Rousseauistes ?

Des livres d'un autre temps, des livres intemporels. La littérature classique c'est souvent de la grande littérature, venez en parler ici. https://booknode.com/univers/litterature-classique
Elerinna2
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Re: Rousseauistes ?

Messagepar Elerinna2 » 2017-09-14T11:50:01+02:00

Personnellement je ne suis pas rousseauiste. Néanmoins j'ai lu le contrat social (que je n'ai pas aimé du tout après je l'ai lu jeune aussi) et ses mémoires que j'ai dévorée tant j'ai trouvé ça passionnant.

Roomsinside852456
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Re: Rousseauistes ?

Messagepar Roomsinside852456 » 2017-10-03T03:24:00+02:00

Il n'y a rien de mal à être passionée et vouloir partager ce qui nous rend heureux !
Personnellement, je ne suis pas une grande fan de Rousseau et pourtant mon père a lu presque toutes ces œuvres majeures. Il me pousse régulièrement à les lire mais à vrai dire je n'y arrive pas...vraiment...du tout ? Si vous saviez ! La raison de ce bloquage est totalement stupide et insensé mais voilà, je suis comme ça.
Ceux qui apprécient cet auteur, philosophe, penseur (et ceux qui aiment la culture G) savent tous qu'il existait une rivalité entre Rousseau et Voltaire. ET étant une fan inconditionnelle de Voltaire, j'ai du mal à lire un homme qu'il ne tenait pas en haute estime. Je sais, je sais, c'est stupide, je vous l'avais dit. Pourtant...
Une autre raison serait que, étant une enfant adoptée, j'ai du mal à apprécier les écrits d'un homme qui a laissé sa progéniture aux "affaires sociales" de l'époque. Surtout qu'il écrivait aussi sur l'éducation des enfants, etc alors que lui-même ne le faisait pas. N'est-ce pas un peu hypocrite ? D'ailleurs Voltaire, le lui reprochait dans une correspondance.
CEPENDANT, je vous arrête tout de suite Si vous pensez que je viens sur un sujet pro Rousseau pour lancer le blâme. Je ne donne que MON avis et des informations (je pense fondées) qui pourraient éclairer certains écrits. Je ne suis pas contre ses œuvres mais plutôt contre lui, sa façon de vivre.
Enfin, Si vous ne vouliez que des postes de Rousseauistes, je vous demande pardon, et vous souhaite une bonne journée, soirée et autres. :D

Guido108
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Re: Rousseauistes ?

Messagepar Guido108 » 2017-10-10T20:14:27+02:00

Bonjour Ana2715,

Merci pour votre passion Rousseauiste. Je me retrouve un peu moins seul. Après avoir lu les Confessions et les Rêveries d'un promeneur solitaire, je n'ai pu m'empêcher de me rendre sur certains des lieux où cet homme a souffert, aimé et joui.
J'étais littéralement porté par un tapis de phrases, sans pour autant avoir le livre en mains. Ce fut Chambéry, les Charmettes bien sûr, mais aussi Thônes et le cerisier que j'ai retrouvé, un peu malingre, ainsi que la ferme où il vécut cette belle journée avec ses deux amies. Fortement bétonnée, il est vrai. Il bruinait ce jour-là.
Et aussi Colonges, le presbytère de son oncle Pasteur, au pied du Salève. L'église et le presbytère de l'abbé qui le reçut après sa fuite de Genève, Meillerie et son rocher, Montreux, la maison où Madame de Warens naquit, l'île Saint-Pierre. Le coin le plus extraordinaire fut Môtiers, où il fut lapidé, lui et son épouse.
Les habitants de cette petite ville suisse avaient tant de regrets de l'avoir autant maltraité qu'ils ont parsemé, il y a peu, leurs rues de galets incrustés de cuivre sur lesquels sont gravées des phrases de Rousseau. Je ne crois pas qu'ils aient eu le courage de marquer celle-ci: "Les suisses ne me pardonneront jamais le mal qu'ils m'ont fait."Ah! j'allais oublier Annecy et la petite balustrade dorée ( d'un goût quelque peu suranné) que la municipalité a érigée pour la première rencontre entre jean-Jacques et "Maman". Et aussi Montmorency et son petit musée. Eaubonne. Sa rue à Paris. Un pèlerinage. Mais aussi une façon d'entrer plus avant dans le texte, le vivre de l'intérieur, lui donner chair. Sa tombe provisoire chez le marquis de Girardin, puis celle définitive et si froide du Panthéon.
Pour ce qui est de Voltaire et de sa haine pour Rousseau, c'est encore bien pire que ce que vous en dites. Lamentable. Ce qui n'amoindrit pas la vigueur de son style et les lumières qu'il défendit avec brio.
La dernière lettre des "Rêveries" est toujours aussi émouvante, même après l'avoir lue à tout âge.

