Pays d’Occitania, et toutes les autres légendes qui ont fait ce merveilleux Pays. Si les familles ne peuvent plus se réunir autour du feu de cheminée, alors les contes et les légendes disparaîtront. Et la vraie histoire avec… Le gens de mauvaise foi et les comploteurs, et ils sont légions, vous diront que les anciens ne peuvent se rappeler de faits ayant eu lieu plusieurs siècles auparavant. Que les propos rapportés tant et tant de fois ont été obligatoirement transformés. Erreur, ils oublient les arbres, le bois, les flammes et les crépitements. Le crépitement des flammes, c’est le langage du bois, son parler-vrai, c’est de cette façon qu’il s’exprime. C’est dans les flammes et le langage du bois des arbres plusieurs fois centenaires que les anciens savent lire et écouter avec justesse. C’est dans ces arbres et les flammes qui parlent aux anciens que la vraie vérité est inscrite.

Ils ont peur ces intégristes parisiens, ils ont tellement peur qu’ils nous ont même volé notre parler, la langue d’oc pour la remplacer par la langue d’Oïl. Mais ils ont raison d’avoir peur. Tremblez, un jour le Pays d’Occitania et son parler la langue d’oc renaîtront de leurs cendres. Ce jour-là votre capitale tentaculaire, hégémonique, arrogante, méprisante, prétentieuse ne sera plus la nôtre. L’insurrection n’en sera qu’à ses débuts et les autres pays de France qui sommeillent depuis des siècles se réveilleront aussi. Ce jour viendra bientôt…Vous ne serez alors plus qu’un petit pays surindustrialisé, enclavé, surpeuplé, obligé d’acheter l’air pour respirer.

C’est d’ailleurs ce qui se profile déjà aujourd’hui, la preuve en est, les kilomètres de bouchons les jours de départ et de retour de vacances. À vouloir tout, vous avez tout, et même le pire.


Et la louve de Notre-Dame, qu’est-elle devenue ? Certains affirment qu’à plusieurs reprises, les nuits de pleine lune, se promenant dans la forêt de Gascogne, ils auraient aperçu deux louveteaux coursant les papillons. Une louve ne se tient jamais très loin de ses petits ! Et le trésor des Templiers entreposé à Lasmazères dans la grotte de la source du Diable ? Peut-être y est-il toujours !
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date : 29-09-2016
Collection contes et légendes tome 2

Je me présente, Gaillard de la Popie, né à Saint-Cirq en Quercy, le 6 mars de l’an 1253. Fils de Galhard de la Popie et d’Ermengarde de Cardaillac. Je suis le benjamin, le petit dernier d’une famille de quatre garçons. Mes grands frères se prénomment Bertrand, Arnaud, et Pons. Notre lieu de vie, le château de Saint-Cirq. Accroché à la falaise, bien ancré sur son piton rocheux, il domine d’un œil protecteur la rivière Olt. Lorsque je regarde par la fenêtre de ma chambre, je la vois, s’écoulant de boucle en boucle vers Cahors, sise à dix lieues plus au nord. C’est l’un de mes ancêtres qui le fit construire en cet endroit, pour veiller sur les gabarres transportant les marchandises au fil de l’eau. Hugues de Cardaillac mon oncle, est aussi seigneur de Saint-Cirq pour un quart. Hugues de Cardaillac, est le frère de notre mère Ermengarde, et sa femme Guiscarde de La Popie, est la sœur de notre père. Au début du siècle, lors de la Croisade contre les Albigeois ce n’était point l’alliance cordiale entre les Gourdon, les La Popie et les Cardaillac. Les Gourdon et les Lapopie avaient rejoint le camp de Simon de Montfort, alors que les Cardaillac rejoignaient celui du comte de Toulouse. Depuis les choses se sont bien arrangées, et l’entente est plus que cordiale. Deux autres châteaux sont érigés dans la partie basse de Saint-Cirq, celui des Cardaillac et celui des Gourdon. Ils sont de moindre importance. C’est le notre, celui des La Popie qui domine. Mon grand-père Déodat de la Popie et ma grand-mère Guenièvre de Gourdon habitent le château de Cénevières deux lieues et demie en amont.

Mon premier véritable souvenir, c’est un jour de janvier par très grand froid. Une épaisse couche de glace recouvre l’Olt, et depuis plusieurs jours déjà la neige tombe par intermittence. Avec mes grands frères, nous nous sommes aventurés sur le chemin qui donne à la rivière. Pas plus d’une demi-lieue. Je dois être âgé de presque cinq ans, et c’est très certainement l’une de mes toutes premières sorties aussi loin du château, sans ma mère, ou ma nourrice. D’habitude mes grands frères, Bertrand treize ans, Arnaud douze, et Pons onze ans partent à cheval. Mais par ce temps, pas question. Ils n’ont été autorisés à sortir qu’à la condition de m’amener avec eux. Une façon pour notre père de pourvoir à mon éducation. Chez les La Popie, l’endurcissement physique et moral fait partie de l’apprentissage de la vie. Pour moi ce sont mes premiers pas d’homme, j’en suis très fier. Nous marchons à la queue leu leu, nos bottes s’enfonçant profondément dans la neige fraîche, c’est magique. Encadré par Bertrand, Arnaud et Pons, tous trois armés, je me sens vraiment en sécurité. En plus de la dague à la ceinture, Bertrand et Arnaud ont sur leur épaule un véritable arc et de véritables flèches dans le carquois. Un cadeau d’anniversaire de grand-père Déodat, pour leur douzième anniversaire. Fabriqué à leur intention par son armurier particulier. Pour Pons, l’arc est pour bientôt. Le ciel est bas, quelques nouveaux flocons font leur apparition et le jour commence déjà à éteindre ses lumières. Entre chien et loup, sournoise, profitant de l’aubaine, la pénombre s’installe. Heureusement, la blancheur de la neige contrarie ses plans. De temps à autre Bertrand s’arrête, montrant au sol sur la couche fraîche, des traces d’animaux. Sus scrofa, renard, belette, putois, fouine, lièvre, lapin, grive, merle, et même rouge-gorge, pinson et mésange traquent maigre pitance.

Durant quelques centaines de pas, nous suivons des pieds de bête noire. Lorsque Arnaud et Bertrand arment leur arc, j’en déduis que l’animal n’est sûrement plus très loin.

Lorsque j’entends Arnaud crier : – attention mes frères prenez garde ! Devant nous, un peu sur le côté, à moins de dix pas, non pas sus scrofa, mais un gigantesque loup. Gueule entrouverte, queue droite, légèrement ondulante, babines retroussées, canines bien dégagées. Très rapidement la première flèche est décochée, passant très légèrement au-dessus. Celle de Bertrand fait mouche, pénétrant le poitrail. La bête a un petit mouvement de recul. Mais elle revient à la charge, prenant appui, prête à se catapulter sur nous. Cette fois le trait d’Arnaud l’atteint à la base du cou et celui de Bertrand sur le flanc droit. L’animal n’insiste pas et s’enfuit dans les fourrés. Je n’ai pas eu le temps d’avoir peur, mais plus question de chasser sus scrofa. Le retour s’amorce prudent, toujours prêt à faire face. À peine arrivé, Bertrand raconte à père. Le lendemain, un peu avant midi, mère m’accompagne dans la cour. Le loup est là, occis. Une battue a été organisée dans la matinée par le lieutenant de louveterie. La bête blessée retrouvée aux portes de notre village a été achevée. J’ai l’impression que ses gros yeux me fixent. Le rictus de la mort laissant entrevoir ses énormes canines, du sang suinte de sa gueule. Je suis presque moins rassuré que la veille. Père s’en aperçoit et me prend dans ses bras.

–Tes frères m’ont dit qu’hier, tu avais été très brave, et tu n’avais point eu peur, c’est très bien. Je vais faire préparer la peau, en cape. Nous l’installerons au pied de ton lit. Tous les soirs et tous les matins tu pourras y réciter tes prières.

Ce loup n’est sûrement pas seul. Affamés ils ont dû descendre du causse et se rapprocher des villages. Un danger à ne pas négliger, il est temps d’avertir la population, surtout la plus isolée. Durant les jours qui suivent, les battues se succèdent. Grand-père Déodat et oncle Hugues s’invitent à la fête. Le soir après le souper, alors que tous me croient endormi, je me relève en cachette. Je retourne alors discrètement vers l’escalier, juste derrière la cheminée de la grande salle. Un système de plusieurs petites ouvertures a été aménagé dans le mur, permettant ainsi à la chaleur de diffuser dans les étages. Très souvent Pons me rejoint. Cachés là, assis sur une marche, nous écoutons les grands raconter les histoires de la contrée. Une des plus terrifiantes s’est déroulée à la Tour-de-Faure. Pas très loin de chez nous. Une horde de loups s’est invitée dans une bergerie, tuant et massacrant tous les animaux. La bergère, et son jeune frère voulant sûrement défendre les moutons se sont fait massacrer à leur tour. Ils ne furent retrouvés que le lendemain à moitié dévorés. Une autre me fit faire des cauchemars horribles. Celle d’un mendigot retrouvé gelé pas très loin du cimetière. Les loups ont tenté de le dépecer, mais tellement endurcit par le gel, ils durent renoncer. C’est de cet endroit que j’entends pour la première fois grand-père Déodat parler d’un autre Déodat, mais du nom de Barasc celui-là. Il semble très en colère contre lui, mais je ne comprends pas tout des griefs que mon grand-père a contre lui.

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date : 29-09-2016
Collection Contes et légendes

Je me présente, Gauthier Valdemar, lieutenant de Louveterie de Jourdain de l’Isle, seigneur de Montgaillard. C’est sa tante, Vianne de Gontaut-Biron qui l’exigea dans le contrat du legs de ses biens à son neveu. Tout comme elle exigea que ses domestiques, Flore la chambrière, Asseline la vieille cuisinière et Guillot l’homme à tout faire, fussent maintenus à leur poste après son départ pour le couvent des Dominicaines de Condom. Asseline, au service de Dame Vianne depuis toujours, m’avait vu naître. Jouant avec grand bonheur le rôle d’une grand-mère que je n’avais jamais connue.

Je suis né en octobre 1257, fils d’Aléide Valdemar, femme de chambre de Vianne de Gontaut-Biron, et de père inconnu. Ma mère est l’une des seules domestiques à l’avoir suivie dans sa retraite au couvent. Retraite est peut-être un bien grand mot, puisque Vianne de Gontaut-Biron qui avait contribué en 1261 à fonder le couvent, y avait par la même occasion fait construire sa propre demeure. Très souvent j’avais interrogé maman sur l’identité de mon père ; jamais je ne pus obtenir gain de cause. Des indiscrétions me firent comprendre que j’étais sûrement un bâtard d’Amanieu VI d’Albret, alors époux de Vianne de Gontaut-Biron. Le mariage entre Vianne et Amanieu VI d’Albret fut déclaré nul par une bulle du pape Clément IV le 22 septembre 1268. Y avait-il un rapport de cause à effet ? Je ne saurais trop dire. Très jeune, je ne comprenais pas pourquoi j’étais le seul enfant de domestique à avoir accès à presque tout le château. Ma mère et moi y avions d’ailleurs nos appartements, très modestes, mais bien plus confortables que ceux des autres serviteurs. Toujours prévenante envers moi, et même plus, Vianne de Gontaut-Biron qui n’eut jamais d’enfant, avait convaincu maman de m’envoyer à l’école de Vilalonga. Les cours étaient dispensés par le frère Jacquemin et le frère Pascoual. Deux moines de l’église Notre-Dame de Villelongue. Très sévères, mais également très droits, les deux religieux ne m’épargnèrent rien. Maintenant je savais lire, écrire et même compter. Le latin, le gascon n’ont plus de secret pour moi.
La charge de lieutenant de louveterie, c’était sans aucun doute un petit dédommagement. Lorsque pour mes seize ans je pus enfin entrer dans mes fonctions, la dame de Montgaillard me fit un autre superbe et inestimable cadeau. En effet, un lieutenant de louveterie ne peut l’être que s’il dispose d’une meute. Et mon cadeau ce fut cette meute. Modeste certes, mais déjà bien mise, puisque propriété de l’un de ses lointains cousins, l’ayant hérité d’un oncle défunt, découplant en Périgord noir. Il s’agissait de huit magnifiques grands fauves de Bretagne. Et l’oncle défunt avait bien fait les choses puisqu’il avait pratiqué une petite retrempe avec des Wolfhound Irish. Chiens d’origine irlandaise utilisés pour attaquer les loups et pesant jusqu’à cent quatre vingt livres. Le lointain cousin de la dame de Montgaillard ayant plus besoin d’espèces sonnantes et trébuchantes que de chiens, elle se proposa de les acquérir. Durant trois jours et trois nuits je ne quittai pas mes chiens, dormant à leurs côtés dans le chenil. Mon préféré était aussi le plus vieux. Son ancien maître l’avait baptisé Lucifer. J’adorais jouer avec Tiphaine, la plus jeune, à peine trois mois lorsqu’elle arriva à Montgaillard. Maintenant ma meute s’est étoffée, douze chiens la composent. La chasse, j’étais tombé dans le chaudron tout petit, accompagnant dès mes dix ans le seigneur d’Albret. Ou même les seigneurs de Xaintrailles. Je compris plus tard que le superbe poulain que maman m’avait offert, et que je baptisais Gascogne, c’était un cadeau d’Amanieu VI d’Albret. Le père, qui ne pourrait jamais être mon père. Mais je n’avais pas de rancœur, les autres garçons de mon âge et même les filles du village travaillaient déjà très dur. J’étais conscient d’être un privilégié, ma vie me plaisait bien, et je faisais tout pour la vivre à fond. J’avais une deuxième passion encore naissante, mais déjà très florissante. Peut-être héritée de mon père, qui ne pouvait pas être mon père : j’aimais la compagnie des filles et même des femmes. À quinze ans à peine, Flore, une chambrière de la dame de Mongaillard m’initia aux vertiges de l’amour. Durant quelques mois, elle s’ingénia à pourvoir à mon éducation sentimentale. Depuis, sûrement pour ne pas perdre la main, je multipliais les conquêtes. Un lieutenant de louveterie, ça en impose. J’étais en train de soigner mes chiens…
– Gauthier, Gaultier… Viens vite, c’est le Diable, viens vite…

