Les Quatre Avatars de la Renaissance [Fantasy] Chapitre 8

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Antoineichas
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Les Quatre Avatars de la Renaissance [Fantasy] Chapitre 8

Messagepar Antoineichas » 2019-04-20T21:18:11+02:00

Salut les lecteurs :)
Après toutes ces années à lire et écrire j'ai décidé de tenter ma chance ici en soumettant les premiers chapitres de ma dernière histoire en espérant que cela vous plaise.
Comme elle n'a jamais été lue par qui que ce soit autre que moi, j'accepte bien sûr tous les critiques constructives et tous les avis (encourageants ou pas). N'hésitez pas également souligner la présence de fautes, d'incompréhensions et tout ce qui vous chiffonne par rapport à ce que vous lirez (vous pouvez aussi me dire si vous trouvez que c'est nul :D ).

Dans cette histoire j'ai essayé de créer une sorte de mélange des genres avec un fond de fantasy. Vous retrouvez ainsi (j'espère ahah) du suspens et des enquêtes, un côté réaliste associé à la guerre, une petite partie de magie et autres... Je ne vais pas trop en révéler ici, je vous laisse avec le synopsis, en espérant que ça vous plaira :)
Et évidemment merci à ceux qui prendront le temps de me lire !


Synopsis

Alors enquêteur au service de la police de Tywyn, Gawain est appelé sur les lieux d’un décès. Mais alors que la police découvre des indices les conduisant à remettre en question l’origine de la mort, Gawain est sur le point de découvrir que les rues de la cité sont hantées par un réseau d’assassins.
Entre magie renaissante et conspiration, le jeu politique d’Alstair n’a pas finit de révéler ses secrets les plus sombres.

En Lleren, Raven et Nate, deux amis de longue date, sont sommés de répondre à l’appel aux armes lancé par leur royaume en guerre. Sëlyn, l’envahisseur, approche. Mais que pourront-ils faire face à la puissance de feu de Sëlyn qui multiplie les prouesses technologiques et stratégiques ?
Si les deux amis pensaient n’être jamais séparés, le jeu du destin en décide autrement. Alors que l’un se révèlera au milieux des tranchées, l’autre sera envoyé dans une mission désespérée pour faire basculer une guerre qui semble perdue.

Quand Elena découvre la conscription dans son village, elle saisit sa chance et s’engage dans l’armée pour retrouver ses frères. Endossant une identité masculine, elle se mêle à l’armée de Lleren.
Mais elle ne s’attendait pas à être envoyée au front. Elena devra alors choisir entre protéger son pays et partir à la recherche de sa famille disparue.
Après tout, qui soupçonnerait la présence d’une femme dans leurs rangs ?

À eux quatre ils forment les avatars de la renaissance d'Enihèale, un continent ravagé par des siècles de guerre qui pourrait bien ne jamais se relever de celle-ci.




Sommaire:


Partie I: Une Symphonie de Guerre
Chapitre 1 (Gawain)
Chapitre 2 (Raven)
Chapitre 3 (Gawain)
Chapitre 4 (Gawain)
Chapitre 5 (Elena)
Chapitre 6 (Gawain)
Chapitre 7 (Raven)
Chapitre 8 (Raven)




Partie I: Une Symphonie de Guerre



Chapitre 1


Gawain



Le lieutenant de police Gawain Lynfa pouvait sentir la putréfaction émerger de l’appartement avant même de franchir la porte. À l’intérieur, c’était dix fois pire.

Ils avaient été appelés par un voisin dans la matinée. Une vieille femme – qui n’avait plus toute sa tête – se plaignait d’une odeur traversant son plafond. Elle n’est pas si folle, avait pensé Gawain en montant les escaliers de l’immeuble. En fait l’odeur était si forte qu’il était étonnant que cette femme soit la seule à l’avoir remarquer.

-Dix couronnes que ce pauvre vieux a été empoisonné, grommela Erik Palsyn, le coéquipier de Gawain.

-Vingt qu’il est mort en tombant de son lit et que son chat l’a dévoré, renchérit Gawain en lui tapant la main.

Le capitaine, un homme grand et austère nommé Robb Blythe, recula d’un pas et enfonça violemment la porte de l’appartement. Gawain se boucha le nez et entreprit de respirer à travers le tissu de sa chemise. Il manqua de vomir sur le paillasson.
Après plus d’un an à travailler avec les forces de police d’Alstair, à être confronté aux pires crimes et découvrir les pire restes humains, il n’était toujours pas habitué à l’odeur.
Celle-ci provenait d’une pièce au bout d’un couloir étroit. En traversant l’appartement, Gawain remarqua que le propriétaire avait une personnalité très ordonnée. Ici tout était parfaitement à sa place. Depuis les livres soigneusement alignés sur la bibliothèque jusqu’au au reluisant secrétaire en passant par les fenêtres immaculées, chaque recoin était entretenu à la perfection. L’enquêteur nota également que l’une des fenêtres était grande ouverte et qu’au milieu de toute cette propreté, des traces de boue souillaient le tapis du salon.

Le mort était étendu au milieu de sa chambre. L’homme était toujours vêtu de sa robe de chambre et il y avait une tasse brisée à quelques pas de son visage.
Le corps quant à lui était dans un état avancé de décomposition : des mouches creusaient sa chair pourrie, sa peau tombante délivrait fluides et gaz tandis que ses yeux avaient été mangés par des vers désormais rampant sur son dos.

-Je pensais qu’on ne pourrait pas trouvé pire que celui qui avait cuit dans sa baignoire, observa Erik en faisant la grimace. Apparemment, même moi je peux me tromper.

Il sursauta au moment où la main droite du corps se détacha avec un léger craquement, laissant uniquement l’os en place.

-C’est encore plus dégoûtant que celui qu’on a trouvé écorché dans le parc, répondit Gawain.

Seule sa crainte du capitaine l’empêchait de s’évanouir sur place. Il prit une grande inspiration par la bouche. Le premier contact avec le corps était toujours le plus difficile.

-Taisez-vous tous les deux et faites ce pourquoi vous êtes payés, aboya Blythe.

Ce dernier était agenouillé près du cadavre et manipulait les restes avec des gants en cuir.

-La femme nous a dit que son nom était Anton Nino, ajouta le capitaine. Selon elle l’odeur est apparue hier mais si on se fie à ça, dit-il d’un ton dégoûté en désignant les vers, Mr Nino est mort depuis au moins une semaine.

-Pourtant, personne n’est venu reporter de disparition, dit Erik. Pas d’amis, pas de famille. Il vivait seul et trouver une cause de la mort ne sera pas facile, puisque nous avons si… peu avec quoi travailler.

Gawain, qui avait commencé à parcourir les possessions du défunt, ne vit rien qui sortait de l’ordinaire. Les meubles en bois étaient propres et rangés. Il trouva quelques documents administratifs et des registres de commerce mais le nom de la victime n’apparaissait sur aucun d’eux.

-Il n’y a rien ici, il signala en reposant les documents, seulement le corps et la tasse. Aucun portrait et aucune affaire personnelle.

-Il a du être empoisonné, suggéra Erik, il n’y a aucune arme, pas de sang sur le sol ou sur les murs. En fait c’était comme si rien ne s’était passé.

-Sauf qu’il est mort, plaisanta Gawain. En tout cas cette tasse brisée semble pointer vers ta théorie.

-C’est peut-être un leurre, intervint le capitaine qui avait terminé d’examiner le corps, quelque chose qui nous distrait de la vérité. Cet homme est un maniaque de la propreté, pourtant il y a de la boue dans son salon et une fenêtre est ouverte. Il y a une semaine, le vent venait du nord et portait la puanteur des Hauts canaux. S’il tenait à son confort, il l’aurait fermé.

-Quelqu’un a alors pu entrer par la fenêtre, théorisa Erik, et le tueur a fait le ménage derrière lui.

-En laissant la boue en plein milieu du tapis ? Chuchota Gawain plus pour lui-même que pour ses collègues. C’est du boulot d’amateur. Non… il y a quelque chose qui cloche dans cette histoire.

Bien qu’il n’avait pas beaucoup d’expérience dans ce travail, Gawain était toujours capable de dire quand les pièces du puzzle ne s’additionnaient pas. Sa formation scientifique l’avait amené à penser avec méthode.
Mr Nino avait pu succomber à une mort naturelle. La deuxième théorie correspondait à un meurtre. Dans ce cas, il y avait un tueur. Et si ce dernier avait nettoyé derrière lui, cela signifiait qu’il avait vu l’état de l’appartement et n’aurait pas commis une telle erreur.
En outre, il saurait également que Nino n’avait pas de famille ou d’amis qui viendraient lui rendre visite. Le meurtrier savait qu’il avait du temps, les moyens et l’opportunité.
Mais il y avait toujours cette boue et cette fenêtre ouverte…

-Nous n’apprendrons rien de nouveau ici, annonça finalement Blythe de son habituelle voix froide. Le coroner devrait arriver pour récupérer le corps. Ramassez toutes les preuves que vous trouverez et interrogez les voisins. Ils pourraient nous en apprendre plus sur Nino.

Guidé par une soudaine intuition, Gawain n’attendit pas que le capitaine quitte la chambre pour sortir de l’appartement et dévaler les escaliers. Il frappa à la porte de la vieille voisine de Nino. Celle-ci vint ouvrir après quelques grognements. Elle soupira à la vue du policier pour la seconde fois ce matin.

-Quoi encore ? J’ai d’autres choses à faire que répondre à vos questions toute la journée…

Gawain leva les yeux au ciel. Il détestait les personnes âgées. Quand elles n’étaient pas aveugles ou sourdes, elles étaient condescendantes. Celle-ci en revanche entendait et voyait à la perfection…

-Ça ne sera pas long, assura-t-il. Depuis quand Mr Nino vivait dans cet appartement ?

Cette petite femme à l’œil de lynx et à la sévère habitude de propager des rumeurs était plus qu’excitée à l’idée de parler de ses voisins. Elle en avait même oublié son ton irrité.

-Il a déménagé ici il y a environ six mois, elle lui confia à voix basse en jetant des coups d’œil dans le couloir.

-Savez-vous s’il avait une famille ou des amis ? Est-ce que quelqu’un est déjà venu lui rendre visite ?

-Pas que je sache… Et vous savez, j’en sais beaucoup car…

-Vous vivez au rez-de-chaussée, finit Gawain avec hauteur. Oui je suis au courant.

Cette femme avait du entendre tout ce qui s’est passé dans cet immeuble depuis les quarante dernières années. Si le tueur était passé devant sa porte, elle aurait déjà averti la police.

-Est-ce que vous lui avez déjà parlé ? Ou est-ce qu’il a déjà parlé à l’un de vos voisins ?

-Maintenant que vous le dites, non, répondit la vieille dame en fronçant les sourcils. Pas une fois. Pas même avec moi, elle ajouta avec une voix profondément indignée.

Je me demande bien pourquoi… pensa Gawain.

-Ça sera tout, merci madame. Si vous vous rappelez de quoique ce soit qui pourrait nous aider, n’hésitez pas à venir au poste de police.

Sauf que Gawain pouvait autant parler à un mur. Réalisant que son voisin l’avait traité aussi peu courtoisement, la vieille femme lui referma la porte au nez.
Il retourna dans l’appartement sans demander son reste. Dans la chambre, il trouva Erik occupé à parcourir avec attention les documents que Gawain avait déjà survolés.

-Quelque chose ne va pas ? Demanda son coéquipier en levant les yeux du papier qu’il consultait.

-Nino… je suis presque sûr que ce n’est pas son vrai nom, expliqua Gawain, le souffle haletant.

Il se dirigea vers les armoires de la pièce.

-Il doit y avoir quelque chose dans son appartement qui pourrait nous éclairer…

-Même si je n’ai rien compris à ce que tu me racontes, je peux t’aider à chercher dans ses affaires.

Comme souvent, il arborait un large sourire. Il avait un sourire facile, le genre qui pouvait améliorer une journée même quand un corps pourrissait sous votre nez.
Gawain, qui avait passé sa vie à cacher des choses à son père le baron Lynfa, était un expert en cachettes et dissimulations. Il commença par fouiller la chambre puis l’appartement tout entier. Lui et son coéquipier regardèrent derrière les tableaux, sous les tapis et le plancher, entre les lattes du lit, dans les meubles et même dans le conduit d’aération moisi.
Il n’y avait rien. Pas même un coffre-fort. Et aucun des documents qu’ils avaient trouvé ne révélait la réelle identité du mort.
Et si j’avais tord… Il n’était pas habitué à être dans le faux. En fait, il avait l’habitude de suivre son instinct, et jusqu’ici, il ne lui avait jamais fait défaut.

-Tous les indices qu’on a récoltés ce matin montrent que ce Nino cache quelque chose, geignit Erik après deux heures de recherches, pourtant il n’y a rien… Ce type ne peut pas passer ses journées et ses nuits seul, sans parler à qui que ce soit. Il devait cacher quelque chose ou alors il était…

Erik n’eut pas le temps de finir sa phrase : Gawain se hâtait déjà vers la bibliothèque.

-J’avais complètement oublié cette cachette parce que mon père m’autorisait toujours l’accès à la bibliothèque…

Dans le salon, il parcourut les rangées d’ouvrages et chercha une série de livres qui se ressemblaient. Ils pouvaient avoir la même reliure, la même taille ou couleur, le même auteur…

-Trouvé ! Il s’écria, et avec ses deux mains il attrapa chaque extrémité d’une suite de cinq livres en la décrochant de la bibliothèque. Ils vinrent ensemble, tous reliés entre eux par une planche de bois qui révéla derrière une minuscule cachette. Dedans se trouvait une boîte métallique.

Dans cette boîte tout à fait ordinaire, Gawain trouva quelques fioles contenant des liquides transparents et deux lettres. Elles étaient signées par le même nom précédé de la même particule : Sir Llodin.

-Ça doit être notre cadavre, dit Erik par dessus l’épaule de son coéquipier. Et ça…

Il prit l’une des fioles, l’ouvrit et renifla prudemment son contenu.

-Rien. Ça n’a aucune odeur. Mais si ça a un lien avec cette mystérieuse affaire, je doute que ça soit de l’eau.

Gawain hocha vaguement la tête, trop occupé à lire les lettres. Apparemment, Sir Llodin les avait écrites et il était bel et bien le propriétaire de cet appartement car l’écriture était la même que celle trouvée dans les documents de la chambre. Sir Llodin était Mr. Nino.

-Qu’as tu trouvé ?

-Il y a une reconnaissance de dette. L’autre lettre est une sorte de garantie.

En parcourant le deuxième document, Gawain fut parcourut d’un frisson glacé. Si c’était bien ce qu’il comprenait, alors cette enquête prenait une toute autre tournure…

-Une garantie pour quoi ?

-C’est un contrat. Une garantie contre un client qui l’a engagé.

Erik fronça les sourcils et lui prit la lettre de la main. À mesure qu’il lisait, ses yeux s’écarquillaient et son visage pâlissait.

-Un meurtre ?

-Apparemment. Quant à cette reconnaissance de dette, elle est également signée par Thybalt Barus.

-Qui est-ce ?

Non, en effet, Gawain n’allait pas du tout apprécier cette affaire.

-C’est le père d’Alice Barus. La femme à qui mon père veut me marier.




-Tu penses encore à cette affaire, n’est-ce-pas ? Demanda Alice en claquant des doigts devant ses yeux.

Seigneur, il pensa en se recentrant sur la conversation, elle est en colère. Ce qui n’était pas étonnant, étant donné qu’ils étaient au restaurant en plein milieu d’un rendez-vous galant et qu’il avait arrêté de l’écouter pendant cinq bonnes minutes.
Et elle avait raison. Il avait pensé à Sir Llodin tout l’après-midi de la veille, toute la nuit puis durant toute la matinée qui avait suivi.

-On ne croise pas de tueurs en série tous les jours, admit Gawain avec un faible sourire.

C’était une pauvre excuse pour justifier son esprit errant. L’une de ses spécialités était de laisser ses pensées divaguer, ce qui résultait souvent en disputes. Cependant cette enquête prenait tellement de son temps et d’énergie qu’il avait du mal à dissocier la réalité de son travail.

-Un tueur en série ? S’étonna-t-elle, cela existe vraiment ou l’as-tu inventé ?

Alice semblait sincèrement intéressée. Mais Gawain savait voir derrière son masqua savamment étudié. Il l’admirait néanmoins, elle faisait des efforts alors que lui était un petit ami pitoyable.

-Ils n’ont pas de mot pour ce genre de comportement, alors j’en ai créé un. Ça sonne bien, non ?

Alice leva les yeux au ciel et retourna à son repas. Une fois de plus – il ne s’en laissait jamais – Gawain remarqua à quel point elle était belle. La jeune bourgeoise avait de longs et épais cheveux noirs, un visage pâle et anguleux et des mains délicates. Des mains qui pouvaient tout aussi vous poignarder si vous étiez en retard à un rendez-vous.
Il la comparait souvent à une rose, attirante mais piquante. Gawain pensait également que si ça n’avait pas été pour l’accord entre leurs deux familles, elle ne serait pas avec lui.
Gawain n’avait pas eu le cœur de dire à Alice que son père était mêlé à cette mort étrange. Tant qu’il n’avait pas encore deviné le rôle que jouait le bourgeois, il ne préférait pas impliquer sa fille.
Quand ils eurent terminé ce repas ponctué de silences gênants, Gawain l’escorta dans le commerce où elle travaillait, déposa un baiser sur sa main et la quitta pour retourner au commissariat.
Alors qu’il s’éloignait dans la rue, il l’entendit crier :

-N’oublie pas que tu dînes chez nous la semaine prochaine !

En fait, il avait oublié. Mais il avait des choses plus urgentes auxquelles penser. Il se dépêcha de retourner au commissariat pour travailler sur son enquête.
Il espérait la résoudre rapidement pour avoir une promotion. Le capitaine l’avait chargé de la diriger et s’il arrêtait le tueur, il pourrait enfin dire adieu aux cadavres puants.
Toutefois, l’affaire était loin d’être résolue. Tout d’abord, le corps avait été trop endommagé pour déterminer ce qui l’avait tué et il n’y avait aucune trace du meurtrier sur le corps ou bien dans l’appartement. La boue retrouvée provenait sans doute de la rue donc n’importe qui avait pu la déposer.
Deuxièmement, les liquides contenus dans les fioles retrouvées n’avaient pas pu être identifiés mais un chimiste qui travaillait avec la police avait certifié que c’était du poison.
Enfin, il y avait ces deux lettres. Il n’était pas rare que des bourgeois prêtent de l’argent à des hommes qui tenaient à leur confort. Gawain doutait que cela puisse être une piste sérieuse mais il avait bien l’intention d’enquêter du coté des Barus.
Quant au contrat, ils n’avaient pas encore trouvé l’identité de la victime et Llodin avait été assez malin pour ne pas nommer le commanditaire. Néanmoins, à en juger par le coût que devait requérir les services d’un tel homme, il était certain que cette affaire les conduise auprès de la haute société de la capitale.

Cette affaire promettait d’être sensible. Le capitaine Blythe lui avait dit de procéder avec prudence et de tout lui reporter avant de prendre une décision. La presse raffolait des histoires de meurtres, surtout quand des noms de bourgeois surgissaient. S’ils divulguaient la moindre information, le public ne manquerait pas d’accuser des personnalités influentes même sans la moindre preuve.
Mais Gawain avait laissé la politique derrière lui quand il avait accepté de rejoindre les rangs de la police. Il aimait le mystère, les secrets, devoir assembler un puzzle avec des pièces inconnues. Cette enquête l’effrayait mais il ne pouvait s’empêcher d’apprécier ce frisson.

Plongé dans ses pensées, il ne vit pas tout de suite Erik qui se précipitait vers lui quand il entra dans le commissariat. Sans un mot son coéquipier le conduisit dans le bureau du capitaine.
Avant de pénétrer dans la pièce, Gawain avait pu voir que les six autres officiers étaient en train de travailler avec acharnement à leur bureau. Comme lui, ils devaient faire leurs preuves car la force de police était une nouveauté dans le royaume. C’était une idée du nouveau gouvernement royal pour réduire le crime dans la cité et protéger la population. Le fait que des civils servaient à présente la justice et faisaient régner la loi était toujours difficile à accepter pour les citoyens d’Alstair.
Ils avaient besoin de résoudre cette affaire, non seulement pour attraper le ou les tueurs, mais aussi pour établir leur légitimité.

-Lynfa… parfait. Nous vous attentions, dit distraitement le capitaine Blythe avec son ton tranchant habituel. Nous avons trouvé quelque chose ce matin.

-À propos de l’enquête sur Llodin ?

Comme ils le découvraient heure après heure, cette histoire était pour le moins inhabituelle. Ils avaient peu d’indices et n’avaient trouvé que des contradictions autour de Sir Llodin. Avoir du nouveau était bon signe.

-Selon sa lettre, il est certain que Llodin a utilisé le poison retrouvé dans son appartement. Comme vous le savez, ils sont inodores et incolores…

-Je sais cela, coupa Gawain avec impatience, ils ne laissent aucune trace sur un corps, dissimulant ainsi la véritable cause du décès et indiquent simplement une mort naturelle…

-Ne m’interrompez-pas, aboya le capitaine en lui lançant un regard glacial.

C’était suffisant pour faire taire Gawain et lui faire monter le rouge aux jours. Sous le regard glacé du capitaine, il avait l’impression d’être un enfant. Comme si Blythe pouvait lire en lui et déballer ses secrets sur son bureau.

-Nous avons enquêté auprès des récents décès et nous avons découvert l’identité de la victime, reprit le capitaine comme si rien ne s’était passé. Il apparaît qu’une femme est morte il y a trois jours et le coroner avait conclu à un arrêt cardiaque. Après un second examen, le docteur a conclu que son cœur était en excellent état malgré plusieurs carences. Nous supposons qu’elle a été empoisonnée par Llodin, remplissant ainsi le contrat qu’on lui avait assigné.

-Qui était cette femme ? Demanda Erik. Il se tenait près de la porte, lisant déjà les documents que Blythe venait de lui tendre.

-Sasha quelque chose… une diseuse de bonne aventure il me semble. Aucune famille, aucun ami, elle arrivait à peine à joindre les deux bouts et vivait près du Grand Marché dans un logement insalubre.

-Elle n’était personne, murmura Gawain, examinant mentalement chacune des pièces du puzzle.

C’était comme si chaque pièce avait des angles différents, comme si aucune ne pouvait s’emboîter avec une autre. Surement la clé de cette affaire résidait dans les histoires personnelles des victimes. Pour retrouver le tueur de Llodin – car tout pointait vers un meurtre relatif à sa profession – il fallait relier les victimes.

-Qu’est ce que vous suggérez ? C’est votre affaire après tout, lui rappela Blythe.

-Exact… Erik, Gawain dit à son coéquipier en se tournant vers lui, il faut continuer à creuser du côté des morts naturels. Si Llodin était un tueur professionnel, alors il aura certainement d’autres victimes à son actif. Capitaine, je propose que vous enquêtiez du côté des Barus. Je connais cet homme et il ne prête pas d’argent facilement. Peut-être que Llodin ne l’a pas remboursé quand il le devait…Quant à moi, je vais me rendre au Grand Marché. Si Llodin était plus qu’il n’y paraît, je suis presque sûr qu’il en va de même pour notre victime.

Alors que les autres policiers se remettaient au travail, Gawain quitta le commissariat pour se rendre au Grand Marché.
C’était un endroit connu dans tout le royaume de Tywyn : un marché où des gens venus des différentes provinces se rassemblaient pour qu’on leur lise les lignes de la main, pour chercher bonne fortune, et surtout pour acheter des marchandises et objets occultes qu’ils ne trouveraient dans aucun autre quartier de la capitale.
Bien sûr, Gawain savait que tous ces marchands et soi-disant clairvoyants étaient des charlatans, mais les visiteurs et la haute société d’Alstair appréciaient ces distractions, ça et les moments de plaisir et de liberté que chacun expérimentait inévitablement dans le Marché.

Gawain héla un fiacre qui le conduirait dans le quartier du Grand Marché, entre le centre de la ville et les Hauts canaux.
Ce quartier n’était pas pauvre mais il n’était pas non plus très bien fréquenté. Si ce n’était pour le Marché, il aurait déjà sombré dans la pauvreté et la criminalité comme tous les autres bas-fonds d’Alstair.
En plein milieu de l’après-midi, les rues étaient remplies par les piétons et les voitures, forçant Gawain à s’arrêter sur l’avenue principale. Il décida de se frayer un chemin à pieds vers les tentes des voyants.
Pour éviter le soleil de plomb encore présent à la fin de l’été, Gawain trouva refuge sous les arcades qui entouraient les vieux bâtiments autrefois luxueusement sculptés. Il était habitué à errer dans le Marché et c’était la première fois qu’il s’y rendait pour le travail alors il dut redoubler d’efforts pour se concentrer.
Gawain joua des coudes pour traverser la foule – tantôt émerveillée, tantôt applaudissant – qui admirait les étales et les démonstrations de tour de passe-passe. Il franchit la grande place où s’alignaient des rangées de stands, caravanes et marchands hurlant leurs bonnes affaires. Le jeune policier dut se couper des odeurs d’épice, du sucre et des fumées délicieuses qui s’échappaient des préparations ; plus encore, il s’empêcha de regarder en direction des étales où on vendait des vieux livres, synonymes de connaissance encore inexplorée.

Finalement, il trouva le coin qu’il cherchait. Celui des clairvoyants et diseurs de bonne aventure. Là où travaillait Sasha.
Peu intéressé dans la découverte de son futur et ne croyant en aucun pouvoir mystique, Gawain n’était jamais venu dans cette partie du Marché. Malgré cela, il savait où chercher. Derrière une rangée de tentes sombres, il savait que se trouvait le repaire d’une vieille femme. Selon la rumeur, elle détenait des secrets sur tous les habitants d’Alstair. Même si Gawain n’en croyait pas un mot, c’était un bon début de piste.
La tente en question était d’une couleur noire d’encre, parsemé d’étoiles et de nuages pâles. Il tira la toile de tente et pénétra dans le repaire. À l’intérieur il ne prêta aucune attention à l’encens ou au fait que l’endroit était presque entièrement plongé dans le l’obscurité. Une maigre bougie posée sur la table se chargeait d’éclairer la tente chargée de meubles et de babioles sans valeur.
Derrière cette table ronde était assise une silhouette couverte d’épaisses robes et capuchons.
Seul son visage ridé était découvert. Gawain n’avait aucune idée de la manière dont cette femme respirait, lui-même était déjà en train de suffoquer.

-Inutile de déployer le grand jeu Alberta, je ne suis pas l’un de vos clients que vous pouvez impressionner avec vos positions dramatiques. Je viens parler affaires.

Il fallut un moment après que Gawain eut parlé pour que la silhouette se décide si oui ou non il était profitable pour elle de bouger. Après un long silence, Alberta ouvrit les yeux et posa son regard sur un Gawain très peu impressionné.

-Que puis-je faire pour la police ?

Le cœur de Gawain manqua un battement. Il n’avait jamais posé le pied ici et pourtant elle savait qu’il était. Les rumeurs étaient-elles donc vraies ?

-J’ai des questions à vous poser à propos d’une femme nommée Sasha. Il me semble qu’elle était une… diseuse de bonne aventure. Comme vous.

La vieille femme éclata de rire. C’était un rire froid, sans joie, un son qui dressa chaque poil sur son corps, le faisant instantanément questionner ce qu’il venait juste de dire.

-Mais mon cher, je ne suis pas un charlatan comme les autres vendeurs de ce petit marché. Je suis une réelle clairvoyante et je pourrais vous révéler votre futur et explorer vos désirs et cauchemars si seulement vous me laissiez faire.

-Je n’accorde aucun crédit à ces absurdités, répliqua Gawain d’un ton sec.

Il recula cependant d’un pas. Ayant passé sa vie le nez plongé dans des livres de science et d’histoire où ne figuraient que faits et chiffres, il n’était pas habitué à discuter de choses qu’il ne pouvait appréhender. De choses qu’il ne pouvait ni voir ni toucher.

-Vous ne croyez pas en la magie ? Demanda Alberta.

Elle pencha la tête sur le côté comme si elle l’examinait. Son ton était sincèrement curieux.

-La magie n’existe pas. Maintenant répondez à mes questions et je vous laisserai à vos… occupations.

-Et comment appelez-vous ces évènements qui ont eu lieu dans l’Histoire de notre monde ? Des évènements et des tragédies que même votre précieuse science ne peut expliquer… Des nations sont nées et des royaumes ont brûlé par la volonté d’une poignée de puissants mages et vous dites que cela…

-Ça suffit ! Grogna Gawain. Je n’ai pas de temps à perdre. Si vous ne répondez pas à mes questions, je vous arrêterai pour obstruction dans une enquête officielle.

-J’aimerais bien voir ça, répondit la voyante avec un sourire malicieux. Gawain remarqua qu’il lui manquait plusieurs dents.

Elle se cala confortablement dans son fauteuil et reprit :

-Qu’est ce que vous voulez savoir ?

Gawain sorti son carnet de notes, prêt à écrire quoique ce soit d’intéressant.

-Saviez-vous que Sasha n’était pas morte de cause naturelle ?

-Evidemment.

Gawain leva un sourcil.

-Et il ne vous est pas apparu que la police désirerait connaître ce détail ?

-M’auriez vous crue si je l’avais fait ? Gloussa Alberta en haussant les épaules avec dédain.

Gawain soupira. À ce rythme, il serait encore là le jour suivant.

-Etiez-vous proche de la victime ?

-Nous travaillions dans le même endroit. Nous parlions souvent et nous en savions autant l’une sur l’autre que ce qu’une relation de travail suppose. Mais assez avec les questions stupides.

