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Extrait ajouté par 21la 2012-08-04T23:05:25+02:00

nouvel extrait

"Il n'y a pas de catastrophe en dehors de la mort, on ne peut pas être plus pauvre qu'un mendiant."

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Extrait ajouté par ilovelire 2016-09-24T19:02:34+02:00

Le lendemain matin, le 14 août, nous émergeons tard dans la matinée, réveillées par le brouhaha qui règne à l’extérieur. Nous tirons les rideaux et apercevons devant notre maison une véritable marée humaine, d’où émergent çà et là des charrettes et des animaux. Ce spectacle éveille-t-il notre curiosité ? Pas le moins du monde… Notre esprit est obnubilé par une seule et unique question : comment allons-nous pouvoir dépenser le plus efficacement possible l’unique dollar dont nous disposons, lors des courses que nous comptons faire cet après-midi ? Et qu’on n’aille pas croire que nous soyons futiles : en tant que « jeunes beautés », nous sommes obligées de soigner notre apparence. Nous avons fait de notre mieux, May et moi, pour composer divers ensembles avec les tenues occidentales que le Vieux Louie nous a laissées, mais notre garde-robe a grand besoin d’être renouvelée. Nous ne songeons même pas à la mode de l’automne, car les artistes pour lesquels nous travaillons préparent déjà les réclames et les calendriers du printemps prochain. Quelle sera la tendance des couturiers occidentaux ? Rajouteront-ils un bouton aux poignets, les ourlets seront-ils plus courts, les décolletés plongeants, la taille resserrée ? Nous décidons de nous rendre sur Nanking Road et d’examiner le contenu des vitrines, pour essayer d’anticiper sur cette future évolution. Nous irons ensuite au rayon mercerie du grand magasin Wing On pour acheter des rubans, de la dentelle et d’autres garnitures destinées à rafraîchir nos ensembles.

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Extrait ajouté par ilovelire 2016-09-24T19:02:08+02:00

Cet épisode aussi consternant qu’épuisant étant désormais derrière nous, nous nous retirons May et moi dans notre chambre, orientée à l’est, ce qui lui permet généralement de conserver une certaine fraîcheur en été. Il fait toutefois si chaud et l’atmosphère est tellement étouffante que nous ne portons pratiquement rien, en dehors de nos légers sous-vêtements en soie rose. Nous ne pleurons pas. Nous ne ramassons pas les habits que le Vieux Louie a jetés par terre, pas plus que nous ne remettons de l’ordre dans l’armoire. Nous mangeons la nourriture que le cuisinier vient déposer sur un plateau devant la porte, c’est la seule chose que nous puissions faire. Nous sommes trop secouées l’une et l’autre pour parler de ce qui vient de se passer. Si nous évoquions ces événements à voix haute, cela n’impliquerait-il pas que nous acceptons d’envisager les bouleversements intervenus dans notre vie et la stratégie qu’il convient désormais d’adopter ? Pour ma part, mon esprit est dans un tel état de confusion, de désespoir et de colère que j’ai l’impression qu’un épais brouillard a envahi mon cerveau. Allongées sur nos lits respectifs, nous essayons de… Je ne trouve même pas le verbe approprié. De nous remettre ?

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Extrait ajouté par ilovelire 2016-09-24T19:02:02+02:00

J’avais longtemps rêvé de mon mariage avec Z. G., mais la manière dont les choses se passent avec Sam ne correspond en rien à ce que j’avais pu imaginer. Pas de Chantilly, pas de voile de huit mètres de long, pas de pluie de pétales parfumés clôturant la cérémonie à l’occidentale. Pour le banquet à la chinoise, May et moi n’avons pas eu droit aux robes brodées de rouge ni aux coiffures en forme de phénix, qui auraient oscillé à chacun de nos pas. Pas plus qu’à un grand rassemblement familial, aux cancans et aux plaisanteries plus ou moins douteuses, aux enfants qui courent en riant dans tous les coins. À deux heures de l’après-midi, nous arrivons au tribunal, où nous retrouvons Sam, Vern et leur père. Le Vieux Louie correspond bien à mon souvenir, avec sa stature longiligne et sa mine sévère. Les mains croisées derrière le dos, il surveille les deux couples en train de signer les documents officiels : mariés, le 24 juillet 1937. À quatre heures, nous nous rendons au consulat américain et remplissons les formulaires destinés aux visas d’immigration. May et moi devons cocher les cases certifiant que nous n’avons jamais été en prison, dans un hospice ou un asile d’aliénés, que nous ne sommes pas alcooliques, anarchistes, mendiantes professionnelles, prostituées, simples d’esprit, épileptiques, tuberculeuses, illettrées, et que nous ne souffrons pas d’insuffisance psychopathique (quoi que puisse signifier ce terme). Dès que nous avons signé ces formulaires, le Vieux Louie les plie et les glisse dans la poche de sa veste. À six heures, nous retrouvons nos parents dans un hôtel banal, destinés aux Chinois et aux étrangers qui traversent une passe difficile, et nous dînons dans la salle à manger principale. L’assemblée se compose en tout et pour tout des quatre jeunes mariés, de mes parents et du Vieux Louie. Papa essaie bien d’entretenir la conversation, mais que pourrions-nous nous dire ? Un orchestre joue au fond de la salle, cependant nous ne dansons pas. Et si les plats se succèdent, le riz lui-même me dégoûte. Lorsque papa nous demande à May et à moi de servir le thé, comme c’est la coutume pour les jeunes mariées, le Vieux Louie écarte sa proposition d’un revers de la main.

