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Ian prit les deux mains de la jeune fille et respira longuement. Même sous le regard de ses hommes, il voulait choisir soigneusement ses mots pour qu'elle se souvienne à jamais de sa déclaration. C'était diablement difficile de parler d'amour, et il manquait totalement d'expérience dans ce domaine, mais il était déterminé à s'exprimer le mieux possible.

Il fallait que l'instant soit parfait pour elle.

- Judith, commença-t-il.

- Oui , Ian?

- Je vous garde.

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—Mais tu ne supportais plus de la voir, tu disais...

—J'ai changé d'avis, coupa Isabelle. Et j'ai retrouvé mes bonnes manières, en même temps.

Bonsoir, laird Ian, cria-t-elle.

Judith était déjà dehors, à côté de Ian. Elle adressa un signe d'adieu à Winslow et à Isabelle avant de se diriger vivement vers la maison de France Catherine. .

Ian ne tarda pas à la rattraper.

—Winslow et Isabelle tiennent à vous dire qu'ils vous remercient infiniment de leur avoir apporté les présents de Margaret. Vous avez également rangé la maison, n'est-ce pas ?

—Oui.

—Pourquoi?

—Elle en avait besoin.

Ian continua de marcher à côté d'elle.

—Judith, ne rendez pas la situation plus compliquée qu'elle ne l'est déjà, murmura-t-il d'une voix rauque.

Elle courait presque.

—Je ne veux rien compliquer, dit-elle sèchement. Je vais de mon côté et vous du vôtre. J'ai déjà surmonté cette insignifiante petite attirance que je ressentais pour vous. Je ne me rappelle même plus vous avoir embrassé.

Ils avaient atteint la haie qui délimitait le jardin de France

Catherine quand elle proféra cet

énorme mensonge.

—Du diable si vous avez oublié ! gronda-t-il.

Il la saisit aux épaules et la tourna vers lui, puis il lui releva le menton pour l'obliger à le regarder.

—Que faites-vous ? s'indigna-t-elle.

—Je réveille vos souvenirs.

Il prit ses lèvres, étouffant toute protestation. Sa bouche était chaude, à la fois douce et insistante.

Elle eut l'impression que ses jambes ne la portaient plus, et elle s'appuya contre lui. Il la serra plus fort. Il ne pouvait quitter ses lèvres. Dieu, il ne se lasserait jamais de l'embrasser ! Elle lui rendait ses baisers avec une ardeur égale. Plus rien d'autre ne comptait pour elle. Elle eut une dernière pensée cohérente : il savait parfaitement apaiser sa colère !

Patrick ouvrit soudain la porte et étouffa un petit rire devant le spectacle qui s'offrait à lui. Ian l'ignora, quant à Judith elle était bien incapable de se rendre compte de quoi que ce fût. Ian releva enfin la tête pour regarder avec une fierté évidente la femme ravissante qu'il tenait dans ses bras. Elle avait les lèvres gonflées, les yeux encore voilés de passion. Et il eut envie de l'embrasser de nouveau.

—Rentrez à présent, Judith, tant que j'ai encore assez de sang- froid pour vous laisser partir.

Elle ne comprit pas très bien cette remarque, ni son air sombre.

—Si vous n'aimez pas m'embrasser, pourquoi avez-vous recommencé ? demanda-t-elle, un peu perdue.

II se mit à rire, et elle en fut mortifiée.

—Lâchez-moi, maintenant ! ordonna-t-elle.

—Mais je ne vous retiens plus...

Elle s'aperçut que c'était elle qui s'accrochait encore à lui, et elle recula vivement. Remettant de l'ordre dans ses cheveux, elle se dirigea vers la porte où elle aperçut un Patrick réjoui. Elle rougit violemment.

—Ne tirez aucune conclusion de ce que vous venez de voir, dit- elle. Ian et moi ne ressentons pas la moindre affection l'un pour l'autre.

—J'aurais pu m'y tromper, plaisanta Patrick.

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Judith se tourna vers Brodick.

—Voyez-vous souvent votre frère ?

Le guerrier se contenta de hausser les épaules.

—Et son épouse, Isabelle ?

Il haussa de nouveau les épaules. Judith lui lança un petit coup de pied sous la table, et il fronça les sourcils, stupéfait.

—Vous venez bien de me donner un coup de pied ?

Inutile d'essayer la subtilité, avec lui !

—Oui.

—Pourquoi ? intervint Ian.