-Qu’est… qu’est ce que vous voulez dire ? Bégaya Gawain, pris par surprise.

En effet, la méthode protocolaire ne le conduirait nul part avec elle. Cette adorait montrer à ses interlocuteurs l’étendue de ses connaissances. Cela pouvait jouer en sa faveur.

-Qu’est ce que vous savez de plus que nous dans ce cas ?

Une lueur de cupidité traversa ses yeux sombres où dansaient des ombres au milieu de l’unique chandelle. Elle sourit à nouveau.

-Vous savez déjà qui l’a tuée et comment. Mais vous ne savez pas pourquoi. Vous voulez savoir qui a commandité son assassinat. Vous voulez savoir qui est réellement Sir Llodin et surtout vous voulez savoir combien de meurtres sont passés inaperçus dans cette ville puante.

Elle pourrait me voler mon travail, cette vieille bique. Tout en veillant à ne montrer aucun signe de déconfiture, Gawain continua à jouer le jeu, la laissant penser qu’elle avait le dessus.

-Nous savons qu’il n’y a pas de Sir Llodin. Il s’est lui-même donné ce titre. Sauf que nous ne trouvons aucune trace de ce nom dans nos archives.

-Oh mon pauvre garçon… il y a tant que vous ignorez. Vous-êtes vous demandés pourquoi Llodin a été tué en premier lieu ? Il avait des contacts, des protections et des garantis. Il était extrêmement méticuleux et pourtant il a été tué de la même façon qu’il a pris la vie de tous ces gens.

Gawain dut lutter pour conserver un visage fermé et ne pas montrer à quel point il était ignorant. Il n’avait pas pensé à cet aspect de l’affaire.

-Votre police est pathétique, continua Alberta, l’air de beaucoup s’amuser. Mais je n’aimais pas beaucoup Llodin et son travail, et j’appréciais encore moins sa place dans le jeu politique de la capitale. Lui et ses collègues éliminent mes sources de revenues. Parce que je veux qu’ils tombent j’accepte de vous donner quelques informations.

-L’avez vous tué ?

Cette fois, la vieille femme hurla de rire, l’écho du son strident rebondissant dans la tente, pénétrant l’esprit de Gawain comme un serpent prêt à frapper.

-Vous m’avez vu ? Elle s’écria entre deux gloussements. Je suis qu’une vieille bique. Je ne ferais de mal à personne.

Gawain qui trouvait que sa question n’était pas aussi stupide tressaillit quand Alberta répéta les mots qu’il avait pensé quelques secondes plus tôt.

-Alors ?

-Oh mais il y aura un prix à payer mon garçon. Rien n’est gratuit dans le Grand Marché.

-Combien voulez-vous ?

-L’argent ne m’intéresse pas. Je me nourris de secrets et survis grâce à des informations. Pour vous cependant, je ferai une exception. Tout ce que je demande, c’est de prédire votre avenir.

Gawain se figea. Elle se jouait de lui, appuyant là où il doutait le plus. D’un côté Alberta avait probablement une réponse pour chaque question du monde et il avait besoin de ces réponses. Son enquête – qui s’avérait être plus complexe qu’il ne l’avait imaginé – avait besoin de ces réponses.
D’un autre côté, il avait peur de ce qu’elle pourrait lui révéler. S’il ne croyait pas en la magie, cette femme possédait assurément des compétences mystiques. Malgré ses croyances solides, il éprouvait toujours un sentiment de malaise et de terreur à la perspective de son futur.

-J’accepte, il murmura finalement, le cœur tambourinant contre sa poitrine. Il serra la main délicate qu’elle lui offrit. Mais d’abord, il insista, je veux mes réponses.

-Très bien, elle leva les yeux au ciel. Llodin était du menu fretin. Le bas du panier. Il n’était qu’un exécutant, engagé pour faire le sale boulot de personnes placées bien plus haut sur l’échelle sociale. On dit que Barus lui prêtait de l’argent, or il connaît bien l’amiral Gwaylfai et sa femme la comtesse. Enquêtez de ce côté, cette femme a beaucoup à révéler. Quant à Sasha, j’ai bien peur qu’elle menait également une double vie. Elle était l’une de ces petites araignées, empoisonnant pour l’argent et obéissant à des personnes puissantes.

-Ces ? Il y a d’autres tueurs ? S’écria Gawain.

-Bien sûr, mon cher. Il y a à Alstair tout un réseau de tueurs et de commanditaires dont vous ignoriez l’existence. Les personnages les plus influents de cette ville ont les mains pleines de sang. Llodin n’était que… l’arbre cachant la forêt. Mais maintenant, elle continua avec un entrain renouvelé, presque hystérique, donnez moi vos mains et voyons ce que nous pouvons découvrir à propos des profondeurs de votre âme et du futur qui pave votre route.

Gawain sentit le sol se dérober sous ses jambes. Il posa une main sur le dossier de la chaise devant lui pour se stabiliser.
Un réseau de tueurs ?
Dans quoi venait-il de mettre les pieds ?
Prenant une grande inspiration, il tira la chaise et s’assit. Sans attendre un instant de plus, la voyante lui prit les mains, les retourna et Gawain sentit son estomac se retourner.

Fils unique d’un baron influent, il avait refusé son héritage et avait embarrassé son père en acceptant un travail dans la police. À quoi pouvait ressembler son futur ?
Dernière édition par Antoineichas le sam. 01 juin, 2019 6:03 pm, édité 7 fois.

Antoineichas
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Re: Les Quatre Avatars de la Renaissance [Fantasy]

Messagepar Antoineichas » 2019-04-22T22:09:04+02:00

Voici le chapitre 2, avec un autre point de vue cette fois-ci ! Merci à ceux et celles qui liront et n'hésitez pas à me donner votre avis (je vous en supplie en fait ahah)



Chapitre 2






Raven





La conscription arriva dans la matinée. Même depuis sa maison, Raven pouvait dire que quelque chose agitait le village. Habitué à se lever à l’aube, il ne fut cependant pas surpris que les autres villageois soient réveillés avant lui. Depuis quelques jours, certains venaient chaque matin pour voir s’il y avait des nouvelles du front.
Tout le monde le savait : l’appel aux armes était inévitable. Seulement, Raven avait espéré que l’âge minimum requis soit dix-sept ans et non seize.
Comme depuis plus d’une semaine, cette matinée là était nuageuse et humide. La pluie n’était pas loin. En temps de guerre, c’était une bonne nouvelle car l’ennemi n’était pas préparé à la météo automnale de Lleren et à ses semaines continues de pluie. Parfois le soleil disparaissait entièrement pendant plusieurs jours. Sëlyn ne s’attendrait pas à devoir batailler dans l’obscurité et à devoir abandonner toute lumière. Le peuple de Lleren, lui, était robuste et habitué à ce temps maussade.
Peut-être qu’il était finalement temps que les Llerenes reprennent le dessus sur les envahisseurs.

Raven attendit que la place se vide avant d’aller lire l’annonce. Il avait attendu son tour pour aller combattre pour son pays pendant des semaines.
Trois mois plus tôt quand la guerre avait commencé, le Roi avait mobilisé l’armée régulière dans son intégralité. Un mois plus tard, une affiche similaire avait été placardée dans tous les villes et villages du pays. Elle ordonnait à chaque homme âgé de plus de vingt-cinq ans de participer à l’effort de guerre, soit en se battant, soit en travaillant pour l’armée. Déjà des rumeurs venues du front avaient parcouru les forêts pour atteindre le village de Raven : les Llerenes se faisaient massacrer par milliers dans les tranchées.
Il y a un peu plus de trois semaines, l’âge limite avait été abaissé à dix-huit ans. Aujourd’hui, c’était seize. La dernière levée en masse avant que le royaume soit complètement vidé de ses hommes. La dernière chance pour Lleren de bâtir une armée assez résistante pour repousser Sëlyn.

-Ça sent mauvais pour nous, n’est-ce-pas ? Dit une voix derrière Raven.

Il se détendit immédiatement au son de cette voix. Elle était si familière pour lui qu’il pourrait la reconnaître dans son sommeil et au beau milieu d’une foule.
Raven fit volte-face et sourit à la vue de son meilleur ami. Nate. Le garçon grattait nerveusement son cou, quelque chose qu’il faisait quand il était inquiet. Rejetant une mèche de cheveux blonds de son visage, il soupira et jeta un œil à l’affiche.

-Tu ne trouves pas ça étrange ?

-Etrange ?

-J’ai toujours pensé à la guerre, expliqua Nate. J’ai toujours essayé d’imager à quoi ça se ressemblerait. Comment c’était pour ceux qui se battaient désespérément contre l’ennemi… Mais même dans mes cauchemars les plus sombres, continua Nate en fixant ses doigts longs et pâles, je n’ai jamais été capable de ressentir cette sensation…

-Quelle sensation ? Demanda Raven même s’il connaissait déjà la réponse.

Ecouter Nate parler était comme écouter une ancienne comptine et le regarder était comme regarder dans un miroir. Alors il savait qu’ils partageaient tous deux le même sentiment à l’approche de la guerre.

-La peur. La mort m’effraie.

La voix de Nate se brisa sur le dernier mot. Raven posa une main sur son épaule et la serra avec douceur.

-On serait fou ou stupide si on n’était pas effrayé par la guerre. Mais tu sais bien qu’aussi longtemps que je serai à tes côtés, tu mourras pas, hein ? Tu le sais ?

C’était une promesse intenable. Absurde. Ils le savaient tous les deux. Ils étaient toujours des enfants et ils ne savaient rien de la haine ou de la peur qui saisissait chaque combattant sur le champ de bataille. Mais il étaient des enfants qui avaient grandis ensemble, pleuré et rit comme un et la guerre n’était pas quelque chose qui pourrait les séparer.

-Je ne suis pas aussi naïf, gloussa Nate, je sais que tu ne peux pas vraiment tenir cette promesse. Mais je suppose que ça suffira pour l’instant.

-Ouais. On ferait mieux de rentrer et de préparer nos affaires. On se retrouve ici demain matin ?

Nate hocha silencieusement la tête et prit le chemin de son foyer, perché en haut de la colline qui surplombait le village. Raven était sûr que son ami était déjà plongé dans quelque rêve qui le hantait, imaginant un meilleur monde pour échapper à cette situation pénible. Il pensa qu’il allait avoir besoin de ces mondes imaginaires pour faire face dans les prochaines semaines.
Raven, lui, n’avait aucun autre monde dans lequel se réfugiait. Il devait affronter la réalité pour eux deux.
Sa promesse n’était pas vide de sens. Il ferait tout pour le garder en vie. Même s’il devait lui mentir. Comme il venait juste de le faire.
Bien sûr, Raven avait l’estomac noué par la peur mais il ne pouvait pas se débarrasser d’un autre sentiment.
L’excitation. La hâte. Il voulait se battre, son sang bouillait dans ses veines. Il avait attendu ce moment pendant des mois. Ce moment où il pourrait enfin frapper Sëlyn et les faire payer.


Le matin suivant, Raven fit ses adieux à sa mère. Après son départ, elle serait la dernière de la famille Ward à rester au village. Le père de Raven était parti pour la capitale forger armes et armures quand la guerre avait débuté. Quant à son frère aîné, il avait été tué deux ans plus tôt lors d’une escarmouche à la frontière. Même son oncle était mort il y a quelques années, massacré par des bandits. Sa mère était habituée à voir les membres de sa famille la quitter les uns après les autres.
Quand Raven quitta sa maison, elle ne pleura pas. Elle se contenta seulement de le prendre dans ses bras, inspirant son odeur pour ce qui était peut-être la dernière fois, puis elle le libéra. Alors que le cœur de Raven se brisait, sa mère lui dit de rester fort et – plus important – de rester vivant. À partir de maintenant, elle insista, c’était la seule règle qui importait. Ça et protéger Nate.

Sans surprise, il commença à pleuvoir quand Raven se dirigea vers la place centrale. C’était comme si le village pleurait la perte de ses enfants, de son sang et de son futur. Petit à petit, la population diminuait, la guerre fauchant tous les maris et les frères. Et maintenant les fils.
Quatorze garçons du village, tous âgés de seize à dix-huit ans s’apprêtaient à quitter tout ce qu’ils possédaient, tout ce qu’ils avaient connu jusqu’ici, tout ça pour prendre part à une guerre qu’ils n’avaient pas demandé. Ils laissèrent derrière eux des familles fracturées, des amitiés et des souvenirs envolés, des chemins et des vues familières pour plonger dans l’inconnu. Une nouvelle fois, Raven ressentit cette sensation contradictoire de peur et d’excitation le traverser.
À l’écart du groupe, Raven vit que Nate était assis par terre en train de lire un livre. Il n’y a vraiment aucune situation dans laquelle il ne pourrait pas lire… il pensa, marchant la tête baissée vers son ami. Comme lui, Nate avait emporté uniquement un sac avec des vêtements, des bandages, un peu de nourriture et autres outils indispensables. Le connaissant, il avait du ajouter une grosse pile de livres dans son sac. Raven avait fait attention à ne pas oublier le couteau à la lame plaquée d’argent que son oncle lui avait offert.

-Le sergent dit que nous allons bientôt partir, dit Raven en s’asseyant devant Nate.

Même dans cette position, il restait le plus grand des deux. Ayant hérité de la taille et de la force de son père, Raven était toujours celui qui se battait pour son ami et même maintenant il ferait désespérément tout pour qu’il n’ait pas à se battre sur le front. Avec un peu de chance Nate serait envoyé dans la division administrative ou médicale.
Son ami rangea son livre dans son sac et se leva avec un faible sourire. Les deux garçons se mirent en rang derrière la file d’adolescents, tous affichant des visages tristes et endeuillés. Raven savait que la pluie camouflait leurs larmes, mais lui ne pleurerait pas. Si sa mère et Nate n’avaient pas pleuré, alors il ne le ferait pas.
Cependant, c’était une surprise que son ami reste aussi calme. Il était très proche de ses parents et son père n’avait pas été appelé à la guerre, étant handicapé depuis un accident.

-À quoi penses-tu ? Demanda Raven pour le distraire de ses pensées effrayantes.

-Rien, il chuchota, le son de sa voix couvrant à peine le fracas de la pluie sur le chemin boueux. Je ne peux plus penser… Je n’arrive plus à imaginer…

-Arrête, l’interrompit Raven sur le même ton pour que le reste du groupe ne les entende pas. Ils ne pouvaient pas se permettre de paraître faible. Ne laisse pas la guerre prendre le meilleur de toi, il poursuivit, si nous nous laissons consumer par la peur… alors Sëlyn a déjà gagné.

Nate soupira.

-Depuis quand es-tu devenu si sage ?

-Je n’ai pas inventé ça, s’esclaffa Raven, c’est quelque chose que mon oncle m’a dit il y a quelques années. Notre pays a connu de nombreuses guerres. Nous remporterons celle-ci. Aussi longtemps qu’ils ne peuvent nous briser, aussi longtemps qu’ils ne peuvent enchaîner nos esprits, nous survivrons.

-On n’a pas d’autres choix, dit Nate, fixant la forêt qui s’étendait devant eux à la sortie du village.

-Non… Soit on se bat et on survit, soit on meurt. Et je ne nous laisserai pas mourir.

-Je sais, sourit Nate. Je te fais confiance.

Avant que Raven puisse répondre, le sergent leur cria de se dépêcher. Le groupe qui était presque hors de vue.

Pour atteindre le centre de commandement de la province, ils devraient marcher pendant un jour entier. Ainsi, la plupart des garçons commença à partager des histoires terrifiantes sur ce qui les attendait : combats, blessures, morts…
L’un d’eux, un garçon nommé Colin Allen qui vivait dans un village voisin leur raconta comment deux types de sa connaissance avaient essayé d’échapper à la conscription. Evidemment, ils avaient été effrayés par l’idée des combats. N’importe qui sain d’esprit en ferait autant. Raven était en fait surpris qu’un si petit nombre de personnes avaient seulement essayé. Il s’avança pour rattraper le groupe et entendre la fin de son histoire que tout le monde écoutait avec attention.

-L’armée a des listes avec les recensements qu’ils font tous les quatre ou cinq ans. C’est comme ça qu’ils savent combien de gosses ils pourraient enrôler. Ils savaient que deux manquaient à l’appel alors ils les ont traqué il y a une semaine. Ils les ont directement envoyé sur la ligne de front, près de la frontière sud… Ils sont surement morts à l’heure qu’il est, termina Colin avec un sourire satisfait.

-Ce qui est étonnant c’est que tu ne les as pas imité, murmura Nate comme à lui-même, mais c’était assez fort pour que les autres l’entendent.

Voyant les têtes se tourner vers lui, il reprit avec plus d’assurance :

-J’ai entendu les histoires que tu racontes depuis ce matin, la façon dont tu parles de la guerre… Tu n’as aucune idée de ce qui t’attends là bas.

-Tu peux parler, ricana Colin, ils vont te briser. T’es un avorton, tu fais pas le poids face au plus faible des soldats de Sëlyn. Ils ont conquis Valdomai en quelques semaines seulement. J’ai entendu dire que leur armée était composée que de soldats professionnels. T’as aucune chance.

Nate ne répondit rien et garda la tête baissée. Evidemment, ce type ne pouvait pas savoir que Nate avait déjà expérimenté la guerre dans son enfance.

Voyant son ami affecté par ces mots, Raven s’avança vers Colin et le tira par le col de sa tunique. Comme il s’y attendait, il était plus grand et plus fort que lui.

-Je peux t’épargner tous les tracas du front si tu veux, grogna Raven. Il pouvait déjà sentir la peur et la surprise Colin.

-Vous deux ! Ça suffit ! Cria le sergent, un homme entre deux-âges dont le visage gris et ridé n’avait probablement pas connu de moment de repos depuis des semaines. Vous êtes pressés de vous battre ? Pauvres idiots, il grommela, vous aurez assez d’occasions là où on vous envoie.

Raven lâcha Colin qui cracha au sol et se retourna, suivant le groupe qui reprenait déjà sa route. Raven attendit un peu avant de les suivre. Nate était toujours secoué et ne pouvait détourner son regard de ses mains qui tremblaient.

-Tu n’aurais pas du faire ça, il chuchota, sa voix se perdant dans le vent et la pluie, on ne peut pas se permettre de se faire des ennemis maintenant.

-Je sais, soupira Raven, mais cet enfoiré a aimé raconter sa petite histoire. Il a aimé la peur qu’il a créée. Et tu avais raison. Il ne sait rien de la guerre, il ne sait rien de la perte…

Mais nous si. J’ai perdu mon oncle et mon frère. Toi… tu as fui une guerre civile. Tu as tout laissé et tu n’as jamais regardé en arrière…
Raven ne formula pas ses pensées à voix haute. Cela ne ferait qu’apporter plus de peine. Nate avait connu la guerre et Raven avait ressenti la mort dans son cœur. Peut-être qu’ils étaient déjà moulés pour la guerre après tout…
Se ressaisissant, Raven mit une main sur l’épaule de son ami et l’encouragea à marcher.

-Il faut qu’on avance. Il reste encore du chemin et souviens-toi…

-Ne jamais regarder en arrière, termina Nate en secouant la tête. Il sourit mécaniquement mais ce n’était pas le sourire habituel qui atteignait ses yeux bleus.



Le groupe atteignit le centre de commandement au crépuscule. La pluie ne s’était pas arrêtée de tomber durant toute la journée. Le sergent continuait de dire que la pluie était une bonne nouvelle. Elle rendait les Sëlynians incapables de bouger et de se battre dans les marais du sud.
Le camp était en réalité une base construite autour d’Ombrefort, une vieille forteresse qui servait comme garnison en temps de paix. De loin, au milieu du brouillard et la pluie, le fort ressemblait à un crâne menaçant et noirci par les ans qui surveillait l’ensemble du camp depuis sa position imposante.
Il représentait l’autorité royale, attendant des nouveaux arrivants qu’ils se comportent comme les bons et loyaux soldats d’une armée largement affaiblie. Autour du fort, on avait érigé des bâtiments en bois et planté des dizaines de rangées de tentes. Enfin, pour les besoins de la guerre, les militaires avaient érigé des fortifications sommaires pour protéger Ombrefort.

Sur la route, le sergent leur avait expliqué les récents évènements de la guerre et le fonctionnement du camp que Raven avaient mémorisé.
À ce stade de la guerre, les lignes de front étaient situées au sud et à l’est, près de la frontière entre Sëlyn et Lleren. Les troupes faisaient de leur mieux pour ralentir l’ennemi pendant que leurs ingénieurs creusaient des tranchées avec des pièges dans les marais. Malheureusement, Sëlyn avait envoyé des soldats traverser les bois pour déstabiliser les installations défensives. Cela avait conduit à une longue guérilla, épuisante et sans pitié. Lleren combattait à présent sur plusieurs fronts et de plus en plus d’espions parvenaient à passer entre les mailles du filet.
Depuis le début de la guerre Sëlyn essayait de briser les lignes du sud pour capturer Ombrefort qui commandait et ravitaillait toutes les divisions de la province tout en se trouvant au centre des voies de communication. En somme, un endroit stratégique pour le sort de cette guerre.
Etant donné que Lleren manquait d’hommes partout, les nouvelles recrues seraient séparées et éparpillées dans l’appareil militaire.

Alors qu’ils arrivaient dans le camp fortifié, une vague de réalité submergea Raven. La guerre était réelle maintenant, elle avait des formes et un visage. Les gardes étaient réels, les tentes et les vieux bâtiments également. L’odeur de l’acier et de la terre, les cris et gémissements des soldats blessés… Il n’y avait aucun rire, aucune conversation amusée. Tout était gris et sale. Les visages étaient épuisés et abattus, les chemins couverts de boue et parfois on pouvait apercevoir des tâches de sang au milieu des rongeurs.
Le sergent leur montra les baraquements où les nouvelles recrues passaient leur première nuit. Ils avaient été construits à la hâte, les murs et le toit en bois menaçaient de s’effondrer à chaque minute. Tous les nouveaux arrivants dormaient ici avant de recevoir une assignation.
Après un repas rapide – un ragoût trop chaud pour le temps et l’humidité – Nate et Raven décidèrent de sortir d’Ombrefort tout en restant à proximité pour ne pas se perdre dans la forêt. C’était peut-être la dernière soirée qu’ils passaient ensembles avant d’être séparés.

Les bois entourant la forteresse marquaient une sorte de séparation entre les paysages de Lleren : si le nord du pays était rempli de larges forêts avec des arbres hauts et épais, le sud n’était qu’un immense marais.
Ici, des mangroves peuplées de buissons et d’épines remplaçaient les grands espaces ouverts. Pour que l’ennemi ne les utilise pas, la plupart des ponts avaient été détruits quand ils n’avaient pas été recouverts depuis longtemps par la nature capricieuse.

-Je déteste cet endroit, marmonna Nate dont le regard se perdait dans la distance, derrière des rangées d’arbres touffus et de buissons coupants. Je déteste ce camp.

Raven l’avait bien compris. Il avait vu comment son ami se tenait avec gêne dans le baraquement au milieu d’un tas d’enfants silencieux. Ce silence si souvent interrompu par des hurlements et des ordres. Il n’avait même pas ouvert un livre depuis son arrivée. Raven savait que son esprit était errant mais ne parvenait pas à trouver une échappatoire assez lointaine pour lui faire oublier où il était. Il l’avait alors amené se promener hors du camp pour le distraire.

-Ils sont toujours en train de crier, il poursuivit, sa voix presque inaudible sous la pluie qui avait faibli en fin de journée. Autant de souffrance… je n’arrive même pas à imaginer comment c’est là bas.

-Et t’auras pas à le savoir, lui assura Raven en faisant de son mieux pour afficher un sourire rassurant. Aucune personne saine d’esprit t’enverrait sur le front. Tu es intelligent – bien plus que moi – et ça ils peuvent l’utiliser ici.

Nate sourit.

-Il est vrai que je n’ai pas tes muscles Raven Ward, mais si je devais me battre, j’espère seulement que je ne serais pas consumé par la peur.

-Non. Tu es trop courageux pour ça.

-Je ne me sens pas très courageux ce moment, il répliqua d’un air abattu.

Ils s’arrêtèrent au milieu du chemin qu’ils étaient en train de remonter.

-Ma famille et moi avons fui la guerre mais on ne peut plus fuir désormais. Et je ne me soustrairai pas aux ordres. Peut-être que c’est mon destin après tout.

-Tais-toi, l’interrompit Raven avec colère, tu sais que je ne crois pas au destin. C’est des conneries.

Nate rit et Raven sentit une fraction de toute la tension qu’il accumulait quitter son corps. Une tension qu’il n’avait même pas senti jusque là. Peut-être qu’occuper ses pensées à s’inquiéter pour son ami lui avait fait oublier ses propres peurs.

-Je ne sais que tu n’y crois pas. Tu construits ta propre vie et tu ne laisses personne te dicter tes choix. J’admire cela. Je t’ai toujours admiré… Mais…

Au milieu de sa phrase, le regard de Nate quitta les buissons et se posa sur le chemin devant eux puis il regarda derrière son épaule.

Ils s’étaient trop éloignés du camp. Ombrefort était hors de vue maintenant et la seule lumière éclairant la forêt venait des rares rayons de la lune perçant les nuages. La plus grande partie des bois étaient plongée dans l’obscurité et par endroits Raven ne pouvait pas distinguer un arbre d’un buisson.

-On devrait rentrer au camp, Raven chuchota à son ami, les routes ne sont pas sûres.

Nate acquiesça et le suivit de près tandis qu’ils faisaient demi-tour. Heureusement, Raven n’était pas ni stupide ni ignorant. Ils étaient en guerre et à chaque fois qu’il quittait son village depuis trois mois, il veillait à emporter son couteau en argent. Cette fois il avait également pris une épée courte. Son oncle lui avait appris sommairement à s’en servir pour se défendre.
Alors qu’ils se dirigeaient vers la forteresse, Raven entendit de l’agitation dans les bois au bord du chemin. Il pensa d’abord à un animal, il y avait beaucoup de renards dans le coin, et même des loups plus au nord. Mais aucun animal n’était aussi bruyant…

-Attends… commença Nate en le voyant sortir son épée, mais Raven le coupa avant qu’il ne puisse signaler davantage leur présence.

Raven fit un pas en avant et se dirigea avec prudence vers les buissons, mi terrifié, mi excité, attendant que l’ennemi surgisse des ténèbres.

-Regarde, murmura Nate en pointant quelque chose du doigt au milieu des feuilles, quelque chose brille.

Ils s’approchèrent et en effet ils virent qu’un petit objet métallique reflétait la pâle lueur de la lune. Nate avait un œil plus perçant et intense que Raven, le rendant capable de voir des choses camouflées dans le noir. Raven se pencha, le souffle retenu, et ramassa l’objet. Nate lui prit des mains, ses cheveux blonds répliquant la même lumière quand il se tint sur le passage d’un rayon lunaire. Il retourna l’objet pour l’éclairer.
Il y avait une tâche de sang sur le pendentif, aussitôt effacée par la pluie.

-Est ce que tu sens ça ? Il demanda dans un souffle, si bas que Raven dut presque se coller à lui pour l’entendre.
-Quoi ?

Raven ne sentait que la pluie, la fraîcheur des bois, la terre et cette odeur caractéristique, inexplicable et mystérieuse, de la nuit noire.

-Du sang. Beaucoup de sang a coulé dans cette forêt…

Le propre sang de Raven se figea dans son corps. Ses sens s’éveillèrent et son estomac se contracta de peur. Il prit la main de Nate avant de le tirer sur le chemin. Son esprit lui hurlait qu’un de leurs patrouilleurs avait été tué et que les Sëlynians devaient être camouflés dans les ombres.
Sans un mot, il commença à sprinter vers le camp, Nate sur ses talons, mais leur route fut bientôt bloquée par trois hommes. Sous la pluie battante, ils n’étaient rien que des silhouettes menaçantes se mêlant dans les ombres. Ils portaient des vêtements sombres pour faciliter leurs missions d’observation. Nate et Raven les avaient démasqué et ces trois espions n’avaient aucune intention de les laisser partir.
Par réflexe, Raven poussa son ami dans les buissons, espérant lui obtenir assez de temps pour qu’il puisse se sauver.
Rapides comme le vent, les trois espions se précipitèrent vers Raven. Ce dernier réussit à parer le premier coup d’épée. Eviter et bloquer les attaques n’était pas chose facile dans cette obscurité et pire encore, ses ennemis semblaient habitués à ces conditions car ils frappaient avec précision.
Raven para un coup et se baissa pour attaquer les jambes de ses adversaires. Il parvint à trancher dans la chair mais l’un d’eux le repoussa en lui assénant un coup de point dans le ventre. Raven cracha du sang et retourna à l’assaut. Les trois espions voulaient en finir au plus vite. Ils redoublaient d’effort et bientôt Raven ne pouvait plus anticiper leurs mouvements.
Il reçut un coup d’épée qui lui transperça l’épaule. Raven hurla de douleur et manqua de tomber au sol. Il sentait le sang couler le long de son bras avant de se mêler à la pluie sur le chemin boueux.

Blessé, il ne lui resta que quelques secondes avant qu’il ne puisse plus échapper aux lames mortelles de ses adversaires.
L’un d’eux fit une erreur en s’avançant trop près. Il leva son épée et Raven l’esquiva en roulant sur le sol. Il se pencha et l’atteignit à la jambe ce qui le fit basculer dans la boue. Avant de s’agenouiller, vaincu et le souffle court, il parvint à désarmer un deuxième homme et lança son arme dans les buissons. L’espion le frappa à mains nues dans la mâchoire et Raven tomba par terre. Sa respiration se coupa. Il pouvait sentir son cœur tambouriner contre sa poitrine ankylosée par dessus le fracas de la pluie.
Quelque part, il n’avait pas peur pour sa vie. Il n’avait pas peur de sa propre mort. Non il était terrifié pour Nate.
Son ami était totalement hors de vue. Bien, pensa Raven, il s’est échappé… En retenant leurs adversaires, il lui avait fait gagner assez de temps.
Il avait accompli son devoir.