Nicelle Terrobe, sûr, c’était la voix de Nicelle. Je la vis arriver d’assez loin, courant et criant du fond de la colline. Pas le temps de seller Gascogne, je sautai en croupe et nous partîmes au galop dans sa direction. La monte à cru, je la pratiquais souvent. Lorsqu’elle ne fut plus qu’à quelques mètres, la jeune fille s’écroula, arrivant tout juste à articuler :

– Gauthier faut faire vite, j’ai vu la bête noire, c’est le Diable, elle va emporter tous mes agneaux, vite, faut faire vite…

Le loup était considéré comme l’incarnation du Diable, détenteur de pouvoirs maléfiques, capable de sortilèges. Davantage encore dans notre Gascogne, puisque sa présence y était assez exceptionnelle. Légendes et rumeurs précédaient l’animal, l’entourant de mystères relayés par ceux qui affirmaient détenir le savoir, amplifiant les croyances populaires. Depuis que j’étais capable de me souvenir, jamais un vrai loup ne s’était vu dans la contrée ; c’était sûrement encore un chien errant. Mais mon travail était de rassurer et de protéger la population, et les biens. Le pré dans lequel Nicelle avait aperçu le soi-disant loup se situait le long du ru Laribot, tout au bord de la Baïse à presque une lieue. Pas de temps à perdre. Avant même que Nicelle ne se relève, je fonçai vers le chenil, libérai mes chiens, sauf Légende, prête à mettre bas et empoignai l’épieu. J’étais euphorique, maintenant rien ne pourrait plus nous arrêter. Et si c’était bien un loup, ma gloire et celle de ma meute étaient pour le coup assurées. Je serais invité partout à la chasse. On dirait de moi, c’est Gauthier, le fameux chasseur de loup. Mieux vaut être de ses amis que de ses ennemis. À cet instant je ne doutai de rien.

Le spectacle était royal, Gascogne galopant, moi en croupe, brandissant l’épieu, toute la meute nous accompagnant. Les plus anciens ralliant les plus jeunes de leur voix rauques et puissantes.

– Taïaut, taïaut, allez mes chiens, sus à la bête noire.

Pour moi, le loup n’était sûrement pas supérieur au sanglier, empreint lui aussi de croyances maléfiques. Très tôt dans la vie j’avais été confronté à la réalité. J’avais pu alors découvrir la fougue et la sauvagerie de l’animal. Mais rien de malfaisant chez cet adversaire, juste bravoure et vaillance. Sur les conseils d’Amanieu VI d’Albret, il était inutile de mettre trop en danger la vie des chiens et celle du cheval. Alors point d’épée pour servir l’animal. La confrontation finale devait se faire adversaire face à adversaire. Les yeux dans les yeux, avec juste un chien ou deux bloquant l’animal. Pour cela l’épieu était la bonne arme. Expérience inoubliable, j’embrochai mon premier sus scrofa, au ferme, dès l’âge de treize ans. Pas très gros, une centaine de livres. Je ne chassais bien sûr que les mâles. Depuis j’en avais à mon actif une douzaine, dépassant pour la plupart les cent cinquante livres. Mon record : deux cent trente-deux livres. Pour les renards et les blaireaux je laissais aux chiens le soin de les coiffer. Diable, magnifique mâle de presque cent cinquante livres, tout en muscle, était inimitable pour trucider les blaireaux, animal dur au mal, féroce et plein de traîtrise. Avec les brocards, pas de courre, mais l’approche, en silence, même les feuilles ne devaient pas nous entendre. Juste Vaillance, l’une de mes chiennes, très discrète, capable de retrouver et de coiffer rapidement un animal blessé, et moi. J’utilisais un arc de ma fabrication, en bois de frêne, bien plus subtil pour des animaux de cette qualité. Pour le cerf, je devrais encore attendre un peu, ils étaient peu nombreux dans la région et les seigneurs se les réservaient. Mais aujourd’hui si la chance me souriait, alors oui. Je serai invité dans le Périgord noir, peut-être même chez le seigneur Archambaud III, comte de Périgord. Là-bas les grands cerfs étaient légion, avec des bois aussi branchus que des chênes centenaires. Peut-être même le sire d’Albret me ferait-il chevalier. Le Chevalier Gauthier Valdemar, seigneur de… Pour le seigneur de, il faudrait attendre encore un peu.
Le ciel était bas, la pluie ferait sûrement son apparition avant la fin de la journée. De loin j’entendais maintenant les hommes du village haranguer leurs chiens. Pas des bêtes de la qualité de mes grands fauves de Bretagne. Non, juste des corniauds à peine bons à mordre le cul des vaches et à retrouver les brebis égarées. Pour la chasse, il fallait des chiens expérimentés, prêts à faire face. Et les miens, le courageux Lucifer en tête, feraient face. Mais d’abord l’important était de trouver la voie et de l’empaumer. Ça c’était le travail de Ripaille et de Bastienne ; fins limiers, ils n’avaient pas leur pareil pour faire le pied. Aux premiers récris toute la meute se rallierait et la bête noire n’en réchapperait pas. Si le loup s’était tapi dans les taillis, les branches étant maintenant dénudées, oser un rapprocher serait peut-être payant ! Mais fallait-il encore qu’il s’agisse d’une bête noire et qu’elle tienne le ferme ! La dernière fois que j’avais tenté un rapprocher, c’était la semaine passée. Sus scrofa n’était guère très gros, mais teigneux et bien armé. Ça devait être mon treizième. Voyou le tenait au ferme, je sautai alors de cheval. Mais à l’instant où j’allais le servir, refusant la confrontation, la bête bourra très violemment le chien et nous faussa compagnie. Situation assez courante, plusieurs de mes chiens se faisaient ainsi régulièrement découdre. Mais cette fois, une véritable boucherie, boyaux à l’air, Voyou pissait tout son sang. Aussitôt, sans plus m’occuper de la chasse, je chargeai mon limier sur Gascogne, mon destrier. Et nous fonçâmes au galop chez Manguia, la guérisseuse sur la route de Lasmazères. C’était il y a six jours, Voyou y était toujours. Mais j’avais bon espoir, Manguia faisait des miracles avec les humains comme avec les animaux. Plus j’approchais et plus le vacarme se faisait entendre. J’espérais juste une chose, que ces gens n’aient pas trop piétiné la voie de l’animal. La pluie s’invitait maintenant à la chasse, tout ça n’était pas de bon augure. Quand j’arrivai sur la scène, une dizaine de personnes battaient les fourrés. Contre le ruisseau, haranguant leurs chiens pour les faire pénétrer au plus profond. Lorsque j’aperçus Adelphe Fromentin le géant forgeron, je me dirigeai vers lui.
- Le bonjour Gauthier, je crois que Nicelle t’a dérangé pour rien. Il n’y a pas de loup par ici. Regarde, ses brebis et ses agneaux sont sains et saufs, ils sont là-bas, bien tranquilles. Il devait s’agir d’un chien errant comme toujours.
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date : 29-09-2016
La princesse de bronze

Chapitre I — Le pacte

Je me présente, Raphaël Lemer, vingt-quatre ans. J’ai l’immense honneur et privilège d’œuvrer dans la prestigieuse brigade des sapeurs-pompiers de Paris. Cet après-midi à seize heures quatorze précises nous avons été appelés pour un incendie qui s’est déclaré dans un immeuble d’habitation, au 4, allée Adrienne Lecouvreur. À deux pas du Champ de Mars et de la Tour Eiffel. À cet instant, j’étais très loin de me douter que cette mission serait pour moi le point de départ d’une extravagante aventure. Et si vous regardez bien la carte au 4, allée Adrienne Lecouvreur à Paris, vous comprendrez tout de suite qu’un mystère, et même plus, entoure cette histoire. Dans Google, il vous suffit de taper : carte de l’Allée Adrienne Lecouvreur Paris 7°. Vous allez être surpris, et pourtant….

Tout avait réellement commencé quelques siècles plus tôt. Mais était-ce le hasard qui aujourd’hui faisait rebondir cette histoire dans ma vie ?



Dans un appartement du quatrième étage, au 4 allée Adrienne Lecouvreur à Paris…

Je suis la fille du roi Huitzilihuitl, fils d’Acamapitchtli et petit-fils de Culhuacan. Je suis née en 1397. Mon père devint le deuxième Tlatoani, roi-prêtre des Aztèques, à la mort de son père en 1396. Je vivais dans la cité de Tenochtitlan, construite sur un îlot du lac Texcoco, à l’endroit même où l’aigle dévorait le serpent. Cette terre appartenait aux Tépanèques d’Azcapotzalco. Ma mère était l’une des filles de Tezozomoc, le souverain d’Azcapotzalco. Je suis le premier enfant de Huitzilihuitl et de la fille de Tezozomoc. Mon frère Chimalpopoca était le favori de notre grand grand-père Tezozomoc, le souverain d’Azcapotzalco. Durant le règne de mon père Huitzilihuitl, la cité de Tenochtitlan prit un essor considérable. Cette puissance naissante devenait une source d’inquiétude pour certaines tribus tépanèques. À la mort de mon père, en 1415, mon frère Chimalpopoca fut élu roi de Tenochtitlan et l’inquiétude des tribus tépanèques se transforma en hostilité. Pour calmer leur animosité, mon frère, le roi de Tenochtitlan, me proposa pour épouse à Penamotzaloc, l’un des fils d’Azalimotzilochli, grand chef de l’une des tribus tépanèques. Penamotzaloc n’était alors âgé que de huit ans, et ne pouvant officiellement devenir son épouse, je devais demeurer sa fiancée à ses côtés jusqu’à ce qu’il ait atteint l’âge de douze ans. Lorsqu’il mourut à onze ans, quelques mois avant notre mariage, son père Azalimotzilochli exigea que je demeure éternellement à ses côtés. Mon corps sacrifié fut alors soumis à un rituel étrange. L’énergie dégagée par ma crémation fut utilisée pour créer une petite statuette de bronze servant d’urne funéraire emprisonnant mes cendres cristallisées. Cette statuette accompagna le corps du jeune Penamotzaloc dans sa dernière demeure. Depuis ces temps immémoriaux, mon âme et mon corps vivent emprisonnés dans cet habit de métal.

En 1985, après des siècles et des siècles, des pilleurs de tombes s’emparèrent de moi. Je passai alors de main en main, de marchand en marchand et d’étal en étal. Les badauds me prenaient dans leurs mains, certains laissaient leurs doigts caresser les courbes de mon habit de bronze. Puis ils me reposaient négligemment sur l’étagère comme une vulgaire marchandise.

Un jour la chance me sourit enfin : le regard délicat d’une jeune femme s’attarda sur les formes polies de la statuette et j’eus le sentiment que la renaissance était peut-être pour bientôt. Je me suis ensuite retrouvée dans une grande maison. De la cheminée sur laquelle un homme m’avait installée, je pouvais admirer un immense édifice fait de poutres de métal et de rivets. Lorsque les rideaux n’étaient pas fermés mes yeux s’amusaient de tous ces gens qui montaient et descendaient ou qui marchaient sur la grande esplanade.

Un après-midi où la neige recouvrait tous les toits, les flammes commencèrent à réchauffer les pierres froides de la cheminée. C’est alors que je sentis monter en moi une énergie que je n’avais pas ressentie depuis des siècles. Pendant quelques heures, j’eus l’impression de reprendre possession de mon corps, de sentir à nouveau le sang couler dans mes veines. Puis les flammes commencèrent à baisser d’intensité et mon âme et mon corps retournèrent dans l’obscurité. Durant plusieurs jours, l’homme qui était devenu mon maître ralluma ce feu qui me redonnait un peu de vie. Mais à chaque fois la tiédeur des flammes ne faisait que caresser mon habit de bronze, et l’énergie dégagée n’était pas assez puissante, pas assez vive pour me sortir de la torpeur de ces siècles de solitude. De temps à autre, l’homme me prenait dans ses mains, mais ses doigts virils sur le métal ne faisaient qu’activer mon désir de renaître à la vie. Petit à petit un sentiment de frustration s’installa en moi et je commençai à haïr ce mâle qui semblait se jouer de moi. Un soir enfin la chaleur se fit beaucoup plus intense, j’eus l’impression que mon cœur recommençait à battre et l’espoir était de nouveau là. Mais cet espoir fut de courte durée. La jeune femme qui m’avait choisie chez le marchand fit son apparition, elle s’approcha de moi et comme une provocation, elle m’effleura. Ensuite elle défit ses vêtements et s’allongea sur le tapis devant les flammes qui crépitaient. L’homme la rejoignit très rapidement et la grande pièce, seulement éclairée par la lueur des bûches en fusion, s’emplit de soupirs et d’invites au plaisir. Je vivais cette scène de cauchemar dans une désespérance totale. Lorsque le silence enveloppa de nouveau la pièce, la jeune femme se leva et me montra du doigt.
– Regarde mon chéri, elle a l’air en colère, son regard est plus intense, on a l’impression qu’elle vit.
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date : 29-09-2016
– William, tu pourrais tomber amoureux d’une fille à la peau noire ?