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Extrait ajouté par ilovelire 2016-09-24T19:01:30+02:00

D’ordinaire, j’ai tendance à ignorer les aspects les plus odieux de la ville où je réside, mais aujourd’hui je puis difficilement les éviter. On croise par ici des mendiants aux orbites vides et aux membres atrophiés, que leurs parents ont volontairement déformés pour susciter la pitié des passants. Certains présentent des plaies purulentes et des excroissances hideuses, gonflées à l’aide d’une pompe à vélo pour atteindre une taille monstrueuse. Nous nous frayons un chemin dans des ruelles où pendent des couches, des tissus destinés au bandage des pieds et des pantalons en loques. Dans la vieille ville chinoise, les femmes qui lavent ces articles sont trop paresseuses pour les essorer et l’eau nous ruisselle dessus comme une soudaine ondée. Chaque pas que nous faisons nous rappelle de quelle manière nous pourrions finir si nous refusions d’en passer par ces mariages.

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Extrait ajouté par ilovelire 2016-09-24T18:52:56+02:00

Nous arrivons chez nous et payons le conducteur, avant de soulever le loquet du portail et de remonter l’allée jusqu’à la porte d’entrée. L’humidité de la nuit qui persiste accentue le parfum des fleurs, des arbustes et des arbres, nous enivrant de la senteur du jasmin, des magnolias et des pins miniatures que fait pousser notre jardinier. Nous grimpons les marches de pierre et franchissons l’écran de bois sculpté qui empêche les mauvais esprits de pénétrer dans la maison – à en croire les superstitions maternelles. Nos talons résonnent sur le parquet lorsque nous traversons l’entrée. La lumière est encore allumée au salon, sur notre gauche. Papa est éveillé, il nous a attendues.

— Asseyez-vous et laissez-moi parler, dit-il en désignant le canapé installé face à lui.

Je lui obéis et croise les chevilles, les mains sur mes genoux. Si une tempête se prépare, autant avoir l’air sage. Le regard préoccupé que mon père avait ces dernières semaines se fige et se durcit brusquement. Les mots qu’il prononce alors vont changer le cours de ma vie.

— J’ai arrangé vos deux mariages, dit-il. La cérémonie aura lieu après-demain.

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Extrait ajouté par ilovelire 2016-09-24T18:52:11+02:00

Je traverse la pièce et rejoins May devant l’armoire. C’est à cet instant-là que notre journée commence vraiment. Nous allons poser ce soir pour Z. G. Li, le plus talentueux des peintres spécialisés dans les réclames, les calendriers et les affiches des « jeunes beautés ». La plupart des familles seraient scandalisées que leurs filles servent ainsi de modèles et s’absentent souvent toute la nuit. Mes parents l’étaient d’ailleurs, au début. Mais lorsque nous avons commencé à gagner de l’argent, leurs scrupules se sont envolés. Papa s’est chargé de placer nos revenus, en nous disant que lorsque nous tomberions amoureuses et déciderions de nous marier, nous n’arriverions pas les mains vides dans les familles de nos futurs époux.