Raven souriait maintenant, un sourire sanglant alors qu’il plongeait son regard dans les yeux de son assassin. Maintenant il pouvait accueillir la mort comme une vieille amie.
Il s’attendait à ce que l’espion l’achève mais il entendit quelque chose venir des bois, tranchant l’air et s’enfonçant dans le dos du Sëlynian. Avec un gémissement de surprise, le soldat tomba au sol.
Derrière lui se tenait Nate. Il tenait l’épée de l’homme que Raven avait désarmé dans ses mains tremblantes, son visage tordu par l’horreur et couvert d’eau et de sang. Pour la première fois depuis toutes ces années, Raven vit de la rage et une force incommensurable dans ces yeux.
Le deuxième homme remarqua ce nouvel adversaire surgit des bois et fit volte-face vers Nate. Il leva son épée et visa sa poitrine. Avec ce qui lui restait de force et de volonté, Raven bondit sur ses pieds et se plaça dans la trajectoire de l’espion.

Il ne sentit pas l’épée transpercer sa peau ni s’avancer dans sa chair. Il était déjà trop blessé, trop délirant, sa vue rendue floue par la pluie pour voir quoique ce soit. Il entendit à peine Nate hurler dans ses oreilles.
Raven était trop concentré à emporter leur dernier ennemi avec lui dans la tombe. Il leva son bras droit, profitant de l’ahurissement du Sëlynian, et enfonça la pointe de son épée dans la gorge de l’espion, traversant la peau, les tendons et le muscle de part en part, faisant gicler du sang sur leurs deux visages.
Le soldat s’effondra, mort avant même qu’il puisse toucher le sol. Raven le suivit de peu. Reposant sur son dos, ses yeux embrouillés par le combat, il ne pouvait que fixer les nuages et la lune qu’il savait cachée derrière eux. Il n’avait pas froid, il n’avait pas chaud et il ne sentait rien sauf le confort et la satisfaction de savoir que son ami avec survécu.
Le troisième espion qu’il avait blessé se releva péniblement, faisant pression sur sa jambe d’où ruisselait le sang. Il leva son couteau et se dirigea vers Nate qui avait le dos tourné. Raven grogna pour l’avertir mais son cri se perdit dans l’obscurité.
Le Sëlynian abattit son poignard sur Nate. La lame s’arrêta à quelques centimètres de son ami, comme retenue par une force invisible. Raven cligna des yeux. La douleur était trop intense et sa vision se brouilla davantage pour qu’il ne voie plus que des ombres. Il ferma les yeux, traversé par un feu qui le rongeait de l’intérieur. Quand il les rouvrit, Nate se tenait au dessus de l’espion dont le corps était réduit en lambeaux.

Raven gémit en sentant sa propre vie s’échapper de son corps. Il savait qu’il n’allait pas s’en sortir.
Il entendit une épée tomber au sol et son ami se précipita vers lui. Nate s’agenouilla et lui prit les mains.

-Raven… murmura Nate.

Même mourant, Raven ne pouvait penser à autre chose qu’à quel point les mains de son ami étaient plus petites que les siennes.

-Pourquoi as-tu fait une chose pareille ? Il continua doucement même si la rage était perceptible derrière ses mots.
Il reniflait, pleurait et était lui-même couvert de sang.
Quel macabre spectacle je lui offre pour mes derniers instants. Mais au moins il est là. En vie. Je n’aurais pas pu rêver mieux…

-Tu sais… pourquoi, formula Raven, toussant entre les mots. Ses poumons avaient été touchés et respirer était une épreuve. Il savait qu’il serait mort dans quelques minutes. Merci… Il réussit à dire dans ses derniers souffles.

-Non ! S’écria Nate en serrant sa main. Je ne vais pas te laisser mourir dans cet enfer. Tu as promis qu’on s’en sortirait…

-Tu…

-Ne dis rien… je dois me concentrer.

La pluie, la boue, les nuages et les arbres se mélangèrent dans sa vision. Les feuilles étaient montées rejoindre les étoiles dans le ciel tempétueux et les nuages l’enveloppaient dans un pâle et soyeux linceul.
Tous ses sens étaient confus par l’étreinte glaciale de la mort et la douleur de sa respiration. Il ne pouvait plus rien voir sauf la lumière de la lune qui livrait une lutte sans merci aux ombres des bois.
Jusqu’à ce que quelque chose se mette à briller au dessus de sa poitrine.
Cela ne produisait aucun son, aucune odeur et aucune chaleur mais cela brillait. Pile là où Nate avait posé ses mains.
Soudainement, il se sentit nauséeux et une douleur indescriptible lui traversa la poitrine. C’est comme s’il se faisait poignarder, encore et encore. Il pensait halluciner, il pensait que son esprit plongé dans le déni créait des scénarios impossibles pour échapper à la pensée de la mort.

Puis il vit Nate sourire au dessus de lui, toussant du sang alors qu’il n’avait pas été blessé. Il devait définitivement être fiévreux car il vit une lumière argentée sur sa poitrine, la même lumière dans les yeux de son ami et la même lumière dans son propre esprit. Une lumière qui chassa les ombres et repoussa la mort. Il se sentit comme s’il avait quitté le sol froid et dur pour s’élever dans un endroit étincelant et chaleureux.

-Tu vivras, dis Nate avant de s’évanouir. Mais s’il-te-plaît, il supplia si bas que Raven n’était pas sûr des mots suivants, ne le dis à personne.

Antoineichas
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Re: Les Quatre Avatars de la Renaissance [Fantasy] Chapitre 3

Messagepar Antoineichas » 2019-05-02T18:10:24+02:00

Chapitre 3





Gawain





Encore ce rêve, pensa Gawain tandis qu’il marchait sous la pluie, son chapeau abaissé. La saison des tempêtes était arrivée sur la côte de Tywyn.

La nuit précédente, il avait fait un rêve étrange. Un rêve récurent depuis quelques semaines. Dans son rêve, il marchait dans une forêt où il n’avait jamais mis les pieds pour se retrouver devant une sorte de temple inconnu, où l’attendait une enfant qu’il était persuadé n’avoir jamais rencontré.
C’était une petite fille. Elle avait de longs cheveux argentés qui brillaient dans la nuit. Dans chacun de ses rêves, elle se tenait devant un temple dans une robe immaculée. Elle lui tendait la main, attendant de lui qu’il la saisisse enfin. À chaque fois, Gawain voulait désespérément l’atteindre et entendre sa voix comme si rien d’autre au monde ne pouvait importer.
La jeune fille était toujours enveloppée dans une lueur pâle à la manière des constellations dans la nuit la plus sombre. Il pouvait sentir ce halo l’entourer et le réconforter de sa chaleur rassurante. Cette lumière lui rappelait le foyer qu’il avait laissé derrière lui.
Quand il touchait sa main, le rêve s’effaçait et il se réveillait.

Il était étrange que tous les cauchemars qu’ils faisaient sur les cadavres qu’il avait rencontrés dans son travail ne le réveillent jamais, quand ce rêve précis le faisait.
Depuis son entrevue avec Alberta, la vieille clairvoyante, il associait ces rêves avec la magie. Cela avait réveillé une peur profondément ancrée dans son inconscient. L’incompréhension liée à tout ce qui sortait de la rationalité. Or, il ne pouvait pas se permettre de perdre plus de temps et d’énergie à consacrer à ces rêves. L’enquête en cours requérait toute son attention.
Rien que cette semaine, Gawain avait du annuler deux rendez-vous avec Alice parce qu’il travaillait toute la journée et la plus grande partie de la nuit.
Comme Alberta l’avait dit, la police avait mis les pieds dans un énorme nid de serpents. Une toile géante qui ne cessait de s’étendre. Ces derniers jours ils avaient découvert des victimes supplémentaires qui touchaient à toutes les couches de la société d’Alstair. Depuis les plus pauvres comme Sasha jusqu’aux bourgeois et seigneurs, personne n’était épargné.

-Gawain ! Quelqu’un cria dans la rue par dessus la pluie fracassante.

À deux pas seulement du poste de police, Gawain tourna la tête pour voir qui l’interpellait. C’était Erik qui courait vers lui en s’abritant sous un journal.

-Tu as vu ça ?

Il lui fourra le journal dans les mains. Malgré l’encre brouillée par la pluie, Gawain put déchiffrer les gros titres.

-Un autre ? Il s’exclama, déjà irrité parce qu’il s’apprêtait à lire.

-Son corps a été trouvé la nuit dernière. Bien sûr, le coroner a d’abord conclu à une mort naturelle mais on sait tous les deux ce que ça signifie. Ça sent le pétrin pour nous… La presse ne va pas tarder à établir des connexions entre les récents évènements.

C’était mauvais. Très mauvais. Cette fois, une chanteuse célèbre de la Cour avait été tuée selon ce qui semblerait être la même méthode que pour les autres meurtres. Elle était influente et aimée et si la rumeur se répandait qu’il s’agissait d’un homicide, ils auraient bientôt un scandale sur les bras.

-C’est le septième meurtre, lui rappela Erik en ouvrant la porte du commissariat. Ça commence à nous dépasser sérieusement. Peut-être qu’on devrait demander l’aide de l’armée.

-Et risquer que la Cour fourre son nez dans notre enquête ? Répliqua Gawain.

Il s’assit à son bureau surchargé de documents et de rapports du coroner sur les morts des dernières semaines.

-Ils ne feraient que nous ralentir et la cité plongerait dans le chaos. Non… nous devons régler cela par nous-mêmes et nous devons procéder avec méthode et rigueur.

-On dirait qu’on n’a pas d’autres choix chuchota Erik derrière lui, regarde qui est dans le bureau du capitaine.

Gawain jeta un coup d’œil à travers la fenêtre du bureau et vit le Général Alstyn.
Seigneur, pas maintenant…
Il se leva d’un bond et se précipita dans le bureau avec Erik sur les talons. Ils ne pouvaient s’entretenir qu’à propos de l’enquête.
Alstyn était un ministre du Roi, il dirigeait tout ce qui avait un rapport avec les affaires intérieures du royaume. Entres autres, il avait fondé la police et se battait toujours pour sa légitimité. C’était lui qui avait personnellement sorti Gawain de l’académie militaire pour le faire intégrer les rangs de la police.

-Bonjour Lynfa, dit le Général Alstyn avec amabilité quand ils entrèrent dans le bureau. Mr. Palsyn, il ajouta d’un signe de tête vers Erik. Je vous en prie joignez-vous à nous.

Alors qu’Alstyn semblait en forme malgré son travail épuisant à la Cour, Gawain fut surtout frappé par l’état du capitaine. Ses cernes et la multiplication des rides sur son visage pâle démontraient bien l’ampleur de son épuisement. Ils étaient tous éreintés, travaillant sans compter sur cette affaire.
Dans le bureau exigu du capitaine Blythe, l’atmosphère était étouffante. Le Général avait une haute stature et un charisme presque lourd. Partout où il allait, il imposait sa présence.

-Je suppose que vous avez entendu parlé de la nouvelle victime ? Demanda Alstyn en jouant avec la chevalière de sa main droite.

-Oui Général, répondit Gawain, j’étais sur le point d’envoyer des hommes enquêter pendant qu’Erik et moi allions…

Le Général l’interrompit de sa voix rocailleuse :

-Je vous laisse vous occuper des détails. Je suis là pour éclaircir quelques points avec vous.

Il invita les deux inspecteurs à s’asseoir pendant qu’il faisait les cents pas derrière le bureau du capitaine qui observait d’un mauvais œil la tournure de la discussion.

-La Cour commence à s’agiter, reprit le Général. Des questions sont posées, des rumeurs courent. Je vais les dissiper bien sûr mais vous devrez agir avec prudence et discrétion. Je ne veux pas qu’Alstair devienne la proie de la terreur… Deuxièmement, il dit en se plantant devant les trois policiers, cette affaire est votre priorité absolue. J’assigne chaque officier sur ces crimes car vous n’avez apparemment effectué encore aucune avancée cette semaine.

-C’était déjà le cas… protesta Gawain en faisant mine de se lever, mais un regard noir du capitaine Blythe le fit taire.

-Toutes les autres affaires criminelles seront assignées aux enquêteurs militaires.

Alstyn regarda chacun des hommes présents tour à tour, faisant peser son regard lourd de conséquences sur eux. Gawain n’appréciait pas la pression supplémentaire que le Général instillait.

-Troisièmement, vous avez carte blanche pour procéder comme vous le jugerez nécessaire. J’allouerai toutes les ressources de mon ministère pour que vous mettiez fin à ce réseau d’assassins. Nous obtiendrons justice d’une façon ou d’une autre, ou bien nous devrons en répondre devant le Roi.

Les inspecteurs restèrent murés dans le silence. Gawain était maintenant encore plus anxieux. Le Général voulait des résultats et il n’avait rien. Il sentait son regard noir se poser sur lui et il devinait la signification derrière ces paroles.
Ils étaient maintenant inexorablement jetés dans l’arène des politiciens où la seule règle était qu’il n’y en avait pas.

-Ai-je été clair ?

-Oui, Général, répondirent les trois policiers à l’unisson.

Après ça, Alstyn quitta le commissariat avec un simple hochement de la tête, non sans laisser derrière lui ses hommes perplexes.

-Lynfa, dit Blythe dès que le Général mit le pied dehors, vous allez nous briefer et je répartirai nos effectifs. Allons-y messieurs.

Les neuf officiers de police d’Alstair se rassemblèrent dans la salle de réunion.

-Pour l’instant, commença Gawain en s’adressant à ses collègues, on a sept cadavres et au moins trois meurtriers. En enquêtant dans les morts suspectes, le coroner a revu plusieurs dossiers et nous avons pu identifier cinq victimes en plus de Llodin et de Sasha. On suppose que c’est lui qui a tué la voyante. La lettre étant une sorte de police d’assurance contre un commanditaire encore inconnu. Si nous ne pouvons pas les identifier clairement, l’identité des victimes suggèrent que ces commanditaires sont extrêmement puissants et influents pour s’offrir de tels services. La priorité absolue et de trouver qui ils sont.

-Est-ce qu’on pourra au moins les arrêter s’ils sont assez influents pour faire partie de la Cour par exemple ? Demanda un des policiers.

Quelques uns de ses collègues grognèrent. Ils savaient tous que les politiciens et les riches bourgeois ne seraient jamais inquiétés grâce au pouvoir qu’ils exerçaient dans la capitale.

-Nous verrons cela plus tard, répondit le capitaine Blythe, si nous réunissons assez de preuves solides alors nous aurons une chance de les faire tomber.

Les policiers hochèrent la tête non sans afficher des airs sceptiques.

-Bien que les apparences affichent le contraire, continua Gawain, ces morts ne sont pas naturelles. Nous en déduisons que l’arme de prédilection de ce réseau est le poison. Un poison non-identifiable et intraçable que nous essayons toujours d’analyser.

Gawain avait bataillé pendant des jours pour que le poison soit envoyé aux chimistes de l’université de la ville où il avait lui-même étudié. Le capitaine avait finalement accepté mais il avait exigé le silence absolu de tous les scientifiques qui l’analyseraient.

-Dans nos sept victimes, nous avons une ancienne voyante qui, selon nos informateurs, était également membre du réseau, deux bourgeois, un évêque très populaire de l’Eglise et enfin il y a Lord Vanayn.

Tous se souvenaient du scandale énorme autour de la mort de Lord Vanayn. Deux ans auparavant, il était le favori du Roi pour la position d’Intendant des Finances de Tywyn. Jusqu’à ce qu’il meure. Son poste avait ensuite était donné à Lord Eryn. La presse et la moitié de la ville avaient alors suspecté qu’Eryn était derrière la mort de Vanayn mais rien n’avait pu être prouvé.
En réexaminant le rapport de l’époque et en exhumant le corps dans le plus grand secret, le coroner n’avait pas pu conclure à une cause précise de la mort. Comme il était impossible de dire si Vanayn avait été tué ou non, ils le considéraient comme une victime potentielle.

-Nous laissons cette partie de l’enquête au Général Alstyn, intervint le capitaine Blythe, nous nous concentrerons sur les autres victimes.

-Parce que cette affaire est hautement politique, insista Gawain en fixant ses collègues attentifs, et parce qu’elle risque d’impliquer des personnalités puissantes dans le royaume, le Général a exigé de nous de la prudence. Le plan est de remonter toutes les pièces du puzzle et de collecter assez de preuves avant d’effectuer une arrestation. Nous devons faire profil bas si nous ne voulons pas qu’un piège politique se referme sur nous.

-Ça va nous ralentir, objecta Erik, on ne peut pas faire notre travail correctement sans arrêter ou interroger des suspects.

-Nous le ferons, garantit le capitaine Blythe, mais avec subtilité. N’amenez personne au poste sans me consulter, privilégiez les enquêtes de terrain et les interrogatoires officieux.

Il s’arrêta un moment pour que tous les officiers terminent de prendre leurs notes.

-Enquêtez sur chaque acteur de ce drame, dit finalement le capitaine, nous avons beaucoup de victimes et donc beaucoup de suspects. Je vais enquêter du côté de la comtesse Gwaylfai. Etant la femme d’un amiral, cette piste doit être traitée avec soin. Lynfa et Palsyn, allez faire un tour à la Cathédrale du Salut et voyez ce que vous trouver du côté de l’évêque. Les autres concentrez vous sur les autres victimes pour trouver les identités des commanditaires. Je veux tout savoir sur eux et qui pourrait profiter de leurs morts. Il y a forcément une connexion entre eux… Maintenant, rompez.



-Qui pourrait bénéficier de la mort d’un évêque, se demanda Erik dans le fiacre qui les conduisait à la Cathédrale du Salut.
Elle était située au nord de la ville dans le quartier des Hauts Canaux où logeaient les classes les plus pauvres. Un autre évêque ?

-Peut-être, répondit Gawain d’une voix songeuse. C’est une position convoitée au sein de l’Eglise. Nous pouvons commencer par enquêter du côté du nouvel évêque. D’un autre côté, nous ne pouvons pas écarter les motifs religieux…

Même si Gawain avait les avait étudié à l’université, il avait toujours du mal à saisir toutes les subtilités des conflits qui régissaient encore les relations entre les différentes religions.
Le feu des guerres religieuses avait embrasé l’Enihèale plus d’une fois et après la guerre de Soixante ans, la religion du Dieu Véritable s’était imposée en Tywyn, Lleren et Sëlyn. En revanche, les habitants d’Arendal et de Brunai croyaient encore dans les Anciens Dieux et avaient lutté pendant des siècles contre l’hégémonie du Dieu unique.
Alstair aussi avait été le théâtre de plusieurs batailles lors de ces guerres successives. On racontait que la Cathédrale du Salut avait servi autrefois de forteresse pour les prêtres combattants de Dieu avant d’être détruire dans un incendie puis reconstruite en lieu de culte.
Il n’était alors pas impossible que l’évêque ait été tué par des fanatiques d’une foi ou d’une secte différente. En outre, si l’évêque était un sympathisant de la situation de Lleren, il y avait également une possibilité que Sëlyn ait voulu se débarrasser d’un opposant politique populaire à Alstair.

Dix minutes plus tard, le fiacre s’arrêta devant la Cathédrale du Salut. Massive et imposante, le bâtiment était la démonstration du pouvoir et de la richesse de l’Eglise à Tywyn. Le pays était une terre très religieuse. Ici l’Eglise du Dieu Unique était vue comme un guide et dictait un certain nombre de règles à suivre. Ce culte expliquait en partie la richesse de l’Eglise et la dévotion de ses fidèles pour leur Dieu impliquait une adoration sans bornes pour ses émissaires. Evidemment, le meurtre n’était pas l’un des préceptes du Codex de l’Aube.
Erik et Gawain entrèrent dans la cathédrale, laissant derrière eux la chaleur moite de la tempête et accueillirent avec reconnaissance l’air frais et poussiéreux du lieu saint.
Comme dans toutes les églises, l’atmosphère était chargée d’encens, de vieux bois et de pierres froides. Sous les dalles de l’allée centrale qu’ils remontaient, Gawain savait que se trouvaient des anciennes tombes. Là où reposaient éternellement les prêtres et les moines de l’Eglise du Dieu Véritable. C’était une des traditions de cette religion : ils enterraient leurs membres dans les églises et les temples. La plupart du temps dans des catacombes, parfois juste en dessous de la pierre et du marbre. Il arrivait même que leurs os soient utilisés pour fortifier les murs et les toits.
Gawain essayait ne de pas entretenir ce genre de pensées. Pour lui, les églises étaient supposées être des sanctuaires de croyance et de vie, la promesse d’un futur chaleureux ; mais à présent il se sentait surtout entouré par la présence des morts.
Quand il pensa au meurtre de l’évêque, il sentit son corps frissonner. Tuer un prêtre était l’un des crimes les plus atroces de leur société. Cela signifiait aussi que ce réseau était prêt à tout pour le pouvoir et de l’argent. Qu’aucune morale, croyance ou loi ne les arrêterait.

Les deux policiers errèrent dans la cathédrale vide et silencieuse jusqu’à ce que Gawain repère finalement un prêtre occupé à allumer des bougies autour d’un autel dans l’une des alcôves.
Il est jeune, Gawain pensa, mais il pourrait savoir quelque chose. Alors qu’ils s’approchaient, le jeune prêtre se retourna et les salua :

-Bienvenue dans la Cathédrale du Salut mes enfants. Que puis-je faire pour vous ?

-Nous sommes de la police, répondit froidement Gawain.

Il n’aimait pas être appelé l’enfant de qui que ce soit. Il ajouta sans s’embarrasser de politesses :

-Nous avons quelques questions à propos de la mort de monseigneur Alexeï.

Le visage du prêtre se tordit en un rictus pendant une fraction de seconde avant d’arborer un masque de peur et de deuil.

-Ah oui… une tragédie… vraiment. Mourir dans la fleur de l’âge…

Bien sûr, Gawain leva les yeux au ciel. Il n’appréciait pas non plus le discours condescendant de l’Eglise. Spécialement quand elle cachait quelque chose.

-Justement. Nous pensons que sa mort n’avait rien de naturel.

-Vous voulez dire qu’il a été tué ?

-Oui, intervint Erik avec tact avant que Gawain puisse répondre avec l’un de ses sarcasmes. Que pouvez-vous nous dire sur Alexeï ? Avait-il des ennemis ? Une famille ou des amis ? D’où venait-il ?

Le jeune homme prit une grande inspiration, comme pour se donner du courage et répondit d’une voix blanche :

-Comme tous les membres de notre congrégation, Monseigneur Alexeï avait vœu de chasteté et avait dédié toute sa vie au service de l’Eglise. À part les paroissiens ou ses confrères, je ne lui connaissais aucun ami. Bien sûr, il n’avait aucun ennemi… Il était très apprécié dans notre communauté, dévoué à nos fidèles. Quant à ses origines, je crois qu’il était né ici à Alstair et qu’il avait été formé dans un monastère en Lleren avant de revenir ici.

-Voyez-vous, mon père, Gawain répondit d’un ton irrité, les bonnes personnes ne se font pas tuer à moins qu’elles aient vu quelque chose ou qu’elles savaient quelque chose. Quelqu’un a forcément du profiter de sa mort… qu’est ce que vous en pensez ?

-Je… Je ne comprends pas, murmura le prêtre dont le teint virait au vert.

Pathétique, Gawain jugea avec dédain, comment peut-il être terrifié dans un environnement familier ? Soit il était réservé, soit il mentait.

-Qui est le nouvel évêque ? Reformula Erik.

-Nous vous conseillons de dire la vérité, insista Gawain qui décida de renforcer la pression autour du jeune prêtre, c’est une affaire de la plus haute importance et nous avons toutes les ressources et le pouvoir de la Couronne derrière nous. Tout ce que vous ne direz pas sera découvert d’une manière ou d’une autre…

Le prêtre commença à se tordre les mains, sa nervosité de plus en plus palpable. Il transpirait et ses yeux fuyaient le regard des policiers.

-Nous vous écoutons, appuya Erik une nouvelle fois.

-Peut-être que vous devriez me suivre… chuchota finalement le prêtre d’une voix si basse que Gawain pensait avoir rêvé. Il y a quelque chose que vous devez voir…

D’un signe de la main, il leur fit signe de le suivre vers l’autel central de la cathédrale. Derrière était camouflée une petite porte en bois. Avant d’y pénétrer, le prêtre regarda derrière eux pour s’assurer que personne ne les voie disparaître dans ce couloir silencieux.
Erik et Gawain le suivirent dans plusieurs passages sombres et étroits. Ils traversèrent une pièce qui ressemblait à une bibliothèque, puis ils franchirent des escaliers s’enfonçant dans les profondeurs de la terre, probablement vers les catacombes.
À chaque pas qu’il effectuait dans ces escaliers, Gawain avait plus froid. Il se sentait observé par les morts. Surveillé par leurs orbites vides, il pouvait facilement imaginer leur respiration glacée et mélancolique sur son cou. À mesure qu’il avançait, il sentait les murs se resserrer, le plafond s’abaisser. Il ne pouvait s’empêcher de penser aux os pourrissants entre les murs, leurs vies s’étirant sur les dalles de marbres poussiéreuses.

-Où conduisez-vous nous ? Demanda Erik, apparemment aussi sceptique que Gawain. On ne voit presque rien ici.

En effet, les couloirs et escaliers étaient faiblement éclairés par quelques torches accrochées aux murs, projetant leurs ombres sur les marches et le plafond et Gawain crut plus d’une fois à des apparitions spectrales. Pour un scientifique, il était terrifié par les espaces exigus et troublé par l’idée de côtoyer les morts d’aussi près.

-La Cathédrale du Salut est l’un des bâtiments les plus anciens du quartier, expliqua le prêtre d’une voix presque éthérée. Il semblait trouver son chemin facilement, même dans les couloirs les plus obscurs. Nous nous trouvons dans les fondations de l’ancienne forteresse. Elles recèlent autant de chambres que de secrets. Monseigneur Alexeï en avait découvert quelques uns et je pense que cela a peut-être un rapport avec sa mort.

Eventuellement, ils atteignirent la fin de la dernière volée d’escaliers qui débouchait sur une pièce circulaire presque entièrement plongée dans l’obscurité.
Elle était aussi vide qu’une cellule. Au milieu trônait un bloc de pierre blanche, ressemblant vaguement à une tombe ou un autel. Peut-être qu’un saint était enterré ici. En tout cas, hormis le froid et la poussière, il n’y avait rien.

-Gawain… haleta Erik à côté de lui, le sol…

Autour de la tombe étaient tracés des cercles et des carrés dans une substance noire. Tous les dessins étaient formés de lignes droites peu gracieuses et d’angles durs, comme dessinés avec rage.
Gawain n’avait jamais rien vu de tel. Ces runes n’étaient ni divines et n’appartenaient à aucune langue de l’Enihèale. C’était quelque chose de totalement différent.
Quelque chose de sombre et mystérieux.

-Qu’est ce que cela signifie ? S’écria Gawain en faisant volte-face pour confronter le prêtre qui se tenait près de l’entrée.

Seules les ombres et la malice s’affichaient sur son visage. Un visage radicalement différent du garçon qu’ils avaient rencontré plus tôt.
L’instinct de Gawain lui hurla qu’il avait été piégé comme un imbécile. Piégé dans la pierre au milieu des morts et de sombres rituels.

-Désolé, dit le prêtre d’une voix impassible, mais je ne peux pas vous laisser partir. Nous ne pouvons pas nous permettre que la police pose trop de questions.

-Que voulez-vous dire ? Demanda Erik qui venait à peine de comprendre la situation.

Le prêtre dégaina un couteau pour toute réponse et se jeta sur eux.

Antoineichas
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Re: Les Quatre Avatars de la Renaissance [Fantasy] Chapitre 3

Messagepar Antoineichas » 2019-05-06T19:45:50+02:00

Un grand merci à tous celles et ceux qui prennent le temps de lire !
Si vous avez des confusions quant aux personnages n'hésitez pas à poser des questions ou à commenter quoique ce soit :)



Chapitre 4




Gawain





Alors que les ombres se rassemblent, la main du dieu frappera.

C’était tout ce à quoi Gawain pensa quand que le prêtre se précipita sur eux avec un cri de rage.
La voyante avait prédit cela. C’est ce qu’elle lui avait dit. La contrepartie de son marché malsain. Maintenant, les ombres se jetaient sur lui.
Avant que le prêtre puisse les atteindre, Erik poussa un Gawain figé de son passage. Il reprit ses esprits et d’un signe de tête, il s’accorda avec Erik pour encercler leur adversaire.
L’homme essaya plusieurs fois de les toucher mais ils esquivèrent avec agilité. Les deux policiers se mouvaient à la lueur des quelques torches fixées aux quatre coins de la pièce. Les ténèbres les désavantageaient tandis que le prêtre évoluait sans aucune gêne.
Erik esquiva une autre attaque assenée avec précision et sauta sur le dos du prêtre pour lui attrapa les bras. Celui-ci réussit à se libérer et repoussa violemment Erik qui tomba sur ses genoux. Avec son poignard, le prêtre fonça sur Gawain.
Il évita la lame et esquiva plusieurs coups rapidement exécutés en bondissant en arrière jusqu’à ce que ses genoux heurtent le bloc de pierre. Pris au dépourvu, Gawain trébucha sur la pierre tombale. Le prêtre leva son bras à nouveau et abattit son arme.