Mona avait décidément de la suite dans les idées et le chic pour me surprendre. Ce n’était pas vraiment le lieu, ni le moment de parler de ça, mais je répondis.

– Mona, l’amour n’avertit pas, ça arrive comme ça. Ça vous tombe dessus, sans trop savoir ni pourquoi, ni comment, sans se préoccuper de la couleur de peau. L’amour est une alchimie imprévisible que personne n’a jamais réussi à décrypter. L’amour va au-delà des conditions et des raisons, l’amour c’est ce qu’il y a de plus juste sur cette terre. Mais tu m’avais déjà posé cette question, est-ce si important pour toi de savoir ?

Mona ne répondit pas, mais son visage s’éclaira plus encore. Après quelques kilomètres, elle remit ça.

– William, le jour de notre départ tu m’as embrassée, le lendemain aussi, et depuis plus rien. Je ne te plais plus ?

Je venais juste de réaliser que Mona et moi avions abandonné, sans même nous en rendre compte, le « vous » pour le « tu ».

– Mona, tu me plais toujours autant, je crois juste que la situation ambiante ne s’y prête pas.

Enclavée dans le fond d’une petite gorge, la piste devenait de nouveau très difficile. J’avais l’impression que toute l’eau du monde était passée par ici. Devant nous, un trou de presque un mètre profondeur. Je roulai au pas, le second pont engagé, je pus franchir l’obstacle, mais j’hésitai à poursuivre. La chaleur était torride, à peine supportable, pourtant Mona ne se plaignait pas. Mon chapeau de brousse tenait plus d’une serpillère que d’un chapeau. Je le mis à sécher à l’arrière de la jeep et coiffai une casquette.

– Mona, tu vas rester ici avec la jeep, moi je vais faire une petite reconnaissance à pied.

Moins d’un quart d’heure plus tard j’étais de retour. Mona avait réchauffé du café.

–Alors, comment est-ce plus loin ?

– Nous avons encore trois à quatre cents mètres un peu compliqués, mais ça ira. Après nous pourrons remonter sur le côté et partir à travers la savane. Nous allons naviguer à la boussole.
Il faisait chaud, très chaud. Mona retira son foulard et s’approcha de moi. Son visage me semblait encore plus lumineux, son grain de peau encore plus exceptionnel. Elle s’approcha plus près. Sa voix était chaude, ses paroles susurrées comme une brise de printemps.

– Pardonne-moi si je te pose des questions un peu maladroites, mais c’est terminé, je ne t’en poserai plus. Si tu veux m’embrasser, tu peux le faire, sans rien me demander, mais je ne te poserai plus de questions, promis.

La princesse était futée et son attitude quelque peu ensorceleuse. Maintenant son visage et son corps m’effleuraient. Elle savait que je ne pourrais résister longtemps à l’invitation. Sans réfléchir aux conséquences, je la pris assez virilement dans mes bras. Je sentis sa bouche prendre la mienne, son corps s’incruster avec force contre le mien. Ses petits seins provocants se pressaient contre mon torse avec insolence, mes mains n’y résistèrent pas très longtemps. Après deux ou trois minutes d’un voyage passionné, je refis surface.

Mona affichait un sourire de conquérante. Elle savait maintenant comment s’y prendre pour faire osciller ma raison. Elle savait aussi qu’entre nous des sentiments forts étaient en train de tisser leur toile. Provisoirement sortis de l’impasse, nous suivions la trajectoire de la piste à quelques mètres de celle-ci. Puis je décidai de couper à travers la savane beaucoup moins dense. Seules les hautes herbes sèches pouvaient poser problèmes. À l’image d’un équipage de rallye, nous nous partagions les rôles. Moi je pilotais, Mona, les yeux rivés à quelques mètres devant la jeep, tentait de déjouer les pièges naturels de la brousse : rochers, crevasses, troncs d’arbres. Ça fonctionnait plutôt bien. À quelques centaines de mètres sur la gauche nous aperçûmes quelques cases disséminées entre les arbres. D’après mes notes il s’agissait du village de Ngalakpa. La nuit serait là dans un peu plus de trois heures et je voulais absolument atteindre la Mbari River, pour notre bivouac. C’était plus au sud, pas très loin du village de Bari. Demain, sauf problèmes, nous devrions pouvoir rejoindre Rafaï. Pour après, rien n’était encore décidé. Nous en parlerions avec les sœurs de la mission et déciderions de la cachette pour Mona.

Je garai la jeep sur un banc de sable le long de la rivière, à une centaine de mètres de la forêt. L’endroit me semblait idéal pour y passer la nuit. Réduite à un mince filet, l’eau de la Mbari River me semblait plutôt limpide. Quelques mètres plus en aval, callé au bas d’une petite cascade, un petit lac naturel s’était formé, à peine une centaine de mètres carrés. La chaleur torride de la journée et la poussière de la journée collaient à notre peau. Nous attendions quoi ? Je fis part de mon idée à Mona. Mais la petite mésaventure dont elle avait fait les frais la veille au soir ne la prédisposait pas à tenter de prendre de nouveaux risques, même rafraichissants. Sans attendre, je commençai, à me déshabiller.
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date : 29-09-2016
Collection le net au pré - tome 3

Chapitre 1er – Les Chinois à Saint-Jean

La force des a priori est une lacune à la portée de tous. Alors, ne me jugez pas trop vite. Pardon à tous les Chinois qui se sentiraient offensés, mais les préjugés sont des maux universels qui se développent chez les humains dès leur plus jeune âge. Ils s’aggravent avec les années et se transmettent de génération à génération. Chaque peuple cultive les siens. Un exemple entre autres : les étrangers voient les Français, toujours râleurs, assez fainéants et faisant grève puis un oui ou pour un non. C’est du n’importe quoi, pourtant c’est ce que pensent près de sept milliards d’individus sur notre planète. Devant moi se tient un chinois à lunette, petit, l’œil perfide, et insidieux. Son sourire sournois, fourbe et tortueux ne me dit rien qui vaille. Il est l’image même de la caricature du chinois telle qu’on peut le décrire dans nos campagnes et pas que dans nos campagnes. Mon Chinois est habillé du costume traditionnel, avec col Mao. Tout ce qu’on peut raconter sur les Chinois, c’est peut-être donc vrai. Il ne me salut pas, ne me tend pas la main qui paraît molasse, même pas une petite courbette et il entre immédiatement dans le vif du sujet. L’homme n’est sûrement pas là pour m’annoncer de bonnes nouvelles. Seule consolation, il parle un assez bon français.

– Monsieur Beaumont, je me présente Xiong Li. C’est moi qui ai repris les actifs d’Austin Alexander Abbott et de son épouse Avelyn Abbott en France. Le golf de Saint-Jean en fait partie. Je sais que l’américain vous avait proposé de devenir le directeur. Je sais aussi que vous aviez accepté, puis refusé l’offre après les évènements. Je vais être direct avec vous, monsieur Beaumont, je souhaiterais racheter vos parts. Je souhaiterais d’ailleurs racheter toutes les parts. J’ai déjà la majorité, assez donc pour mener cette affaire à ma guise. Mais je ne veux surtout pas des gens du pays qui n’ont assurément pas les mêmes objectifs. Je vous ai déjà préparé une proposition, croyez-moi dans la situation présente elle n’est pas à refuser !

Sans répondre, je prends la feuille qu’il me tend. Le chiffre que je lis correspond exactement à la moitié de celui que mes parents ont investi pour mon compte il y a seulement quelques mois.

– Pas très généreuse votre offre monsieur Xiong Li. Vous pensez réellement me convaincre avec cette somme ?

– Monsieur Beaumont, compte tenu de la situation cette offre est plus que généreuse. Je tiens à vous préciser que j’ai prévu des investissements très importants pour le golf, je vais quintupler le capital de la Société Anonyme XIONG Li. Vous pouvez déjà constater que le nom a été changé, et le capital va passer de deux cent mille à un million d’euros. Vous ne pourrez pas suivre, et vos actions vont se rétrécir comme peau de chagrin. Je vous propose seize mille euros aujourd’hui. C’est valable quarante-huit heures. Passé ce délai vous n’aurez plus que vos yeux pour pleurer. Je tiens aussi à vous préciser que les accords particuliers mentionnés dans le bail pour les bois et les terrains vont être dénoncés et renégociés. Le montant de la location est bien trop élevé, Abbott voulait conclure à tout prix et a accepté n’importe quoi. Le prix sera divisé par deux et l’accès sera réservé aux seuls clients. L’ensemble va d’ailleurs être clôturé.

– Monsieur Xiong Li, ici nous sommes en France, pas en Chine. Vos méthodes mafieuses ne vont pas fonctionner. Chez nous la corruption n’est pas une méthode généralisée. Vous ne pourrez pas acheter tel ou tel fonctionnaire avec un bakchich. Et plus encore, ici nous sommes Gascogne. C’est assez spécial la Gascogne…

– Détrompez-vous monsieur Beaumont, il suffit de parler emplois et vos politiques nous mangent dans la main. Ils sont même prêts à nous donner de l’argent. Quant à la probité de ceux-ci, tout est question d’interprétation. Nous en inviterons quelques-uns dans notre beau pays. Un voyage d’études, ce n’est en rien un cadeau ! Nous leur ferons croire qu’ils sont très importants avec quelques courbettes et pour certains quelques filles, et le tour sera joué. Gascogne ou pas Gascogne, ça ne changera rien, les affaires sont les affaires. Nous avons beaucoup d’argent et vous, plus du tout.

L’homme m’annonce très ouvertement que son intention est de me rouler dans la farine. Mais il parle toujours très posément, sans même hausser la voix. Son ton est condescendant. Son arrogance, sa perfidie débordent, à un point tel, que sa transpiration inonde son col Mao.

– Monsieur Beaumont, durant des siècles notre pays a souffert de l’ingratitude des Occidentaux et de ces chiens de Japonais. Les Coréens du Sud sont pires encore, ils cirent les bottes de ces mécréants d’Américains. Jusque dans les années 80, nous étions considérés comme un petit peuple, mais tout cela est bien fini. Aujourd’hui nous sommes en train de devenir les maitres du Monde. Regardez ce que nous avons réalisé en Afrique. En Grèce, nous avons presque tout racheté, et pour presque rien ; en Italie, en Espagne et au Portugal c’est la même chose ; et en plus on nous remercie et on nous fait des courbettes. Avant, les courbettes c’étaient nous, et bien maintenant, vous savez mieux vous y prendre. Avant, nous avions les courbettes et vous l’argent et les technologies, et maintenant c’est tout le contraire. Ça fait du bien les courbettes, ça renforce les muscles du dos, mais il va falloir vous baisser plus encore. En France, on va se gaver, parce que vous n’avez pas encore compris que le Monde avait changé. Au début du 20e siècle, vous étiez sûrement l’un des pays des plus puissants de cette planète. Dans la tête, monsieur Beaumont, vous en êtes restés à cette époque. Vous pensez toujours que nous, les Chinois sommes vos esclaves, prêts à tout pour fabriquer à petits prix les produits que vous consommez compulsivement. Vous êtes dans l’erreur, mais vous persistez avec obstination. De notre part c’est juste une stratégie pour vous réduire à néant. Par contre, nous avons nos esclaves, dans des pays où les dirigeants sont encore moins regardants que chez nous. Ils les entassent par dizaine de milliers, pour fabriquer des produits que vos marques de luxe exhibent dans leurs vitrines. Un malade, un mort est immédiatement remplacé, ils sont des millions à attendre une place dans ces camps. Nous appellerons cela, l’esclavagisme volontaire. Monsieur Beaumont, on va tous vous niquer, vous les Français, les Américains et tous les autres. Tous les pays qui pensent que la démocratie est la bonne solution sont en train de s’écrouler. Chez nous, ce sont les plus malins qui tirent leur épingle du jeu. Petit à petit, les plus malins contrôlent tout, et la croissance est de 7 à 8 % par an. Chez nous pas de lutte intestine qui déchire le pays en deux et même en trois. Chez nous, le Parti décide de la politique du pays, et le peuple travaille, sans avoir à se poser de question. Chez nous lorsqu’il y a des opposants à la politique menée par le parti, nous les éliminons. Chez vous, il y a toujours une élection qui divise, comment voulez-vous avancer ! Chez nous monsieur Beaumont, il n’y a pas de syndicats. Chez vous, ils représentent à peine deux à trois % des travailleurs, mais ils font la loi dans les entreprises. Et les entreprises c’est le cœur d’un pays. Regardez ce que vos dirigeants sont en train d’imposer à votre pays ! Un exemple : un très grand nombre de magasins souhaitent ouvrir le dimanche et même la nuit et les employés sont d’accord. Mais les syndicats disent non, et votre chômage augmente. Votre « baraque » est en train de sombrer et vous vous acharnez plus encore dans l’absurde. Dans tous les pays où nous avons fait de gros investissements, nos premières actions ont été de mettre en place nos propres syndicats. Je vous cite en exemple le port du Pirée, des amis l’ont racheté en partie pour presque rien et ils en sont les maîtres absolus. Le syndicat majoritaire et seul syndicat autorisé a décidé que le temps minimum de travail journalier passerait de six à douze heures. Les gens se battent pour venir y travailler, pourtant le salaire de base a été divisé par deux. En moins de deux ans, ce port est redevenu très, très rentable. Monsieur Beaumont, vous nivelez par le bas, c’est une hérésie. Un pays a besoin d’idées qui génèrent de l’argent, beaucoup d’argent pour avancer. Ce sont ceux qui ont les idées qui font de l’argent qui doivent être mis en avant. Les autres suivent s’ils le peuvent ! Chez nous, le Parti a préparé le terrain depuis longtemps et petit à petit une sélection s’est dessinée : les seigneurs et… les esclaves. Les droits de l’homme et du citoyen, parlons-en. Vous mettez sur le même plan, ceux qui veulent avancer, et ceux se laissent traîner : une absurdité qui ne pardonne pas. La France représente à peine un pour cent de la population mondiale, et vous avez l’outrecuidance de vouloir imposer au reste du Monde (99%) votre vision utopique des choses: hérésie totale. Vous allez vous faire croquer à la sauce moutarde. Vous l’avez inventé et elle n’est même plus fabriquée chez vous, ça devrait vous éclairer et pourtant vous persistez dans vos erreurs… Autre erreur fatale, vous mettez sur un piédestal vos artistes, vos sportifs, même les plus médiocres et vous méprisez vos acteurs économiques. Vous méprisez vos chefs d’entreprises, alors qu’ils représentent la véritable solution pour l’avenir de vos nations. De la cigale et la fourmi, vous avez choisi la cigale : inimaginable ! C’est une forme de suicide…. Heureusement nous sommes là, pour vous reprendre en main. Du travail vous en aurez, mais vous aurez par contre beaucoup moins de temps libre pour dépenser votre argent. Qu’à cela ne tienne, de l’argent vous n’en aurez plus beaucoup. Dès que le moment sera venu, nous vous distribuerons un petit lexique, juste deux à trois petites pages, avec la recette infaillible pour remonter votre pays : travail, travail, travail et encore travail. Vous voyez, pas beaucoup de place pour les loisirs. De toute façon à quoi serviraient des loisirs, si vous n’avez pas d’argent à dépenser ? Faut quand même pas rêver, on va vous proposer du travail, vous n’auriez pas en plus l’outrecuidance de réclamer un salaire.