Elle lui adressa son plus beau sourire.

—Je veux que Brodick me réponde. J'ai envie qu'il parle d'Isabelle.

—Mais vous ne la connaissez même pas ! lui rappela Ian.

—J’ai quand même envie d'avoir de ses nouvelles ! s'entêta Judith.

Ian la regardait comme si elle avait perdu l'esprit. La jeune fille soupira et se mit à pianoter sur la table.

—Parlez-moi d'Isabelle, s'il vous plaît.

Brodick l'ignora.

—Brodick, accepteriez-vous, je vous prie, de sortir un moment avec moi ? J'ai quelque chose de terriblement important à vous dire en privé.

—Non.

Incapable de se dominer, elle lui lança un nouveau coup de pied avant de se tourner vers Ian.

Elle ne put voir le bref sourire qui avait illuminé le visage de

Brodick.

—Ian, s'il vous plaît, ordonnez à Brodick de venir dehors avec moi...

—Non.

Elle tambourina encore sur la table, tout en réfléchissant.

Lorsqu'elle croisa le regard éploré

de Margaret, elle décida que, quoi qu'il lui en coûtât, elle parviendrait à ses fins.

—Très bien, déclara-t-elle. Je parlerai donc à Brodick demain pendant le voyage. Je monterai avec vous, ajouta-t-elle avec un sourire innocent. Et comme je suis très bavarde, je babillerai sans doute du lever au coucher du soleil. Vous feriez mieux de prendre des forces !

La menace était convaincante. Brodick repoussa son siège. De toute évidence, il était fort en colère. Judith, quant à elle, était furieuse. Bon sang, elle avait hâte d'entraîner cette brute insensible au-dehors ! Elle parvint cependant à sourire en quittant la table, et même lorsqu'elle ferma la porte derrière elle.

Elle avait oublié les deux fenêtres qui flanquaient la porte.

Margaret et Gowrie se tenaient de dos, mais Ian et Alex avaient une vue parfaite sur ce qui se passait à l'extérieur. Gowrie lui-même se retourna pour assister à

la scène.

Ian ne quittait pas Brodick des yeux. Le guerrier lui faisait face, bien campé sur ses jambes, les mains dans le dos. Il n'essayait même pas de dissimuler son irritation. Malgré son caractère ombrageux, il ne toucherait Judith en aucun cas, mais il risquait de la blesser avec des remarques cruelles.

Ian se tenait prêt à intervenir. Il n'avait guère besoin ce soir d'une femme pleurnicharde sur les bras, or Brodick était excellent dans les ruses d'intimidation.

Le sourire du guerrier le prit totalement au dépourvu. Il n'en croyait pas ses yeux ! Alex non plus.

— Vous avez vu ça ? murmura-t-il.

— C'est impossible ! Notre Brodick battrait en retraite ? dit

Gowrie avec un petit rire amusé.

Je ne lui ai jamais vu cette expression ! Que lui raconte-t-elle, à

votre avis ?

Elle faisait passer un dur moment au guerrier, se dit Ian. Les mains sur les hanches, elle avançait vers son adversaire. Brodick reculait littéralement devant elle. Et il avait l'air...

étonné.

La voix de Judith était étouffée par le vent et la distance, mais elle ne chuchotait pas, pour sûr ! Elle criait, et parfois le farouche guerrier clignait des paupières.

Ian jeta un coup d'œil à Margaret. Elle avait la main sur la bouche, le regard affolé, et il se douta qu'elle était plus ou moins concernée.

La porte s'ouvrit enfin. Avec un sourire crispé, Judith revint à sa place. Puis elle croisa les mains sur ses genoux en soupirant. Brodick suivit plus lentement.

Quand il eut regagné son siège, tout le monde le fixa, et Judith se permit d'adresser un clin d'œil à Margaret.

La curiosité de Ian s'exacerbait.

Brodick toussota avant de marmonner:

—Winslow et Isabelle ont un cottage qui ressemble beaucoup à

celui-ci.

—C'est une agréable nouvelle, déclara Cameron.

Brodick, gêné, se trémoussa nerveusement sur son tabouret.

—Leur bébé ne va pas tarder à naître.

Margaret poussa un petit cri de joie, et des larmes lui montèrent aux yeux. Elle saisit la main de son mari.

—Nous allons être grands-parents !

Les yeux de Cameron s'embuèrent et il piqua du nez dans son assiette.