Il manqua Gawain d’un cheveu. Le couteau s’enfonça légèrement dans la pierre. Profitant de cette attaque infructueuse, Gawain frappa dans le coude du prêtre qui fit tomber son arme.
Il lui porta coup de pied dans la rotule, roula sur le bloc puis fit une clé de bras au prêtre qui avait ployé un genoux au milieu de ces runes maléfiques.
Erik vint à son aide mais le prêtre avait une force surprenante. Il réussit à se libérer de la prise de Gawain et repoussa son coéquipier avant de le frapper dans la mâchoire. Gawain perdit l’équilibre et tomba au sol. Le prêtre le frappa dans l’estomac, puis dans les poumons, expulsant tout l’air de sa cage thoracique.

La main de Dieu…

Alors qu’il était sur le point de frapper à nouveau, Gawain bloqua et retint le pied de son ennemi. Il sortit le couteau caché dans sa botte et le planta dans sa cuisse. Le prêtre hurla de douleur et trébucha sur Gawain avant de rouler au sol. Gawain ne perdit pas une seconde et se jeta dessus pour lui planter sa lame dans les côtes.
Le jeune prêtre émit un grognement de surprise. Gawain s’écarta et le prélat roula au sol, rampant vers la sortie avant de s’arrêter brusquement. Il poussa un râle qui hanterait Gawain jusqu’à la fin de ses jours.
Puis Gawain vit le sang. Une mare écarlate se formait autour du prêtre, reflétant les flammes rougeoyantes des torches. Erik, livide, se pencha pour prendre le pouls de leur victime.

—Tu l’as eu dans les poumons. S’il n’est pas mort de la perte de sang, il le sera dans quelques minutes.

—Merde ! Gawain jura, il était notre seule source d’information. Cet enfoiré savait quelque chose !

Ils restèrent silencieux quelques instants pour reprendre leur souffle. Ils devaient agir vite.

—On fait quoi maintenant ? Demanda Erik en se relevant, on ne peut pas attendre le reste de la police, cela attirera trop l’attention et quelqu’un peut nous découvrir à tout instant.

—Je sais… pesta Gawain. Réfléchis abrutit, il se répéta et se gifla mentalement pour son erreur.

Comment avait-il pu tuer leur seule piste solide jusqu’ici ? Leur seul suspect ? Tu es dans la police pour une raison… Réfléchis…

—J’ai une idée, formula Gawain après un cours silence.

—Quel est le plan ?

—Trouve nous une voiture, je nettoierai le sang. On amène son corps au commissariat sans que personne nous remarque. L’Eglise ne peut pas savoir, le public ne peut pas savoir, et surtout… ses chefs ne peuvent pas savoir.

—Ça ne marchera que sur le court terme… chuchota Erik en examinant le corps, lui aussi cherchait une meilleure solution qui n’existait simplement pas.

Erik disparut dans les escaliers. Ils se faisaient confiance. Mais aucun d’eux n’avait signé pour agir dans l’illégalité. Pour naviguer dans des eaux aussi troubles.
L’enquête prenait des proportions énormes et les cadavres s’empilaient. Si l’Eglise avait en effet fait tuer Alexeï, ils remarqueraient vite la disparition du prêtre et comprendraient que quelqu’un en est après eux. Ils deviendraient plus prudents et effaceraient leurs traces.
Mais ce n’était pas le moment de penser aux conséquences. Gawain avait un travail à faire. Laissant le corps dans la salle obscure, il retourna dans les escaliers et traversa la succession de couloirs jusqu’à ce qu’il trouve ce qu’il cherchait.
C’était la chambre privée d’un prêtre, et en passant devant à l’aller, Gawain avait remarqué la porte ouverte. Après s’être assuré qu’elle était déserte, il prit l’une de leurs robes et de quoi nettoyer le sang avant de retourner rapidement dans la chambre tombale. Là bas, il revêtit le corps de cette deuxième robe et vérifia que les blessures ne saignaient plus. Avec des éponges et des compresses, il frotta le sol souillé par le sang du prêtre, évitant soigneusement de tâcher ses vêtements.
Alors qu’il frictionnait les dalles de pierre, il remarqua d’autres tâches de sang et des marques noircies autour de lui.
Des tâches plus anciennes. D’autres personnes étaient venues ici et du sang avait coulé lors de rituels macabres. Avec de la chance, ils ne feront pas la différence entre les nouvelles et les anciennes traces.

Une fois fini, il mit les compresses et les éponges dans un sceau d’eau tandis que Erik revenait. Gawain récupéra son couteau et celui du prêtre et aida Erik à porter le corps et le sceau. Ils ne pouvaient laisser derrière eux aucune trace de leur passage.

—Tu as tué un prêtre, grogna Erik sous le poids du cadavre, dans un lieu sacré. Sans parler de ton arme. C’est interdit ici.

—Alors je suppose que c’est une bonne chose que je ne sois pas croyant ? Gloussa Gawain. D’ailleurs, le prêtre aussi en avait une.

Il n’avait pas peur du jugement divin ou peu importe ce qui se trouvait dans la mort. Il était bien plus terrifié par la vie.
Sur leur chemin, ils croisèrent deux prêtres mais à chaque fois ils parvinrent à se cacher derrière l’angle d’un couloir. Quand ils atteignirent la nef, Erik lui montra une porte à l’arrière de la cathédrale. Ils s’y faufilèrent pour que personne ne les voie porter un prêtre mort dont la nouvelle robe commençait déjà à se tâcher de sang. Dans la rue, Gawain espérait que les passants ne remarquent que deux garçons soutenant leur ami ivre.

Comme promis, une voiture les attendait derrière la cathédrale. Leur chauffeur ne les vit même pas faire entrer le prêtre dans le fiacre et il se contenta de grogner quand Gawain lui ordonna de les amener au poste de police aussi vite que possible.
Dans la voiture, alors que son coéquipier restait silencieux, l’étendue de ce que venait de faire Gawain le traversa. Il avait tué quelqu’un.
Ce n’était pas sa première fois : il avait tué un homme avant, un mois après ses débuts dans la police, dans des circonstance similaires. Même si c’était la deuxième fois, le sentiment restait le même.
Honte, culpabilité, peur et doute. Et s’il avait fait quelque chose différemment ? Si tu avais fait quelque chose différemment tu serais mort, il tenta de se persuader. C’était sa pensée la plus réconfortante. Le fait qu’il était toujours en vie, qu’il avait fait son travail. Que c’était une question de survie.
Il reverrait le prêtre dans ses rêves. Et ce meurtre lui serait certainement reproché dans l’au-delà.

Mais ce n’était pas une urgence. Gawain s’efforça de se concentrer sur du concret. Sur des faits et sur son affaire.

—Il a dit « nous », se rappela-t-il, de qui parlait-il ?

—J’étais en train d’y penser, répondit Erik qui posa son regard sur Gawain, prêt à poursuivre leur travail. Pouvait-il faire référence à l’Eglise ? Un partenaire ? Pouvait-il parler de la Toile ?

—La Toile ? Comme dans une toile d’araignée ? Demanda Gawain, la tête contre la vitre en souriant face à l’imagination d’Erik. C’est comme ça que tu les appelles ?

—C’est un réseau qui travaille dans les ténèbres avec du poison. Ils tuent des cibles précises. En plus de ça, ils sont capables de sacrifier les leurs si ça sert leurs projets. Comme les veuves noires.

—Tu penses à Sasha ?

—Nous savons déjà que Llodin l’a tué et la vieille voyante t’as dit qu’elle était elle-même une empoisonneuse, résuma Erik. Peut-être qu’il avait des raisons personnelles de la tuer mais je pense plutôt que quelqu’un de haut placé dans leur hiérarchie en a donné l’ordre. La vraie question est de savoir pourquoi.

—Une question parmi les milliers que nous avons… souffla Gawain. Mais tu soulèves un point intéressant.

—Lequel ?

—La hiérarchie. Jusqu’ici nous avons pu identifier deux tueurs et il y en a surement d’autres dans nos rues. Pour œuvrer dans toute la capitale ils ont du infiltrer les sphères les plus hautes du pouvoir. De telles opérations requièrent du temps, des informations et des ressources. Alberta m’a dit que Llodin et Sasha étaient situés au bas de l’échelle de l’organisation, ils obéissaient donc à des gens puissants, la tête de l’araignée en quelque sorte qui reste camouflée.

—Camouflée … murmura Erik, butant sur le mot. Tu sais ce que je pense ? Si nous n’avions pas découvert le corps de Llodin, nous ne saurions rien des activités de la Toile. Nous penserions toujours que ces morts sont naturelles. Je trouve ça… perturbant. Et terrifiant.

—Précisément, appuya Gawain qui sentait l’adrénaline monter dans son corps à mesure que les rouages de son cerveau se mettaient en marche. J’ai beaucoup pensé à cet aspect ces derniers jours. L’appartement de Sir Llodin, sa méticulosité, son adoration de la propreté, l’absence de sang autour de corps. En fait, si nous n’avions pas trouvé la terre sur le sol et la fenêtre ouverte, si je n’avais pas eu ce soupçon de curiosité et découvert le poison et les lettres…

—Nous aurions classé sa mort comme naturelle, termina Erik, le visage pâle face à la réalisation de ces implications.

Il y avait de la peur dans ses yeux, l’ombre de la mort passa devant ses pupilles. Même Gawain était traversé d’un frisson glacé alors que c’était l’un des jours les plus chauds de l’été.

—Nous ne saurions rien de rien, reprit Erik en se ressaisissant. Donc tu penses que quelqu’un a tué Llodin et a maquillé la scène de crime pour nous attirer dans cette affaire ?

—Soit ça, soit il était déjà mort et la personne qui l’a découvert a voulu attirer notre attention sur la Toile.

Gawain désigna le cadavre allongé sur le siège en face d’eux.

—Pour l’instant nous devons surtout savoir quoi faire de ce type.

Quand ils arrivèrent au commissariat, ils firent discrètement descendre le prélat de la voiture et le conduisirent à l’intérieur. Alors qu’ils passèrent le seuil de la porte, chaque officier du poste s’arrêta de son travail et les fixa.

—Lynfa, qui êtes-vous en train de porter ? S’écria le capitaine depuis son bureau.

—Vous et vous, Gawain fit signe à deux de ses collègues, venez nous aidez. Amenez le à la morgue en bas s’il-vous-plaît.

Les deux officiers approchèrent avec suspicion et prirent délicatement les bras du prêtre pour le porter dans les escaliers derrière le poste qui conduisaient à la morgue.

—Ne vous inquiétez pas, il ne mord pas, plaisanta Gawain derrière son épaule en s’affalant sur l’un des sièges dans le bureau de Blythe. Erik tira le second siège et s’assit avec plus de retenue.

Ils avaient tous deux récoltés leur lot d’ecchymoses dans cet affrontement et Gawain grimaçait toujours quand il respirait trop profondément.

—Pouvez-vous me dire ce qui se passe bon sang ? Cria le capitaine en les brûlant de son regard le plus létal. Comme pouvez-vous être assez stupides pour porter un corps au commissariat depuis Dieu sait où ?

—Détendez-vous capitaine, Erik soupira, on a été prudents. Personne ne nous a vu et vous allez vouloir entendre cette histoire.

—J’écoute, grogna Blythe en s’enfonçant dans son siège.

Gawain commença alors à lui raconter leur surprenante après-midi à la Cathédrale du Salut. Il aborda leurs théories à propos de la mort d’Alexeï, ce qui se passa dans l’église, la chambre mystérieuse avec les runes et le sang, puis le combat et leur retour. Il mentionna également leur dernier postulat à propos du meurtre de Llodin.
Quand il eut finit, le capitaine se leva et resta silencieux pendant un moment, faisant les cent pas dans son bureau, leur lançant occasionnellement des regards noirs, fronçant beaucoup les sourcils, mais il ne dit rien. Ouf, pensa Gawain, on a évité le désastre. Et le sermon.
Finalement, Blythe se rassit. Ce n’était pas dans ses habitudes d’être agité de la sorte. C’était bien le signe que cette affaire lui rongeait les nerfs. Etant un ancien militaire, le capitaine n’était que sang-froid et rigueur, et Gawain ne l’avait jamais vu agir de la sorte.

—Parfois je me demande ce qui a pu me passer par la tête quand j’ai accepté ce travail, il pensa à voix haute en fixant le vide derrière eux. Quelle personne saine d’esprit pourrait réellement penser que créer une force de police aiderait à réduire le crime ? Vous savez, ces derniers jours, j’ai été à deux doigts de remettre cette enquête dans les mains des militaires.

—Vous ne pouvez pas faire ça ! Protesta Gawain avec indignation.

Maintenant qu’il avait failli mourir et qu’il avait tué, c’était son enquête plus que jamais. C’était personnel. Il était déterminé à découvrir l’identité de la tête de l’araignée, à arrêter ce réseau et à apporter la justice que le Général Alstyn réclamait. Plus que tout, il voulait résoudre le mystère.

—Je sais, grommela Blythe, mais c’est la pagaille. J’aurais préféré que vous n’ayez pas à tuer un prêtre, que vous n’ayez pas à l’apporter ici et que nous n’ayons pas à masquer sa mort… Cependant, je pense que vous avez pris la bonne décision Lynfa.

—Alors on fait quoi maintenant ? Demanda Erik, en soupirant de soulagement à l’idée que le capitaine les couvre.

—On ne peut pas retourner à la cathédrale, dit Gawain dont les pensées étaient maintenant tournées vers leur prochain mouvement, comme dans un immense jeu d’échec. Il est clair que le prêtre n’était pas seul, il faisait partie d’un groupe mais je ne pense pas que ça soit la Toile, sinon ils l’auraient utilisé lui pour tuer l’évêque et non Llodin.

—Alors quoi ? Rétorqua Blythe, il travaillait pour l’Eglise ? Pourraient-ils être également impliqués dans cette histoire ?

—Possible… répondit doucement le jeune policier en se massant la nuque. Ils pourraient avoir payé la Toile pour se débarrasser des éléments qu’ils jugent dérangeants.

—Toujours est-il qu’il y a trop de variables inconnues, ajouta Erik, trop de questions sans réponses et à chaque fois qu’on croit faire un pas vers la vérité, on recule de trois car on découvre toujours plus de connections entre ces acteurs.

Gawain soupira. Tous étaient les acteurs d’un drame qui les dépassait. Et pour l’instant ils ne faisaient que démasquer des figurants.

—C’est vrai. C’est pour cela que je pense que nous devrions infiltrer l’Eglise.

—Expliquez-vous Lynfa, dit le capitaine, et même si son ton était sévère, il ne pouvait masquer cette pointe de curiosité.

—Il y avait quelque chose de… sombre dans cette pièce. Erik, tu as vu les mêmes runes que moi. Il y avait des tâches de sang assez vieilles pour remonter à des semaines, voire des mois. L’Eglise est probablement mêlée à notre réseau d’une manière ou d’une autre. Il se passe quelque chose dans ces murs, dans ces souterrains et nous devons savoir quoi. La meilleure façon d’enquêter maintenant qu’ils seront sur leurs gardes, c’est d’infiltrer leurs ranges de l’intérieur.

—Mais justement, s’ils sont sur leurs gardes, objecta Erik, comment espères-tu les infiltrer ?

—Il suffit d’être encore plus prudent. Ils ne peuvent pas cesser leurs activités aussi simplement L’un d’entre nous devra prétendre vouloir rejoindre leurs rangs comme moine ou prêtre et devra faire la lumière sur leurs pratiques.

—Et vous vous proposez ? Demanda Blythe en plissant les yeux pour le jauger.

—Cela va de soi.

Même si Gawain n’était pas un homme de foi et même s’il condamnait certaines pratiques de l’Eglise, il saurait mettre ses préjugés de côté pour le bien de l’enquête. Il avait longuement réfléchit dans le fiacre qui les avait ramené au commissariat et il estimait qu’infiltrer leurs rangs serait le meilleur moyen d’utiliser ses compétences.

Cette fois-ci le capitaine n’eut pas besoin de prendre son temps pour répondre :

—Non… dit-il, la voix assurée. Palsyn s’en chargera.

—Mais… commença Gawain mais le capitaine le coupa.

—J’ai besoin de vous ailleurs, aboya le capitaine Blythe. En plus Erik est croyant. Il vient d’une famille religieuse, il a été élevé dans la foi et il a déjà suivi certains de leurs enseignements. Il fait un meilleur candidat et permettra de passer les étapes plus facilement… et plus rapidement.

Gawain jeta un coup d’œil à son coéquipier… Son ami. Ce mot avait un goût amer à présent. Il ne savait pas ces choses sur lui. Il savait juste qu’il était croyant parce qu’il l’avait mentionné un peu plus tôt. Gawain réalisa qu’il savait peu de choses personnelles sur son coéquipier et que ce genre de connaissances était primordial pour utiliser au mieux les expertises de chacun.

Erik se contenta de hocher la tête lentement pour dire qu’il était prêt à mener cette mission.

—Qu’attendez-vous de moi dans ce cas ? Demanda Gawain. Vous avez une autre piste ?

—Oui, j’ai commencé à enquêter du côté de la comtesse Gwaylfai. J’espère que vous savez danser, continua Blythe sans la moindre trace d’amusement sur son visage, car dans deux jours vous allez au bal.


Antoineichas
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Re: Les Quatre Avatars de la Renaissance [Fantasy] Chapitre 5

Messagepar Antoineichas » 2019-05-12T12:58:11+02:00

Chapitre 5


Elena



—Ton nom n’apparaît dans aucune de nos listes, petit, grogna le recruteur en jetant un regard suspicieux à Elena.

Pour la deuxième fois depuis le début de cette conversation, il l’examina de la tête aux pieds comme s’il essayait de comprendre ce qui le tracassait chez ce garçon.
Pour le recruteur militaire, Elena Lyon n’était que l’un des nombreux adolescents qu’il avait vu passer ce matin là et qu’il avait envoyé à la guerre sans sourciller. Pour lui, elle était grande, mince et camouflait ses cheveux bruns sous une capuche. Mais n’importe qui en ferait de même par ce temps-là.
Elle avait tout d’un garçon, depuis ses vêtements jusqu’à sa posture avachie soigneusement étudiée. Elle portait des pantalons et une chemise larges avec une veste brune et rapiécée pour la protéger du vent. Le recruteur n’avait aucune raison de douter de sa réelle identité.

—Je vous le répète, répondit Elena d’une voix grave et agacée, c’est parce que j’ai déménagé ici y’a deux ans. Mensonge. Vous trouverez mon nom dans mon ancien village. Autre mensonge.

—Tu tiens vraiment à aller te battre ? Tu sais comment c’est là bas ?

Non.

—Oui. J’ai mes raisons. Et puis vous manquez de soldats, non ? Sinon vous seriez pas en train d’aller chercher des gosses de paysans pour remplir votre armée.

Il fixa ses yeux noisette pendant un long moment. À un moment, Elena pensa même qu’il avait découvert sa supercherie. Si c’était le cas il n’en laissa rien paraître. Après tout, Lleren était en mauvaise posture dans cette guerre et ils avaient réellement besoin de soldats.

—Je veux combattre, elle insista dans un souffle pour le persuader, pour mon pays.

Quatrième mensonge. Le recruteur soupira :

—Très bien.

Il remplit un document, écrivit le nom qu’elle lui avait donné plus tôt, Nils Ignel, un nom aussi faux que les raisons qu’elles venaient d’évoquer. Puis il apposa un tampon en bas du papier.
La haine ardente qu’Elena vouait à Sëlyn était justifiée mais elle ne comptait pas finir au front pour se faire massacrer dans cette gigantesque boucherie. Elle espérait que les officiers la jugent plus adaptée pour travailler dans les arrières.

—Reviens ici demain matin à l’aube pour partir, conclut le recruteur en lui tendant le document. Et tâche de ne pas te faire tuer.

Elle hocha silencieusement la tête et tourna les talons pour laisser le prochain garçon se faire enregistrer.
La queue était interminable : des dizaines de gamins attendaient de recevoir leur assignation officielle. Tous étaient silencieux et désespérés, leurs visages pâles et tristes. Ils savaient ce qui les attendait.

Tous le savaient depuis des mois et quand l’affiche de conscription avait été placardée la veille dans leur village, celui-ci s’était entièrement tut. Le bourg qui était d’ordinaire animé en été s’était transformé en une sorte de service religieux pour les défunts. On chantait des complaintes dans les maisons et les airs macabres traversaient les rues, se frayant un chemin entre les larmes et têtes baissées des condamnés.
Elena avait hâte de quitter cet endroit même si cela signifiait rejoindre un tout autre enfer. Car ce village était devenue son enfer personnel depuis le départ de ses frères.
Sans eux, les places, les ponts et les rues avaient depuis longtemps perdu tout leur charme. Toute couleur s’était évaporée du jour et même tourmenter les autres enfants des rues avait perdu sa saveur.
Bien qu’elle avait entendu les histoires sur la guerre à mesure que les familles recevaient les lettres et les cercueils – parfois vides – Elena pensait que cela ne pouvait pas être pire que ce village, niché entre les montages à l’ouest de Lleren, là où il pleuvait la moitié de l’année et où régnait un froid glacial le reste du temps.

Peu importait où elle irait à présent, elle serait libre. Et si elle devait mourir, elle mourrait libre. Elle avait depuis longtemps accepté l’idée de la mort, avait depuis longtemps embrassé sa caresse glaciale et sa présence spectrale. Elle avait côtoyé la mort si souvent qu’elle n’aspirait qu’à goûter à la liberté avant de rencontrer sa fin.
Et la conscription s’était présentée comme sa seule chance de la gagner.
Mais avant ça de fuir ce royaume maudit, elle devait retrouver ses frères.

Quand elle rentra dans l’orphelinat, Elena imita les autres garçons qui partiraient et rassembla le peu d’affaires qu’elle possédait. Personne ne vint la déranger. Tous bien trop effrayés par toutes les raclées qu’elle avait données à ceux qui osaient la défier.
Elena estima que du jour au lendemain, l’orphelinat perdrait un quart de ses résidents. C’est bien, pensa-t-elle en pliant ses vêtements, au moins il y aura plus à manger pour ceux qui restent. Et ils pourront prendre mon lit. Son lit était l’un des plus confortables, loin des fenêtres et du vent glacial et proche du feu. Il lui avait fallu se battre pendant presque deux ans pour obtenir le droit de dormir à cette place.
Dans cet endroit tout – du lit au repas – se gagnait à la force des poings et à la manipulation exercée sur les autres. Elena n’oublia pas d’emporter la petite bourse contenant tout l’argent qu’elle avait gagné en trimant comme une esclave dans les maisonnées les plus riches du village. Toutes ces années à supporter les matrone lui hurler des ordres à la figure, à lui faire quantité de reproches, toutes ces années à se retenir de gifler leurs fils qui passaient leur temps à lui jeter des regards appuyés.
Elle pensa vaguement à faire un tour là bas pour leur cracher au visage mais ça serait une perte de temps. Après tout Lleren allait perdre la guerre et leur vie serait détruite et leurs souvenirs évaporés. Elena aurait sa vengeance après tout.

—Pourquoi tu t’es coupé les cheveux ? Demanda une voix derrière elle.

Elena faillit sursauter et elle se réprimanda mentalement pour avoir baissé sa garde en l’espace d’un instant. Ne jamais se laisser surprendre. C’était la règle numéro un si vous vouliez survivre dans cet endroit affreux.

—Pour leur faciliter la tâche quand ils me pendront, répondit-elle d’un ton léger.

Elle ne se retourna même pas pour regarder qui lui parlait. Elle savait qui c’était. Une autre fille de l’orphelinat, à peu près son âge, encore plus maigre et plus laide qu’elle. Qu’elle soit toujours vivante était une surprise.
Elena la haïssait. Mais là encore elle haïssait beaucoup de monde.

—Tu pars à la guerre avec les garçons ? Insista l’autre fille en s’asseyant sur le lit à côté du sien. Elena ne lui accorda pas un regard et s’empressa de cacher sa bourse au fond de son sac.

—Quelle perspicacité, elle ironisa. Mais oui.

—Mais tu es une fille ! S’indigna l’autre fille comme si cette idée était absurde. Tu ne peux pas te battre.

Elena manqua d’éclater de rire.

—Pourtant je me suis déjà battu ici, elle rétorqua entre ses dents. Je t’ai déjà frappé toi si je me souviens bien.

—La guerre c’est différent… On tue et on meurt.

—Alors je tuerai. Maintenant dégage de là avant que je prenne un peu d’avance.

Elena put presque l’entendre lever les yeux au ciel, mais elle partit sans demander son reste. Règle numéro deux, ne jamais laisser penser que vos menaces sont infondées. En terminant de préparer ses affaires, elle espéra seulement que cette garce n’hériterait pas de son lit.
Avant de s’endormir cette nuit-là, Elena serra son pendentif dans son poing comme elle le faisait souvent quand elle doutait. Ce collier lui avait été offert par son frère aîné, Damian, avant qu’il quitte le village. Penser à cela lui donnait de la force. La force de faire quelque de courageux ou bien stupide.
Comme s’enrôler dans l’armée. Même si elle avait vécu des épreuves douloureuses dans son existence, elle savait que la guerre lui réservait bien quelques atrocités qui ne manqueraient pas de l’effrayer et de la briser. Cependant, la perspective de rester coincée dans ce village pendant les prochaines années la rendait malade. Elle se refusait à attendre la mort venir de la main de Sëlyn en travaillant pour ces mégères et en restant enfermé dans ces murs.
Maintenant elle aspirait à rejoindre ses frères et à s’échapper de ce pays qui tombait en ruines. Elle pourrait toujours déserter l’armée.

Après tout personne ne penserait à chercher une femme.


Après trois jours de voyages à travers les forêts de Lleren, la compagnie d’Elena, composée de centaines d’enfants recrutés dans divers villages, atteignit finalement le centre de commandement : la forteresse Ombrefort. Elena avait passé la majeure partie du trajet plongée dans ses pensées, ne parlant à personne comme elle l’avait toujours fait. Elle avait échafaudé plusieurs plans pour retrouver ses frères et fuir l’armée, des plans où elle devrait se battre, se faufiler, mentir et manipuler. Autour d’elle, les autres adolescents avaient raconté des histoires terrifiantes sur la guerre auxquelles elle n’avait prêté aucune attention.

Il y a trois ans, son frère aîné s’était engagé dans l’armée comme tous les autres hommes du village assez pauvres et désespérés pour servir contre un salaire raisonnable. L’armée était peu regardante sur le passé de ses recrues car depuis la Guerre de Soixante Ans – treize ans auparavant – elle manquait cruellement d’hommes.
En partant, Damian lui avait donné le collier qui ne l’a quittait plus depuis en lui promettant de lui envoyer régulièrement une petite somme. Il avait également promis qu’il reviendrait un jour. Un peu plus d’un an plus tard, son autre frère était parti rejoindre leurs rangs car l’argent manquait. Ils ne pouvaient plus s’offrir leur petite chaumière et leur frère aîné envoyait ses économies de plus en plus rarement.
Quand Hayden, son deuxième frère, partit à son tour, Elena termina dans un orphelinat et dut cumuler un deuxième travail juste pour pouvoir manger et s’acheter des vêtements chauds.
À mesure que les mois passaient, elle recevait de moins en moins d’argent et de lettres de leur part, jusqu’à ce que tout contact cesse complètement. Mais ils n’étaient pas morts. Ça elle le savait. Sinon elle aurait déjà reçu deux cercueils à enterrer comme elle avait enterré ses sœurs et ses parents avant cela.
Depuis, elle s’était jurée de tout faire pour les retrouver et fuir le plus loin possible de ce village. Le plus loin de Lleren.

En arrivant, Elena regarda à peine l’immense forteresse qui surplombait les rangées de tentes et les fortifications du camp. Perdue dans ses pensées, elle ne vit pas les visages désespérés, n’entendit pas les cris et fit peu cas du désordre général de la base.
Elle était habituée à la pluie, à l’humidité, à la peau grisée des hommes et des femmes qui travaillaient avec acharnement pour survivre, aux bâtiments délabrés et aux murmures apeurés des enfants. En entrant dans les baraquements qui faisaient office de dortoirs pour les nouvelles recrues, elle remarqua à peine le garçon blond assis dans un coin et l’autre, plus grand, posté comme une sentinelle à ses côtés. De toute façon, personne ne fit attention à elle. Elle était devenue invisible avec ses cheveux courts attachés en arrière, ses vêtements larges et ses traits durs.

Plus tard dans la nuit, alors que tout le monde était rassemblé dans les dortoirs, Elena sortit de son déni et réalisa finalement où elle était.
À la guerre. Attendant de recevoir une assignation qui l’enverrait Dieu sait où pour combattre Dieu sait qui. La moitié des garçons du baraquement était affreusement silencieuse, ruminant leurs peurs et leurs espoirs, l’autre moitié chuchotait ou jouait aux cartes, échangeant des plaisanteries pour alléger les cœurs et tromper l’ennui.
Les paries avaient été lancés : certains pariaient sur qui mourrait le plus tôt – le garçon le plus petit ou le plus peureux par exemple – ou sur qui serait envoyé sur la ligne de front. Là tous les avis convergeaient vers le type qu’Elena avait aperçu plus tôt. Un garçon grand et massif avec des cheveux noirs et un rictus de méfiance qui semblait collé à son visage. Depuis qu’ils étaient arrivés, deux bagarres avaient éclaté mais Elena y était habituée alors elle ne s’en formalisait pas. Elle pensa que le garçon avec le visage dur, celui qui ne s’éloignait jamais de son ami blond, pourrait les briser mais il n’en fit rien.
A la place lui et son ami qui avait l’air malade sortirent des dortoirs alors que la lune atteignait son apogée dans le ciel.
Même à cette heure-ci, personne ne dormait. L’ambiance était devenue plus pesante, les conversations s’étaient éteintes et tout le monde se regardait dans le blanc des yeux.