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Extrait ajouté par ilovelire 2016-09-24T18:51:43+02:00

Ma langue maternelle est le Sze Yup, le dialecte parlé dans les Quatre Districts de la province du Guandong, dont notre famille est originaire. J’ai eu des professeurs anglais et américains depuis l’âge de cinq ans, ce qui fait que je parle anglais quasiment à la perfection. Je maîtrise à peu près couramment quatre langues : l’anglais britannique, l’anglo-américain, le dialecte de Sze Yup (l’une des nombreuses variantes du cantonais) et le dialecte de Wu (une version très particulière du mandarin, parlé uniquement dans la région de Shanghai). Je vis dans une ville internationale et je me sers donc des termes anglais pour désigner des villes ou des régions de la Chine telles que Canton, Chunking ou le Yunan ; je préfère le cantonais cheongsam au mandarin ch’ipao pour désigner nos robes traditionnelles ; j’utilise indifféremment le mandarin fan gwaytze (diables étrangers) ou le cantonais lo fan (fantômes blancs) pour parler des Occidentaux ; et je préfère le cantonais moy moy au mandarin mei mei – qui désignent l’un et l’autre la sœur cadette – quand je fais allusion à May. Ma sœur n’a aucun don pour les langues. Lorsque nous sommes venus nous installer à Shanghai, c’était encore un bébé et elle n’a jamais appris le dialecte de Sze Yup, en dehors de quelques mots désignant des plats ou divers ingrédients. May parle uniquement l’anglais et le dialecte de Wu. Si on laisse de côté les spécificités des dialectes, le mandarin et le cantonais se ressemblent à peu près comme l’anglais et l’allemand – c’est-à-dire qu’ils ont des points communs mais restent incompréhensibles à ceux qui ne les ont pas appris. Ce pourquoi il nous arrive de profiter de l’ignorance de May, mes parents et moi, et de nous servir du dialecte de Sze Yup pour l’abuser ou lui jouer un tour.

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Extrait ajouté par ilovelire 2016-09-24T18:51:39+02:00

Quand maman lance : « Je suis passée chez l’artisan qui raccommode nos paniers, il n’y est pas allé de main morte aujourd’hui », je me détends un peu. Si les critiques de mon père à mon égard sont généralement prévisibles, les récriminations de ma mère concernant ses tracas quotidiens ne le sont pas moins. Elle est vêtue avec élégance, comme toujours. Des aiguilles d’ambre maintiennent son chignon impeccablement noué au-dessus de sa nuque. Sa robe, une cheongsam en soie bleu nuit dont les manches s’arrêtent aux coudes, a été taillée sur mesure, en tenant compte de son âge et de son statut. Un bracelet en jade massif pend à son poignet. Le bruit qu’il émet en heurtant le bord de la table est aussi familier que rassurant. Elle a les pieds bandés et une bonne partie de ses manières relèvent d’un héritage tout aussi ancestral. Elle nous interroge régulièrement sur nos rêves et les interprète en fonction des éléments qu’ils contiennent, considérés comme de bon ou de mauvais augure. Elle croit en l’astrologie, nous félicitant et nous blâmant tour à tour pour une chose ou pour une autre, May et moi, sous prétexte que nous sommes respectivement nées sous le signe de la Chèvre et du Dragon.

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Extrait ajouté par ilovelire 2016-09-24T18:51:29+02:00

— Notre fille ressemble à une paysanne du sud de la Chine avec ces joues rouges, se plaint mon père, ignorant ostensiblement la soupe qu’on a posée devant lui. Tu ne peux vraiment rien y faire ?

Maman le regarde, mais que peut-elle répondre ? J’ai un assez joli visage – certains le qualifient même de charmant – mais il n’a pas la pâleur de la perle dont je porte le nom. J’ai tendance à rougir pour un rien. Pire encore, je suis sujette aux coups de soleil. Dès que j’ai eu cinq ans, ma mère a commencé à m’enduire le visage et les bras de diverses crèmes. Elle mélangeait aussi de la poudre de perles à mon jook, le potage de riz matinal, dans l’espoir que leur blancheur naturelle imprégnerait ma peau. Cela s’est avéré inefficace. Pour l’instant, mes joues sont écarlates – ce que mon père a en horreur – et je me recroqueville sur ma chaise. J’ai tendance à me faire toute petite devant lui, mais c’est encore pire quand ses yeux délaissent ma sœur pour se porter sur moi. Je suis plus grande que mon père, ce qui a le don de l’irriter. Nous vivons à Shanghai, où le fait de posséder la plus grande voiture, la plus grande maison ou le plus grand immeuble, témoigne que l’on est une personne d’importance. Je ne suis pas une personne d’importance.

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