Bonne soirée à toutes et à tous.

guy

Guido108
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Re: Rousseauistes ?

Messagepar Guido108 » 2017-10-11T07:16:33+02:00

Oups! Il s'agit de la dernière "Rêverie" et non de la dernière lettre. Ce n'est pas un roman épistolaire!

Guido108
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Re: Rousseauistes ?

Messagepar Guido108 » 2017-10-12T23:06:21+02:00

Bonsoir Ana2715,

J'espère que l'un au moins de vos rêves se réalisera. Mais ne craignez pas d'aller à Vevey, à Genève ou à Lausanne. Malgré les immeubles modernes, il y encore de quoi tailler dans l'étoffe du rêve. J'ai vécu ma jeunesse de l'autre côté du Léman et la Suisse était alors pour moi le comble de l'exotisme. Il y a un côté vieille province, des lambeaux de la vie d'entre deux guerres, un vague parfum de pomme cuite et de chocolat chaud.

J'étais au lycée "Jean-jacques Rousseau", mais aucun de nos professeurs n'a su ou pu nous mener jusqu'à lui. C'était juste une gloire locale, totalement dévitalisée. Ce n'est que plus tard, après quelques épreuves dont la vie est fertile, que j'ai découvert une sensibilité, un style et une pensée.
J'ai alors relu mes paysages et mes saisons à l'aune de sa petite musique. Chez Rousseau, le temps qu'il fait n'est quasi jamais mentionné. Les saisons, les froidures, guère plus. On ne sait pas s'il pleut ou s'il fait grand soleil. Mais cela n'a pas d'importance, la simple modulation des phrases y suffit. On voyage beaucoup dans les "Confessions", un peu moins dans les "Rêveries", mais c'est pour passer d'un état à l'autre, du chaud au froid, du sourire aux larmes. Voyages immobiles sur un océan de mots, dans le tumulte d'un temps qui déferle et ne l'entame pas. C'est toujours la même présence, le même ton, la même douleur, la même aptitude à la joie, mais rarement au bonheur.
Sans doute y-a-t-il l'impossible deuil d'une mère morte en couches, dont il parle avec tant de réserve, comme en équilibre sur quelques mots empreints de pudeur. La nature est immense, sauvage et belle. Mais c'est aussi une fête villageoise, la simplicité d'un partage.
A Vevey, il y a chaque année la fête des vignerons. Une année, j'y étais avec mes enfants. La foule, hommes et femmes, par petits groupes, buvait tranquillement un excellent vin en de petits godets, sous un auvent. Une fanfare jouait, mezza-voce, des airs américains ou de la musique populaire. De l'autre côté du lac, des nuages se tenaient à mi-flanc de montagne, immobiles. Pas de vent. Il avait plu la nuit.
Personne n'était saoul. Pas le moindre scandale. Une foule bon enfant, qui jouissait d'elle-même et de l'instant.

On pleurait beaucoup, au XVIIIième siècle, du moins dans les livres. Moi, Je n'ai pas su trouver la porte des larmes. La bruine ou la pluie en tenait lieu. C'est pourquoi les vôtres me sont si chères.

Bonne soirée et bonnes lectures à toutes et à tous.

Guido108
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Re: Rousseauistes ?

Messagepar Guido108 » 2017-10-13T11:53:58+02:00

Bonjour Ana2715. A propos de Vevey, voici quelques lignes trouvées dans un mien carnet.