Désespérée d’éviter cette atmosphère, Elena prit son sac et sortit également pour une balade. Après tout rien ne les en empêchait tant qu’ils ne s’éloignaient pas trop. Les gardes à l’entrée du camp ne dirent rien en la voyant, ils savaient que si elle comptait déserter, elle en subirait plus tard les conséquences.
En s’enfonçant dans les bois qui entouraient le camp, Elena veilla à ne pas dévier du sentier. La pluie battante ne la dérangeait même pas. Distraitement elle évita des flaques de boue. L’espace d’un instant, elle pensa à fuir. Elle avait un peu d’argent, des vêtements et de la nourriture dans son sac. Elle pourrait partir, suivre la route vers l’ouest et marcher vers Tywyn.
Pas sans Damian et Hayden elle se raisonna. Mais s’ils étaient morts… Tu ne peux pas les abandonner. Ils avaient tant fait pour elle, ils étaient sa seule famille restante. Sans eux, elle était seule. Sans eux, personne ne savait qu’elle existait. Et dans ce cas, est-ce qu’elle existait vraiment ?
Elena se persuada que rester dans les rangs de l’armée pour le moment lui offrait les meilleures chances de localiser ses frères. Après ça elle pourrait les retrouver et les convaincre de déserter.

L’esprit éclairci et décidé, elle s’apprêta à faire demi-tour pour retourner au camp quand elle entendit un hurlement déchirer la nuit. Elena hésita à poursuivre son chemin… mais ce cri était celui d’un enfant. Comme elle.
Ne va pas aider le premier venu pauvre idiote. Tu n’as pas survécu à l’orphelinat pour ça… Elle avait beau se raisonner, ses jambes refusaient de bouger.
Elle était plus intelligente que ça… mais elle sentit le vent sur son visage et son cœur en dicta autrement. Bientôt elle se retrouva à courir en direction du cri un peu plus loin sur le chemin.
Dans le noir et entre les rideaux de pluie qui fouettaient son visage, Elena vit plusieurs silhouettes étendues sur le sol. Il y avait un homme à genoux au milieu d’elles. En s’approchant, elle put contempler le carnage malgré sa vision brouillée.
Le garçon blond qu’elle avait remarqué plus tôt dans la soirée était allongé, du sang sur le visage et la poitrine, mort ou assommé elle ne pouvait le dire. Son ami, le garçon brun et massif était agenouillé près de lui et lui serrait la main. Il était tout autant couvert de sang mais semblait indemne. À côté d’eux, gisaient trois cadavres dans une marre de sang, d’eau et de boue. A en juger par leurs vêtements de camouflage, il s’agissait d’espions. L’un avait la gorge transpercée tandis que le deuxième avait une plaie béante dans le dos. Le troisième avait était complètement déchiqueté. Elena manqua de vomir à la vue des entrailles qui se répandaient sur le chemin.
Qui avait crié ? Hormis la pluie fracassante, Elena ne distingua plus aucun son.

—Qu’est-ce qui s’est passé ? Cria-t-elle pour couvrir les éléments.

Le brun se retourne brusquement et s’apprêta à se lever, une épée à la main, mais s’arrêta quand il vit ses vêtements. Il se radoucit et retourna auprès de son ami.

—On a été surpris, il grogna sans quitter son ami des yeux, des espions de Sëlyn. Je les ai tué mais Nate s’est évanoui.

—Il est blessé ?

—Non, mais il risque d’être mal en point à son réveil. Il faut que tu m’aides à le ramener à la base.

—Quoi ? Mais…

—Ceux-là n’étaient peut-être pas seuls dans le secteur. Ils risquent de vite rappliquer alors aide moi.

Son ton était si autoritaire et glacial qu’Elena hésita entre le gifler et obéir sur le champ. Elle se résigna à aider le garçon.
Il avait raison, ces bois n’étaient pas sûrs. Elena attrapa un des bras du blond tandis que l’autre garçon prenait le second et ils s’empressèrent de retourner au camp. À leur vue, les gardes postés à l’entrée s’avancèrent pour les arrêter.

—On a été attaqués ! Hurla le brun, manifestement à deux doigts de leur sauter à la gorge. Des espions de Sëlyn dans la forêt ! Vous trouverez les corps sur le chemin…

—Quoi ? S’étonna un des gardes, des espions ? Qu’est-ce que tu racontes ? Pourquoi tu es couvert de sang ?

Voyant qu’il était sur le point d’exploser, Elena resserra sa prise sur l’épaule de l’inconscient, leva la tête et se planta devant les gardes avec fermeté :

—Celui là a besoin d’être soigné. Ils ont été surpris par des soldats ennemis. Vous feriez mieux d’envoyer quelqu’un chercher les corps et fouiller les bois. Ils n’étaient certainement pas seuls.

Le garde regarda son équipier d’un air interloqué et Elena fut frappé par leur jeunesse. Ils ne devaient pas avoir plus de dix-huit ans et manquaient cruellement d’autorité. Déjà l’un des deux montraient des signes d’anxiété. L’autre hocha la tête et le premier dit finalement :

—Très bien, allez à l’infirmerie. Je vais chercher le Commandant Ashbury. Il saura quoi faire.

Sans un mot, le garçon les entraîna tous les trois sur l’un des axes boueux qui quadrillaient le camp. L’infirmerie était simple à trouver, c’était là d’où provenaient les cris.
Sur le bas de la porte, Elena put contempler, après les corps, la première horreur de la guerre à laquelle elle serait confrontée. Chaque mètre carré était encombré par des rangées de lit, des plateaux avec des bandages parfois souillés de sang, des instruments tranchants et bien sûr, il y avait les blessés. Des dizaines de blessés, tous dans des états plus piteux les uns que les autres. Certains avaient des membres en moins, d’autres étaient entièrement recouverts de bandages sanglants et Elena aperçut même un homme dont le visage était tellement défiguré qu’elle ne put plus distinguer sa mâchoire et ses pommettes des morceaux de métal qui servaient à retenir attachées les parties de son visage.
Elena et le garçon déboulèrent à l’intérieur, couverts de boue et de sang et un homme qui était occupé à lire un document se précipita vers eux. Il leur indiqua un lit vide – à l’écart de l’homme défiguré nota Elena avec soulagement – et ils y déposèrent le garçon blond.

—Que s’est-il passé ? Demanda l’homme, un médecin ou un infirmier à en juger par la couleur blanche de sa tunique maculée de sang. Il prit son pouls et compta silencieusement.

—Nous étions dans la forêt quand nous avons été pris en embuscade par des espions Sëlynians, expliqua le garçon. J’ai réussi à les vaincre mais mon ami s’est évanoui. Je ne pense pas qu’il soit blessé.

—Et vous ?

—Je n’ai rien, répondit-il d’une voix blanche. Toute son attention était concentrée vers son ami, comme si sa propre santé était secondaire.

Le médecin tourna ensuite la tête vers Elena et l’interrogea d’un regard. Elle haussa les épaules. Elle était indemne et le sang n’était pas le sien. Maintenant qu’ils étaient tous en sécurité, elle pensa qu’il était temps de s’éclipser. Plus elle passait de temps sous l’œil scrutateur des médecins et des autres recrues, plus elle prenait le risque de compromettre son identité.
Alors qu’elle faisait lentement volte-face pour quitter l’infirmerie, elle heurta une masse dure et imposante. En levant les yeux elle rencontra le regard sévère d’un homme. En reculant elle le vit escorté d’une femme et d’un des gardes qu’ils avaient interpellés un peu plus tôt.
L’homme devait avoir une petite trentaine d’années et les insignes qu’il portait sur la poitrine le désignaient comme un haut gradé de l’armée. Quant à la femme, elle était vêtue comme tous les autres militaires : pantalons larges et bottes sombres, une cotte de maille recouverte par une épaisse tunique en cuir.
C’était la première femme de l’armée que Elena voyait. Ce qui l’intrigua le plus hormis sa jeunesse était ses cheveux noirs qui recouvraient son œil gauche tandis que le deuxième, noir comme la nuit, allait et venait des deux garçons à Elena en passant par le médecin.
Elle soupira.

—Comment va le blessé ?

—Il n’a rien, affirma le médecin, il a dut s’évanouir sous le choc. Il a simplement besoin de repos. Maintenant si vous voulez bien m’excuser, j’ai d’autres patients.

Le Commandant le congédia d’un signe de tête et tous se réunirent autour du blond allongé sur le lit de camp.
Il n’a rien… songea Elena en scrutant son visage, comment c’est possible ? Il y avait tant de sang…
Lui et son ami avaient croisé le fer avec trois espions de Sëlyn. Des militaires spécialisés en embuscade. Certes le brun était costaud, mais Elena doutait fortement qu’il ait pu tuer à lui tout seul ces hommes sans être blessé. Le blond avait seulement quelques égratignures, comme s’il était tombé dans un buisson…

—Explications, ordonna le Commandant d’une voix si forte que pendant un moment personne n’osa parler.

Jusqu’à ce que le brun lève finalement les yeux de son ami et affronte le Commandant du regard. Elena vit sa poitrine se baisser et ses épaules se détendre.

—On était sorti pour une balade, il expliqua, je sais c’était stupide, il ajouta d’un souffle en voyant que le Commandant s’apprêtait à reprendre la parole. J’accepterai toute punition que vous jugerez nécessaire. L’important c’est qu’à quelques centaines de mètres au nord d’ici, nous sommes tombés sur un pendentif dans un buisson. Il appartenait certainement à l’un de nos éclaireurs qui s’est fait surprendre par les Sëlynians. Trois hommes nous sont tombés dessus. J’ai dégainé et …

—Vous les avez tué ? Tout seul ? Demanda la femme. Même si elle faisait de son mieux pour le cacher, elle était impressionnée.

Le garçon prit une minute pour répondre. Il regarda son ami puis le Commandant et Elena aperçut sa gorge se contracter, presque imperceptiblement.

—Oui.

—Comment ont-ils pu passer nos lignes de défense ? S’étonna la militaire. Cette question était bien entendue dirigée vers son supérieur. S’ils sont aussi prêts, nous pouvons assumer que certaines informations ont pu être compromises…

—Pas maintenant, la coupa le Commandant.

Eventuellement, il posa ses yeux bleus clairs sur Elena et l’interrogea sans un mot.

—Je suis aussi sortie. Après eux. Et j’ai emprunté le même chemin jusqu’à ce que j’entende un cri. J’ai suivi le cri et je les ai trouvé tous les deux à côté de trois cadavres. Surement les Sëlynians. Lui, elle poursuivit d’un signe de tête vers le brun, était agenouillé à côté de son ami dans les vapes. Je l’ai aidé à le ramener ici.

Elena passa sous silence ses propres soupçons et ne mentionna pas l’état dans lequel le troisième corps était. De toutes manières ils le sauraient assez tôt.
Le Commandant hocha la tête. Il ferma les yeux et se pinça l’arrête du nez. Ses rides prématurées frappèrent Elena, tout autant que la pâleur de son visage et ses joues creusées. Elle réalisa qu’ils étaient au milieu de la nuit et que le Commandant n’était pas en train de dormir. La femme non plus d’ailleurs. Elle semblait aussi épuisée que lui.

—Stupides, grommela l’officier. Vous êtes tous les trois stupides. Vous pour sortir du camp en temps de guerre sans escorte, il dit au brun, et toi pour accourir au premier cri venu, il ajouta pour Elena qui rougit sous son capuchon trempé.

Elle savait que c’était une mauvaise idée… Mais jusqu’ici, personne ne remettait en question son identité.

—Cependant, il reprit, cette mésaventure nous en apprend beaucoup sur l’étendue de nos faiblesses. Je vais remédier à cela sur le champ. Quant à vos punitions…

Punition ?! S’indigna Elena mais elle garda la bouche fermée. Tout injuste que cela soit, elle ne devait pas attirer l’attention…

—La guerre est déjà une punition suffisante et si tu as tué ces hommes, il lança d’un ton sec au garçon brun, alors tu as déjà été puni.

Elena se demanda ce que ça lui ferait si elle devait tuer quelqu’un. Le brun était choqué et son visage était ravagé par un maelström de sentiments, mais malgré tous ses efforts elle ne put envisager la mort qu’avec froideur.

—Vous recevrez vos affectations demain, poursuivit la femme, mais autant le faire maintenant tant qu’on vous a sous la main… Qu’est ce que vous en pensez Ashbury ?

Le Commandant Ashbury hocha à nouveau la tête et observa tour à tour les trois garçons. Elle-même était assez faible physiquement, elle avait les épaules et les hanches étroites, seuls sa détermination et son franc parlé semblaient ressortir. Avec le blond, elle serait surement envoyés à l’intendance. Quant au brun, massif comme il est et ayant déjà tué trois hommes à lui tout seul… direction le front.

—Tu sais lire ? Demanda la femme à Elena.

—Un peu, elle avoua, mais je ne sais pas écrire.

Ses parents étant morts quand elle était jeune et depuis elle n’avait jamais reçu autre éducation que les manières apprises avec ses frères. Eux-mêmes ne savaient pas écrire.

—Et lui ? Elle désigna le blond toujours inconscient.

—Oui ! S’écria presque son ami, il sait lire et écrire à la perfection. Il est…

Il parut vouloir dire quelque chose mais il se ravisa.

—Nate a été élevé dans une famille instruite, il termina finalement à voix basse.

Elena vit tout de suite son petit manège. Les hommes qui savaient lire et écrire, ceux qui étaient instruits – pour les chiffres surtout – étaient très prisés en temps de guerre. En le mettant en avant, son ami lui achetait un ticket de survie. Elle fut forcée de reconnaître son ardeur à le protéger. Voilà longtemps que personne n’avait protégé Elena de la sorte.

—Très bien, dit finalement le Commandant en fermant les yeux à nouveau. Il sera affecté à l’intendance. Quant à vous deux, il s’adressa au brun et à Elena, vous serez envoyés dans les tranchées.

Les tranchées.

C’était comme si quelqu’un l’avait giflé. Le sol se déroba sous ses jambes.
Elle avait l’impression d’avoir été avalée dans un gouffre.

Les tranchées.

Elle irait sur le front.

Elle pouvait tout aussi bien être condamnée. Devrait-elle déserter et fuir ? Non. Il était beaucoup trop tôt…
Elle n’avait encore rien appris sur ses frères. Elle ne pouvait pas abandonner maintenant mais la perspective de se rendre sur le front lui donnait envie de vomir. Elle n’avait jamais pensé qu’ils l’y enverraient.
Du peu qu’Elena avait entendu des rumeurs du front, elle savait que les tranchées constituaient la meilleure défense de Lleren dans ces marais. Quand ils avaient compris que l’avancée de Sëlyn était inexorable, les soldats de Lleren s’étaient enterrés dans des dizaines de kilomètres de tranchées et de boyaux creusés dans la terre elle-même.
Si cette stratégie était éprouvante et entraînait un carnage dans leurs rangs, elle avait eu le mérite de ralentir considérablement Sëlyn. Depuis plus de trois mois maintenant les deux camps se livraient une guerre de position.

Le brun en revanche avait à peine pâli. Comme si la nouvelle ne l’affectait pas. Il jeta un coup d’œil anxieux vers son ami mais conserva le silence.
Après avoir pris leurs noms, le Commandant Ashbury, sa subordonnée et le soldat qui les accompagnait prirent congé et les laissèrent seuls dans l’infirmerie. Elena savait qu’elle aurait du se sentir reconnaissante : elle était toujours vivante et personne n’avait découvert que c’était une fille. Mais elle serait envoyée pour se battre.
Et quelque part, elle savait que si sa route n’avait pas croisé celle du brun et de son ami, il en serait tout autrement. Si elle ne s’était pas retrouvée coincée dans cette affaire sordide, elle aurait été affectée ailleurs. C’est pourquoi quand le brun la remercia à voix basse, elle répliqua :

—Tais-toi. En fait ne m’adresse plus jamais la parole.

Puis elle quitta l’infirmerie en trombe sous le regard ahuri du garçon qui la regardait disparaître dans les ombres du camp.

Antoineichas
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Re: Les Quatre Avatars de la Renaissance [Fantasy] Chapitre 5

Messagepar Antoineichas » 2019-05-18T22:42:50+02:00

Coucou ! Voici un chapitre un peu plus long que les autres où j'introduis de nouveaux personnages (en espérant que je ne perde personne en cours de route), certains sont plus importants que d'autre mais je pense avoir fait en sorte que chaque personnage - secondaire ou non - ait sa place dans cette histoire.

Comme vous avez pu le voir à travers les points de vue de Gawain, j'essaie de mélanger intrigues politiques et enquête policière, en apportant un soupçon de mystère. Mais je dois avouer que c'est difficile à doser car il y a beaucoup de conversations à apporter sans compter que j'aime apporter du soin à la profondeur et au caractère de mes personnages pour qu'il ne soient pas trop creux.

Comme toujours n'hésitez pas à poser des questions ou me dire ce que vous en pensez !



Chapitre 6




Gawain





—Vous allez bien Gawain ? Vous semblez un peu pâle.

La voix de Thybalt Barus le fit sortir de sa rêverie. Alice lui donna un coup de pied dans le tibia et la douleur lui fit monter les larmes aux yeux. Il étouffa un cri de douleur en simulant une toux. Elle allait lui faire regretter son inattention.

—C’est cette affaire qui vous trotte l’esprit, n’est-ce pas ?

Comme toujours Thybalt le scrutait de ses yeux sombres, il l’analysait comme il le faisait avec ses navires et ses marchandises pour déterminer les meilleures affaires à conduire. Gawain se rappelait toujours le jour où il l’avait rencontré, en serrant son énorme main il avait eu l’impression d’être réduit à l’une des variables du calcul entre leurs deux familles : un choix critique fait en fonction de coûts et bénéfices.

—De quoi parlez-vous ?

En effet, la presse avait été tenue éloignée et la Cour muselée par le Général Alstyn. Gawain en avait parlé à Alice mais elle ne s’en était pas assez intéressée pour répéter cela à son père.

—La mort de la chanteuse a beaucoup secoué notre société, répondit tranquillement Thybalt comme s’il parlait de la météo. Les gens commencent à parler vous savez. Elle était très appréciée.

—Pas tant que ça, apparemment, fit remarquer la femme de Thybalt en se resservant un verre de vin.

À bien des égards, sa fille lui ressemblait beaucoup. Elles avaient par exemple la même chevelure noire et soyeuse et avaient tendance à masquer leur malaise dans l’alcool.

—Peut-on s’il vous plaît parler d’autres choses ? S’agaça Alice en haussant le ton.

Elle avait les joues empourprées. Gawain savait qu’elle réprouvait ce genre de repas intimes mais il était étonné du ton qu’elle employa. Ses manières étaient pour ainsi dire parfaites, il ne l’avait jamais vu avoir un mot plus haut que l’autre.
Son père lui jeta un regard foudroyant et reprit :

—J’étais allé à plusieurs de ses concerts, elle sera très regrettée je vous assure.

—Sa mort était parfaitement naturelle, rétorqua Gawain qui n’aimait pas du tout la tournure de cette conversation.

—Alors qu’elle était si jeune ? S’étonna Thybalt, allons ne soyez pas ridicules.

Gawain soupira mentalement. Il était prévisible qu’il en sache plus que ce qu’il aurait du. Thybalt était un commerçant très influent, il appartenait à la nouvelle bourgeoisie née il y a une trentaine d’années sous les auspices de la Guerre de Soixante Ans. Il entretenait un large réseau de contacts et pouvait facilement à des informations plus ou moins confidentielles. Sans compter qu’il était directement lié à Sir Llodin. Malheureusement leur enquête piétinait de ce côté.

Thybalt Barus posa sa fourchette et s’essuya délicatement la bouche avec une serviette brodée à ses initiales.

—Vous savez pourquoi je suis passionné par la nourriture ? Il demanda en embrassant du regard le festin qu’avait été servi pour l’occasion.

Tout était un symbole de son pouvoir ici. Depuis les plats étincelants chargés de mets délicieux reposant sur l’imposante table en marbre jusqu’aux domestiques se tenant contre les murs tels des ombres aux aguets, en passant par les lustres qui éclairaient les tapisseries centenaires.

Gawain vit Alice lever les yeux au ciel avant de boire le vin qu’on venait de lui resservir. Voyant que personne ne répondit, Thybalt poursuivit :

—Je crois que la nourriture est un excellent instrument pour expliquer notre culture et établir une relation de confiance.

Se tortillant sur sa chaise, Gawain évita le regard du bourgeois, déjà agacé par ce qui allait suivre. Il haïssait ce genre de manipulations. Il détestait les dîners et les bals et les démonstrations de pouvoir et d’influence dans lesquelles il avait été élevé.

Ce qu’il abhorrait par dessus tout c’était le ton condescendant et le sourire mielleux de l’homme assis en face de lui. Un homme qui voyait en Gawain rien d’autre qu’un accès à la Vieille Garde aristocratique.

—En vous invitant sous mon toit pour partager un repas à ma table, continua Thybalt en découpant chaque mot à la manière d’un animal qu’il dépeçait, je vous place à la fois sous ma protection en qualité d’invité et vous témoigne ma confiance. En acceptant cette invitation, vous avez à votre tour placé votre confiance en moi et ma famille.

Pff, comme si j’avais accepté quoique ce soit espèce de bâtard misogyne, gronda mentalement Gawain, Alice m’a pratiquement traîné ici…

—Et où ce discours bien construit est supposé nous conduire ? Demanda Gawain avec amabilité.

Il sentit le pied d’Alice rater sa jambe mais il ne cilla pas. Comme toujours, ces repas étaient des batailles de pouvoir entre lui et Thybalt Barus. Sauf que Gawain avait quelque chose que le bourgeois était prêt à vendre sa fille pour obtenir : un titre et des terres.

—En vous invitant Gawain, j’osais espérer que vous ne mentiriez pas et que vous accepteriez de nous confier quelques uns de vos secrets.

Espèce de vieux scélérat bouffi d’arrogance… Comme tous les bourgeois, Thybalt souhaitait se mêler aux intrigues de la Cour et les secrets et l’argent étaient ses armes de prédilection.

—Et j’osais espérer en retour que vous ne me prendriez pas pour un imbécile et que vous cesseriez de camoufler vos réelles intentions derrière des belles paroles.

Gawain entendit la femme de Thybalt s’étouffer avec son vin tandis qu’Alice essayait d’attirer son attention en se raclant la gorge. Mais l’une comme l’autre était trop polie pour prendre la parole dans un mot chargé d’une telle tension. Malgré son caractère bien trempé, Alice était encore soumise à l’autorité de son père et aux règles de sa maison.
Buvant une gorgée de vin, Thybalt lui offrit un sourire carnassier. Las de cette conversation hypocrite, Gawain n’avait qu’une envie : quitter cet endroit.
Il commençait à avoir chaud, il sentait la laine de son costume le gratter, la chaleur émaner des chandelles, la pression des murs autour de lui… Tout lui rappelait les interminables dîners avec sa propre famille. Un univers qu’il avait tout fait pour fuir.

—Vous avez raison, admis le bourgeois en haussant les épaules d’un air penaud. Les rumeurs se répandent et comme vous devez le savoir, j’aime en apprendre plus que les autres pour servir mes… intérêts. J’espérais alors que vous puissiez m’aider, surtout quand il est évident que les morts se multiplient dans nos rues. Nous avons le droit de savoir, et obtenir de réelles informations de la police m’aiderait à démêler le vrai du faux…

—Malheureusement c’est à la police d’enquêter et tant qu’elle ne décidera pas à faire de déclaration publique, vous n’apprendrez rien de moi.

—J’ai des moyens vous savez, Thybalt insista, je peux aider la police, vous mettre en relation avec des gens puissants…

Pourquoi insister ?

—Des gens puissants que vous essayez désespérément d’imiter, grogna Gawain. Des gens qui font partie d’un cercle tellement distant et pourtant si proche. Ce n’est pas en colportant des informations que vous obtiendrez un titre. Le Roi n’est pas aussi généreux que vous le pensez, alors je vous prierai de ne pas oublier la place qui est la vôtre.

Un fracas fit sursauter Gawain. Alice avait brisé son verre en le serrant trop fort. Elle-même semblait surprise. Elle se leva sans un mot et quitta la pièce désormais devenue très silencieuse. Sa mère la suivit quelques secondes plus tard. Les serviteurs, ne sachant quoi faire, attendaient des ordres en fixant leur maître qui était devenue rouge de rage. Celui-ci leur fit signe de quitter la pièce et les serviteurs s’effacèrent discrètement mais rapidement.

—Vous arborez votre titre et vos prérogatives comme s’ils vous rendaient supérieurs à vos semblables, tonna Thybalt d’une voix à peine contenue. Mais je vous prierai dans votre arrogance de ne pas oublier que la Vieille Garde faiblit et que les jeux d’influence et de pouvoir se font désormais avec le concours de la bourgeoisie. Faites bien attention à votre trône, mon garçon, quelqu’un pourrait le renverser…

—Et vous comptez vous en charger ? Grogna Gawain entre ses dents. Est-ce pour cela que vous prêtez de l’argent à des assassins ?

Thybalt Barus cligna à peine des yeux. Sa bouche se tordit en un faible rictus, presque imperceptible tel le joueur impassible qu’il était.

—Je ne vois pas de quoi vous parlez.

—Une reconnaissance de dette a été retrouvée dans l’appartement d’un mort. De l’argent que vous lui aviez prêté.

—Je prête de l’argent à beaucoup de gens.

—Et quand ils ne payent pas vous vous chargez de les éliminer ?

Thybalt fit tournoyer le vin dans son gobelet avant de l’avaler d’un trait. Il esquissa un sourire et les flammes des chandeliers se reflétèrent dans ses dents renforcées d’or.

—Est-ce une accusation ?

Malheureusement, Gawain n’avait encore aucune preuve tangible. Prêter de l’argent ne faisait pas de vous un meurtrier. Et même si Thybalt avait décidé de se débarrasser de Llodin, il aurait engagé un tueur qui n’aurait laissé aucune trace. Avant de s’en prendre à un homme aussi puissant, il avait besoin de temps et de ressources.

—Pour l’instant non. Mais nous vous observons. Si vous avez quelque chose à cacher, nous le trouverons.

Avant que Thybalt puisse répondre, Gawain fit racler bruyamment sa chaise et se leva en exigeant d’un serviteur qu’il aille chercher sa veste. Il en avait assez de ce dîner.
Il ne quitta pas Thybalt des yeux, un homme qui continuait d’arborait ses sourires mielleux. Un masque qui dissimulait son vrai visage. Un visage de vautours, attendant patiemment que le Roi vacille pour se précipiter à son chevet avant de lui planter un poignard dans le dos.

—Merci pour le repas, lâcha Gawain puis il quitta la pièce pour se libérer de cette atmosphère étouffante.

En sortant du manoir, il vit que les serviteurs lui avaient appelé un fiacre. Reconnaissant, Gawain s’engouffra dans la voiture et hâta le chauffeur de quitter le domaine des Barus. Un domaine dans lequel il ne serait probablement plus jamais invité.
En bas de l’allée il vit une silhouette dissimulée dans l’obscurité qui remontait le chemin conduisant au domaine. À son passage, la silhouette releva la tête et un rayon de lune vint éclairer son visage pâle. Gawain discerna les contours d’une cicatrice mais avant qu’il puisse plisser les yeux pour en voir plus, l’individu disparu au détour d’un des arbres bordant la promenade. Gawain crut avoir rêvé.
Maintenant qu’il avait menacé Thybalt et qu’il lui avait révélé qu’une enquête était en cours, sa relation avec Alice était compromise. Son père le baron sera également furieux. En s’emportant, Gawain avait ruiné toutes les perspectives de mariage que son père avait placé sur le couple.

Enfin, il le saurait s’il revenait un jour à Alstair.



Agacé par ce dîner raté, Gawain refusa de rentrer à son appartement ruminer son enquête et le savon que son père ne manquerait pas de lui passer.
Sans compter que depuis quelques jours il n’arrivait plus à trouver le sommeil. S’il rêvait moins de la jeune fille dans les bois, il revoyait le visage du prêtre qu’il avait tué. Des images apparaissaient sans cesse dans son esprit : la surprise dans les yeux du mort, le sang sur le sol. Le sang qu’il frottait et frottait encore sans jamais disparaître. La Toile hantait ses nuits et Gawain consacrait chaque seconde de ses journées à les traquer inlassablement.
Moins d’une demi-heure plus tard, il se retrouva devant le colonnes du poste de police. À l’intérieur, Gawain y trouva deux officiers qui étaient de service cette nuit et le capitaine Blythe faisant les cent pas dans son bureau. La pièce était à peine éclairée, comme s’il avait dormi là avant de se réveiller. Encore une fois, Gawain remarqua son agitation croissante.

—Vous devriez rentrer chez vous, dit Gawain, adossé contre le seuil de la porte du bureau. Vous avez l’air plus mort que vivant.

—Vous pouvez parler Lynfa, grimaça le capitaine, ce qui était pour lui un sourire.

Il s’affala dans son fauteuil et contempla les objets que le capitaine avait rapportés de ces voyages qui étaient désormais accrochés au mur. C’était en quelque sorte un collectionneur. Gawain aimait beaucoup les statuettes qui venaient de Brunai ou encore cette dague dorée de Nassyrie.

—Cette affaire… elle va nous tuer.

Il n’avait pas tord. En voyant les cheveux bruns parsemés de gris du capitaine, les rides qui se creusaient sur son front, il eut du mal à croire qu’il n’avait que trente-cinq ans. Même ses yeux bleus d’ordinaire éclairés par la détermination étaient éteints.