Le discours de Xiong Li est hallucinant. J’ai l’amère impression d’être un Mowgli face à Kaa le python hypnotiseur dans le Livre de la Jungle. Le chinois à lunette a décidé de voler mon âme, et en plus, il se fout ouvertement de moi. Je dois prendre sur moi et réagir. Mais je dois aussi en savoir plus.
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date : 29-09-2016
Collection le net au pré - tome 2
À son retour, mon père nous exposa les propositions d’Abbott. Il n’y aurait que cinq parties prenantes dans l’affaire. Les Beaumont, Jean-François Sylvestre, la commune de Saint-Jean, le maire Robert Bournac et Austin Alexander Abbott. Pour ce qui était des Meunier et d’Yvette, Abbott n’avait pas perdu de temps et avait déjà acquis le petit morceau de terrain qu’ils possédaient dans la zone. Trop contente de le vendre, Yvette s’était en quelque sorte fait avoir, elle aurait pu en demander dix fois plus de son timbre-poste. En ce qui concernait Lucien Pasquoalini et ses trois hectares de terre dont la vente devait lui permettre d’acheter son appartement à Villeneuve, c’était raté. Dans la mesure où papa acceptait de louer les terres convoitées par Abbott au départ, le golf se ferait sur la zone prévue, donc pas besoin des terres des Pasquoalini. En voulant faire monter les enchères le bonhomme s’était planté et tel que nous le connaissions il aurait du mal à avaler la dragée. C’était la répartition des parts revenant à chacun qui me laissait perplexe, Abbott n’ayant prévu de distribuer que vingt pour cent des actions à ses quatre partenaires. Tout compte fait, avec la location et la répartition des éventuels bénéfices du golf, mes parents n’obtiendraient pas suffisamment, si les choses en restaient là.

– Alors, Martial tu en penses quoi ?

– Abbott est un homme d’affaires, il a bien avancé ses pions en trouvant un début de solution, mais il sait que les choses vont évoluer. À mon avis, la part des quatre actionnaires minoritaires doit atteindre les quarante pour cent, pas moins. Certes, il apporte l’argent, mais vous, vous apportez le meilleur moyen de mener à bien ce projet. Le meilleur projet c’est celui qui passe par vos terres, jusqu’au ruisseau. Celui qui passe par les coteaux et les terres des Pasquoalini, c’est pas très sérieux. Vous devez vous entendre avec tous les autres, à mon avis il cédera. Il cédera parce que c’est plus le projet en lui-même qui l’intéresse que son rapport.

Dans l’après-midi, j’allai faire un tour au bourg. Assis à la terrasse de « Chez Virgile », buvant un jus de fruit en compagnie d’Olivier Aignard le boulanger, c’est là que je la vis pour la première fois. Avelyn Abbott, l’épouse d’Austin Alexander Abbott ne pouvait pas passer inaperçue. Chevelure blonde avec mèches caramel, assez grande, d’allure élancée, habillée par Versace et chaussée par Dior. C’était voyant, mais discret en même temps. Elle passa devant nous le regard fixé loin devant, se dirigeant vers le Presbytère. Je ne sais pas si je vous l’ai déjà dit, mais le Presbytère, c’est l’épicerie style « général store » de l’Ouest américain, créée par le père Deslandes. On y trouvait de tout, même de l’inutile.
Avelyn Abbott ne regardait personne, mais elle savait que tout le monde la regardait. Ses effets, discrets, étaient très bien calculés. Je devais reconnaître qu’elle était assez classe. Même avec des talons hauts sur les pavés de la rue Principale de Saint-Jean, la dame s’en tirait fort bien.

– Je me suis laissé dire qu’elle ne vient que très rarement en France et surtout qu’elle ne se plaît pas à Saint-Jean. Lorsqu’elle vient, la dame préfère vivre à l’Hôtel à Paris. Je me demande ce qui a pu l’attirer ici. Peut-être le golf ?

Avelyn Abbott n’était certes plus une perdrix de l’année. Peut-être cinquante, mais il fallait bien le reconnaître Mister Botox et Mister Bistouri, Mister Fric aidant, avaient œuvré en artistes.

– Tu sais quoi sur cette femme ? Le golf c’est Abbott, mon père l’a rencontré ce matin, il n’a pas parlé de sa femme.

– Je sais qu’elle a sa part dans les affaires de son mari, d’après ce que j’ai compris, ils ne restent ensemble que pour les affaires, leur mariage n’est plus qu’un simple contrat entre associés. Lui vit sa vie, elle la sienne. En ce qui concerne le golf, je n’ai rien à vous conseiller, mais si tes parents arrivaient à trouver un accord avec Abbott, ça serait pas mal. Pour Saint-Jean, un golf ça serait un plus. Un golfeur ça fait pas beaucoup de bruit, mais financièrement parlant, ça a du rendement.

– Tu as quoi comme intérêt direct dans cette affaire ?

– Ce n’est encore qu’un projet, et surtout un secret. Avec Virgile, on avait pensé à un hôtel-restaurant, pas très grand, mais assez classe. Avec un golf, l’affaire serait gagnée d’avance. Attention, c’est juste un projet, n’en parle surtout à personne. Tu en penses quoi toi ?

– Cet hôtel il serait où ?

– Rassure-toi, pas du côté de chez toi, on a plusieurs pistes, pour le moment rien n’est décidé.

C’est à cet instant que dame Abbott fit son passage retour. Dans sa main droite, un sac style cabas années 70 que chaque ménagère possédait jadis pour faire son marché. Le Presbytère en possédait un stock énorme, qu’il s’était procuré je ne sais où. Baptisé sac « vintage » par notre curé, c’était ça le nec plus ultra aujourd’hui. Alors qu’elle arrivait à notre niveau, son regard toujours fixé loin devant, le nôtre admirant la mécanique, son talon gauche se brisa. Ils ne respectaient vraiment rien ces pavés ! Malgré l’incident Avelyn réussit à se maintenir, et moi sans réfléchir je me précipitai à son secours.

– Vous allez bien madame ?

– Parfaitement bien mon ami, de toute façon je voulais en changer ! Puisque vous me le proposez si gentiment, pourriez-vous mettre l’autre à la même dimension ?

Son français était parfait, avec juste un petit accent, qui ajoutait encore un peu de piquant. Sans attendre ma réponse, la gente dame retira sa deuxième chaussure et me la tendit. Sans hésiter, mais avec un peu de mal quand même, je brisai le talon. Cette femme me faisait penser à une belle mécanique américaine des années 60, chouchoutée par un collectionneur. Les bagnoles de cette époque, il faut reconnaître qu’elles avaient de la gueule, rien qu’à les voir on mourait d’envie de se mettre au volant et de caresser le tableau de bord. Son parfum était arrogant, et envoûtant à la fois. Mais il y avait autre chose de beaucoup plus troublant, encore plus… On devinait chez cette femme un instinct de chasseresse patentée, possédant des armes affûtées de bons calibres. Ses yeux verts, sa bouche, son petit sourire juste à la commissure des lèvres étaient une invite à l’aventure. Le mouvement incessant de ses paupières surmontées de longs faux cils me faisait l’effet d’un papillon femelle, invitant les hormones mâles à sortir de leur léthargie. Nos mains ne firent que s’effleurer, mais pareil à un arc électrique je les ressentis sur tout mon corps… C’est à cet instant que mon cerveau (enfin la partie la plus mature) me lança le signal : fait gaffe Martial, tu sors à peine de convalescence, et les voitures de collection, elles n’ont pas de ceinture de sécurité… ! Consciente et satisfaite de son effet, la belle dame me remercia et repartit vers le bas de la rue. Un peu la tête ailleurs, je revins m’asseoir à la table. Olivier Aignard le boulanger ne put s’empêcher de me mettre en garde.

– Martial, je ne veux toujours pas te donner de conseil, mais la toubib, c’est une fille bien, très bien même. Rappelle-toi d’une chose, les étrangères ça ne te réussit pas, mais pas du tout. Tu sors à peine du purgatoire, tu pourrais pas te fixer un petit délai avant de replonger en enfer ?
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date : 29-09-2016
Collection le net au pré tome 1


Chapitre 1 – Une Lumière céleste

Le Sud-Ouest est l’une des régions de France les plus prisées par les Anglais, ils s’y installent et cultivent la nostalgie des vieilles pierres et celle d’une très lointaine époque. Cette situation n’est guère du goût de tous les indigènes (ou autochtones, ou natifs, c’est la même chose, mais en moins bizarre). Certains considèrent en effet que ces populations ne font que reconquérir, par l’argent, les territoires dont ils avaient été chassés par notre Jeanne d’Arc emblématique. Ils les accusent de tous les maux, mais surtout de faire indûment grimper les prix des biens qu’ils convoitent. Toutefois, il est très rare que l’un de ces natifs (indigènes, ou encore autochtones) lorsqu’il a lui-même une maison à vendre, refuse la proposition d’un « envahisseur », qui, la plupart du temps, est bien supérieure à celle des locaux. Mais il faut bien le reconnaître, il y a aussi les purs et durs, qui ne sont pas disposés à céder le moindre pouce de terrain, surtout s’ils n’ont rien à vendre. Pour les plus combatifs, il était même grand temps de se mobiliser, afin de récupérer l’espace perdu.

Dans la petite commune de Saint-Jean sur Automne, la situation était encore plus alambiquée. En quelques mois, le bourg avait acquis une notoriété certaine, et même, durant l’hiver, de nombreux touristes faisaient le détour. Cette célébrité soudaine avait pour effet de faire gonfler le nombre des personnes voulant y résider surtout l’Anglais, toujours et encore lui, considérés par certains indigènes et même par d’autres (oui, oui) comme l’ennemi héréditaire.

Pour les habitants c’était selon. Pour ceux qui pensaient n’avoir rien à gagner (sinon des em…), une grande part de responsabilités incombait au père Deslandes et à son épicerie.

Un curé, c’est fait pour dire la messe, célébrer les mariages, les baptêmes et enterrer les morts, pas pour faire du commerce à l’ancienne.