"Cet été, nous étions à Vevey, pour la fête des vignerons. Avec mes enfants, nous avons d’abord traversé la ville, jusqu’à la place du marché. Le temps était couvert. C’était le matin. Il avait plu, mais les places et les rues étaient déjà sèches.
Quand nous sommes arrivés au marché, la fête battait son plein. Le lac était tout proche, mais pour l’apercevoir, il fallait gravir les quelques marches du marché couvert. C’est là que jouait une fanfare Vaudoise.
Tout autour, les gens buvaient du vin dans de petits verres. Accoudés sur des tonneaux dressés, ils formaient des groupes d’hommes et de femmes de tout âge, passablement animés, mais sans aucun éclat de voix qui eût trahi le moindre excès.
De temps en temps, ils allaient se restaurer dans les nombreux stands du marché. Une ivresse bonne enfant, contenue, réservée même. Ces gens-là, visiblement, n’avaient pas l’intention de se donner en spectacle. Ne leur plaisait que l’évidence de la fête à laquelle ils donnaient corps.
La fanfare s’arrêtait longuement entre chaque morceau et les musiciens allaient eux aussi se désaltérer d’un verre ou deux.
Les morceaux étaient vifs, entraînants, et semblaient correspondre au caractère de la fête et à sa simplicité. Mais après de nombreuses pauses et un nombre grandissant de verres, il fallut changer de monture.
La fanfare qui vint alors, Alémanique, avait une toute autre façon. Dès la première pièce, nous fumes plongés dans les cuivres d’Aaron Copland et les grands espaces américains. La fête en prit une autre ampleur. Cette ivresse légère qui en avait constitué jusqu’alors tout le charme se transmua peu à peu en fête intemporelle aux résonances lointaines.

C’est à ce moment que je me mis à contempler l’autre rive du lac, en France, là d’où nous étions partis le matin même. Des rubans de nuages glissaient lentement au dessus de Saint-Gingolph, longeant le bas des montagnes abruptes qui surplombent le lac. Elles en paraissaient plus sombres et les sommets semblaient découpés en ombre chinoise. La surface du lac était couverte de petites rides d’un gris plombé.
Les musiciens venaient de finir, mais leur musique résonnait encore en moi. Une fanfare à élargir le cœur, à agrandir l’horizon, à donner sa profondeur naturelle à l’ivresse de se retrouver pour un moment sans importance, à éloigner les ombres, le temps d’une douce matinée. Ce n’était plus tout à fait le vin des vignerons mais déjà le vin du Royaume. Nous étions invités à le boire, à grands traits, et du meilleur.
A midi, j’étais ivre de fanfares, de belles parlures et de regards animés. Alors nous avons descendu les marches sur lesquelles nous étions juchés et nous nous sommes assis à même le pavé, face à une fanfare de cors des Alpes. Les quatre musiciens portaient des costumes chamarrés où les velours brodés côtoyaient la blancheur des chemises.
Ivresse des hauteurs d’où, fermant les yeux, nous pouvions les imaginer se répondant d’une montagne à l’autre, emplissant l’espace de leur sonorité, réduisant les distances par la gravité de leurs simples mélodies.

En partant, mais comme si nous n’en étions pas encore détachés, j’ai pensé à Jean-Jacques Rousseau et à son bonheur inégalé à de telles fêtes, où rien d’autre ne pouvait lui arriver que d’en être séparé."

En relisant ces lignes, je m'aperçois que de ce vin je n'ai pas bu une goutte, devant conduire encore pour retourner en France. Les vins Vaudois sont réputés, on le voyait bien au contentement des visages. J'étais ivre de cette lumière mouillée qui tombait des nuages, de la présence toute proche de Madame de Warens et de sa maison natale, petit musée sans prétention, de la grande ombre de Rousseau, impalpable et aimante, qui donnait à cette fête sa dimension intemporelle, sa véritable musique intérieure, sa houle de mots à brasser une telle joie.

Merci de ce que vous écrivez à propos de l'absence de "météo" chez Rousseau. C'est ce que je ressens.

Pour franchir la frontière Helvétique, il suffisait d'un passeport ou d'une carte d'identité non périmé. Cela n'a pas du changer beaucoup. Les contrôles étaient inexistants.

Bonne journée et bonnes lectures.

Guido108
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Re: Rousseauistes ?

Messagepar Guido108 » 2017-10-14T13:19:16+02:00

Bonjour Ana2715,

Merci pour vos gentillesses. Je suis conscient de mes limites, mais c'est un grand plaisir que de sculpter un nuage de mots jusqu'à sa cohérence avec une émotion, une pensée ou un souvenir. Et c'est aussi une douleur de n'y point parvenir, de faire l'expérience de ses lacunes, d'une sorte de barrière intérieure. Mais si l'on aime les mots, si l'on aime l'élan qui nous traverse, si l'on aime tout court, alors on aime aussi cette peine. Ces limites, au fond, ne sont pas là pour brider une âme, mais plutôt pour l'ensoleiller. Croire autant en ses limites qu'en leur au-delà.
Hegel écrit, je ne sais où: "Le dépassement des limites n'est pas toujours leur libération". Il semble donc penser que la liberté, pour l'essentiel, ne peut se concevoir qu'à l'intérieur des limites qui nous sont imparties. Par expérience, je le crois volontiers.
Les contraintes sont d'abord vécues avec difficulté, puis à mesure qu'on se les approprie, elle deviennent le cadre de notre liberté, sa condition même.