—Vous savez Lynfa, dans ce travail, reprit à voix basse le capitaine, il y a toujours une affaire que vous obsède. Un meurtre que vous ne parvenez pas à résoudre, un visage que vous ne pouvez pas oublier. Le genre d’affaire qui vous ronge de l’intérieur jusqu’à ne laisser qu’une coquille vide.

Ces mots le frappaient là où il ne l’attendait pas. Voilà comment il se sentait. Une coquille vide. Il n’était qu’un corps animé par cette insatiable quête de justice et de réponse. Avant le repas de ce soir, il ne se rappelait même plus quand il avait mangé pour la dernière fois.

—Vous parlez de cette vague de suicide chez les recrues ? Demanda Gawain en prenant un siège de l’autre côté du bureau.

Si les yeux du capitaine étaient éteints avant cela, ils étaient maintenant remplis de tristesse.

—Jamais je n’avais vu un tel carnage… dit Blythe après un silence.

Gawain savait que cette affaire remontait à l’époque où le capitaine était enquêteur dans l’armée, une dizaine d’années auparavant.

—Trois vagues de suicides, continua gravement le capitaine. Tous des gosses. Je me souviens encore des visages de la première vague. Ils étaient six. Retrouvés pendus dans la caserne. Ils étaient si pâles dans la mort… comment oublier cela ?

—À quoi aviez-vous pensé à l’époque ?

Gawain avait toujours été intéressé par cette affaire. Par le mystère derrière ces découvertes macabres.

—J’étais le premier sur les lieux. J’avais immédiatement pensé à une intégration qui avait mal tournée. Je me souvenais de mon initiation quand j’étais recrue mais bien sûr ça n’était jamais allé aussi loin… À l’époque on n’était pas formés pour enquêter sur des suicides. Pour l’armée, des recrues qui se tuent ça n’existe pas. Et comme aucun indice n’indiquait l’implication d’un tiers, on a simplement laissé tomber.

Gawain avait du mal à imaginer le capitaine Blythe d’aujourd’hui abandonner une affaire qui concernait les morts de six enfants. Leur travail était de rendre justice et d’établir la vérité. C’était ce qui avait motivé Gawain à rejoindre la police quand Alstyn l’avait sorti de l’académie.

—Puis est survenue la seconde vague… se souvint Gawain.

Il y a dix ans, cela avait causé un énorme scandale. Autant de recrues trouvées mortes… D’abord six s’étaient pendus puis sept autres s’étaient ouverts les veines une semaine plus tard.

—C’était une mare de sang. Chaque enquêteur avait vomis sur place en arrivant. Vous savez ce qui était curieux ? Les gosses… ils avaient tous les yeux grands ouverts et dirigés vers la porte. Comme s’ils avaient vu quelque chose qui les avait poussé à se tuer.

Blythe secoua la tête et se pencha sur son bureau pour sortir une bouteille de whisky d’un tiroir.

—Une bouteille pour les mauvais jours, il expliqua à Gawain d’un haussement d’épaules.

Le capitaine attrapa deux verres et les remplit avant de vider le sien d’une traite.

—Ça ne pouvait pas être une coïncidence. Vous aviez pensé à des meurtres ?

—Moi oui mais personne ne voulait m’écouter. L’armée était pointée du doigt. Les officiers étaient cloués au pilori par la presse et tout le monde voulait des réponses. Des gens pensaient que l’armée poussait ses recrues au suicide. La terreur s’est répandue comme une traînée de poudre.

—Comme en ce moment, ajouta Gawain. Quand les gens ont peur, ils se referment sur eux et se divisent. Ils commettent des actes irréparables.

Gawain repensa au dîner plus tôt dans la soirée. Thybalt Barus agissait-il par peur ? Non… Cet homme était trop malin, trop calculateur, pour ne pas essayer de tirer partie de la panique.

À présent, le capitaine était totalement plongé dans ses souvenirs. Il semblait à peine remarquer Gawain qui l’écoutait avec attention, ses propres battements de cœur s’accélérant au rythme de l’histoire horrible que Blythe racontait.

—Contrairement à ce qu’on pourrait penser, la troisième vague était la moins pire. Trois gosses retrouvés empoissonnés dans une chambre. Les flacons étaient encore sur une table de chevet quand nous sommes arrivés sur place. Le poison leur avait presque entièrement brûlé la gorge et l’estomac. Même leur visage avait était rongé par les agents chimiques. On pouvait à peine les identifier Et bien sûr parmi ces victimes il y avait…

—Le neveu du Roi, finit Gawain dans un murmure.

Dawn Trynìdor. Un jeune homme de seize ans qu’on disait éduqué, intelligent, charmant. Il était promis à une carrière fulgurante au sein de l’armée avant qu’il soit retrouvé mort avec deux de ses camarades de chambre. On racontait aussi que le Roi le préférait à ses propres enfants.

—Je n’ai vu le Roi qu’une seule fois dans ma vie, grogna Blythe en buvant une gorgée de whisky. Quand il est venu en personne à la caserne pour réclamer des réponses. Il était furieux. Mais on n’avait rien à lui dire. On ne savait rien. Personne n’avait rien vu ni entendu. Ces seize recrues s’étaient toutes suicidées pour des raisons inconnues. Il n’y avait aucune trace, aucun indice, aucune lettre…

Le capitaine finit son verre d’un trait. Pas étonnant qu’il soit devenu un homme aussi froid et rigoureux. Après ce qu’il avait vu… Une affaire impossible, des morts à tour de bras, une population et un Roi qui exigeaient des réponses…

—Cette affaire a eu des conséquences dévastatrices. Et pas uniquement pour moi. Non seulement seize vies avaient été perdues, mais leurs familles étaient également ravagées. Après ça, le recrutement dans l’armée a chuté et de nombreuses recrues ont préféré quitter nos corps.

—On dit que ces vagues de suicide ont mis le feu aux poudres des Manifestations de la Vigne. Est-ce vrai ?

—Peut-être, reconnut Blythe en reprenant contenance, de retour dans le présent. On ne sait jamais dans ces cas-là. Mais il est vrai que la situation de Tywyn était très précaire. Explosive si j’ose dire. Beaucoup d’évènements ont pu déclenché ce mouvement.

—Et aviez-vous pensé que tous ces suicides puissent uniquement servir à camoufler la mort du neveu du Roi ?

Gawain s’était retrouvé malgré lui happé par cette affaire. Ce qu’il le dérangeait pas dessus tout était les questions en suspens. Il voulait savoir.

—J’y ai pensé. Mais si le but était de faire tomber un membre de la royauté, il y avait des moyens plus simples de s’y prendre. La moitié de l’Enihèale veut voir la lignée du Roi s’éteindre depuis qu’ils ont accédé au pouvoir un siècle auparavant. Enquêter de ce côté ne nous aurait rien appris.

Le capitaine Blythe se servi un troisième verre avant de ranger la bouteille dans le tiroir. Gawain n’avait toujours pas touché au sien.

—Cette affaire m’a hanté Lynfa, continua Blythe, même dix ans plus tard je m’interroge toujours. Pourquoi ces gosses s’étaient-ils tués ? Pourquoi faire ça collectivement ? Leurs familles n’ont jamais su. Je n’ai jamais su. Et cette histoire de Toile…

—L’histoire est en train de se reproduire.

Jamais il ne s’était senti aussi proche du capitaine qu’à ce moment précis. Proche et compris, hanté de la même façon. Gawain savait que le sale boulot, la pression et les horreurs devaient peser sur les épaules de quelqu’un. Et il avait la désagréable sensation d’avoir été choisi.

—Les cadavres se multiplient, énonça le capitaine, nous n’avons aucune piste, j’ai envoyé l’un de mes hommes dans ce qui peut-être un guet-apens et…

—Les gens parlent, l’interrompit Gawain qui n’arrivait pas à se défaire d’une pensée désagréable. J’ai dîné avec Thybalt Barus ce soir. Il a prévu que j’épouse sa fille.

Le capitaine leva un sourcil et lui lança un regard interloqué, comme pour demander en quoi cela concernait leur affaire.

—Il a essayé de me tirer les vers du nez. Il pense que la chanteuse n’est pas morte naturellement et il n’est pas le seul. Le ton a monté… et j’ai dévoilé mon jeu. Il sera encore plus sur ses gardes à présent.

Blythe jura et vida son troisième verre. En le reposant il fit tinter le cristal ce qui résonna dans toute la pièce. Gawain n’avait pas réalisé à quel point tout était silencieux. À quel point il avait froid et la façon dont son ventre était noué. Ces histoires allaient le rendre malade. Mais il ne pouvait pas s’arrêter d’y penser.

—Ces chiens de la bourgeoisie, pesta le capitaine. Ils sèment les germes du chaos, les laissent grandir en attendant dans l’ombre puis quand la tempête arrive, ils sortent de leur trou à rat en priant pour que l’aristocratie en paye les conséquences. S’ils commencent à parler, alors ce n’est pas bon pour nous.

—Oui mais Barus insistait. Peut-être que sa qualité de créancier de Llodin ne lui fournit pas les informations qu’il désire. Puis je me suis souvenu que dans les victimes potentielles, il y avait deux autres bourgeois.

—Et donc ?

—La victimologie est intéressante. Pourquoi Barus se mêlerait à la Toile si celle-ci se chargeait d’éliminer des bourgeois ?

Blythe se pencha et posa les coudes sur son bureau. Il ruminait les théories et questions de Gawain.

—La Toile exécute des contrats, il dit finalement, peu importe de qu’ils viennent. Il est possible que les commanditaires soient les ennemis de la bourgeoisie. Donc…

—L’aristocratie, termina Gawain. Comme la comtesse Gwaylfai et son mari. Mais Barus se sait à l’abri car comme il me l’a rappelé, il prête de l’argent à beaucoup de monde.

—Les nobles ont besoin de lui. Et il pourrait bénéficier de ces meurtres si ses rivaux commerciaux venaient à disparaître.

—Ce n’est qu’une théorie parmi tant d’autres, reconnut Gawain. Mais nous ne devons négliger aucune piste.

—Et c’est exactement ce que vous allez faire à ce bal, lui rappela le capitaine Blythe. Je n’aime pas non plus avoir recours au service d’une mystificatrice, mais elle nous a livré une sérieuse piste. Si nous découvrons qui est à la tête de la Toile, nous trouverons les tueurs. Un réseau si organisé doit tenir des comptes. Et pour l’instant, Gwaylfai est celle qui semble être la plus proche du haut de l’échelle.

Gawain soupira, épuisé par toutes ces théories, tous ces noms et ces visages qui se mélangeaient dans son esprit. Il connaissait chaque indice, chaque lettre, chaque preuve sur le bout des doigts. Pourtant, il n’arrivait toujours pas à trouver un lien. Quelque chose qui lui permettrait d’assembler les pièces du puzzle.

—Je suppose qu’il va falloir que je convainque Alice de s’y rendre avec moi.

—C’est impératif, souligna Blythe. N’étant ni noble, ni membre de la bourgeoisie je n’ai aucun moyen d’y être invité, c’est donc à vous d’entrer en scène.

Il prononça ces mots avec une voix plus adoucie, plus endormie. Ses paupières s’étaient alourdies et il étouffa un bâillement. Alors que Gawain se levait pour quitter le poste de police et aller se reposer, le capitaine chuchota :

—Gawain… Ne laissait pas cette affaire vous ronger comme ces suicides m’ont détruit.

Gawain ne répondit rien et quitta le bureau sans faire le moindre bruit. Le capitaine s’était endormi.



Finalement, Alice accepta de se rendre au bal des Gwaylfai le lendemain. Même en sachant pourquoi il s’y rendait. Ayant déjà accompagné son père à ces mondanités, elle avait du prendre goût aux bals et aux réceptions. Comme Thybalt, elle appréciait le pouvoir et la bonne compagnie, elle savait juste mieux le camoufler.
Gawain passa la chercher à l’entrée du domaine des Barus mais il resta posté près de la voiture. Il refuser d’approcher la maison pour éviter tout contact avec son père. Quelques minutes après son arrivée, il vit Alice descendre l’allée principale du jardin et le rejoindre.
Sous la lumière orangée du soleil couchant, elle apparut comme flamboyante. Ses cheveux noirs soyeux étaient relevés en un chignon d’où s’échappaient deux mèches de cheveux retombants délicatement sur ses épaules. Sa robe était pourpre avec des fils dorés qui parcouraient les épaisseurs de ses jupons. La couleur faisait ressortir le rouge de ses lèvres sur le sourire insolant qu’elle arborait en le voyant.
Elle était absolument magnifique et elle le savait. Elle utilisait sa beauté comme une arme, mais celui qui sous-estimait son intelligence et sa ruse s’exposait à de désagréables surprises.
En la voyant, Gawain fut traversé par un frisson, il en fut presque ébloui. Il était ravi de parader au bras d’une fille comme elle. Il savait qu’elle était un instrument de pouvoir, mais il avait du mal à la voir autrement que comme ça.

—Prêt ? Elle lui demanda en atteignant le fiacre.

Gawain se ressaisit en secouant la tête et l’aida à monter dans la voiture avant de s’engouffrer à sa suite. Faire passer la robe ne fut pas une tâche aisée tant elle était large.

—Tu es ravissante, il la complimenta en évitant son regard. Il savait que s’il croisait ses yeux, elle pourrait le brûler sur place.

—Merci, répondit simplement Alice.

Gawain passa la plus grande partie du trajet à observer les paysages de la ville défiler sous ses yeux. Le domaine des Barus était situé en périphérie de la cité, de sorte qu’ils durent retourner en ville et traverser plusieurs quartiers pour atteindre la demeure des Gwaylfai qui se trouvait au sud, à proximité de la jetée et du palais royal.
À cette heure, le soleil couchant projetait sa lumière seulement sur les toits des bâtiments, offrant un spectacle multicolore, le rouge se succédant au bleu puis au brun et à l’orange. Les couleurs devenaient plus vives, plus éclatantes à mesure qu’ils quittaient les quartiers les plus pauvres.
Les canaux et les ponts de la ville étaient couverts par les ombres des hauts immeubles et Gawain se fascinait du clapotis de l’eau au contact des petites chaloupes qui serpentaient dans le centre-ville. Ici les pavés étaient entretenus et égaux, diminuant les soubresauts de la voiture et plusieurs véhicules se croisaient régulièrement dans le trafic du début de soirée. Des personnes hautes placées se rendaient surement à l’opéra, d’autres à des réceptions tandis que les petits commerçants fermaient leurs boutiques.

—Est-ce que tu m’aimes ? Demanda Alice si soudainement que Gawain sursauta de surprise.

Il se tourna vers elle. Elle était également occupée à contempler le spectacle d’Alstair : la vie nocturne qui s’éveillait en même temps que la lune et les étoiles au dessus des volutes de fumées et entre les fins nuages parsemés d’orange et de bleu.

—Est ce que cela change quelque chose ? Répondit Gawain après quelques secondes de réflexion.

Alice étouffa un gloussement.

—Non, je suppose que non.

Alors qu’il s’apprêtait à retourner la tête, elle posa une seconde question :

—Est-ce que tu as eu le choix ?

—Qu’est ce que tu veux dire ?

—Ton père t’a-t-il présenté plusieurs filles de bon parti en te donnant le choix ?

—Mon père est un manipulateur et un dominateur, répondit Gawain dans un souffle étonnamment calme pour la rage qu’il ressentait. Il ne laisserait pas le choix à un condamné entre la décapitation et le poison. Je ne sais pas ce que le tien a dit, mais notre rencontre a été arrangée.

—Il m’avait fait inviter à ce bal, elle expliqua, la voix perdue dans ses pensées. C’est là qu’on s’est rencontré. Avant d’y aller, il ne m’avait jamais parlé de toi.

—Aucun de nous n’a jamais eu le choix. Si on ne s’était pas plu, ils auraient trouvé d’autres moyens de nous mettre ensemble. Mais pourquoi ces questions ? Est-ce que toi tu m’aimes ?

—Non, elle dit dans un murmure assuré.

Evidemment que non imbécile, se réprimanda Gawain, comment quelqu’un pourrait t’aimer de la sorte ?
S’il se savait charmant et bien éduqué, ses défauts prenaient largement le pas sur ces qualités. Il était rêveur, délaissait souvent ses responsabilités et autres devoirs ; il était si déterminé que cela confinait à l’obsession et parfois il avait du mal à rester calme, à maîtriser ses pulsions. Puis il avait tué… Quelque chose qu’Alice ne savait pas.

—C’est juste que… Je me demandais si tu avais eu le choix. Les hommes ont le choix, elle reprit d’une voix plus forte en plantant son regard dans celui de Gawain. Les hommes ont le pouvoir, ils peuvent choisir et je rêve d’un jour où je pourrai décider de mon propre destin. Un jour où je pourrai tomber amoureuse d’une personne que mon père ne m’aura pas imposé.

Les hommes ont le pouvoir…

—Tu réalises que ça n’arrivera probablement jamais ? À ce rythme tu risques bien d’être coincée avec moi pour toujours.

—Alors heureusement que tu racontes de bonnes histoires et que je ne risque pas de m’ennuyer, elle répondit avec un franc sourire.

Ils étaient arrivés. Gawain sortit en premier et l’aida à descendre. Il pressa sa main avec gentillesse et ne la lâcha pas quand ils remontèrent une allée, escortés par un serviteur.

Tous deux étaient jeunes mais condamnés par leur rang et la société à un destin qu’ils n’avaient pas choisis. Condamnés à n’être rien de plus des marionnettes dans le drame du pouvoir.



Il était presque minuit et Gawain n’avait toujours rien trouvé chez les Gwaylfai. Frustré, il délaissa Alice qui bavardait avec deux filles de son âge pour aller chercher une coupe de vin pétillant.
En se frayant un chemin dans la foule, il ne fit pas attention à qu’il bousculait et grommela à peine des excuses. Il avait mal à la mâchoire à force de sourire et il pensa que s’il devait encore trouver un sujet de conversation avec ces imbéciles hautains il finirait par casser quelque chose.
En arrivant dans la salle de bal, Gawain et Alice avaient du danser et profiter des festivités pendant plus d’une heure pour donner le change. Le jeune policier avait discuté avec certaines de ses connaissances qui demandaient des nouvelles de son père actuellement en poste en Arendal.

Quand ils avaient appris que le fils de l’ambassadeur Lynfa était là, tous s’étaient rués sur lui pour lui soutirer des informations ou bien pour se faire voir en lui offrant quelques flatteries dont il se serait bien passé.
Et puis Alice avait fait son petit effet : sa beauté avait attiré de nombreux regards, tant de dames rouges de jalousie que de jeunes nobles à l’œil aguicheur. Vingt minutes après leur arrivée, la rumeur se répandait que la fille unique d’un riche marchand aller s’unir à la Vieille Garde. A ce moment, Gawain avait du se retenir d’étrangler les colporteurs et avait affiché un sourire si figé qu’on l’aurait dit victime d’une rage de dent.
Pour compliquer sa tâche, la comtesse avait été absente pendant plusieurs heures, ne se présentant même pas au bal qu’elle donnait en l’honneur des fiançailles d’une de ses quelconques amies stupides. Elle était arrivée il y a une heure en souriant comme si de rien n’était. Dès lors toutes les têtes et les conversations étaient tournées vers elles.

Sa beauté n’avait pas été exagérée par les légendes. Déjà quand il était enfant on vantait la peau soyeuse de la comtesse Gwaylfai, ses lèvres envoûtantes et sa longue chevelure dorée. Mais elle avait maintenant plus de quarante ans et Gawain se demandait par quels artifices elle parvenait à conserver sa beauté et à produire cette inspiration qui faisait tourner toutes les têtes sur son passage.
Gawain prit un petit four à la truffe sur une table – ses préférés – et l’avala d’un coup. Danser l’avait affamé.

Il détestait danser.
Il lança un regard dédaigneux à l’opulence qu’offrait la table, entre les boissons alcoolisés, les mets plus raffinés les uns que les autres, et toutes les dorures de la vaisselle, il sentait ses yeux s’aveuglaient d’autant de richesse et de dédain. Cela lui rappelait trop les dîners avec les Barus, et pire encore, les repas interminables que son père lui imposait pour lui apprendre à ce tenir lors de ce genre de réceptions. S’il ne détestait pas les jeux politiques qu’il avait appris à jouer à grands coups d’alliances et de manipulation, il ne supportait pas ces représentations. La richesse, , la superficialité, le mensonge, autant de masques que la Cour portait pour dire quelque chose à l’un avant de répéter le contraire à l’autre.

Désireux de prendre un grand bol d’air frais loin de cette hypocrisie, Gawain traversa la salle et sortit sur l’un des balcons sans accorder le moindre regard aux gardes et serviteurs qui étaient postés près de toutes les issues.
Les invités étaient confinés à la grande salle de bal du premier étage, aux balcons et à quelques toilettes. Tout autre tentative d’explorer les lieux serait avortée par la légion de gardes déployés pour l’événement. Gawain ne savait pas si la Gwaylfai faisait cela par peur ou si c’était encore une autre facette de son pouvoir.

—Vous aussi vous en avez marre ? Dit une voix indistincte, provenant des ombres derrière un pilier.

Une jeune femme en sortit. Gawain fut surpris par son accoutrement. Là où les dames de la Cour d’Alstair portaient des robes, des jupons et des corsets à n’en plus finir, cette femme revêtait une simple robe de soie verte près du corps.
Gawain pouvait presque entendre les autres dames colporter un tel scandale. Ses cheveux blonds pâles étaient noués dans une natte qui lui tombait sur une épaule dénudée. Elle avait la peau très bronzée même sous le faible éclairage du balcon.
Et elle fumait. Elle s’approcha de Gawain, posa les coudes sur la rambarde en pierre blanche et laissa son regard se perdre dans la ville.

—De quoi parlez-vous ? Demanda Gawain en se tenant à côté d’elle.

Il inhala son parfum : elle sentait la menthe, le sucre et une légère effluve de sueur s’échappait de la peau lisse de ses épaules, comme si elle avait dansé pendant des heures.

—La fête. Le bal. Les compliments, peu importe. Je suis sûre que vous devez en recevoir beaucoup, elle gloussa en tirant sur sa cigarette.

Maintenant qu’il l’entendit parler davantage, Gawain discerna un léger accent derrière ses mots. Cette femme ne venait certainement pas de Tywyn.
La fumée qu’elle exhalait vint se dissiper dans l’atmosphère étouffante de la soirée en direction de la baie d’Alstair. Gawain sentit ses joues le chauffer et s’efforça de garder contenance face à cette femme très séduisante.

—Pas autant que vous.

—Oh oh, l’étrangère rit, non, non ne commencez pas avec les compliments. Je pensais que vous valiez mieux que ça.

—Que voulez-vous entendre alors ? Répondit-il avec un sourire, qu’à l’intérieur le mélange de parfum et de nourriture me retourne l’estomac ? Ou bien que j’ai parlé à tant de personnes que j’aimerais me taire à jamais ?

—Voilà qui me plaît mieux, dit-elle avant de fumer à nouveau.

Comme lui elle observait le palais au bout de la Jetée. Avant qu’Alstair soit érigée en cité, cette partie du littoral de Tywyn était un immense marécage. Par la suite, on avait bâti le palais royal sur un îlot au milieu de la baie, loin de l’agitation du centre de la cité. C’était comme une bulle hermétique, remplie de pouvoir et de secrets.
L’étrangère paraissait examiner les reflets des étoiles sur l’eau, les lueurs de la lune qui filtrait les quelques nuages. Gawain, lui, regardait les murailles et la lumière des pièces du palais qu’on pouvait percevoir même depuis les portes de la ville

—Et vous, qu’est ce que vous a décidé à quitter les festivités ? Se risqua à demander Gawain.

Il espérait qu’elle ressentirait la même chose que lui : une sorte de mélange entre fatigue, mépris et dégout. Elle montra sa cigarette d’un signe de tête et haussa les épaules.

—Vous êtes policier n’est-ce-pas ? Elle dit à la place en se tournant vers lui.

Elle avait des yeux bruns pailletés de dorés, des étincelles qui s’illuminaient sous la lumière provenant de l’intérieur. La musique et les rires en revanche lui faisaient froncer les sourcils.

—Comment le savez-vous ?

—Tout le monde parlait de vous là-dedans et de votre fiancée, elle ajouta avec une grimace. Le fils du baron Lynfa relégué à un vulgaire travail de policier. J’imagine que votre père n’était pas très content.

—En effet, admit Gawain qui se rappela la réaction de son père à l’annonce de cette nouvelle. Mais je suis désavantagé, j’ignore qui vous êtes et quel est votre nom.

La jeune femme éclata de rire et reporta son attention sur le palais et les étoiles. La nuit faisait ressortir les contours gracieux de son visage, même dans le noir elle semblait briller, éclaircie par un charme insaisissable.

—Nous n’allons pas jouer à ce jeu. Et si vous me disiez plutôt ce que fait ici un policier qui déteste les mondanités ?

—En quoi ça vous intéresse ?

—Toute distraction est bonne à prendre, répondit l’étrangère en haussant les épaules à nouveau et termina sa cigarette.

Gawain était à présent sur ses gardes. Le charme et le flirt étaient des armes répandues chez les femmes de l’aristocratie et de la bourgeoisie. Des techniques qu’elles avaient apprises depuis l’enfance pour rejoindre le grand jeu, pour soutirer des informations et servir leurs propres intérêts.

—Est-ce que cela a un rapport avec cette série de meurtres ? Elle insista en feignant le désintérêt

Son cœur manqua un battement et il hésita à quitter le balcon. Comment malgré la confidentialité de leur enquête semblait savoir de quoi il s’agissait réellement ?

—Désolé mais vous comprendrez bien que je ne peux répondre à aucune question.

Elle soupira.

—Evidemment. Mais si c’est du côté de la comtesse que vous enquêtez, je vous suggère de vous pencher du côté de ses amants. Trois sont morts mais personne n’ose en parler de peur de s’attirer les foudres de son mari.

Dame Gwaylfai était la femme d’un amiral du royaume, l’un des plus proches conseillers du Roi et le chef de sa marine. Un homme régulièrement en déplacement. Si les aventures de Dame Gwaylfai étaient de notoriété publique, son pauvre mari aveuglé par l’amour qui lui portait refusait de voir la vérité en face.
En tous cas, l’étrangère lui avait fourni une piste prometteuse à laquelle il n’avait pas pensé. Dame Gwaylfai pourrait les mener directement à la Toile si elle avait eut recours à leurs services dans le passé.

—Vos petites méninges s’agitent, n’est-ce-pas ? Gloussa la jeune femme. Allons, donnez moi quelque chose en échange.

—Qu’est ce que vous voulez savoir ? Vous savez déjà que Gwaylfai nous intéresse.

—J’aimerais savoir si votre baron de père soutient la cause de Lleren auprès du Roi Trynìdor.

—Quoi ? Qu’est ce que cela a à voir avec…

Voilà ce qu’elle voulait savoir depuis le début.

—Je ne vois pas pourquoi je ne pourrais pas répondre à cela, poursuivit Gawain, c’est une question plutôt innocente. Je ne connais pas exactement ses idées en la matière ni les échanges qu’il a avec le Roi, mais je sais déjà qu’il ne soutient pas Lleren. Trop de conflits ont éclaté entre nos deux pays et ils sont au bord de la ruine. La guerre avec Sëlyn est perdue d’avance, Lleren ne fait que retarder l’inévitable. Leur apporter un soutien militaire serait de la folie, sans compter que cela entraînerait un incident diplomatique avec Sëlyn et nos relations sont…

—Tendues, la jeune femme termina. Mais ne pensez-vous pas que Sëlyn viendra pour vous quand ils auront fini de ronger les os de Lleren ?

Elle avait presque craché les derniers mots. Ce sujet l’agaçait assez pour craqueler son masque de nonchalance soigneusement étudié.
Gawain leva un sourcil.

—Et que pense votre père de Valdomai ? Continua-t-elle, son accent ressortant à mesure que son ton durcissait. Le pays ne méritait-il pas d’être sauvé ?

—Pour autant que je sache mon père recherche activement les survivants de la famille royale mais tant que le pays demeure sous protectorat de Sëlyn, nous ne pouvons pas faire grand chose…

—De belles paroles ! L’étrangère s’emporta, j’espère que votre père et son précieux Roi trouvent le sommeil en pensant à toutes les victimes innocentes qu’ils pourraient aider au lieu de se tourner le pouce du haut de leur trône rutilant.

—Nous ne sommes pas responsables de tous les maux du monde ! S’insurgea Gawain.

Comment la conversation avait pu autant dégénérer ?

La jeune femme resta silencieuse quelques minutes. Calmant son esprit bouillonnant elle laissa son regard vagabonder sur les jardins entourant le domaine des Gwaylfai et sur les étoiles qui dansaient au dessus de la baie.

—Merci pour ces informations, elle dit finalement d’une voix plus posée. Le dernier amant de Gwaylfai était un certain Mr. Declan. Il travaillait au port et a été tué il y a trois semaines. Je vous suggère d’enquêter de ce côté.

Elle prononça les derniers mots avec dégoût, jeta son mégot de cigarette au sol et quitta le balcon sans autre forme de cérémonie. Encore sous le choc de cette conversation étrange, Gawain mit un moment pour se recomposer un masque de circonstances et partit à sa suite, humant son parfum sucré dans les couloirs du château.
En passant devant un groupe de femmes qui discutaient avec animation, il demanda à l’une d’elles si elle savait qui était la jeune femme blonde qui venait de passer.

—Bien sûr, elle répondit, c’est la princesse Adèle Héron de Vondel de Valdomai. Elle et son gouvernement sont ici en exil.