Pour d’autres, les plus éclairés (enfin tout dépend du camp dans lequel on se place) ceux qui avaient un peu ou beaucoup à gagner, le curé était le sauveur. C’était le précurseur, celui qui avait montré la voie. Une lumière, peut-être divine, était apparue dans le ciel de notre magnifique Sud-Ouest et notre curé avait su le premier trouver « l’interrupteur ». Eh oui, notre curé avait comme tant d’autres de ses confrères bien du mal à joindre les deux bouts avec seulement la quête et le denier du culte. Alors, lorsque la mère Tancogne avait arrêté, à près de 85 ans, son activité d’épicière-mercière-débitante de tabac, il lui avait proposé de la reprendre. Tout le monde l’avait pris pour un fou, certains affirmaient même que la soutane lui était montée à la tête (on aura compris ce que certains voulaient dire par là). La vieille dame ne voyait guère plus de deux clients par jour, et encore parce qu’elle leur faisait crédit. C’est vrai que, par temps de neige, ils se faisaient beaucoup plus nombreux. Malheureusement ou heureusement (encore une fois tout dépend du côté où l’on se place) la neige n’apparaissait à Saint-Jean qu’une à deux fois l’an et pour quelques heures seulement. Et c’est là que notre curé, sûrement très bien inspiré par le regard de notre Seigneur, avait eu une idée de génie. Celle de transformer l’établissement « genre supérette poussiéreuse, la plupart du temps dégarnie », en « véritable épicerie des années trente, où l’on trouve de tout ». À l’image du general store de l’ouest américain, la boutique, baptisée « Le Presbytère » proposait une gamme très large de produits allant du savon, aux sabots, en passant par le beurre, le fromage ou les petits pois, sans oublier le cirage et même les cartouches en périodes de chasse. Une véritable caverne d’Ali Baba. Le bouche à oreille (buzz) fonctionnait bien et on venait maintenant d’assez loin pour admirer le magasin qui tenait d’ailleurs plus du musée que de l’épicerie. Personne ne savait trop où il se fournissait certains de ses produits dont les marques très anciennes avaient disparu depuis longtemps : chicorée Arlatte, pâtes alimentaires Brusson Jeune, biscuits Gazon ou encore le chocolat Lombard. Ni d’où venait d’ailleurs la jolie vendeuse toujours très souriante, habillée d’époque, qui l’épaulait dans sa tâche.

Quelques semaines plus tard, profitant de l’aubaine, Olivier Aignard, notre colosse, ancien pilier et figure emblématique de Saint-Jean, transforma également sa boulangerie, en adoptant le style de l’épicerie. Il remplaça son enseigne clignotante par une simple plaque émaillée, son four électrique par un four à bois, et acheta quelques vieilles étagères et vieux meubles dans un bric-à-brac. Il sut également convaincre (c’était pas gagné d’avance) sa femme Odette et sa vendeuse Patricia de porter le costume d’époque. Comme il ne savait pas trop de quelle époque il s’agissait, sa femme opta pour le début du XXe et la vendeuse pour la fin du XIXe. Du mardi, au dimanche midi, sa boutique ne désemplissait plus, et rapidement il fut obligé d’engager un compagnon.
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date : 29-09-2016
Les exilés de L'Arcange - tome 9

Chapitre premier : l’anniversaire
Vendredi 1er juillet - J’obtiens mon diplôme avec une moyenne de 16,7 et la mention « très bien ». Pour ce grand jour, grand-père a fait le déplacement. Nous repartirons ensemble pour L’Arcange, dès lundi. Ça me fait tout drôle de penser que je vais entrer dans la vie active, comme un adulte.
Petite anecdote assez croustillante, lors des résultats, à l’énoncé par le proviseur des lauréats ayant obtenu une mention. À peine mon nom est-il cité, avec la moyenne de 16,7 qu’un homme, un peu rondouillard, front ruisselant de transpiration, costume cravate, s’approche de nous. Il s’adresse directement à moi, ignorant presque maman et grand-père qu’il salue d’un simple petit hochement de tête.
– Mes félicitations, jeune homme, la France a besoin de jeunes comme vous. Je me présente, Jules Masson, directeur du Crédit de France et de Navarre. Je viens tout droit de notre siège social à Bordeaux. Je sais par monsieur le proviseur que vous ne souhaitez pas suivre des études supérieures, et vous avez bien raison. Du concret, rien de tel pour démarrer une belle carrière. Je ne vais pas y aller par quatre chemins, vous me plaisez, je vous propose un emploi dans notre établissement. Je vous certifie qu’avant 25 ans, vous serez « chef d’agence » avec le salaire qui va avec. Mais si le travail en agence ne vous plait pas, vous pourrez toujours travailler au siège. Alors là, alors là…il n’y a pas de limite, et qui sait, vous aurez peut-être un jour la chance de me succéder.
– Je vous remercie monsieur Masson, mais j’ai déjà un emploi…
– Je peux savoir lequel jeune homme, un concurrent m’aurait-il précédé ? Si ce n’est qu’une question de salaire ça peut se discuter !
– Merci, monsieur, mais j’ai mon emploi de paysan déjà assuré…je dois prendre la succession… de mon grand-père. C’est quand même plus rapide que d’attendre la vôtre.
L’homme semble médusé, éberlué. J’ai l’impression qu’il a bien mangé ce midi, et même trop mangé. Il hoquette, passe sa main derrière sa cravate pour la desserrer un brin. Ma réponse a dû lui rester en travers de la gorge et bloquer la digestion. Son regard conquérant, sûr de lui, a viré au vinaigre. Son visage rougeaud est passé au rouge très vif, s’il ne passe au vert rapidement, il va exploser.
– Tu veux être paysan avec une mention « très bien » au baccalauréat…mais je rêve, c’est du gâchis…l’état français n’a pas investi dans tes études pour que tu te retrouves cul-terreux à nettoyer le derrière des vaches…
Lorsque derrière moi grand-père prend la parole, je sais que monsieur Masson, banquier de son état va en prendre pour son grade. S’attaquer aux paysans n’est pas chose à faire en sa présence. Son expression en dit long sur sa façon de penser.
– Monsieur le banquier, vous pensez réellement que la campagne n’a pas besoin de jeunes à la tête bien pleine ? Vous pensez donc que pour être paysan, savoir compter sur les doigts d’une main et savoir écrire son nom avec moins de trois fautes est largement suffisant ! Vous vous trompez monsieur le banquier, pour se développer, l’agriculture française a besoin de jeunes, bien instruits. Depuis la nuit des temps, en France, mais pas que. C’est exactement la même chose dans tous les pays du Monde, on ne laisse à l’agriculture que les laissés pour compte de l’éducation nationale. Quand les familles de paysans n’ont pas les moyens financiers de faire poursuivre les études à leurs enfants, ou quand ceux-ci apprennent mal, ou pas trop bien, ils sont vite poussés dans la vie active. Alors, faute de mieux ils deviennent domestiques, ou dans le meilleur des cas, ils travaillent sur la ferme avec leurs parents. Le problème est qu’ils n’ont pas encore véritablement appris à apprendre, et auront beaucoup de mal à évoluer dans un monde qui lui, évolue très vite. Par contre, quand un jeune de la campagne obtient une mention au baccalauréat, on le capte immédiatement, on le forme, on le corrompt même, afin qu’il mette son intelligence au service des gens comme vous, pour exploiter les plus mal lotis. Ça doit changer, et heureusement ça commence à changer. Il nous faut des jeunes à la tête bien remplie, capables de sortir l’agriculture française du Moyen-âge, monsieur le banquier. Des jeunes capables de résister aux exploiteurs et aux spéculateurs de votre espèce. Il ne suffit pas de savoir faire pousser du blé, ou même de savoir faire de l’excellent armagnac, monsieur le banquier, il faut aussi savoir le vendre. Dans le monde agricole, les spéculateurs et les exploiteurs jouent du coude à coude, il y en a de plus en plus. Le filon doit être bon. Ces messieurs bien cravatés veulent faire croire aux paysans qu’ils n’ont qu’à rester à la ferme, à nettoyer le derrière des vaches, comme vous le dites si bien ; eux se chargeant du reste, encaissant au passage la plus grosse part des bénéfices. Vous êtes comme des tiques sur le dos des chiens, vous sucez le sang jusqu’à la dernière goutte ; et quand on y regarde de près, on s’aperçoit que vous ne servez absolument à rien. Votre banque par exemple, l’argent qu’elle prête, il n’est même pas à elle. Contrairement à ce qu’on voudrait nous faire croire, l’agriculture ne sortira pas de l’impasse grâce aux beaux penseurs qui usent leur fond de pantalon dans un fauteuil, derrière un bureau. Elle sortira de l’impasse, elle se modernisera grâce aux hommes et aux femmes sur le terrain. Baptiste a fait le choix de prendre ma succession, dans ma ferme de Gascogne. J’en suis très fier. Personne ne l’a obligé, et surtout, il apprenait très bien à l’école, alors il avait le choix. Allez vendre votre discours à d’autres, monsieur le banquier, Baptiste a déjà choisi. Un petit détail, il n’y a pas de vaches à L’Arcange, mais peut-être que Baptiste va y remédier.
L’homme est surpris par le discours de grand-père. Il balbutie, deux a trois syllabes, puis tourne les talons. Quand il parle de spéculation, de profiteurs, grand-père sait de quoi il parle. Il a déjà investi, il y a quelques années, avec le Général, son épouse madame Éliette, et quelques autres paysans gascons dans une entreprise de négoce, qui leur permet de court-circuiter la plupart des intermédiaires.
– Tu l’as mouché grand-père, il fait moins son fier maintenant.
Maman n’a pas prononcé un mot, mais elle n’en pense pas moins. Je sais que le Crédit de France et de Navarre est sa banque.
– Émilio, Baptiste, ce soir, pour fêter ça, je vous invite au restaurant !
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Je me présente, Baptiste Montazini, fils de Sonia Etchebery, immigrée basque espagnole, et de Sylvio Montazini, et petit-fils d’Émilio Montazini, immigrés italiens. Avec maman nous vivons à la ferme Etchebery, aux pieds de la montagne Arradoy, à Saint-Jean-Pied-De-Port. Papa vit à Adélaïde, en Australie, avec son épouse Angelika, et mes deux petites sœurs, Simonetta et Julia. Je suis un enfant de la guerre, conçu dans la peur des combats et l’espoir d‘une paix vite retrouvée. Pour mon 15e anniversaire, papa m’a légué trente-sept cahiers d’écoliers, dans lesquels il raconte vingt-deux années de son histoire et de celle de sa famille, les Montazini, depuis leur arrivée en France en 1930. J’ai maintenant achevé la lecture de ces cahiers…enfin pas tout à fait. Il en reste quatre, quatre sur lesquels j’ai fait l’impasse. J’ai seulement parcouru quelques pages. Dans ces quatre cahiers, papa retrace sa vie et celle de ses compagnons de combats durant la guerre. Il y évoque aussi sa rencontre avec maman. Je sais que papa s’est engagé dans la résistance alors qu’il faisait ses études à Montpelier, après… Après, un blocage s’est instauré, je ne me sentais pas prêt. Peut-être la peur de découvrir…de découvrir, je ne sais trop quoi…La raison de ce blocage, je ne la connais pas vraiment, mais un jour, c’est certain, je reprendrais la lecture de ces quatre cahiers. J’ai poursuivi à partir de la fin de la guerre, au retour de papa à L’Arcange. Mon père et la famille Montazini n’ont connu mon existence qu’en 1947, dans des circonstances étranges, et tragiques. Je n’avais que quatre ans et les lignes tracées par papa dans ses cahiers ont éclairé avec bonheur les quelques images presque transparentes que j’avais gardées en mémoire. Moins d’un an plus tard, je prenais le nom des Montazini. Moi aussi, grâce aux stylos-bille que papa m’a envoyés, j’ai commencé à écrire mon histoire, mais j’ai arrêté après quelques mois. Au retour du séjour chez mon père, en Australie. Peut-être m’y remettrais-je plus tard ?
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date : 29-09-2016
Les exilés de L'Arcange- tome 8

Chapitre 1 – L’ours de la Montagne Arradoy

C’est pour mon quinzième anniversaire, le 17 juin de cette année 1958 que papa m’a « légué » ses cahiers. Il y raconte sa vie, celle de sa famille, les Montazini depuis leur arrivée en France en 1930. Cette famille est devenue la mienne alors que j’avais quatre ans. Dans la lettre qui fait de moi son « légataire», il me recommande de les conserver bien précieusement, afin que ma petite sœur Simonetta puisse à son tour les lire, si elle le souhaite lorsque son moment sera venu. Ils sont au nombre de trente-sept, bien à l’abri dans des boites métalliques, emballage de biscuits Gondolo. Ils ont, durant des années, dormi, numérotés et bien rangés sur une étagère, au grenier, à L’Arcange. Tous connaissaient leur existence, mais tous ont respecté le souhait de papa : ne pas y toucher. J’ai durant mes différents séjours à la ferme avec grand-père, déjà compris que la vie de la famille Montazini ne s’est pas déroulée douce et tranquille. Celle des Etchebéry, la famille de maman est aussi jonchée de péripéties et de tragédies. Certaines se mêlent d’ailleurs à celles des Montazini.

L’entre-deux-guerres fut témoin de la deuxième vague d’immigration italienne vers la France. Durant les années 20, et les années 30, des dizaines de milliers d’Italiens quittèrent leur pays, pour trouver asile en Gascogne et dans d’autres régions de l’hexagone. Les raisons de ces exils furent multiples, la principale cause étant la montée en puissance du fascisme. Mon père, Mariéta et grand-père faisaient partie de ces derniers.