J'aime la fraîcheur de votre style, sa généreuse spontanéité, la vigueur assourdie avec laquelle vous retenez vos chevaux, les petits soleils qui dansent entre vos mots. Sans doute votre jeunesse y-a-t-elle quelque part, mais rien ne peut y remplacer la douceur d'un caractère aimant. En quoi je reconnais sans peine votre parenté avec Rousseau.

Concernant le "vin du Royaume" et votre charmante façon d'exprimer vos doutes, il s'agit s'agit bien du Royaume des cieux, appelé aussi Royaume de Dieu. A l'époque ( 2012), j'étais encore tout frémissant de lectures Bibliques, et cette notion de Royaume m'interrogeait. Apparemment eschatologique, elle relève plutôt, selon moi, de l'immanence. En grande partie à cause de son caractère paradoxal. Ce Royaume se présente constamment en antithèse des royaumes temporels. Et ce n'est pas qu'un simple renversement, c'est une subversion. Il est comme le levain dans la pâte humaine, comme un grain de sénevé, une perle précieuse ou un trésor caché. Le Royaume de Dieu ne frappe pas les regards, " il n'est pas ici ou là, mais il est au milieu de vous". Luc 17,20-21. La parabole la plus mystérieuse que je connaisse est celle-ci, tirée de l'évangile apocryphe de Thomas (Logion 97):
" Jésus dit:
Le Royaume du Père
est comparable à une femme
qui portait une cruche pleine de farine
et marchait le long du chemin.
L'anse de la cruche se brisa
la farine se déversa derrière elle sur le chemin.
Comme elle ne le savait pas
elle ne put s'en affliger.
Rentrée à la maison
elle posa la cruche à terre.
Elle la trouva vide."

Au sein de cette richesse symbolique, on trouve le vin, comme expression de la joie humaine et par extension, divine.
D'abord au miracle des noces de Cana, où l'eau des ablutions, l'eau de la quotidienneté, est transformée en vin des noces, en bon vin de la joie partagée ( Jean 2,1-11). Dostoïevski, dans les "Frères Karamazov", en donne une belle lecture, douce et consolante.
Mais ce dont il s'agit, à propos de Vevey, c'est de la dernière scène de Jésus avec ses disciples, où il prononce les bénédictions Juives sur le vin, le leur offre, n'en boit pas et dit:" Je ne boirai plus du produit de la vigne, jusqu'au jour où j'en boirai de nouveau dans le Royaume." Matthieu 26,29. C'est de cette métaphore ( au sens Grec de transport) que je me suis nourri.

Maintenant, je n'écrirais plus ainsi. Non que je veuille me renier, mais je n'ai plus besoin de telles extériorités pour exprimer mes émotions. Le langage mystique a pour danger d'aller à la facilité, de jeter trop vite un manteau étoilé sur le difficile terreau des sentiments.
Je comprends donc vos interrogations et j'y souscris volontiers.

J'aime votre expression de "douces ivresses". C'est bien ainsi que je les conçois.

Bonnes lectures à toutes et à tous. Bonne journée.

Roomsinside852456
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Re: Rousseauistes ?