Antoineichas
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Re: Les Quatre Avatars de la Renaissance [Fantasy] Chapitre 7

Messagepar Antoineichas » 2019-05-26T18:42:54+02:00

Chapitre 7





Raven





Tranchées.
Magie.
Nate.

Ces mots avaient hanté les pensées de Raven toute la nuit où il était resté au chevet de son ami à attendre qu’il se réveille après avoir usé de mystérieux pouvoirs.

Durant ces longues heures, Raven s’était demandé plusieurs fois s’il avait rêvé. La lumière, le sang, la pluie et la douleur. Ses blessures qui s’étaient miraculeusement refermées. Non pas miraculeusement… Nate. Nate, son meilleur ami avec fait ça. Il l’avait sauvé en faisant usage de la magie.
Il avait décidé de repousser ces questions dans un coin de son esprit. Il devait se concentrer sur son ami et sur le lendemain.

Le Commandant l’avait affecté au front. Il s’y était préparé. Après avoir avoué qu’il avait tué trois espions à lui tout seul il était évident qu’il serait envoyé dans les tranchées. Seulement, les mots du Commandant avaient rendu la situation plus réelle. La guerre était réelle. Après un bref entraînement, il serait réparti dans une unité puis combattrait et mourrait.
Nate se réveilla un peu avant l’aube, complètement désorienté. Raven lui résuma la situation. Son ami accueillit la nouvelle de son affectation avec flegme, pour lui ça ne faisait aucune différence. Mais ses yeux s’écarquillèrent d’horreur quand il sut où Raven allait. Il demanda simplement s’il n’existait pas un autre moyen pour qu’ils restent ensemble.

—Non, répondit Raven avec fermeté en serrant sa main, on savait que ça risquait d’arriver.

—Merci, murmura Nate, pour m’avoir amené ici. Et pour avoir dit au Commandant que je savais lire.

—C’est normal. Et puis je t’avais promis que je te protègerais non ?

—Oui mais et toi ? Comment tu vas faire là bas ? Qui va te protéger ?

Raven n’avait pas de réponse. Il détourna les yeux du regard désespéré et chagriné de son ami. Quand il le regardait comme ça, il sentait toujours sa gorge se nouer.
Il n’avait aucune réponse à lui apporter. Aucune garantie. Parce que personne ne viendrait le protéger. Il était seul à présent dans cet enfer et il devait survivre. Il se rappela les mots de sa mère. Reste en vie… Comment rester en vie quand on est un gamin inexpérimenté qui se retrouve à devoir faire des choix de vie et de mort ? Comment rester en vie face à des soldats entraînés qui se battaient avec une hargne inégalable ?
Peu après l’aube, alors que Nate se remettait toujours, le garçon de la veille vint les rejoindre dans l’infirmerie. Raven était reconnaissant envers lui pour l’avoir aidé à ramener Nate dans le camp mais il y avait quelque chose chez ce Nils qui le gênait. Il était assez grand pour son âge, très mince, le visage toujours à moitié camouflé derrière une capuche. Il employait des phrases courtes et gardait la voix basse.

Raven le trouvait jeune, peut-être un peu trop jeune pour s’enrôler dans l’armée. Se souvenant de ses paroles de la veille, il s’étonna de le voir.

—On est dans la même unité, grogna Nils pour toute forme de salutations. Elle veut qu’on se réunisse sur le terrain d’entraînement sur le champ.

—Quoi ? Déjà ?

Raven n’avait dormi que quelques heures et n’était pas prêt à commencer son entraînement. Mais il en avait besoin s’il ne voulait pas mourir dans les tranchées. Là où on disait que le cauchemar commençait et l’espoir finissait.

—Ouais, elle nous attend. Alors bouge toi.

Il supposa que ce « elle » auquel il faisait référence renvoyait à la femme qu’il avait vu la veille accompagner le Commandant Ashbury. Après tout il n’avait pas encore rencontré d’autres femmes dans le camp hormis quelques employées civiles. Ce qui n’était pas étonnant. D’ordinaire, les femmes n’étaient pas recrutées lors des conscriptions et elles n’avaient pas le droit de s’enrôler dans l’armée régulière.
Leur société était conservatrice sur ce point. Pour beaucoup, la place d’une femme était dans son foyer pour veiller sur ses enfants et pour protéger sa famille quand son frère ou son mari partait au front. Raven trouvait ça plutôt normal. Quelqu’un devait bien rester en arrière pour garder le village et les enfants. Néanmoins, il avait entendu des histoires sur des femmes qui s’étaient hissés dans les corps militaires. Elles étaient presque toujours employées comme consultantes ou stratèges. Surement cette femme ne viendrait pas se battre.

Raven hocha la tête et Nils détala sans ajouter un autre mot. Il fronça les sourcils. Il ne comprenait toujours pas pourquoi il lui avait parlé aussi sèchement
Il retourna vers son ami pour lui dire au revoir.

—Avant que tu partes, dit Nate quand Raven lui expliqua qu’il serait occupé pour toute la journée, il faut que je te parle de quelque chose. C’est à propos d’hier soir.

—Tu n’es pas obligé, le coupa Raven en lui serrant la main, en plus ce n’est vraiment pas le moment…

—Si, insista Nate. De toute manière, avec tous ces cris, personne ne nous entendra.

En effet, au petit matin les blessés s’étaient réveillés et avaient recommencé à gémir de douleur. Durant la nuit, trois étaient morts. Raven les avaient vu – saigner à mort ou être rongé par la gangrène. Il avait passé la nuit à écouter les cris, à observer leurs états, à respirer ces odeurs répugnantes et à écouter les ordres saccadés des infirmiers. Il avait entendu des soldats prier leur Dieu. Un Dieu impitoyable qui les avait abandonné dans les ténèbres.
En voyant les yeux bleus de Nate étinceler avec détermination, seule couleur sur son visage pâle, Raven haussa les épaules, l’invitant à poursuivre.

—Ce n’était pas la première fois que ça arrivait, Nate raconta en laissant son regard se perdre dans la distance du camp. Ces pouvoirs se sont manifestés quand j’avais huit ans. J’étais encore à Arendal, à l’époque de la Guerre Civile. C’était pendant la mise à sac d’Avna, la ville de mon clan. Je me souviens encore de la fumée, du crépitement du feu sous la neige, des cris de souffrance…
« Une petite fille était tombée il continua d’une voix blanche, elle avait chuté du toit d’une maison voisine et sa jambe s’était fracturée. L’os avait transpercé la peau, il y avait du sang partout et elle s’était évanouie. Mes parents étaient en train de préparer nos affaires, ils m’avaient perdu de vue alors je me suis précipité vers elle pour l’aider. C’est là que cette lumière est apparue.

Nate fit une pause en reprenant son souffle. Il parlait avec une voix éthérée comme s’il était en train de retourner à cette époque traumatisante.

—Durant toutes ces années je n’ai jamais su si je l’avais sauvé ou non. Avant de pouvoir la guérir complètement, j’ai été agressé par des rebelles. Je ne me souviens plus de ce qui a suivi. Tout ce que je sais c’est que j’ai réussi à fuir avec mes parents et que les pouvoirs ne sont jamais revenus. Je pense que mon esprit s’est efforcé d’oublier ce qui s’était passé et qu’il a fait disparaître ma magie pour un temps.

Nate dirigea ensuite son regard sur Raven et posa une main sur sa joue d’un geste affectueux.

—Ils ne sont jamais revenus jusqu’à hier quand je t’ai vu couvert de sang, quand j’ai senti la vie s’échapper de ton corps. Tout a été instinctif, tout m’est revenu d’un coup… Je crois… Je crois que je pourrais le refaire. Les utiliser à nouveau.

—Non ! S’écria Raven avant de se souvenir d’où il était.

Il reprit en baissant la voix :

—Tu ne dois pas le refaire. Imagine ce qu’ils feront de toi s’ils apprennent que tu as des pouvoirs ? La dernière fois que c’est arrivé…

—Les temps changent, rétorqua Nate avec douceur, et puis tu as vu tous ces blessés ? Tous ces gens qui meurent ? Je pourrais les sauver. Nous aurions peut-être une chance…

—Non, trancha Raven. Hier tu t’es évanoui suite à l’utilisation de cette magie. Qui sait ce qui pourrait t’arriver si tu les utilisais à nouveau ? C’est beaucoup trop risqué.

—Je peux apprendre.

—Comment ? Qui t’apprendra ? Tu connais des sorciers ? Non. Parce qu’ils sont tous morts. Et s’il en existait encore, ils sont probablement cachés de peur d’être tués à vue.

Nate s’apprêta à ajouter quelque chose mais Raven l’interrompit en lui serrant la main à nouveau. Un geste silencieux qui signifiait qu’ils en parleraient plus tard.
Raven se leva et accorda un dernier sourire à son ami avant de quitter l’infirmerie :

—Je dois y aller. À tout à l’heure.

Ainsi, il se mit en route pour le terrain d’entraînement qui se situait dans le nord d’Ombrefort. Il s’agissait principalement d’un grand terrain en terre où s’alignaient des cibles pour les archers, des mannequins d’entraînements et du matériel pour ce qui semblait être des courses d’obstacle. Partout des recrues et des soldats plus âgés combattaient dans la terre et la sueur sous cette moiteur ambiante qui collait à la peau.

Sur le terrain, Raven retrouva d’autres recrues qui attendaient en ligne devant la femme qu’il avait vue la veille en compagnie du Commandant. Nils était parmi eux. Au milieu de tous ces adolescents, il était le seul à porter une capuche alors qu’il ne pleuvait pas.
Raven vint se placer à côté d’une autre recrue. Il reconnut le garçon avec qu’il avait eu une altercation. Colin. La veille, avant que Nate et lui partent en balade, il l’avait entendu raconter d’autres histoires aux garçons hypnotisés de leur baraquement. Colin aimait bien avoir une audience et ces deux expériences avaient appris à Raven qu’il se délectait de l’attention et de l’horreur suscitées.
La femme se posta devant eux. S’il elle n’était pas bien grande, elle respirait l’autorité. Elle lança un regard noir aux recrues qui se turent aussitôt. Avec son unique œil visible – l’autre camouflée par ses longs cheveux noirs – elle était intimidante.

—Si vous êtes ici c’est parce que vous allez rejoindre le front. Vous surement entendu parlé des tranchées dans lesquelles nos hommes se battent depuis des mois. L’horreur, le sang, la mort… Tout est vrai.

Elle fit une petite pause pour que toutes les recrues présentes appréhendent ses paroles. Raven entendit l’un des garçons gémir à sa gauche. Colin lui lança un regard noir et arbora un air hautain comme si la perspective des tranchées ne l’effrayait pas.

—Mais vous n’êtes pas des porcs qu’on conduit à l’abattoir et on ne gagne pas une guerre avec des hommes morts. Vous allez recevoir un entraînement où vous apprendrez le maniement des armes et la discipline en espérant que vous ne soyez pas de complet incapables.

Il était vrai que la moisson de recrues en question n’était pas très bonne. Tous étaient effrayés. Beaucoup comme Nils étaient sous-alimentés. Raven savait que certaines recrues venaient de villages reculés dans les montagnes où les périodes de famine n’étaient pas rares depuis la fin de la dernière guerre. La plupart n’avaient certainement jamais tenu d’armes de leur vie. Même Raven à qui son oncle avait appris les bases et qui avait développé une musculature grâce à la forge, serait du menu fretin pour les tranchées.

—La discipline est ce qui vous maintiendra en vie, poursuivit la femme, l’obéissance aux ordres est indispensable. Dans les tranchées vous serez dirigez par un caporal qui prend ses ordres auprès de moi.

—Vous ? Lança quelqu’un, vous allez vous battre ?

Colin ricana à sa droite. La femme lui lança un regard noir avant d’aller se tenir devant le garçon qui avait posé cette question. Elle le dévisagea en le fixant de son œil d’encre si longtemps que le garçon pâlit. Son regard était aussi tempétueux que les nuages menaçants au dessus de leurs têtes.

—Je suis lieutenante de l’armée de Lleren. Je combats dans cette guerre depuis qu’elle a commencé et j’ai tué assez d’hommes pour te donner des cauchemars jusqu’à la fin de tes jours. C’est ce genre d’impertinence qui peut te coûter la vie alors ferme la et écoute.

Le garçon déglutit. Satisfaite, la lieutenante retourna à sa place et leur expliqua leur entraînement.

Alors que les recrues se dispersèrent pour aller à la rencontre d’instructeurs pour apprendre le combat à l’épée ou la formation militaire, la lieutenante fit signe à Raven et Nils de la rejoindre.

—Venez avec moi vous deux.

Elle les entraîna un peu plus loin sur le terrain. Ils passèrent au milieu de cercles de mêlées où des hommes luttaient, dépassèrent les rangs des archers avant d’arriver à l’ombre d’un baraquement.
Là ils trouvèrent trois soldats dont deux qui possédaient la même chevelure rousse flamboyante. Le troisième, plus trapu qu’eux, était également plus jeune et plus renfrogné.

—Raven, Nils, voici Shane Pearce – elle désigna le garçon massif – et Ange et Louis Rellan. Des frères.

Shane leur accorda à peine un regard. Louis – le plus grand des deux frères – sourit de toutes ses dents tandis que son frère fit un vague signe de la tête.

—Ils font partie de mon unité, la lieutenante expliqua, ce qui signifie qu’ils sont sous mes ordres directs. Ange et Louis se chargeront de vos entraînements durant la semaine.

—Pourquoi ce traitement de faveur ? Demanda Raven.

Louis ricana mais resta silencieux. La lieutenante se tourna vers Raven et sourit à son tour. Il se demanda si ce n’était pas une lueur de folie qu’il vit dans son regard.

—Nous verrons si tu estimes toujours que c’en est un à la fin de la journée. Vous êtes tous deux des éléments… intéressants parmi les recrues. J’aimerais voir si mon intuition se confirme.

Pourquoi étaient-ils là ? Ou plutôt pourquoi Nils était là ? Lui avait revendiqué un fait d’arme la veille. Peut-être que la lieutenante ne le croyait peut-être pas et qu’elle voulait jauger ses capacités. Mais pourquoi Nils ? Il n’était pas très impressionnant, ni très costaud. D’ailleurs il ne cessait de garder la tête baissée sous sa capuche.

—Faites de votre mieux, les frères me feront leur rapport à la fin de la journée.

À ces mots elle fit un signe de tête en direction de Shane qui la suivit et tous deux quittèrent le terrain d’entraînement. Ange appela Nils et ils s’éloignèrent puis Raven les perdit de vue.

—Tu devrais vraiment tourner deux fois la langue dans la bouche avant de parler, lui dit Louis avec un regard noir.

Raven se tourna vers lui, l’air interloqué. Il n’avait fait que poser une question. À sa grande surprise, Louis éclata de rire et lui asséna une tape sur l’épaule avant de se diriger vers le râtelier d’armes.

—Je plaisante. La lieutenante aime bien effrayer les recrues. Elle est réglo. Aller viens, il est temps qu’on sache si tu te mesures à ta réputation.

—Quelle réputation ?

—Tout le monde a entendu parlé de tes petits exploits d’hier soir. Les nouvelles vont vite et on s’ennuie sec ici. Tu es peut-être fort, mais tu n’as jamais reçu d’entraînement.

Avant que Raven puisse ouvrir la bouche, Louis lui fourra une épée dans les mains et lui ordonna de le suivre vers un cercle d’entraînement. Là bas, Raven vit qu’une dizaines de recrues entouraient un homme qui les dépassait tous de deux têtes. Quand il arriva, les recrues se mirent à former des duos pour s’entraîner.

—Raven, voici Ulric, l’un de nos instructeurs. C’est avec lui qu’on va passer le plus clair de notre temps.

L’entraîneur dévisagea Raven de la tête aux pieds. Il était si grand et épais que Raven dut lever les yeux pour croiser son regard.

—Encore un gosse qui va se faire massacrer ?

—Je te rappelle que c’est ton travail, rétorqua Louis en lui assénant une bourrade – une familiarité qu’il s’autorisait avec tout le monde ici.

—Je ne suis même pas payé, grogna l’immense instructeur. Bon princesse, mets toi en position.

Raven fit ce qu’on lui dit et essaya de se rappeler les leçons de son oncle. Ce dernier avait fait un bref passage dans l’armée de Lleren plusieurs années avant sa mère et avait pu lui enseigner quelques bases qui n’avaient pas l’air suffisantes aux yeux de Boyd.

—J’ai vu mieux.

—On dit que quand Ulric est sorti du ventre de sa mère, il se tenait déjà debout l’épée au poing, chuchota Louis à l’oreille de Raven.

—N’amène pas cette pauvre folle dans la conversation. Ou son âme va me le faire payer.

Louis gloussa et tira sa propre épée avant de se placer devant Raven. Ulric rectifia sa position et lui montra comment il devait se tenir face à un adversaire de la même taille. Il l’avertit de sa voix bourrue que sa posture dépendrait souvent des corpulences et du nombre d’adversaires qu’il aurait devant lui.

—Tout est dans le jeu de jambes, princesse, il ajouta avant d’ordonner à Louis de se jeter sur lui.

Raven para de peu la lame de son adversaire. Louis frappa à nouveau et en essayant d’esquiver, Raven manqua de trébucher. Il entendit distinctivement l’instructeur grogner et secouer la tête de désarroi.
Puis les leçons de son oncle lui revinrent à l’esprit. Il prit son épée à deux mains et attendit que Louis attaque à nouveau. Analysant son déplacement et sa garde, Raven put anticiper un autre coup. Il se déplaça sur le coté puis frappa juste au moment où Louis levait son épée. Ce dernier s’élança à nouveau mais cette fois-ci, il changea de tactique. Raven qui s’était attendu à ce que Louis répète ses deux attaques précédentes, ne vit pas le plat de lame le frapper dans les côtes.
Louis l'envoya au tapis.

—Pitoyable, commenta Ulric. Ma petite sœur pourrait faire mieux. Et elle est morte.

Louis éclata de rire et vint tendre la main à Raven pour l’aider à se relever.

—Si ton adversaire voit que t’as anticipé sa première attaque, il changera d’approche. Conserve ta garde en permanence.

Raven manquait sérieusement de pratique. Il doutait que les combats dans les tranchées équivaudraient à ce genre de duels mais il avait encore beaucoup à apprendre.
Il saisit la main que Louis lui tendit et se releva avant de recommencer l’exercice. Cette fois, il s’élança vers son adversaire, pointe devant. Louis esquiva de peu et frappa là où Raven voulait l’amener. Ce dernier para et Raven appuya sur son épée assez fort pour le déstabiliser. Concentré par l’effort, Raven ne vit pas le coup de poing que Louis lui asséna dans la mâchoire.

—Il n’a pas les yeux en face des trous ou quoi ? Grommela Ulric dans son dos.

Raven réfréna son sentiment d’humiliation et le rouge qui le montait aux joues. Il cracha du sang sur la terre encore humide du terrain puis chargea de nouveau. Encore et encore.

Il s’entraîna toute la journée en compagnie de Louis et sous les ordres d’Ulric qui supervisaient occasionnellement des autres recrues.
L’instructeur était un véritable tyran. Il ne manquait jamais de le rabaisser, de lui hurler des insultes et des ordres au visage – devant un Louis hilare – tandis que Raven encaissait les coups les uns après les autres. Il récolta une quantité immense de bleus et d’égratignures. Ses muscles le brûlaient et il avait mordu la poussière plus d’une fois.
Après ça, ils lui apprirent à utiliser un bouclier et comment se déplacer quand on avait plusieurs armes. Puis les formations militaires à adopter dans certaines situations. Ils n’avaient qu’une semaine pour lui apprendre à survivre dans les tranchées et tout autre champ de bataille qu’il rencontrerait alors Raven avala un condensé d’informations que même son corps ne parvenait plus à suivre.
Quand ils passèrent à l’archerie, Ulric semblait au bord de la crise d’hystérie. Raven s’était révélé plus que mauvais à cet exercice, contrairement à Nils. Si ce dernier subissait un entraînement physique beaucoup plus intensif pour se muscler – Ulric avoua l’avoir confondu avec un porte-drapeau – il devait aussi apprendre à se servir d’une épée.

À la fin de la journée, quand l’instructeur hurla à qui voulait l’entendre qu’il avait besoin d’une bière, ou cinq, les deux frères restèrent sur le terrain d’entraînement pour aider les dernières recrues à ranger le matériel.

—Tu sais, lui dit Louis, la lieutenante ne te croyait pas pour ces espions mais je dois avouer que tu es moins mauvais que ce à quoi je m’attendais.

—Vraiment ? Pourtant Ulric n’a pas arrêté de se plaindre. Je l’ai même entendu dire qu’il n’avait jamais vu une recrue aussi mauvaise.

—Il a toujours été comme ça, gloussa Louis en finissant de ranger les épées sur le râtelier. Il déteste tout le monde. J’ai entendu dire qu’il était l’instructeur du Commandant Ashbury à l’académie et qu’il l’arrosait d’insultes à longueur de journée et regarde où il a fini.

—Est-ce qu’il a enseigné à la lieutenante ? D’ailleurs c’est quoi son prénom ?

—Aucune idée. Elle nous l’a jamais dit. On sait juste qu’elle a été promue lieutenante au début de la guerre. Je crois que c’est Ashbury qui a poussé auprès des officiers pour lui obtenir cette promotion.

—Pas étonnant, commenta une voix qui se trouvait juste derrière lui. Raven ne l’avait même pas entendu s’approcher. Après tout, c’est une femme. Comment veux-tu qu’elle obtienne ce poste autrement ?

Raven fit volte-face et se retrouva face à face avec Colin. Celui-ci arborait également son lot d’égratignures et son visage était couvert de poussière. Il avait du avoir un entraînement aussi rude que le sien. Raven sourit mentalement à la pensée de le voir la tête dans le sable.

—Dégage de la, grogna Raven.

—Mais tu devrais bien t’entendre avec elle, après tout toi aussi tu aimes t’inventer des exploits pour bien te faire voir de la hiérarchie.

Raven lui adressa un geste obscène pour toute réponse et se retourna pour aider Louis à ranger les derniers arcs. Il devait absolument garder son calme. La dernière chose qu’il voulait était d’être puni pour mauvais comportement.
Colin s’éloigna en rigolant.

—C’est qui celui-là ? Demanda Louis en lui jetant un regard déconcerté.

—Un type qui aime bien raconter des histoires sur la guerre pour faire peur aux autres

—Il m’a pas l’air très net. Tu devrais faire attention, l’armée est pleine de ce genre de gars.

—C’est à dire ?

—Les tranchées, ça change n’importe qui, continua Louis tandis qu’ils s’éloignaient en direction d’un baraquement où ils pourraient se décrasser. Beaucoup de ceux qui survivent finissent par perdre la boule. La guerre a aussi le don de révéler le vrai caractère des gens. Tu serais étonné de voir le nombre de sadiques qu’il y a. Certains aiment la guerre, d’autres la haïssent. Certains sont terrifiés et d’autres nous trahissent. Ce qui est sûr dans la guerre, termina Louis, c’est que son effet sur chaque homme est imprévisible.

Raven se demanda comment lui réagirait ? La veille, il avait tué un homme et il s’en portait plutôt bien. Mais ç’avait été un moment de panique et de légitime défense pendant lequel il n’avait pensé qu’à sa survie et à celle de Nate.
Aller dans les tranchées serait surement différent. S’il devrait tuer pour ne pas être tué, s’il devrait se battre pour sa survie, il serait certainement confronté à des choix moraux. Il serait confronté au pire ce que l’humanité peut offrir. L’horreur et la réalité se mélangeraient et c’est devant ces profondeurs qu’il se révèlerait. Mais alors, qui deviendrait-il ?
Il posa une main sur le bras de Louis et tous deux s’arrêtèrent au milieu du chemin.

—Les tranchées… comment c’est là bas ?

Louis planta ses yeux bruns dans les siens et lui demanda à la place :

—Quand tu as combattu les Sëlynians, comment c’était ?

Raven baissa les yeux et s’exécuta, revoyant les images qui ne cessaient de le hanter depuis :

—C’était… le bordel. Un massacre. Il faisait noir, il pleuvait… Ma vie et celle de mon ami étaient en danger… j’avais peur, pour lui, pour moi. J’ai eu beaucoup de chance, je ne savais même pas ce que je faisais, comme si mon corps ne répondait plus à mon esprit mais à quelque chose de plus… primitif.

—Les tranchées, c’est dix fois pire, répondit Louis. Tu te bats dans la boue et tu vois tes camarades crever à côté de toi. C’est horrible. Mais sache que tu pourras compter sur nous. Si tu n’es pas solidaire avec les autres, alors tu risques de te perdre toi-même.

Raven hocha lentement la tête et tous deux arrivèrent au baraquement. Ils se lavèrent en silence, Raven digérait toujours ces mots. Malgré ses muscles courbaturés, il était soulagé de se sentir plus propre au milieu de toute cette saleté.
Après cela ils prirent la direction du réfectoire où ils trouvèrent Ange et Nils. Raven et Louis récupèrent des plateaux chargés de nourriture et s’assirent à côté des deux autres. Déjà Louis engageait une conversation animée avec son frère.

—Comment s’est passé ton entraînement ? Demanda Raven à Nils qui jouait avec la bouillie informe contenue dans leur assiette.

Nils releva à peine la tête et lui lança un regard noir derrière son capuchon.

—Je croyais t’avoir dit de plus jamais me parler.

Raven haussa les épaules et goûta la bouillie. C’était dégoûtant. Mais il était affamé et il aurait besoin de forces pour survivre à cet entraînement. Alors il engloutit son repas sans sourciller, bouchée après bouchée tandis que curieusement, Nils ne semblait pas avoir autant de mal.

—Ouais, à ce propos, je n’ai pas bien compris pourquoi, rétorqua Raven entre deux bouchées.

—J’ai failli être puni à cause de toi ! S’exclama le garçon, et tu sens les embrouilles à plein nez. Alors reste loin de moi.

Alors que Raven s’apprêtait à répondre, ils furent rejoints par Nate qui vint s’asseoir à côté de lui. Raven présenta son ami aux autres. Nils ne lui accorda même pas un regard et se remit à manipuler la mixture terrible qu’ils devaient avaler.

—Alors cette journée ?

—J’ai du éplucher et ranger des tas de papier, se plaignit Nate, à croire qu’ils ne l’ont jamais fait. Mais ce n’est pas étonnant, d’après l’un de mes supérieurs, les soldats qui savent lire se comptent sur les doigts de la main ici. La plupart du temps ils sont vite promus pour être officiers.

—Si ça peut te rassurer notre instructeur est un sadique.

Nate gloussa et exigea qu’il lui raconte sa journée en décrivant avec application le terrain d’entraînement. C’était un passionné d’histoires et il accordait beaucoup d’attention aux détails. Raven fit de son mieux pour lui rapporter le ton bourru de l’instructeur, le temps humide de la journée et tous les exercices plus éprouvants les uns que les autres.

À un moment il jura avoir entendu Nils glousser mais quand il tourna la tête vers lui il avait le regard rivé sur son repas.
Alors que Nate rigolait à l’une de ses blagues, Raven vit soudainement les deux frères lever leur tête.

—Un problème ?

Louis lui fit signe de se taire et d’écouter mais Raven n’entendait rien. La seconde d’après, ce fut au tour de Nate de froncer les sourcils et de sursauter, pourtant il n’y avait toujours aucun bruit.
Puis Raven sentit le sol et son verre trembler sur la table en bois. Soudainement, toutes les conversations se turent. Un autre bruit sourd retentit et fit secoua à nouveau tout le réfectoire.
Alors que ce son se rapprochait suivi de plus petits bruits comme des retombées, Raven eut un mauvais pressentiment et se leva en saisissant le bras de Nate.

Il n’eut pas le temps de l’avertir. Le temps se figea. Une seconde paix au milieu de cette guerre inlassable et impitoyable.

Un calme absolu.

Le calme avant la tempête.

Un autre bruit retentit, bien plus proche cette fois-ci, et tout un pan de mur s’écroula sous la déflagration, projetant Nils en l’air comme une poupée de chiffon. Le monde explosa autour de Raven et il vit distinctement une pierre heurter la tête de Nils.

Antoineichas
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Re: Les Quatre Avatars de la Renaissance [Fantasy] Chapitre 8

Messagepar Antoineichas » 2019-06-01T18:10:05+02:00

Chapitre 8





Raven





Raven entendit la déflagration avant de la sentir. Une seconde Nate et Nils s’échangeaient des regards interloqués, la seconde d’après le mur derrière eux explosait en envoyant des débris voler dans tous les sens. Nils avait été projeté au sol tandis que Raven s’était jeté sur Nate pour le protéger.
Assourdi par l’explosion, il attendit que les chutes de gravats cessent pour relever la tête. Il lui fallut un moment pour s’accoutumer à la poussière et à la fumée.
Il était couvert de débris mais indemne. Seul sa jambe gauche était bloquée sous la table renversée. Une douleur aiguë lui arracha un gémissement. Sa jambe saignait. Nils quant à lui s’était évanoui.

Puis tous les sons revinrent. Il y eu d’abord les cris. D’autres explosions. Derrière lui, Ange et Louis dégageaient des pierres pour trouver des survivants.
Nate grogna sous son poids. Raven roula sur le côté et entreprit de débloquer son pied. Il examina rapidement son ami pour s’assurer qu’il n’avait rien. L’ayant protégé de son corps, Nate n’avait reçu que quelques coupures aux mains.
Son ami se précipita vers Nils au moment où Raven s’était enfin libéré et tituba vers eux. Tout le bras et l’épaule gauches du garçon avaient été broyés sous un pan de mur. Un morceau de pierre était toujours enfoncé dans son crâne d’où s’écoulait un filet de sang. À la lumière des flammes, le pendentif posé sur ses délicates clavicules brillait.
Nate se pencha sur sa poitrine pour écouter sa respiration.