Maman se nomme Sonia Etchebéry, et moi Baptiste Montazini. Nous habitons tous les deux à la ferme Etchebéry, située au pied de la Montagne Arradoy, qui domine Saint-Jean-Pied-de Port. Maman m’a déjà beaucoup raconté sur sa vie, et sur celle de sa famille exterminée à Gernika en 1937. Pour sa rencontre avec mon père, Sylvio Montazini, elle m’a aussi raconté, mais en occultant quelques points de détail. Avec ces cahiers, je vais découvrir vingt-deux années de la vie de la famille de mon père. Vingt-deux années que je sais semées d’embûches, parfois de drames. Mais aussi de bonheurs et d’espérance. Vingt deux années, depuis 1930, arrivée des Montazini en France, et jusqu’en 1952, date du voyage de papa à L’Arcange. C’est à cette occasion que nous avons fait la connaissance de sa femme Angelika et de ma demi-sœur Simonetta. Six années depuis ce voyage, six années durant lesquelles nos existences se sont déroulées sans accrocs ou presque. Peut-être qu’après le dernier drame survenu pendant la fête de Floréal, un dimanche après-midi d’août 52, le sort ou le destin avait décidé de calmer le jeu, laissant la famille Montazini, les Etchebéry et leurs amis, vivre enfin dans la tranquillité. J’ai passé une année chez papa en Australie, à Adélaïde. Avec ma petite sœur Simonetta nous avons fait plusieurs séjours dans la Barossa Valley, au milieu des vignes, à Stockwell, chez les Hartmann la famille d’Angelika. Une année inoubliable et j’espère bien y retourner un jour. Tout le monde m’attend là-bas. Après mon bachot sans doute, le temps de convaincre grand-père de m’accompagner. Papa, Angelika et Simonetta nous ont de nouveau rendu visite, en France il a deux ans, toujours pendant nos grandes vacances. Ils doivent en principe revenir l’année prochaine ! C’est grand-père qui m’a apporté les cahiers à la ferme Etchebéry, le jour même de mes quinze ans, un véritable trésor. Dans ces lignes à l’écriture régulière, flotte en permanence l’esprit de mon père. Je découvre écrit de sa main, parfois encore sous le choc de l’émotion, des situations qui me tirent les larmes des yeux. D’autres des sourires et même des éclats de rire que je dispense sans modération. De toute façon, assis sur un rocher tout en haut dans la Montagne Arradoy, à part Réglisse, Gribouille et les brebis, personne ne peut m’entendre. Ce qui m’étonne un peu c’est le style de l’écriture. Des premières lignes aux toutes dernières, il n’a pas véritablement changé, pourtant plus de vingt années se sont écoulées. Dès les premiers cahiers, que mon père a intitulé « Les raisons de l’exil » une fascination s’installe, un attrait qui s’amplifie tous les jours un peu plus. Je m’attelle à la lecture dès que j’atteins le sommet de L’Arradoy, jamais ailleurs. Ce sommet est pour moi comme un sanctuaire, un lieu sacré, un peu comme une église, un temple pour les croyants. Lorsque le temps tourne au maussade, je rejoins une maisonnette que j’ai moi-même restaurée il y a deux étés. Ganiz, le grand-père Ezkerra qui s’occupe de notre troupeau lorsque je suis au collège, m’a bien aidé. Prisonnière des ronces durant des décennies, nous l’avons délivré, remonté les murs de pierres taillées et de galets, et refait le toit de lauzes. L’intérieur est garni d’une excellente paillasse de foin bien sec. J’ai attendu les grandes vacances pour commencer à lire mon héritage. Chaque matin, je monte dans les estives avec Réglisse, Gribouille et le troupeau ; et le soir venu, je redescends vers la ferme Etchebéry, en ne pensant qu’au jour qui va suivre et qui me permettra de poursuivre. Je ne propose même plus à maman de m’accompagner, ce qu’elle faisait de temps à autre l’année passée. Préférant être seul pour dévorer les lignes. Elle a compris et ne s’en offusque pas. D’ailleurs son travail à la fromagerie lui laisse peu de temps. Je sais qu’un jour ou l’autre j’arriverais au passage de sa rencontre avec papa, mais je ne suis pas pressé. Je veux juste m’imprégner de cet extraordinaire héritage que je peux vivre au travers de ces lignes. Je dévore, mais en dégustant, sans me presser, comme un privilège que moi seul possède. Relisant certains passages que je pense avoir mal compris, ou qui me paraissent plus importants que les autres. Ah, un petit détail, les cahiers que j’amène avec moi, ils sont dans mon sac à dos, celui que papa m’a offert pour mes huit ou neuf ans. Il est toujours en très bon état.

Dès les toutes premières lignes, la mise en bouche est conséquente. Mon père évoque l’incendie de la grande vigne de Pellegrin survenu quelques jours seulement après l’arrivée des Montazini dans la ferme de L’Arcange, début août 1930. Le feu a pris à l’extrémité d’un champ, le long d’une petite route, sur trois andins de mauvaises herbes sèches fauchées par grand-père et ratissées par papa et Mariéta quelques heures auparavant. C’est Armand Malcoeur qui alerte grand-père qui fonce immédiatement en vélo sur les lieux de l’incendie. À l’aide de son couteau, il coupe une branche d’ormeau. Avec l’énergie du désespoir, il se met à frapper les flammes pour tenter de les arrêter. Il reste encore au feu plus de cinquante mètres à parcourir avant qu’il n’atteigne la vigne. Mais le vent du sud-est est très fort et le combat de grand-père bien dérisoire. En frappant avec sa branche, il arrive à éteindre quelques flammes, mais elles reprennent aussitôt à côté, avec encore plus de vigueur. Le vent d’Autan conduit inexorablement les flammes vers la grande vigne, qui elle aussi est envahie par de grandes herbes sèches. En quelques minutes tous les ceps de folle-blanche semblent détruits. Prostré, grand-père s’assied au bout d’un rang, le visage noirci, les yeux hagards, anéantis, il ne dit rien. Veaux, vaches, cochons…, tous les beaux projets échafaudés se sont en quelques minutes, transformés en fumée et en cendre. Antoinette Rosannés la voisine de la ferme des Bîmes est également là, le visage défait, les cheveux en bataille, elle aussi s’est durement battue pour tenter de maîtriser les flammes. Mais l’adversaire était trop fort, ils ont lutté en vain.

Le chef Laterre, responsable de la gendarmerie de Floréal est formel, le feu n’a pas pu prendre de façon accidentelle à trois endroits différents. Des voyous ont sans nul doute œuvré. Qui sont-ils ? Et pourquoi ont-ils agi ainsi ? Dans le bourg de Floréal, les Montazini ont des soutiens, mais aussi de nombreux détracteurs et d’autres qui prétendent vouloir rester neutres. Et parmi les soi-disant soutiens, ou même les soi-disant neutres sûrement des détracteurs cachés !

En poursuivant la lecture, j’essaie de pointer du doigt, le ou les coupables possibles. Les Lastruc habitent le Tachou, proches voisins des Montazini, ils ont le bon profil. Papa les présente comme des gens de peu d’intérêt. Le père Sylvain Lastruc est un irascible, qui n’admet pas que des étrangers, immigrés de surcroit puissent s’installer en France et surtout aussi près de chez eux. Sa femme Simone pense comme son mari, et la fille Mathilde malgré ses 15 ans est toujours à l’école primaire et n’a pas la capacité de penser. À cette époque, il n’y a pas encore eu de vraie dispute entre les deux familles. Juste quelques discutions un peu houleuses. Je les aurais bien vus faire un truc pareil, mais ils ont un alibi irréfutable : ils sont tous dans la vigne à travailler lorsque papa, Mariéta, les fils Letémoin et la fille Lemoine, Christiane, revenant de la fête passent sur la petite route. Papa et Mariéta ont un truc bien à eux lorsqu’ils rencontrent des personnes qui ne les apprécient pas : ils les saluent bien bas, obligeant ainsi les récalcitrants à répondre. Des fois ça marche, et des fois pas.
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date : 29-09-2016
Collection les exilés de L'Arcange - tome 7

Chapitre 1 - Justine

Elle partit, courant comme une folle, criant à tue-tête :
– Baptiste a des chaussures toutes neuves, Baptiste a des…

Elle, c’était Isabelle Letémoin de la ferme des Saulles. Et tous voulaient les voir mes belles chaussures neuves, certains voulaient même savoir combien elles coûtaient. Ce ramdam ne tarda pas à arriver aux oreilles de la directrice, Margueritte Duval-Lanterre.

– Que se passe t-il encore ?

– Madame, c’est Baptiste, il a de très belles chaussures en cuir toutes neuves. C’est un cadeau de son père qui les a envoyées d’Australie. Elles sont vraiment…

La directrice s’avança vers moi, m’empoignant par l’épaule.

– Baptiste, ce que tu fais est indécent. Ce n’est pas bien de se vanter d’avoir de belles choses, quand d’autres sont complètement démunis. Regarde autour de toi : un très grand nombre de tes camarades n’ont que de vieilles chaussures maintes et maintes fois réparées et ressemelées. Ton comportement est immoral, inadmissible. Tu…

– Mais madame, j’y peux rien moi si certains de mes camarades n’ont pas de chaussures neuves, je…

– Tais-toi Baptiste, on ne coupe pas la parole aux grandes personnes. Tu pouvais très bien mettre tes chaussures neuves sans t’en vanter. Mais toi, c’est la première des choses que tu fais en arrivant dans la cour. Tu es très mal élevé, toute ton éducation reste à faire.

– Mais madame, c’est pas moi qui me suis vanté, c’est Isabelle. Elle…

– Tais-toi Baptiste, tu n’as rien compris à ce que je viens de te dire ! On ne coupe pas la parole aux grandes personnes, et à plus forte raison, quand il s’agit de la directrice de ton école. Et en plus, tu dénonces une camarade ! Tu es puni, tu vas immédiatement aller en classe et copier cent fois « la vantardise est un vilain défaut ». Et cent fois « je ne dénoncerai plus mes petits camarades ». Et quand tu en auras terminé, tu conjugueras vingt fois « ne pas se vanter » au futur simple de l’indicatif.

Je ne répondis pas : pas la peine d’aggraver mon cas. Puis elle rajouta quelques mots qui ne m’étaient pas véritablement adressés, mais qu’elle souhaitait quand même que j’entende.

– Quelle impertinence ! Mais cela ne m’étonne guère. Avec un père qui l’abandonne et se sauve à l’autre bout du monde et une mère qui s’en débarrasse en le confiant, sous un prétexte futile, au premier venu. Quelle famille ! Et dire que nous les avons accueillis en leur offrant ce que notre pays avait de meilleur! Pauvre France…