Messagepar Roomsinside852456 » 2017-10-14T21:00:11+02:00

À Ana2715,

(c'est amusant Si vous vous appelez vraiment Ana avec 1"n", car ma grand-mère s'appelle comme cela. Un prénom que je ne trouve pas commun dans cette graphie-là)
Merci pour votre réponse et votre honnêteté. Il est vrai que Voltaire était un homme complexe et contradictoire tant par rapport à Dieu, ses écrits et les Hommes en général. Je pense personnellement que François-Marie Arouet était blasé et pessimiste par La force des choses, et pourtant Voltaire, lui, nous offrait des œuvres pleines de feu, de sentiments et d'optimisme profond pour la race humaine. Ce que je dis ne vient pas de recherches et d'analyses poussées mais plutôt de sentiments tout à fait personnels.
Enfin bref, je n'essaye pas de l'excuser mais un peu de Le comprendre. Ce que je sais et qui est sûre cette fois-ci, c'est que Rousseau l'admirait et c'est tout à son honneur de l'avouer, ce que Voltaire ne s'abaissera jamais à révéler. Lorsque j'emploie le mot rivale, je vois surtout une fraternité. Une de celle qui pousse à faire toujours mieux, pas pour surpasser l'autre mais pour l'impressionner, pas pour l'écraser mais lui donner envie de plus. Pour moi, ces deux écrivains étaient des grands qui appréciaient d'avoir un adversaire à leur hauteur tout en détestant le voir tenir tête. Ils s'admiraient sans se l'avouer et le dissimulaient par des missives incendiaires.
J'apprécie l'écrivain qu'était Rousseau car mon père le tient en haute estime. Ce n'est pas un homme facilement impressionnable et pourtant il me racontait souvent les promenades de Mr. Rousseau. Je crois que de toute ma vie, je ne l'ai entendu admirer que de 3 auteurs :Rousseau, Mérimée et Goethe. Rousseau tenant évidemment la première place.

J'apprécie vraiment ce poste, même si je n'ai pas lu toutes les réponses. Je vous souhaite une bonne journée, soirée. :)

Guido108
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Re: Rousseauistes ?

Messagepar Guido108 » 2017-10-14T23:41:36+02:00

Bonsoir Ana2715,

Avant tout, je suis heureux d'avoir su toucher votre cœur. Oui, j'aime la foi simple et bienveillante de Jean-jacques. Paul Ricoeur disait à propos d'une communauté œcuménique ( située en Saône et Loire): "Le meilleur que puisse faire une religion est de susciter la bonté dans le cœur de ses fidèles.". On sent partout, chez Rousseau, cette humble foi en ce que l'homme a de plus sensible, de meilleur, même et surtout s'il a souvent fait l'expérience du contraire. Et c'est à partir de cette foi-là qu'un Dieu d'amour est possible, que l’Évangile prend tout son sens.
J'en aime la douceur qui n'est jamais mièvrerie, mais nous convoque toujours plus loin en nous-mêmes, à l'écoute du petit enfant qui est en nous, dans sa faiblesse mais aussi dans son immense appétit de beauté et de joie.

Je n'ai plus l'évangile de Thomas sur papier, mais vous pouvez le lire facilement sur la toile. Certaines églises protestantes, je crois, l'étudient sérieusement. Les autres évangiles apocryphes sont pratiquement tous gnostiques(on les trouve en pléiade). Flaubert en fait une belle recension(des gnostiques) dans je ne sais quel écrit de jeunesse. Je ne me reconnais guère dans la gnose: j'ai trop besoin de lumière. Les quatre évangiles se lisent à cœur ouvert. Même l'Apocalypse, dans son obscurité relative, ressemble à une nuit étincelante.
L'ancien testament est plus difficile d'accès, mais sans lui pas de Christ, pas d'évangile. Il y a l'éclairage des commentaires juifs, sur plus de deux mille ans. Cela aide parfois. Ma porte d'entrée serait plutôt la poésie. J'aime beaucoup le livre de Jonas. C'est un des plus petits, mais à chaque lecture j'ai l'impression d'entrer plus avant en moi-même. Je suis Jonas et ses doutes, sa faiblesse mais aussi son courage, ses colères et sa radicalité, je me sens proche de ce Dieu et de sa douceur, sa pédagogie,sa patience, sa ténacité, son humour. Je m'embarque moi aussi à Tarsis, je fais naufrage comme j'ai failli le faire deux ou trois fois dans ma vie, pendant que je dormais peut-être du même sommeil que Jonas, je suis dans le ventre du monstre comme je l'ai vécu une fois au moins, j'y prie à en perdre haleine, j'en suis vomi sur le sable et je parcours Ninive, la grande ville, le labyrinthe de mon âme, et je crie, je crie en moi-même en espérant, et en redoutant à la fois, que la mort vienne, mais aussi que je puisse renaître d'une parole, d'un pardon, de la douceur d'un peu d'ombre.
Il n'y a pas de fin au petit livre de Jonas, comme il n'y a pas de fin à la peine des hommes. L'avenir de Jonas est ouvert, comme le nôtre, par la compassion de Dieu, y compris pour les animaux.

Merci pour la parabole des vierges folles et des vierges sages. Je vois que vous lisez avec votre cœur.