—C’est faible, mais elle est encore vivante.

Elle ? Raven lança un regard interrogateur à son ami avant de reporter son attention sur Nils. À cause de l’onde de choc son capuchon avait été renversé. Effectivement, Nils avait les traits anguleux, un visage raffiné sous la poussière et le sang, une bouche gracieuse. Cela expliquerait le fait qu’il veuille toujours conserver sa capuche.

—C’est une fille, assura Nate, j’ai accidentellement touché sa… euh…

—On a pas le temps pour ça, répliqua Raven et il rabattit le capuchon sur le visage de Nils avant que quiconque le remarque. Si elle avait choisi de garder ça secret, alors ils devraient honorer son souhait.

Nate hocha la tête et retroussa manches. Il retira la pierre de son crâne et appuya sa main dessus pour empêcher le sang de couler. Il posa une autre main sur l’épaule de la jeune fille là où les os sortaient de sa chair. Raven l’arrêta en saisissant son bras.

—Tu es sûr ? Tu étais évanoui hier…

—Je peux y arriver.

Ses yeux bleus étincelaient d’assurance au milieu des retombées de poussière. Déjà une lueur s’allumait dans ses iris. Raven acquiesça et retira son bras pour laisser la magie œuvrer.

Pendant ce temps, Raven banda sommairement sa jambe – la blessure était superficielle – et fit à nouveau écran de son corps pour que les deux frères qui s’affairaient toujours autour d’eux ne puissent contempler ce miracle.
Une lumière argentée enveloppa les mains de Nate, illuminant ses lèvres pressées en une fine ligne, son visage tendu et ses cheveux blonds maculés de poussière. Bientôt la lumière se répandit sur la blessure et commença à refermer les plaies. Au loin Raven entendait des explosions successives mais de moindre ampleur. Autour d’eux les gémissements de douleur se multipliaient, les ordres fusaient et il vit des gardes débouler dans la salle. Dépêche-toi Nate…
Apeuré, Raven tourna le visage vers son ami. Il vit un léger filet de sang couler de son nez et apparaître aux coins de ses yeux. Heureusement la plaie béante de Nils était entièrement refermée, ses os ressoudés et les muscles régénérés. Même son crâne se reformait et les tissus le recouvraient à nouveau. Jugeant qu’il en avait fait assez, Raven intervint et prit les mains de son ami dans les siennes.

—Arrête, il lui murmura en pressant ses mains, elle est guérie. Tu l’as sauvé.

—Mais…

Raven l’interrompit en essuyant le sang qui avait coulé sur son visage. Une utilisation trop intense de son pouvoir avait de lourdes conséquences physiques.

—Regarde, tu t’épuises. Elle va s’en tirer. Il faut vous mettre à l’abri.

—Et les autres…

—Tu ne peux pas sauver tout le monde Nate, essaya de convaincre Raven mais il connaissait son ami. Son esprit éclairé et son cœur pur. Il ne laisserait personne souffrir et mourir s’ils pouvaient empêcher ça.

—Je peux les aider… pas avec mon pouvoir, il ajouta en voyant Raven ouvrir la bouche pour protester, avec des bandages et des compresses. Les soldats sont déjà là, ils me protégeront. Et je veillerai sur elle pendant qu’elle est dans les vapes.

—Mais… commença Raven à son tour, mais son ami plantant son regard dans le sien et une nouvelle fois cette lueur de détermination apparut dans ses yeux.

—Vas les aider. Tu es un soldat Raven. Tu peux sauver des vies à ta façon.

Quelque part, il n’attendait que ça. La permission d’aller dégainer son épée et se joindre à la mêlée. D’aplomb il se releva et traversa le réfectoire.
Malgré sa blessure à la jambe et la douleur qui l’accompagnait, il parvint à l’ignorer assez pour sortir du réfectoire. Il survivrait à cette bataille. Il vit que la majorité des soldats s’en étaient sortis indemnes. Ange et Louis avaient disparu et les blessés étaient déjà secourus par des infirmiers.
Dehors, Raven se rendit vers un officier qui hurlait des ordres.

—Ils attaquent de toute part ! Il y a des brèches dans les murs sud, est et ouest. Leurs assassins sont dans nos rues et visent les points stratégiques ! Si vous êtes en état de combattre prenez une épée et battez-vous !

Se déplaçant aussi vite que sa jambe lui permettait, Raven se dirigea vers l’armurerie en face du chemin où des hommes distribuaient des armes. Il manqua à plusieurs reprises de percuter des soldats courant dans tous les sens ou des blessés qui se traînaient vers l’infirmerie. Plusieurs bâtiments avaient subi des dommages importants comme la forge et les écuries, mais la forteresse elle tenait encore debout.
Les tentes et les baraquements en revanche… ils avaient été dévastés par les explosions et plusieurs feux consumaient les toiles et les fournitures du camp.
Bloquant ses sens à ce chaos ambulant, Raven attrapa une épée et quelques couteaux qu’il attacha à sa ceinture. Alors qu’il s’apprêtait à se rendre vers l’entrée est, il entendit quelqu’un l’appeler.

—Raven ! Avec moi ! La forteresse a été infiltrée !

C’était la lieutenante. Armée d’une épée et d’un bouclier elle avait les mains pleines de sang et une coupure sur le cou. Elle semblait à bout de souffle mais la résolution et la résilience se lisaient dans son œil enflammé.

Son unique œil valide.

À cause des combats, la mèche qui recouvrait habituellement son œil gauche avait été rejetée en arrière. En dessous se trouvait un cache-œil qui lui donnait un air terrifiant.
À sa vue Raven se ressaisit et plongea son esprit dans la bataille. Il la suivit et tous deux s’engouffrèrent dans la forteresse de pierres grises. Plusieurs cadavres Llerenes jonchaient le sol et Raven dut les enjamber pour se frayer un chemin dans les couloirs étroits.

—Que s’est-il passé ? Demanda Raven en s’efforçant de baisser la voix et de maîtriser son souffle.

—Ils ont déclenché des explosions en simultanée pour nous prendre de court. Tout le monde s’est rué dehors et pendant ce temps ils ont infiltré la forteresse. C’est… ingénieux. Probablement le travail de ce chien d’Ephraïm.

C’était le type de tactique qu’ils auraient du anticiper.

À l’intersection d’un couloir, ils entendirent des bruits de métal et des grognements. Ils se ruèrent vers l’origine du bruit et virent que des Sëlynians avaient encerclé deux des leurs.
Un Llerene s’effondra au sol mais avant que les infiltrés ne puissent s’occuper du suivant, Raven et la lieutenante leur tomba dessus. Raven trancha et bloqua sans vraiment se soucier de faire un travail propre. Les Sëlynians furent facilement vaincus. La lieutenante envoya ensuite le soldat encore en état de marcher chercher de l’aide pendant qu’elle et Raven reprirent leur marche pour nettoyer la forteresse.
Plus loin, dans une grande salle qui devait être la cuisine, Raven vit que tout le personnel avait été ligoté dans un coin et était surveillé par deux hommes. Il s’apprêta à s’élancer une nouvelle fois contre leurs ennemis mais la lieutenante le retint en tirant sur sa manche.

—Cette technique ne marche que quand ils ne s’y attendent pas, elle chuchota. Donne moi un couteau.

Il lui fit passer une lame et elle s’assura une bonne prise sur le poignard malgré ses mains poisseuses de sang. Elle lança le couteau sur un garde qui le reçut en haut de la jambe. Il émit un cri de surprise mais il n’eut pas le temps de comprendre ce qui se passait car Raven en l’avait déjà atteint à la poitrine.

—Bon lancer, complimenta la lieutenante qui désarma le deuxième homme avec son bouclier. Elle porta le coup de grâce en le décapitant d’un geste net et précis. Libère le personnel, veux-tu ?

Raven coupa à travers les liens et leur ordonna d’aller se cacher en emportant des armes. Une des cuisinières l’informa qu’elle avait entendu un groupe d’hommes monter les escaliers.

Le Commandant Ashbury était en danger.

Ainsi, ils revinrent sur leurs pas pour rejoindre les escaliers près de l’entrée de la forteresse. Sur le chemin ils furent rejoints par deux soldats Llerenes qui les suivirent en silence. Le premier étage était désert. Ils inspectèrent toutes les pièces mais ne trouvèrent rien. Alors qu’ils venaient de faire le tour, un bruit sourd venant du dessus les alerta.
Ils se dépêchèrent de grimper les derniers escaliers et tombèrent sur un groupe de Sëlynians qui luttaient pour se frayer un chemin face à quelques survivants. Dans un endroit aussi exigu que ce couloir, Raven rangea son épée et dégaina ses couteaux. Il trancha dans les tendons et la chair, les cous et les genoux. Il reçut un coup de pommeau d’épée dans la tête qui le sonna un instant mais il se remit rapidement. Quelques minutes plus tard, ils avaient dégagé la plupart du dernier étage.
La lieutenante et lui déboulèrent dans la salle du conseil où le Commandant était entouré de cadavres, Sëlynians comme Llerenes. Blessé au bras, il tenait encore son épée avec fermeté et s’apprêtait à affronter ce qu’il pensait être de nouveaux tueurs venus l’éliminer.

—Ah, Andréa, c’est vous…

Raven regarda dans la pièce pour voir s’il y avait quelqu’un d’autre mais il ne vit personne. La lieutenante.

—Comment allez-vous Commandant ? Elle demanda.

—Bien. Probablement quelques côtes cassées et une petite coupure au bras.

Pour une petite coupure il saignait abondamment… Mais il avait livré un combat acharné. Tous les meubles étaient renversés, ses ennemis avaient été littéralement éventrés. Sa garde rapprochée également était tombée avec honneur. Ils étaient morts en remplissant leur devoir.

—Nous avons repris la forteresse et nous sommes en train de les repousser aux portes, informa Andréa en rangeant ses armes. Elle fit asseoir le Commandant Ashbury et fouilla dans un tiroir renversé des fournitures de premiers soins.

—Les pertes… chuchota-t-il en fléchissant sous la douleur.

Elle ne répondit pas. Elle était trop concentrée à arrêter l’hémorragie. Raven arracha un bout de sa tunique et posa un garrot sur le bras du Commandant. Pendant ce temps la lieutenante déplia des bandages propres et banda du mieux qu’elle put la plaie béante de son biceps.

—Cela ne fait aucun sens, dit le Commandant, perdu dans ses pensées. Il cilla à peine quand elle resserra le bandage autour de sa blessure.

—Je ne trouve pas, commenta Raven qui vérifiait que les Sëlynians étaient bien morts avant de s’occuper de sa propre blessure. Ils sèment la panique en faisant sauter plusieurs parties du camp puis infiltrent la forteresse et attaquent les positions stratégiques. Et puis vous avez presque été tué. Sans vouloir vous offenser.

Le Commandant leva les yeux au ciel avec un demi-sourire.

—Ils espéraient surement faire d’une pierre deux coups mais malheureusement pour eux je suis plus solide que j’en ai l’air… Ils auraient du savoir que c’était une mission suicide.

—Et si c’était le cas ? Songea Andréa en terminant le bandage. Ils envoient des hommes faire le maximum de dégâts en sachant pertinemment qu’ils ne reviendront pas. Ça s’est déjà vu.

—Quel intérêt à cette attaque, rétorqua Ashbury, réfléchissez Andréa. Ils sont en train de gagner cette guerre et de repousser nos lignes. Ils auraient pu nous assiéger dans quelques semaines. Quel but à cet assaut ? M’assassiner ? Ils savent que je serais remplacé sur le champ.

—Peut-être qu’ils voulaient causer des dommages sur le camp pour nous affaiblir, proposa Raven qui s’était adossé à un mur pour reprendre son souffle. Sa jambe lui faisait plus souffrir que ce à quoi il s’était attendu.

La pièce avait été saccagée. Les tables éventrées et tous les documents étaient soient détruits soient couverts de sang. Par la fenêtre on pouvait encore voir l’agitation du camp et entendre les cris. D’après ce que Raven pouvait voir, les envahisseurs avaient été déjà repoussés et les soldats s’occupaient désormais des blessés.

—Des dégâts qui seraient réparés sur le champ, insista le Commandant en fronçant les sourcils. Ce n’était même pas une vraie attaque.

—Sëlyn n’utilise jamais ce genre de tactique, poursuivit Andréa qui pensait à voix haute en faisant les cent pas dans la pièce, ils ne sont pas assez désespérés pour avoir y avoir recours. Ce n’est pas dans leur nature de se sacrifier sans obtenir quelque chose de significatif en retour.

—Vous voulez dire qu’il y a quelque chose derrière cette attaque ? Demanda Raven en suivant le fil de leur pensée. Mais quoi ? Ont-ils volé quelque chose ? Tué une cible importante ? Détruit des documents ou des réserves d’armes ?

—Pas que je sache, répondit la lieutenante, cette attaque était d’ailleurs bien tombée car la plupart de nos troupes sont…

—Dispatchées, termina le Commandant dont le yeux s’étaient écarquillés.

—Ils vont revenir ! S’écria Raven qui s’élançait déjà dans le couloir, Andréa et Ashbury sur les talons.

Ils dévalèrent les escaliers, ralliant le maximum de soldats avec eux et surgirent sur le chemin principal d’Ombrefort. Trop peu de soldats armés semblaient en état de se battre. La plupart étaient occupés à éteindre des feux et à venir en aide aux blessés coincés dans les décombres. Trop nombreux étaient les cadavres étendus sous les pierres et mêlés à la fumée noire qui s’élevait au dessus du camp.

La situation parfaite pour un second assaut…

La lieutenante donna des ordres à plusieurs soldats pour aller consolider les défenses extérieures. D’autres devaient parcourir le camp pour rassembler tous les guerriers encore valides et cacher les blessés. Il fallait toute de suite mettre en place une stratégie de défense.
Raven aida à dégager la zone et organisa la répartition des blessés dans la forteresse et l’infirmerie, des points faciles à défendre dans l’immédiat. Le Commandant s’était installé dehors et entouré de quelques caporaux, il pointait les endroits les plus vulnérables et les bâtiments qui devaient être évacués en priorité.

La base se remit en marche lentement puis quand le mot passa que Sëlyn pouvait revenir d’un instant à l’autre, tous se déplacèrent plus vite et accélèrent le transport des blessés et des fournitures médicales. Quelques hommes avaient récupéré des chevaux pour organiser une charge défensive tandis que des troupes d’archers se mettaient en place.
C’est toujours trop lent. Raven lança un regard alarmé à la lieutenante qui semblait partager son sentiment. Elle avait déjà la voix cassée à force de lancer des ordres.

Elle venait juste d’envoyer un groupe d’hommes défendre l’infirmerie quand une nouvelle explosion retentit et Raven manqua d’être renversé au sol.
A nouveau elle fut suivie par une succession de déflagrations similaires. Elles venaient de partout à la fois, détruisant les fortifications et envoyant les défenseurs mordre la poussière. Les officiers réagirent en un instant : déjà ils ordonnaient à tous les soldats en état de se battre de se rendre aux remparts pour repousser les attaquants.
Alors que le Commandant et Andréa coordonnaient les opérations depuis l’entrée du fort, Raven se rendit d’instinct vers l’infirmerie où il savait que Nate aidait à soigner les blessés.
Dans les tentes de fortune dressées autour du bâtiment à moitié détruit, des hommes portaient des défenseurs blessés, parfois le corps déchiré par les explosions quand il ne leur manquait pas un membre. Les médecins et infirmiers s’activaient dans tous les sens, portant des bandages et des baumes supposés atténuer la douleur et nettoyer les plaies, tenant la main des mourants ou bien étouffant leurs cris pour pouvoir entendre les ordres.

Au milieu de chaos généralisé, Raven repéra Nate qui avait la main pressée sur la jambe d’un homme tandis que l’autre fouillait dans un sac. Le soldat en question était salement amoché, l’os sortait de sa jambe et avait perforé la chair et le muscle. Il aurait de la chance s’il survivait à la douleur et la perte de sang, sans compter les maladies et infections qui allaient se répandre dans un tel environnement.
Raven hésita à appeler son ami. Il était concentré et était certainement plus utile ici à soigner les blessés. Il aperçut cependant l’ombre d’un capuchon dans le coin de l’infirmerie et fit signe à la silhouette de le rejoindre dehors.
Nils se dirigea vers lui. Sa peau pâle était toujours salie par le sang et la poussière mais elle semblait indemne. La magie de Nate avait une fois de plus fait des miracles.

—Qu’est ce qu’on peut faire ? Demanda-t-elle d’une voix calme et concentrée. Elle conservait un sang-froid impressionnant alors qu’ils subissaient un assaut généralisé.

—Est-ce que Nate t’as dit à propos de…

—Que vous saviez pour moi ? Oui. Tu comptes le révéler ?

—Non, ça ne me regarde pas. C’est quoi ton vrai nom ? Que je puisse arrêter de t’appeler Nils dans ma tête.

La jeune fille leva la tête vers lui et enfin il put croiser son regard sombre. Derrière sa détermination il lut un profond soulagement. En lui révélant son vrai nom elle pouvait renouer avec son identité, même si ce n’était que pour lui.

—Elena, elle chuchota. Je m’appelle Elena.

—Très bien Elena. Tu es en état de te battre ?

—Oui, assura-t-elle, je pensais avoir été plus gravement blessée que ça mais ton ami m’a dit que je m’en étais bien sortie.

Quelque chose dans son ton indiqua qu’elle doutait elle-même de ses mots et de ses souvenirs mais la situation n’était pas à l’analyse.

—Alors récupère des armes. On va se battre.

En sortant, ils trouvèrent rapidement un dépôt d’arme provisoire où ils s’équipèrent. Elena prit un arc et enfila un carquois autour de son épaule. Si elle était aussi bonne en condition réelle qu’à l’entraînement alors elle serait un atout à ses côtés.

—Et maintenant ? Demanda-t-elle en examinant les environs

—On attend.

Pour l’instant le gros des combats se déroulait à la périphérie du camp où les défenseurs tenaient les positions. Mais Raven savait que les Sëlynians ne tarderaient pas à s’infiltrer pour les prendre à revers avant de se disperser dans la base.
Ils restèrent postés entre l’infirmerie et l’entrée de la forteresse avec le Commandant en vue pour le protéger si nécessaire. Autour de la lieutenante s’étaient rassemblés Louis, Ange et Shane, équipés de pied en cap. Ange portait un long arc et écoutait avec attention la lieutenante donner des ordres. Louis et Shane, chacun avec une épée et un bouclier, avaient le visage fermé et couvert de poussière, prêts à en découdre.
En voyant les restes des feux embraser les bâtiments et les tentes, Raven avait l’impression que la lune avait cédé la place à un soleil ardent, illuminant le camp et se détachant de la fumée qui remplissait l’atmosphère. Ce soir le ciel était rouge du sang versé.

Ils n’attendirent pas bien longtemps. Rapidement des gémissements se faire entendre, des cris de surprise et des bruits sourds – des corps qui tombaient sur le chemin. Les soldats de Sëlyn, vêtus uniquement de cuir et d’armes légères se déployaient dans les chemins, abattant les Llerenes qui se tenaient sur leur route.
Raven sentit une flèche voler à côté de lui qui se planta dans l’abdomen d’un Sëlynian. Elena avait fait mouche et encochait une nouvelle flèche. Voyant l’adversaire approcher à toute vitesse, l’unité de Raven et le reste des soldats s’élancèrent en poussant un cri de guerre.

Très vite le champ de bataille devint chaotique. Raven tranchait avec son épée dans les os et la peau, regardant à peine qui se trouvait sur son chemin. Son esprit était concentré sur la survie primale qui l’animait et qui guidait chacun de ses mouvements. Il oubliait le sang et la douleur dans sa jambe, foulait la terre et les corps pour briser son ennemi. Quand il ne pouvait pas éviter un coup il faisait en sorte de l’encaisser avec son bouclier ou son armure ce qui lui valut très vite un grand nombres de coupures et de contusions.
Fatigué par l’entraînement de la journée, ses mouvements étaient lents et imprécis. Il manquait de pratique et d’équilibre mais il compensait ces faiblesses par une fureur sans précédent. Il ne regarda même pas leur visage, il ignora tout de leur âge et de leurs traits. Raven se concentra uniquement sur l’emblème de Sëlyn brodé sur leur poitrine. À chaque coup qu’il portait il frappait ce royaume, leur reine, leur peuple et leur maudite guerre.
Autour de lui, les Llerenes tombaient un à un, mais Raven et les autres défenseurs ne cédaient pas un pouce de terrain à Sëlyn. Ils rendaient coup pour coup, frappaient avec hargne, bloquaient, paraient, tuaient et mourraient comme ils avaient vécu.

Avec la haine de Sëlyn dans le cœur et la peur dans leur esprit.

Derrière lui, Elena et Ange couvraient leurs arrières en faisant voler les flèches. Elena manqua ses cibles à plusieurs reprises mais parvint à les ralentir suffisamment pour que Raven, Louis et Shane puissent les terminer.
À ses côtés, les deux hommes faisaient un petit massacre dans les rangs ennemis. Il comprit pourquoi la lieutenante les avait voulu dans son unité. Avec son large bouclier, Shane paraît et bloquait n’importe quel coup. Il repoussait les ennemis et les déstabilisait assez longtemps pour que Louis et Raven le contournent et taillent et tranchent dans les Sëlynians. À eux trois avec le support des archers, ils réussirent à lentement repousser les adversaires.

Quelques minutes après que Sëlyn ait infiltré le camp pour la seconde fois, le Commandant et Andréa se joignirent aux défenseurs. Bien qu’Ashbury se battait avec son bras gauche – le seul encore valide – il évoluait avec grâce et dextérité, fendant les rangs de l’ennemi tout en esquivant toutes les frappes mortelles. La lieutenante luttait à ses cotés et ne le quittait pas d’une semelle. Elle était comme son ombre, frappant avec une rapidité impressionnante puis bloquant les coups qu’il ne pourrait éviter.
Le Commandant rallia les défenseurs des alentours et ils virent prêter main forte au groupe de Raven qui perdait du terrain devant l’infirmerie.
Les combats semblaient durer une éternité pour Raven. Il ne voyait plus la fin de ces uniformes cobalt, de tout ce sang mêlé à la boue. À un moment, il commença à pleuvoir mais il ne s’en rendit compte quand la bataille fut terminée.
La pluie tombait à grosses gouttes et lavait le sang de leurs visages, nettoyant les corps, purifiant les morts dont les âmes avaient déjà quitté ce champ de carnage.

Dans son esprit, tout se mélangeait : les ruines avaient fusionné avec la nuit noire et la terre rougeâtre. Les uniformes des soldats étaient des fantômes sombres qui se détachaient à peine devant les flammes et les lames se mêlaient au vent et à l’eau qui fouettaient son visage.
La pluie fit la sensation d’un grand bain d’eau glacé. Elle rafraichissait ses ardeurs et lui éclaircissait l’esprit. Rassemblant ses dernières forces, il lança ses derniers couteaux sur de nouveaux arrivants mais c’était un coup d’épée dans l’océan. D’autres Sëlynians surgissaient depuis le nord.
Elena, tombée à court de flèches, se joignit à la mêlée avec ses poignards et s’alliant aux garçons ils se taillèrent un chemin dans les rangs ennemis.

Alors que Sëlyn allait les encercler, un groupe de défenseurs à cheval effectua une percée, empalant l’adversaire à l’aide de lances et de flèches, repoussant les infiltrés. Un des cavaliers descendit de sa monture et informa le Commandant qu’ils avaient réussi à nettoyer le quartier sud et qu’ils allaient remonter le camp avec leurs chevaux.

—Défenseurs ! Hurla le Commandant en levant son épée, protégez les cavaliers, la victoire est proche !

Les Llerenes crièrent en réponse et se lancèrent dans la bataille. Elena ramassa des flèches sur les cadavres et déjà elle tirait avec son arc pour couvrir les cavaliers qui remontaient le chemin principal d’Ombrefort abattant tous les Sëlynians sur leur passage. Alors que les autres défenseurs à pieds les suivirent, Raven et le Commandant achevèrent les derniers envahisseurs autour de l’infirmerie.

L’instant d’après, c’était terminé. Aussi soudainement que cela avait commencé. Tout était redevenu calme. Les combats avaient été repoussés au nord et à l’ouest. Seuls les crépitements des flammes scindaient l’atmosphère silencieux.
Raven réalisa qu’il n’y avait aucun cri de blessé autour d’eux car tous étaient morts. Les autres avaient été évacués à l’intérieur du fort.

Pendant un instant, il contempla le carnage autour de lui. Il laissa tomber son épée qui s’enfonça dans la boue. Il se tenait au milieu d’un océan de sang et de cadavres. Des morts étendus dans des ruines, certains entourés par des tentes brûlées et déchirées, d’autres piétinés par les chevaux ou éventrés par les lames. Leurs visages étaient face contre terre, non reconnaissable à cause de la terre ou des blessures. Raven essaya de prendre une grande inspiration mais il échoua lamentablement. Du sang obstruait sa gorge et il ne put qu’avaler de la fumée qui lui brûla les poumons.
Il tomba a genoux devant la forteresse. Il fixa ses mains. Elles étaient calleuses et coupées, rouges d’un sang vif qui commençait déjà à s’écouler par la pluie. L’eau lavait le carnage, emportait les preuves de ce qui venait de se passer. Mais elle ne pouvait rien contre les visions et les souvenirs. Rien contre le poids des morts et le culpabilité des vivants.
N’en pouvant plus, Raven vomit tout ce qu’il avait gardé pendant les combats. Il vomit jusqu’à ce que la douleur de son estomac le fasse hurler.

Mort. Désolation. Souffrance.

Voilà un spectacle de la guerre qu’il n’était pas près d’oublier. Son imagination n’avait pas rendu justice à ce carnage. Rien n’aurait pu égaler la douloureuse réalité.

Il sentit une main appuyer son épaule. Levant les yeux il croisa le regard du Commandant Ashbury.

—Cela ne devient jamais plus facile, il chuchota, les yeux hagards, la voix à peine plus audible que le murmure des disparus et l’écho des fracas de la bataille. Tu pleureras tes camarades … mais tu pleureras aussi la vie et le fait d’avoir survécu...

Ces mots résonnèrent dans son esprit épuisé et dans son cœur vide. Mes camarades… le mot avait un goût amer dans sa bouche. Des gens qu’il ne connaissait même pas. Il n’avait jamais échangé un seul mot, un regard ou partagé une pensée avec ces hommes morts.

—Dans la mort nous renaissons, ajouta le Commandant, garde la tête haute Raven Ward et honore leur sacrifice.

—Il n’y a aucun honneur là dedans, répliqua Raven sur le même ton et se releva.

Il s’engouffra dans la forteresse et prit le chemin du grand hall où étaient étendus les blessés. Dans un coin, Louis se faisait soigner une plaie au bras tandis que Shane et son frère conduisaient des blessés à l’intérieur.
Sachant que de nouvelles victimes des combats afflueraient bientôt pour recevoir les premiers soins, Raven se dépêcha de rejoindre Nate. Il était assis au chevet d’un patient et semblait sur le point de s’évanouir. Son visage avait perdu toutes ses couleurs, ses cheveux d’ordinaire blonds étaient teintés de sang et collés sur son front par la sueur tandis que sa tunique verte avait été déchirée à plusieurs endroits.
Quand il le vit arriver, Nate leva les yeux et tenta de sourire, mais il n’en eut pas la force. À la place il se mit debout et rejoignit son ami pour vérifier qu’il n’avait rien.

Par chance, Raven n’avait subi aucune blessure majeure, il était ecchymosé et avait probablement plusieurs os fêlés. Malgré ses coupures et sa blessure à la jambe, il tenait encore debout. Sans un mot Nate le fit s’asseoir et entreprit de nettoyer ses blessures puis de les bander proprement. Pendant ce temps, Raven raconta ce qu’il s’était passé d’une voix blanche, comme s’il avait besoin de vomir les mots comme il avait vomi ses tripes.

Il devait parler. Il entrecoupa ses phrases de petites pauses pendant lesquelles il respirait et faisait de son mieux pour ne pas vomir à nouveau.

—Ils ont été intelligents sur ce coup là… les enfoirés… faire exploser le camp pour faire croire à une première infiltration en sachant très bien qu’ils ne pas pourraient atteindre Ashbury. Attendre un peu pour qu’on rassemble les blessés… puis frapper une deuxième fois quand on s’y attendait le moins… c’est lâche. Intelligent. Très bien planifié… Mais ils ne s’attendaient pas à ce qu’on organise une défense aussi vite… ç’aurait pu être bien pire.

—Mais comment ont-ils réussi à détruire les bâtiments et à mettre le feu ? S’interrogea Nate. Cette explosion qui a eu lieu dans le réfectoire, quelle était son origine ?

—Aucune idée, grommela Raven, mais je compte bien le découvrir.

Il sentit Nate verser un liquide sur son bras, quelque chose le brûla mais il ne ressentit aucune douleur au delà d’un vague picotement. Son ami étala plusieurs baumes et posa des bandages mais toujours rien. Aucune souffrance autre que celle qui remplissait son âme.
L’espace d’un instant, Raven se mit à sonder les profondeurs de ses souvenirs et de son traumatisme. La peine, la rage et la frustration, tout se mêlait en lui.
Finalement ce fut l’épuisement qui prit le dessus et le frappa si fort qu’il n’imposa aucune résistance. Il s’appuya contre le mur, ferma les yeux et s’endormit en ayant comme image un énième blessé qui entrait dans le hall, le visage ruisselant de larmes et de sang.


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