Depuis le dix-sept juin dernier, j’habite la ferme de L’Arcange, chez grand-père Émilio. Et au premier octobre, j’ai fait ma rentrée des classes à l’école de Floréal. C’est suite à l’incendie de notre bergerie sur L’Arradoy à Saint-Jean-Pied-De-Port. Heureusement, en aboyant, Réglisse a donné l’alerte et nous avons pu sauver presque toutes les brebis et même les agneaux. Seules trois, sur le point d’agneler ont péri ; c’était très dur à voir. Le bâtiment, la fromagerie, le foin, tout a été détruit. Les gendarmes ont dit que ce n’était pas accidentel et maman avait très peur pour moi. Grand-père a alors proposé de m’installer chez lui. Le temps que les choses retrouvent un cours normal. Maman hésitait. Tante Mariéta aussi avait offert de m’héberger chez eux à Agen. Mais avec les jumeaux qui lui donnaient déjà du fil à retordre, grand-père décida que ce n’était pas la peine d’en rajouter. Le dix-sept juin, jour de mon huitième anniversaire, je quittai la ferme Etchebéry sur L’Arradoy pour L’Arcange. Maman et mon chien Réglisse me manquent beaucoup, mais grand-père Émilio s’occupe très bien de moi.
Pour l’incendie de la bergerie, maman a de très forts soupçons. Elle pense que son oncle, Ramuntxo Etchebéry, et ses deux fils en sont les auteurs, à cause de l’héritage. Ils habitent Mestérika à quelques cent trente kilomètres de l’autre côté de la frontière.
Au début, c’est grand-père Émilio qui m’accompagnait à l’école de Floréal. Maintenant, nous faisons un bout de chemin ensemble puis je continue à pied avec les autres voisins. Nous sommes plus d’une quinzaine sur la route. Ça rassure grand-père de voir tous ces enfants autour de moi. Tous ne sont pas de nos amis, loin s’en faut. Mais le pire, c’est Anatole Letourneur. Derrière son dos, on le surnomme King Kong. Mais derrière son dos seulement. C’est le fils de Félicien Letourneur de Villeneuve-de-Floréal. D’après ce que j’ai compris, mon papa, alors qu’il avait mon âge, a assez bien connu Félicien. Des quelques frictions qu’il y a eu entre eux, apparemment, le papa d’Anatole en garde quelques rancœurs. Normalement, Anatole n’aurait jamais dû venir dans notre école. Mais son père avait fait des pieds et des mains pour que King Kong soit scolarisé à Floréal. Autre petit détail qui avait facilité la chose, sa mère Gertrude Lamaison, concubine de Félicien Letourneur, travaille à la poste de Floréal. Anatole est très grand et très costaud pour ses douze ans. Ses bras très longs sont munis à leur extrémité de véritables battoirs. Vous comprenez maintenant d’où vient son surnom. Je suis persuadé qu’il est le portrait de son père à son âge. Dommage pour lui, mais son cerveau n’a pas véritablement suivi l’évolution de son corps. Sa tête, pourtant assez imposante, semble vide et malgré ses trois années de plus, il traîne encore son imposante carcasse dans ma classe. Le problème est que l’énergumène et moi empruntons en partie le même chemin. Il a déjà tenté de me chercher des crasses, mais il y a d’autres grands et je cours bien plus vite que lui. Alors il ronge son frein et attend son heure. Il a bien failli la trouver une fois, son heure. Heureusement, Lucien Lachaume, le facteur, passait par là et lui a administré un sévère savon. Je l’aime bien, Lucien Lachaume. Il passe souvent à la maison boire un verre et discuter avec grand-père. Il y a quelques mois, le pauvre homme a perdu sa femme Etiennette. Elle s’est noyée dans le puits en remontant de l’eau. Il a beaucoup de mal à s’en remettre. D’autant plus que des rumeurs parlaient de suicide, mais bon, les rumeurs ! Le directeur, ou plutôt la directrice de l’école de Floréal se nomme Margueritte Duval-Lanterre. Elle fait la classe des grands, c’est la fille de Gaston Lanterre, l’ancien maire du bourg. Au lendemain de la guerre, le général Aristide Clément Autun, le propriétaire du château Tourne-Pique, lui a ravi la Mairie. Quelques mois plus tard, l’homme décédait. Grand-père est régisseur au château, il est aussi l’ami du Général, alors cette dame nourrit quelques griefs à l’égard de nos familles. Elle raconte à qui veut l’entendre, et parfois ils sont nombreux, que son père est mort à cause du Général et de ses amis. À plusieurs reprises, j’ai dû supporter ses réprimandes injustes. Avant l’hiver, papa m’a envoyé de belles chaussures hautes, en cuir, avec de gros crampons. Elles sont vraiment très belles, mes chaussures. À peine arrivé dans la cour de l’école, je les ai fait admirer à Isabelle Letémoin de la ferme des Saulles - vous connaissez la suite - et la directrice m’a puni. D’abord je ne me suis pas vanté, je les ai juste montrées à Isabelle, mes chaussures. Et puis, j’y peux quoi, moi, si Isabelle l’a répété à tout le monde en criant très fort ? Et mon papa, il y peut quoi si des parents n’ont pas les moyens d’acheter des chaussures neuves à leurs enfants? Et puis, pour qu’elles deviennent vieilles un jour les chaussures, faut bien qu’un autre jour elles aient été neuves ! La semaine dernière, c’est grand-père qui m’a acheté des bottes, celles que j’avais ramenées de L’Arradoy étaient trop petites. Avant d’aller à l’école, je les ai un peu salies dans l’eau boueuse. Et je n’ai surtout pas commis l’erreur de les montrer à Isabelle. C’est dommage de ne pas pouvoir montrer les cadeaux mais c’est comme ça la vie. Plusieurs fois, les remontrances portaient sur mon repas du midi. Le midi, ceux qui sont trop loin pour rentrer chez eux, dînent dans un réfectoire. Nous sommes une bonne cinquantaine. Chacun mange le repas que les parents ont préparé dans la musette. Madame la directrice trouve que grand-père me donne trop. Elle sort son refrain habituel sur l’indécence d’afficher ses moyens alors que d’autres n’ont presque rien. C’est vrai qu’il m’arrive de ne pas tout manger, mais c’est surtout du pain qui reste. À mon retour de l’école, Tarzan me donne un coup de main. Le chien, faut bien qu’il mange aussi. Ce qu’elle ne sait pas la directrice, c’est que je donne toujours un peu de mon repas à la petite Justine. Souvent, la pauvre n’a qu’une pomme. Justine, c’est un peu la Cosette de Jean Valjean dans les Misérables de Victor-Hugo. Sauf qu’il n’y a pas de Thénardier et qu’elle a encore sa maman. Son papa, elle ne l’a jamais connu. J’en ai parlé avec grand-père et depuis il me prépare tous les matins un petit paquet, juste pour elle : rajouter deux œufs dans l’omelette, et couper quatre tranches de saucisson en plus, ça ne coûte rien ! Mais ça, personne ne le sait, et j’ai demandé à grand-père de garder le secret. Si ça s’apprenait, on dirait que Justine est ma fiancée, et des fiancées, je n’en veux pas, j’ai déjà ma maman. Je m’arrange toujours pour lui remettre le paquet pendant le trajet.
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date : 29-09-2016
Collection les exilés de L'Arcange tome 4
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date : 29-09-2016
Collection les exilés de L'Arcange - tome 2
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date : 29-09-2016
Collection les exilés de L'Arcange - tome 3
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date : 29-09-2016
Collection les exilés de L'Arcange - tome 1
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date : 29-09-2016
Collection les Exilés de L'Arcange - Tome5
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date : 29-09-2016
Collection les exilés de L'Arcange - tome 6
Port de Douvres, lundi 3 novembre 1947
La Cucaracha, la Cucaracha… une fois, puis deux fois. Assis à même le pont, le dos appuyé contre le bastingage, je sifflote. Et plus je sifflote, et plus le sentiment de révolte et de haine monte en moi. Seul papa avait compris ce que je ressentais vraiment. Aujourd’hui je dois m’éloigner. Mais pour éteindre définitivement cette révolte, cette haine, il n’y avait qu’une solution, revenir plus tard et débarrasser le monde de ces infâmes cafards. Et des autres, plus infâmes encore qui se cachaient derrière…

Le jour pointe son nez, et je suis l’un des premiers à monter à bord du SS Andes. À peine sur le pont, une tripotée d’enfants, garçons et filles, encadrés par deux adultes se pressent sur la passerelle. Ils marchent bien rangés, chacun portant un baluchon, un peu à la façon de petits soldats. La plupart n’ont pas plus de 7 à 8 ans – à peu près mon âge, lors de mon arrivée en France.
Ce paquebot n’est pas des plus luxueux, ni même des plus jeunes, mais l’essentiel est qu’il nous mène à bon port, dans l’hémisphère Sud à quelques seize mille kilomètres de la France. Transformé en navire de guerre en 40, puis démobilisé fin 45, repeint à la va-vite, le SS Andes a repris du service en tout début d’année pour être affecté aux transports des migrants vers l’Australie.
Vers 9 heures le navire largue les amarres et je me dirige vers la salle à manger en quête du petit déjeuner. J’ai déjà pu constater durant les quelques mois passés en Angleterre, pendant la guerre, que nos divergences en matière de gastronomie sont abyssales. En contrepartie, leur full breakfast, même indigeste, vous cale l’estomac de très longues heures. Faut-il encore pouvoir l’avaler !
Il n’y a que quelques personnes assises dans une grande salle tout en longueur. Après cinq à six minutes d’attente, et sans même un bonjour, un serveur aux allures de baroudeur de gargote dépose devant moi une tasse de thé bouillante, accompagnée d’une assiette fumante, aux odeurs de graisses brulées. Le bacon façon semelle côtoie des œufs mal cuits, visqueux, et des saucisses huileuses. Le tout agrémenté de pommes de terre écrasées baignant dans une sauce rosâtre. Je n’ai pas le choix, je suis condamné presque deux mois durant à ce régime, je dois absolument m’adapter. Et les Australiens, sont-ils plus respectueux des estomacs que leurs congénères Anglais ? Je constate que quelques autres passagers ont une opinion identique à la mienne, touchant à peine à leur assiette. Sans trop réfléchir je me lance à l’assaut… Je dois seulement penser à autre chose et je repense alors aux enfants montés à bord : qui sont-ils ?

Durant la matinée je fais la découverte du navire. Je traine un peu, et lorsque j’accède à la salle de restaurant pour le déjeuner, elle est déjà au trois quarts vide. À peine assis j’aperçois deux petites têtes, l’une blonde l’autre rouquine, se cachant derrière les tables, progressant seulement lorsque les serveurs travaillent sur la partie avant ou en cuisine. Seules les mains apparaissent pour saisir, dans les assiettes, rosbeef, bacon et autres subsistances abandonnés. Même les patates écrasées disparaissent. Je me demande de quelle façon ils entreposent la nourriture. Sûrement en vrac dans un récipient, peut-être même dans un sac. En voilà deux qui ne font pas de manière, et qui doivent avoir très faim. La récolte est certainement partagée avec d’autres. Lorsque le baroudeur des gargotes avec son tablier crasseux se dirige dans leur direction dans l’intention de débarrasser les tables, je l’interpelle dans un anglais approximatif ; S’il vous plait monsieur, pourrais-je avoir un peu d’eau ? À contrecœur l’homme fait demi-tour et repart vers son antre. Les petites mains réapparaissent à quatre ou cinq reprises. Puis les deux têtes progressent vers la sortie. Je n’attends pas ma commande et me lève dans l’intention de les suivre à distance. Dans quelle partie du bateau a-t-on pu les loger ? Devant moi, à une vingtaine de mètres, le garçonnet et la petite rouquine, l’un portant un sac, l’autre un bocal de verre, descendent par un escalier amenant vers le pont G et les troisième classes. Ils marchent assez rapidement, mais sans inquiétude. Arrivés au fond d’un petit couloir, ils ouvrent une porte et la franchissent sans hésitation. Je rebrousse chemin, me demandant encore les raisons qui m’ont poussé à les suivre.
Le manège se poursuit durant le repas du soir et le lendemain. Personne ne semble se soucier de leur présence… sauf l’un des serveurs, le baroudeur de gargotes au tablier crasseux. Plusieurs fois je le vois s’arrêter brusquement, puis jeter un coup d’œil suspicieux vers l’arrière. Mais la salle est assez grande, tout en longueur et les gosses très vifs. Pour moi cela devient presque un rendez-vous, je m’assoie toujours de façon à pouvoir les surveiller, eux et… le serveur. Ces enfants, qui sont-ils ? Que font-ils sur ce bateau ?... Mais pour quelle raison ces gamins m’intéressent-ils autant ? Peut-être mon subconscient trouve-t-il là un moyen de détourner mes pensées. M’incitant à m’accrocher à autre chose, niant, rejetant, contestant, poussant mon cerveau à occulter ce qu’il s’est passé et qui a motivé ce départ précipité. Peine perdue, dès que je me retrouve seul dans ma cabine, allongé sur mon lit, cherchant le sommeil, les images reviennent en sarabande. Alors je m’appuie contre la cloison et sifflote : La Cucaracha, la Cucaracha… une fois, puis deux fois. Plus je sifflote, plus ce sentiment de révolte et de haine monte en moi, et plus la sarabande d’images s’accélère. Seule la fatigue peut éteindre ce cauchemar, alors, d’épuisement, je m’endors…

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date : 29-09-2016
En ce début du mois de janvier 1938, la guerre civile en Espagne fait rage. Les nationalistes de Franco alliés à l’Allemagne nazie et à l’Italie fasciste avancent toujours. Dans l’Europe tout entière, les gros nuages noirs s’amoncellent. Suite au coup d’État du 11 mars 1938 orchestré par les nazis autrichiens et soutenus par les nazis allemands, l’Anschluss (l’unification de l’Allemagne Nazie et de l’Autriche) est décrétée le 12 mars 1938. Adolph Hitler réalise sa première grande victoire : réunir tous les pays germanophones. Le Führer avait déjà réannexé la Rhénanie et la Sarre. Le Troisième Reich est d’ores et déjà « presque » en ordre de marche.
Entre Amandine et moi, la situation s’est un peu améliorée. Nous nous sommes revus au 1er de l’an de cette année et nos échanges de lettres ont repris. Je n’ai bien sur rien dévoilé de ma « rencontre » de septembre dernier avec Juliette. Pour les grandes vacances, ma blondinette n’a encore rien décidé. Pour moi, les choses sont déjà bien établies : quelques jours de battage chez les voisins, puis « farniente ». Après le 20 août je m’attaquerai au déchaumage et aux labours.

Le 14 janvier madame Éliette mit au monde le petit Martial. Deuxième grande bonne nouvelle en ce début d’année morose: le 15 mai 1938, ma grande sœur Mariéta épousa un Parisien, Julien Montesquieu, en la mairie de Floréal. Papa avait tout fait pour que la cérémonie et les festivités se déroulent dans notre bourg, et à L’Arcange. Pour l’occasion je revis Amandine, nous fîmes un peu semblant, mais nos relations restaient encore dans le flou.

J’allais oublier de vous présenter Amandine et madame Éliette.
Amandine est la nièce de madame Éliette, elle a presque mon âge. C’est vers la fin de l’été 1932 qu’elle est arrivée de Toulouse, au château Tourne Pique pour se refaire une santé. Durant toute une année, nous fûmes inséparables. De copain-copine, nos relations ont évolué, mais aujourd’hui nous avions du mal à passer le cap. Madame Éliette est l’épouse d’Aristide Clément-Autun, militaire de carrière et propriétaire du château Tourne-Pique. Il y a une autre personne qui compte énormément pour nous, c’est Edmonde de Barsac, surnommée par papa la Dame en Blanc. Elle a surgi dans notre vie dans d’étranges circonstances au mois de septembre 1931. Je ne dois pas oublier une autre dame dont nous sommes également très proches, c’est Antoinette Rosannès, notre voisine de la ferme des Bîmes. Aujourd’hui elle passe la plupart de son temps chez sa sœur à Gondrin et nous l’avons un peu perdu de vue.