Je vous écrirai bientôt.
Bonne nuit à vous.

Bonnes lectures à toutes et à tous.

Guido108
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Re: Rousseauistes ?

Messagepar Guido108 » 2017-10-16T11:34:37+02:00

Bonjour Ana2715,

Je suis si heureux de retrouver sous vos doigts ce poème de Verlaine. Nous le récitons souvent le soir, avec mes enfants, avant qu'ils ne s'endorment. Je le vis comme une prière et d'ailleurs nous y déposons un amen, tel un baiser sur le front. J'en ai ôté l'avant dernier couplet, mais j'ai conservé le frontispice: "Il pleut doucement sur la ville" (Rimbaud) ajouté par Verlaine, qui étend un manteau de douceur sur un poème déjà très "sweet", rédimant à mes yeux le caractère parfois violent de leurs amours.
J'aime la pluie, vous l'avez deviné. J'ai donc fouillé partout dans l'oeuvre de Rimbaud, à l'affût d'un poème ou de quelques vers sur la pluie. Rien ou si peu, il ne s'en trouve pas. Mais au passage, j'ai été effleuré par la traîne de "Sensation" , "le buffet" ou "Mes petites Amoureuses" autour desquels j'ai tourné longuement tel une météore captive, sans pouvoir m'en approcher plus.
J'ai donc supposé que Verlaine citait Rimbaud de mémoire, un jour de pluie, à Londres ou en Belgique, tous deux à la croisée, tous deux dans l'instant magique d'une impossible communion.

C'est un après-midi de pluie, dans le Latium. Sénèque dans sa villa contemple quelques gouttes qui tremblent au chéneau. Une à une, parvenues à maturité, elles s'en détachent. Et Sénèque les compare à la vieillesse, à la tremblante plénitude qu'elle peut offrir, à l'inéluctable chute à laquelle elle prépare doucement. Je n'ai jamais retrouvé ce passage dans "les lettres à Lucilius", mais je me souviens de l'avoir lu entouré, nimbé, par la douce lumière d'une pluie d'après-midi, un été.

Au Délice numéro 4 de Jin Shengtan, un critique littéraire de l'époque Ming, on trouve ceci:
"J'ai arraché les prunus, les houx et d'autres arbustes qui poussaient devant ma bibliothèque. A leur place, j'ai planté une vingtaine de bananiers. Ah! Quel délice!".
En Chine, on apprécie particulièrement la musique des gouttes de pluie sur les larges feuilles de bananiers.
Cet été, je me trouvais dans l'Ain chez un très vieux paysan. D'un auvent, nous contemplions son jardin sous la pluie. Tout proche, il y avait quelques petits bananiers sans fruit. Je lui fis part de mon plaisir à écouter le bruit de la pluie sur ces feuilles et à mon étonnement, il me dit qu'il l'aimait aussi. Il se souvint alors de son temps d'armée, en Algérie, à la fin des années 40. Quand il pleuvait, il était le dernier à sortir de sa tente réglementaire, tant il aimait le tambourinement de la pluie sur la toile.
Je me suis longuement nourri des 33 délices de Jin Shengtan, martyrisé pour avoir défendu des paysans, et je ne puis écouter la pluie sans qu'il ne soit présent, d'une façon ou d'une autre, par le scintillement de sa joie.

A bientôt

Bonnes lectures.

Guido108
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Re: Rousseauistes ?

Messagepar Guido108 » 2017-10-16T17:24:15+02:00

Bonjour Ana2715,

J'aime votre interprétation du Logion 97: le Royaume comme insouciance. Et l'insouciance d'une femme, si particulière, si belle parfois, océanique et baignant ses traits sur certains tableaux de maîtres. Elle rejoint plusieurs paroles de Jésus. "Ne vous inquiétez pas du lendemain","à chaque jour suffit sa peine", entre autres. Une absence de souci qui est présence à soi et aux autres, au monde.
J'étais plutôt dans l'idée d'un Royaume qui se vide et qui atteint sa plénitude dans la radicalité d'un dépouillement. Le vide n'étant pas un en-soi, mais la condition pour accueillir l'autre, faire de la place. J'aimais aussi que cette cruche se vide à l'insu de cette femme, que ce vide ne soit pas une contrainte, qu'on ne l'atteigne pas de sa propre volonté mais qu'il advienne, ou qu'on le laisse advenir. J'aimais aussi en faire la métaphore d'une vie: tout ce qu'on abandonne de soi en cours de chemin, les pertes, les deuils, toute cette farine qui glisse sur le sable du sentier, mais pour laisser place à l'inattendu, à l'inespéré.
Oui, quand cette femme est enfin chez elle, la cruche est vide: elle contient le monde.
Mais depuis que votre joli petit mot d'insouciance est entré dans mon cœur, je le préfère à mes autres considérations.