Ian avait enfin compris le jeu de Judith. Elle s'était mise dans une situation difficile simplement pour aider Margaret. Quelle gentillesse de sa part !

Jamais Ian n'aurait imaginé

que les parents d'Isabelle souhaitassent avoir des nouvelles de leur fille, mais une étrangère l'avait deviné, et elle s'en était chargée.

—Aimeriez-vous me poser quelques questions précises au sujet de votre fille ? demanda

Brodick.

Des questions, Margaret en avait des milliers ! A certaines, Alex et

Gowrie répondirent aussi.

Judith était aux anges. Le visage radieux de Margaret était une merveilleuse compensation à

l'attitude rébarbative de Brodick.

La pièce crépitait de chaleur et de joie. Judith tenta de s'intéresser

à la conversation, mais elle

était totalement épuisée. Elle remarqua soudain que le pichet d'eau

était vide, et alla le remplir. Cameron la remercia d'un signe de tête.

Dieu qu'elle était lasse ! Les hommes s'étaient resserrés pendant qu'elle s'était levée, et de toute façon, elle avait trop mal au dos pour rester sur un tabouret.

Elle retourna s'asseoir près de l'âtre et s'appuya au mur. Une minute plus tard, elle dormait à

poings fermés.

Ian ne pouvait détacher son regard d'elle. Elle était si ravissante, avec son visage d'ange ! Il la fixa longuement, jusqu'à ce qu'il s'aperçoive qu'elle était en train de glisser de son siège.

Après avoir fait signe à Brodick de continuer son histoire, il se leva, vint se poster à côté

d'elle. Les bras croisés, il s'adossa au mur pour écouter son ami parler d'Isabelle. Margaret et

Cameron étaient suspendus à ses lèvres. Ils eurent un sourire rayonnant quand Brodick leur dit qu'Isabelle était d'une générosité presque maladive.

Judith perdit soudain l'équilibre, et elle serait tombée si Ian ne l'avait retenue. Il la repoussa contre le mur, et, de sa jambe, l'empêcha de glisser de nouveau.

Ils restèrent ainsi une bonne heure, puis Ian mit un terme à la conversation.

—Nous partirons à l'aube, Cameron. Nous avons encore deux longues journées de voyage devant nous.

—Votre femme peut prendre notre lit, suggéra Cameron.

Il avait baissé la voix en s'apercevant que Judith dormait.

—Elle restera dehors avec nous ! répliqua Ian. Jamais elle n'accepterait que vous renonciez à

votre lit pour elle, ajouta-t-il pour adoucir son refus.

Margaret et Cameron n'osèrent discuter la décision du laird. Celui- ci se pencha pour prendre

Judith dans ses bras.

—La petite dort comme une marmotte ! remarqua Alex avec un bon sourire.

—Voulez-vous d'autres couvertures ? proposa Margaret. Le vent est glacial, cette nuit.

—Nous avons tout ce qu'il nous faut, répondit Gowrie en ouvrant la porte devant Ian.

Sur le seuil, Ian se retourna.

—Merci pour le souper, Margaret. C'était excellent.

Il se sentait un peu gauche, mais Margaret rougit de ravissement.

Cameron rayonnait, le torse bombé, comme si le compliment lui était adressé.

Ian se dirigea vers un bouquet d'arbres qui protégerait Judith du vent et lui offrirait quelque intimité. Alex lui prépara une tente rudimentaire et Ian la déposa sur le plaid que Gowrie avait déployé pour elle.

—J'avais promis à la petite qu'elle dormirait dans un bon lit, cette nuit, objecta Alex.

—Elle reste avec nous ! répéta Ian d'un ton sans réplique.

Personne n'aurait osé argumenter davantage. Les hommes s'éloignèrent tandis que Ian couvrait la jeune fille. Elle n'avait pas ouvert les yeux une seconde. Il lui caressa doucement la joue.

—Que vais-je faire de toi ? murmura-t-il.

Il n'attendait pas de réponse, et n'en reçut aucune. Judith s'enroula plus étroitement dans les couvertures. Ian n'avait guère envie de la quitter, cependant il s'obligea à se lever, prit un plaid et alla s'appuyer à l'arbre le plus proche. Il ne tarda pas à

s'assoupir. Il fut réveillé au milieu de la nuit par un bruit jusqu'alors inconnu. Les autres guerriers l'avaient entendu également.

—Bon Dieu, que se passe-t-il ? grommela Brodick.

C'était Judith. Elle avait l'impression qu'elle était en train de geler sur place. Elle tremblait de tous ses membres et ses dents s'entrechoquaient violemment.