Mariéta et Julien habitaient maintenant un appartement au troisième étage de l’hôtel particulier d’Edmonde de Barsac, au 32 rue des Loges à Paris. Pour ma grande sœur, cet étage recélait un destin bien mystérieux, c’était celui qui avait vécu la folie de Geneviève de Barsac, l’aïeule de la Dame en Blanc. Cette dame, sous les traits d’une Demoiselle blanche, s’était révélée dans les rêves et les cauchemars de Mariéta peu après notre arrivée à L’Arcange en 1930.
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date : 29-09-2016
Ce 14 septembre, premier jour de la grande foire Sainte-Croix à Floréal. Peut-être irais-je y faire un tour en fin d’après-midi ! C’était aussi le premier jour des labours. Depuis son arrivée au château, au début de l’année 33, Hercule (c’est le tracteur de la MAF) en était à sa troisième version. Roues caoutchoutées, puissance très sensiblement augmentée. Il tirait maintenant la charrue trois socs sans aucune difficulté. En cette fin d’été une chaleur à peine supportable plombait l’atmosphère, torse nu la poussière collait à la peau. Heureusement, grâce aux fortes pluies du début de mois, la terre se tournait bien. Vers midi, je décidais d’aller prendre un bain à l’Auzoue. À mon arrivée au bord de la rivière, un vélo était déjà là, un vélo de fille. Un peu à l’abri des regards, appuyé contre une petite haie. Je m’avançais sans bruit et je l’aperçus, entièrement nue. Allongée sans complexe sur la petite plage, dos exposé à la douceur du soleil. Juliette était revenue. Je l’avais rencontré deux années auparavant sur cette même plage. Durant l’été, les samedis après-midi nous étions une douzaine à nous baigner ici. Des filles et des garçons des environs. Plus âgé que nous, Juliette avait la particularité de se baigner entièrement nue. Pris entre l’envie de repartir et la tentation encore plus forte de m’approcher, je restais là, durant de longues minutes à l’observer. Puis je me décidais enfin.

– Bonjour Juliette ça faisait longtemps, tu es en vacances ? D’habitude c’était au mois de Juillet ?

La jeune fille ne sembla même pas étonnée de me voir. Elle tourna juste la tête vers moi. Ma condition était bien différente, j’avais de plus en plus de difficulté à cacher mon trouble.

– Bonjour Sylvio ! Tu sais maintenant je travaille, et comme je suis nouvelle je n’ai pu obtenir mes vacances qu’au mois de septembre. Tu as eu beaucoup de chance de me trouver ici, c’est mon dernier jour, je repars demain.

Sans trop savoir pourquoi (pour être tout à fait honnête, je le savais, mais sans trop comprendre pourquoi), je m’approchais assez près de Juliette et m’asseyais à ses côtés. La conversation se poursuivie sur des banalités, mais ma nervosité, mon émoi étaient soumis à dure épreuve. Puis sans gêne aucune, elle se retourna. Elle était vraiment belle Juliette. Je l’avais déjà vu nue, mais cette fois les choses étaient bien différentes. Nous étions seuls et j’avais plus de 15 ans. Puis elle se redressa, s’approchant plus près de moi encore, jusqu’à me frôler. J’avais l’impression que sa poitrine me provoquait. Tentant de détourner les yeux, mais tel un aimant, ils revenaient sans cesse, prisonniers comme l’aiguille de la boussole. Juliette prit ma main droite et la posa sur ses seins. Puis ses doigts caressèrent mon torse nu, dessinant un petit cœur sur ma peau transpirante, sa bouche… Une agréable et inhabituelle sensation commençait à se propager en moi. Durant une à deux secondes le visage d’Amandine se dressa entre nous, mais c’était trop tard, l’irréversible s’écrivait déjà.
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date : 29-09-2016
Fin 1929, pour échapper à la vindicte d’un fasciste fanatique papa décida de notre exil en France. Le 3 février 1930, la famille Montazini, Emilio mon papa, Mariéta ma grande sœur et moi Sylvio, arrivons en Gascogne, dans le Gers. C’est au château Tourne Pique, dans la bourgade de Floréal que nous posons nos valises. À peine quatre mois plus tard, le capitaine Aristide Clément Autun, propriétaire du château proposa à papa d’acheter la ferme de L’Arcange. Délaissée depuis plusieurs années, les terres réduites à l’état de friches, mais cela nous était complètement égal. Nous étions les plus heureux au monde, nous aurions enfin une maison bien à nous et l’important était là… En septembre 1933, le père Guillaume, un religieux de l’abbaye de Flaran, nous apprit l’origine du nom de L’Arcange.
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date : 28-09-2016
Ce vendredi 3 février lorsque je me levais pour aller à l’école, le paysage était d’un blanc immaculé. Dix à quinze centimètres de neige recouvraient la campagne. Déjà debout, papa préparait le petit déjeuner, pendant que Patou et Victor, couraient comme des fous dans la poudreuse. Ah oui, il faut quand même que je vous dise, Patou et Victor sont nos deux chiens.
– Je crois qu’aujourd’hui tu ne pourras pas aller à l’école, ça m’étonnerait que madame Eliette se risque sur la route par ce temps. Moi je vais aller au château à pied, si tu veux m’accompagner. Tu pourras te tenir au chaud dans le chai, près des alambics.
– On verra avec Amandine. Après tout, peut-être que nous pourrions faire le chemin à pied. On arrivera en retard, mais ce n’est pas grave, monsieur Sourtis comprendra.
Au château, la Delage était effectivement restée au garage. Lorsque je proposai à ma blondinette de faire le chemin à pied, elle accepta sans hésitation. Madame Eliette n’essaya même pas de l’en dissuader, elle lui demanda simplement d’ajouter un pull-over sous son manteau.
Patou nous regarda partir, mais Victor se mit dans l’idée de nous suivre.
– Allez, allez, va rejoindre ton grand frère ; votre place c’est dans le chai ! Nous, on va à l’école.
Comme pour ramener Victor dans le droit chemin, Patou aboya à deux reprises, le benjamin le suivit sans délai.
Arrivés au sommet de la côte de Pellegrin, la neige recommença à tomber très fort, et les pas d’Amandine se firent de plus en plus pesants. Bonnet sur les oreilles et écharpe rabattue devant son visage, seuls ses yeux bleus étaient visibles. Je la sentais épuisée, mais elle ne se plaignait pas. Je me demandai alors si nous ne devions pas rebrousser chemin.
Et puis non, ce n’était pas quelques flocons qui allaient nous arrêter. Je pris sa main gantée dans la mienne et… C’est alors que nous entendîmes un bruit de grelots. A quelques deux ou trois cents mètres, une forme encore brouillonne tirée par un attelage avançait vers nous.
– Tu crois que c’est le père Noël ? Il est bien en retard, ou alors il a oublié quelqu’un !
Si ma blondinette trouvait la force de plaisanter, c’est que tout n’allait pas si mal.
– On dirait plutôt des Zingari, ils ne doivent pas avoir très chaud !
– C’est quoi des Zingari ?
– Des bohémiens !
Arrivée à notre hauteur, la roulotte stoppa. L’homme qui guidait les mules nous interpella. Il était chaudement vêtu d’un grand manteau en peau de mouton, et coiffé d’un lourd chapeau foncé. Une longue et fine moustache lui barrait le visage.
– Alors les enfants, vous êtes bien courageux d’affronter cette neige ! Nous passons par le bourg, vous voulez faire le chemin avec nous ?
Avec Amandine, nous échangeâmes un regard assez étonné. Il passait assez régulièrement des bohémiens sur les routes, ils venaient même de temps à autre dans les fermes, proposer de rempailler les chaises, d’étamer les chaudrons ou même quémander un peu de vin. Jamais très appréciés, on les incriminait de tous les maux. Lorsqu’un poulailler, un clapier, ou même un jardin étaient visités, on les prenait toujours dans la ligne de mire. Le plus surprenant était de les voir circuler en plein hiver, alors que la neige tombait.
Devant notre hésitation, l’homme réitéra son invitation.
– Allez venez, n’ayez pas peur, on ne va pas vous enlever ! Nous en avons déjà trois, le compte y est. Et puis il fait chaud à l’intérieur !
C’est à cet instant que nous aperçûmes au coin de l’épais rideau vert qui protégeait l’intérieur de la roulotte trois petites frimousses qui nous épiaient. Cette vision nous rassura et nous montâmes sans attendre.
L’homme nous fit entrer et une bonne chaleur nous accueillit. L’attelage repartit aussitôt. Tout au fond nous aperçûmes un poêle, et à côté se tenait une femme d’environ une trentaine d’années, occupée à repriser. Habillée de vêtements assez colorés et coiffée d’un foulard, elle nous sourit.
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date : 28-09-2016
Chapitre premier – La cabane dans le tonneau

– Je l’ai vu, madame, je l’ai vu ! Là-bas, dans le chai !

– Calmez-vous Lisette. Que se passe-t-il ? Qui avez-vous vu ?

S’adressant à Éliette Clément Autun, la maîtresse du château Tourne Pique, la bonne essayait de lui expliquer ce qu’elle venait de découvrir. Mais elle balbutiait ; dans sa bouche, les mots s’entremêlaient et ses propos étaient incohérents.
Éliette lui demanda de reprendre son récit plus calmement.

– Madame, je sais qui a enfermé Sylvio dans la cuve ! Il vient de recommencer, je l’ai vu !

– Mais qui donc avez-vous vu ?

Lisette n’arrivait pas à se calmer.

– Vite, venez voir, venez voir !

Pour nous faire de l’argent de poche, Mariéta et moi, Sylvio, nous nous étions portés volontaires pour extraire des parois des cuves à vin du château Tourne Pique le tartre qui s’y était formé. Ce tartre, ensuite récupéré par Monsieur Ramirez, le ferrailleur, était revendu à l’industrie chimique. Dans la soirée du 1er octobre 1930, alors que je travaillais seul, malgré l’interdiction formelle de mon père, un individu m’avait volontairement enfermé dans l’une de ces cuves. Celle-ci contenait encore du vin quelques jours auparavant, et le gaz acide carbonique qui pouvait y subsister aurait pu provoquer ma mort. Cette affaire, après celle de l’incendie crapuleux de nos champs et de notre vigne, avait fait grand bruit. L’enquête de gendarmerie n’avait jamais abouti mais, depuis ce jour-là, un mystérieux individu sévissait régulièrement. Papa et le maître de chai, Alphonse Diodin, retrouvaient de temps à autre des cuves vides dont les portes avaient été fermées. Le risque d’y piéger et d’y laisser mourir un ouvrier était toujours possible. Plusieurs personnes, dont une en particulier, avaient été suspectées mais aucune preuve formelle n’avait jamais pu être retenue contre elles.

Ce vendredi 19 août 1932, Lisette, la bonne du château, à la recherche du petit Édouard, venait enfin d’apercevoir le coupable qui récidivait. Bouleversée par cette découverte, elle était repartie en courant vers le château pour avertir Éliette Clément Autun.

Sans perdre un instant, les deux femmes se dirigèrent d’un pas rapide vers le chai. Arrivées devant la porte, elles s’avancèrent précautionneusement vers les cuves. Celui qui avait été baptisé, par le maître de chai Alphonse Diodin, le « portier malfaisant » était toujours là, il parachevait son forfait. Éliette devint livide : à quelques mètres d’elle, son fils, le petit Édouard, refermait consciencieusement la porte de la dernière cuve. Imperturbable, il repoussait la vis de blocage, tout en serrant légèrement l’écrou. L’épouse du capitaine voulut se précipiter, mais elle se ressaisit aussitôt. Pour son fils, ce n’était qu’un jeu, il voulait tout simplement reproduire les gestes des ouvriers ou du maître de chai. Et rien ne prouvait que ce soit lui qui avait enfermé Sylvio.
Si elle voulait connaître la vérité, il ne fallait surtout pas le brusquer. Elle s’avança tranquillement vers Édouard.

– Alors mon chéri, c’est quoi ton jeu ?

– Je fais comme Monsieur Alphonse, je ferme les cuves pour mettre du vin.

Rapidement, et tout en discutant avec son fils, Éliette Clément Autun, aidée de Lisette, refaisaient le travail du petit Édouard, mais en sens inverse. Une à une, toutes les portes des cuves furent rouvertes. Éliette prit son fils par la main et ils repartirent vers le château. Sans en avoir l’air, elle entreprit d’interroger le petit garçon qui, à l’époque des faits, n’avait que cinq ans. Mais Édouard était très turbulent et plutôt aventureux pour son âge. Il pouvait parfaitement être l’auteur de ce regrettable incident. Tranquillement, sans se précipiter, elle lui posa des questions :

– Depuis combien de temps as-tu découvert ce jeu ? Est-ce que tu y joues souvent ?

Après quelques minutes, l’épouse du capitaine sembla convaincue : c’était bien son fils, le petit Édouard, qui avait enfermé Sylvio dans la cuve. Éliette savait où trouver Émilio : le père de Sylvio participait au battage chez Antoine Letémoin, aux Sorbières. Elle partit sans attendre vers la ferme.


Persécutée par des éléments fascistes, notre famille avait été contrainte de s’expatrier en France. Avec déchirement, nous avions laissé en Italie notre maman et nos grands parents, tous trois décédés tragiquement au cours de l’année 1929. Le 2 février 1930, avec papa et Mariéta, ma grande sœur, nous avions foulé pour la première fois le sol de France. Je n’étais alors âgé que de huit ans, et ma sœur de onze. Notre père avait obtenu un travail d’ouvrier agricole au château Tourne Pique, grande propriété située dans la petite bourgade de Floréal. À notre arrivée en Gascogne, nous avions été pris en charge par Aristide Clément Autun, capitaine dans l’armée. Celui-ci avait, quelques mois plus tôt, hérité de son oncle Isidore Clément, du château Tourne Pique, reconstruit au début du XIXe siècle, et de ses sept métairies
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