"Lorsque je me sentirai sur le déclin, je me rendrais à Ermenonville, ou sur l'île des Peupliers, là où il y aura le moins de monde..."
Votre phrase me serre le cœur, je ne sais pourquoi. Pourquoi parlez vous de déclin ? Du peu de temps où je crois vous connaître, j'ai plutôt l'impression de vous voir grandir et je ne vois pas ce qui pourrait interrompre ce progrès de votre âme. Pensez vous à la vieillesse ? A la maladie ? A la mort?

"...en disant cela, elle se retourna
et elle vit Jésus debout
mais elle ne savait pas
que c'était Jésus.
Jésus lui dit:
Femme, pourquoi pleures-tu?
Qui cherches-tu?
Elle, pensant que c'était le jardinier, lui dit:
Seigneur, si c'est toi qui l'as emporté
dis moi où tu l'as mis et je le prendrai ( le corps)
Jésus lui dit:
Myriam
Elle se retourna
et lui dit en hébreu:
Rabbouni!
c'est à dire, Maître.
Jésus lui dit:
Ne me touche pas..."

Jésus sait très bien pourquoi elle pleure, mais il lui pose tout de même la question, comme on la pose à son enfant, tout en connaissant la réponse. Afin qu'elle dise sa peine et son désarroi. Et c'est seulement de cette peine que peut surgir la parole de Jésus la nommant, et elle s'y reconnaissant. J'ai ôté le point d'exclamation qui suit Myriam, parce que je suis certain de la tendresse avec laquelle Jésus s'est exprimé. Nul besoin de crier.
Si je le pouvais, j'entourerais votre phrase de cette tendresse-là.

Voici un poème de Baudelaire que j'aime réciter au coucher de mes enfants ( elles me corrigent si je me trompe). Peut-être jettera-t-il un voile de douceur sur "...là où il y aura le moins de monde."

Recueillement.

Sois sage ô ma douleur et tiens toi plus tranquille
tu réclamais le soir il descend le voici
une atmosphère obscure enveloppe la ville
aux uns portant la paix aux autres le souci

Pendant que des mortels la multitude vile
sous le fouet du plaisir ce bourreau sans merci
va cueillir des remords dans la fête servile
ma douleur donne moi la main viens par ici

loin d'eux vois se pencher les défuntes années
sur les balcons du ciel en robes surannées
surgir du fond des eaux le regret souriant

le soleil moribond s'endormir sous une arche
et comme un long linceul traîné à l'orient
entends ma chère entends la douce nuit qui marche.

Voulez vous me pardonner l'absence de ponctuation, je n'ai pas le texte sous les yeux.?
Combien de fois au cours de ces trois dernières années ce poème m'aura-t-il consolé, raffermi, porté vers la beauté qui est au delà de tout? Pas un vers qui ne lise en moi.
Amen.

A bientôt de vous lire.

Bonne journée ou bonne soirée à toutes et à tous.

Guido108
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Re: Rousseauistes ?

Messagepar Guido108 » 2017-10-17T09:07:45+02:00

" Il faut en effet condescendre aux légitimes affections et quelquefois, quand même les misères physiques exercent leur poussée, il faut, par égard pour les siens, voire au prix de dures souffrances, rappeler à soi la vie, retenir le souffle qui s'exhale, attendu que l'homme de bien est tenu de rester en ce monde non tant qu'il lui plaît, mais tant qu'il le doit. Penser qu'une épouse, un ami, ne valent pas la peine qu'on prolonge son existence, s'obstiner à mourir, c'est être un mol égoïste.
S'imposer de vivre, quand l'intérêt des personnes aimées le veut ainsi, compte parmi les devoirs de l'âme.
Elle voulait mourir, elle a même commencé de mourir: qu'elle n'achève pas, qu'elle se prête à ceux qu'elle aime.
C'est le fait d'une âme singulièrement généreuse que de retourner à la vie pour l'amour d'autrui..."

Lettres à Lucilius. CIV.

Guido108
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Re: Rousseauistes ?