C'était ce bruit qui avait alerté

les hommes.

—Je ne voulais pas vous réveiller, Brodick, cria-t-elle d'une voix entrecoupée. Mais je meurs de froid !

—Vraiment, petite ? s'étonna Alex.

—Je viens de vous le dire !

—Venez ici, ordonna Ian d'une voix bourrue.

—Non ! répliqua Judith sur le même ton.

Il sourit dans l'obscurité.

—Alors c'est moi qui viendrai à vous.

—Ne m'approchez pas, Ian Maitland ! décréta-t-elle. Et si vous avez l'intention de m'ordonner de cesser d'avoir froid, je vous préviens, ça ne marchera pas !

Il vint se poster devant la tente, et elle ne vit d'abord que le bout de ses bottes. Puis il arracha les fourrures.

—Voilà qui va me réchauffer ! s'indigna-t-elle en se redressant, courroucée.

Ian la repoussa sur le sol et s'allongea près d'elle, lui offrant la chaleur de son dos.

Brodick arriva soudain de l'autre côté et s'allongea aussi près d'elle. Instinctivement, elle se rapprocha de Ian, et le guerrier se pressa contre elle. A présent, elle n'avait plus froid ! La chaleur que dégageaient ces deux géants écossais était étonnante !

Et merveilleuse.

—On dirait un bloc de glace, remarqua Brodick.

Elle éclata de rire, et les deux hommes en furent attendris.

—Brodick ?

—Oui ? aboya-t-il.

Elle ne se laissa pas déconcerter par sa brusquerie. Elle commençait à le connaître. C'était une défense, elle le savait. Sous ses manières d'ours mal léché, il cachait un cœur d'or.

—Merci...

—De quoi ?

—D'avoir pris le temps de parler d'Isabelle.

Il grommela, et elle rit de nouveau.

—Judith ?

Elle se lova plus encore contre Ian avant de répondre :

—Oui, Ian ?

—Arrêtez de pouffer comme une petite fille, et dormez.

Elle ne se le fit pas dire deux fois.

Brodick attendit un long moment avant de parler. Il voulait être sûr que Judith ne pouvait l'entendre. Enfin il prononça à voix basse :

—Chaque fois qu'elle a le choix, elle se tourne vers toi...

—Que veux-tu dire, Brodick ?

—Elle s'est collée à ton dos, pas au mien. Elle préfère aussi chevaucher avec toi.

—J'ai remarqué, avoua Ian en souriant. Mais elle me préfère simplement parce que je suis le frère de Patrick.

—Bon Dieu, c'est bien plus que ça !

Ian ne commenta pas cette déclaration.

—Dis-moi, Ian... reprit Brodick au bout de quelques minutes.

—Te dire quoi ?

—Si tu as l'intention de la garder ou non.

—Et si c'est non ?

—Alors, moi, je la garde...

5

Il leur fallut en effet deux jours pour atteindre les terres des

Maitland. Ils passèrent leur dernière soirée dans la merveilleuse forêt de Gledden Falls.

Bouleaux, pins et chênes y étaient si denses que les chevaux avaient du mal à se frayer un passage dans l'étroit sentier. Le brouillard blanc qui flottait au ras du sol conférait au paysage une atmosphère presque magique.

Judith était ravie. Elle s'enfonça dans la brume jusqu’à y disparaître presque entièrement. Ian veillait sur elle. Elle se retourna et murmura, émerveillée, que c'était sûrement le plus bel endroit du monde.

—Pour moi, le paradis doit ressembler à ce lieu, Ian.

Surpris, il regarda autour de lui.

—Peut-être, dit-il enfin.

Visiblement, il n'avait jamais pris le temps d'apprécier la beauté de la nature, et elle le lui fit remarquer. Il l'observa longuement, vint à elle, lui effleura doucement la joue et souffla enfin :

—Mais si, j'apprécie la beauté.

Il faisait allusion à elle... La trouvait-il vraiment belle ? se demanda-t-elle en rougissant. Elle n'osa poser la question.

Heureusement, il détourna la conversation en lui annonçant qu'elle allait pouvoir prendre un véritable bain.

Quelle joie ! L'eau qui cascadait tranquillement était glaciale, mais

Judith était trop heureuse de pouvoir enfin se laver pour s'en soucier. Elle baigna même ses cheveux qu'elle dut tresser encore mouillés. Mais cela n'avait pas d'importance.