Messagepar Guido108 » 2017-10-17T19:39:49+02:00

"J’étais allé à Thônes sans penser à rien, me laissant guider par les « Confessions » et leur sentier de mots. Depuis Annecy, la route grimpait dans la forêt. Il y avait eu le Musée de la Résistance, puis la vallée de Thônes.
Ce jour-là, les nuages s’accrochaient aux cimes, puis s’éloignaient en lambeaux gris. De temps à autre, une pluie légère. Je garai ma voiture à coté du lieu-dit. C’était deux fermes assez ternes, en amont du village, juchées sur un petit tertre. Elles se faisaient face. Entre elles, un cerisier tout rabougri, pas plus haut qu’un enfant.

Je n’avais pas avec moi le texte de cette si belle journée en compagnie de Mademoiselle Galley et de Mademoiselle de Graffenried, cet îlot de lumière, sans promesse, sans suite. Je me contentai du ressac de mes souvenirs de lecture.
Je me dirigeai alors vers la seconde ferme, celle des émois. Agrandie, bétonnée, elle ne ressemblait guères à un château ou à une ferme d’antan. Il y avait des habitants, mais je ne tenais pas à les déranger. Seule une grange en bois, construite à coté, et ses couleurs vieillies me parurent évoquer les temps anciens. Mais je ne cherchais pas le pittoresque, tout au contraire je voulais éprouver le choc des ruines, après plus de deux siècles. Ce que je ne voyais pas, à foison, s’imposait à moi. Et ce n’était rien d’autre que la mélodie secrète de l’écrivain. Cette vallée encaissée, les nuages effilochés, des gouttes de pluie clairsemées, tout cela prenait sens. L’angoisse que j’avais éprouvée se dissolvait peu à peu. Je ne marchais plus tout à fait sur le sol boueux, entre deux bâtisses informes, mais porté par le texte et sa joie ruisselante. Entre le sol et moi, un tapis de phrases précises et justes dont aucune ne me revenait en particulier, mais qui, toutes ensembles, m’empêchaient de m’effondrer dans l’absence.
Ainsi donc, ces rogatons de cerisier, ces quelques branches noires tendues vers un ciel gris, c’est tout ce qui demeurait de cette journée lointaine, son point culminant, sa joie la plus intense.

J’avais visité d’autres lieux, les Charmettes ou la cure de Monsieur de Pontverre. Ils prenaient la forme de reliques fort bien conservées, mais peu propices à l'émotion. Les uns étaient devenus des musées, les autres pas encore. Moi j’avais besoin de ruines dont les interstices me permettaient d’ajuster l’absence à la couleur des phrases, des émotions.
Je me demandais comment la justesse de ce souvenir écrit allait reconstruire ce paysage, lui redonner enfin son intériorité. Et je savais ce miracle accompli par la paix profonde que cela me procurait.
Les années ont passé, après ma seule visite à Thônes, et quand je me remémore ce texte ou plutôt sa musique en sourdine, c’est le climat qui entoure ces lieux que je ressens désormais. Il enveloppe à son tour le texte après que celui-ci l’ait suscité."

En relisant ces lignes, l'émotion est intacte. Au tout début, j'étais angoissé par le caractère encaissé de cette petite vallée, le peu d'habitations, les quelques arpents de neige sale posés sur des crêtes acérées. Ce n'était pas du tout le paysage riant que je m'étais imaginé, mais je n'ai jamais vu Rousseau se plaindre d'un coin de nature.
Les granges dataient peut-être d'une cinquantaine d'années, mais elles étaient tellement vermoulues qu'elles constituaient pour moi le seul vestige acceptable de cette aventure. Je me suis approché de l'une d'entre elles, je l'ai touchée du plat de la main. Il pleuvait, il est vrai, une pluie fine qui avait la consistance des larmes, une pluie têtue, mais pas suffisamment forte pour s'imposer. J'ai tourné deux ou trois fois autour du cerisier minuscule qui se dressait entre les deux bâtiments, et m'en suis allé, sans me retourner.
Je ne sais pas à quel moment ce petit miracle s'est produit et cela n'a pas d'importance. Je me suis trouvé à l'intérieur du texte, sans savoir comment, entouré par un nuage de phrases, par la douceur d'un beau jour d'été, porté, happé, soulevé. Oui, c'était bien ici, mon cœur battant me le prouvait abondamment, chairs et mots entrelacés.

Bonnes lectures.


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