Elle voulait se montrer à son avantage pour ses retrouvailles avec

France Catherine. Elle redoutait un peu leur rencontre. Il y avait quatre ans qu'elles ne s'étaient pas vues. Son amie la trouverait-elle changée ? Et serait-ce en bien ou en mal ?

Elle ne voulait pas se tracasser à ce sujet. Au fond de son cœur, elle savait que tout se passerait bien. De plus en plus excitée, dès la fin du repas, elle se mit à tourner en rond autour du feu de camp.

—Savez-vous que l'épouse de Cameron a passé toute la nuit à

nous confectionner des gâteaux ? demanda-t-elle à la cantonade. Elle en a fait pour

Isabelle, mais pour nous aussi.

Alex, Gowrie et Brodick étaient assis près du feu, et Ian s'appuyait

à un gros bouleau non loin.

Ils ne prirent pas la peine de lui répondre.

Elle n'en fut pas mortifiée. Rien n'aurait pu ternir sa joie.

—Pourquoi avons-nous un feu, ce soir ? C'est la première fois depuis notre départ.

—Nous sommes chez les Maitland, à présent, répondit Gowrie. En sécurité.

Elle faillit s'étrangler.

—Cet endroit de rêve vous appartient ?

Alex et Gowrie sourirent. Brodick fronçait les sourcils.

—Ça vous ennuierait d'arrêter de tourner en rond, jeune fille ? dit- il. Vous me donnez mal à la tête!

Elle lui lança au passage un sourire éblouissant.

—Alors, ne me regardez pas !

Elle cherchait à l'asticoter un peu, mais il la surprit en lui rendant son sourire.

—Pourquoi vous agitez-vous ainsi ? demanda Ian.

—Je suis bien trop énervée pour rester tranquillement assise. Il y a si longtemps que je n'ai vu

France Catherine, et j'ai tant de choses à lui raconter ! Je ne vais pas fermer l'œil de la nuit, j'en suis sûre !

Ian était sûr du contraire.

Et il avait raison. Judith s'endormit à l'instant même où elle posa la tête sur le plaid qui lui servait d'oreiller.

Au matin, elle les avertit qu'elle prendrait du temps pour sa toilette. Quand elle revint au camp où les hommes l'attendaient sur leurs montures, elle était aussi merveilleuse que le décor. Sa robe était d'un bleu lumineux comme ses yeux, et elle portait ses cheveux dénoués, les boucles dansant sur ses épaules.

Ian en eut le cœur serré d'émotion. Il ne pouvait se détourner d'elle, et se reprocha son manque de maîtrise de soi.

En pénétrant dans la clairière, Judith s'arrêta net. Ian ne comprit son hésitation que lorsqu'il se tourna vers ses compagnons. Tous lui tendaient la main pour qu'elle vienne à eux.

—Elle monte avec moi ! déclara-t-il d'une voix dure.

Judith pensa qu'il était irrité parce qu'elle avait été longue à se préparer. Elle marcha lentement vers lui.

—Je vous avais prévenu que j'avais besoin de temps, ce matin, alors ne me faites pas ces yeux noirs !

—II n'est pas très correct de me parler sur ce ton, soupira-t-il, agacé.

—Quel ton ? demanda-t-elle, sincèrement étonnée.

—Exigeant.

—Je n'exigeais rien !

—Vous n'avez pas non plus à discuter avec moi...

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Lorsque les chevaux furent prêts, Ian retira les peaux de bêtes qui couvraient les piquets et s'agenouilla pour toucher l'épaule de la jeune fille en murmurant son prénom.

Elle n'eut même pas un battement de cils. Il la secoua légèrement.

—Elle a un sommeil de plomb, on dirait, remarqua Gowrie en s'approchant. Elle respire, au moins ?

Judith ouvrit enfin les yeux. En découvrant les deux géants au- dessus d'elle, elle faillit hurler.

Heureusement, elle se retint à temps.

Dans sa peur, elle avait saisi la main de Ian, et il l'aida à se mettre debout.

—Il est l'heure de partir, Judith, dit-il comme elle ne bougeait pas.

Pourquoi n'allez-vous pas vous passer un peu d'eau sur le visage, afin de vous réveiller tout à

fait ?

Elle se mit à marcher droit devant elle... Brodick vint la prendre aux épaules et la tourna dans la bonne direction. Il dut la pousser pour qu'elle avance de nouveau.

—Tu crois qu'elle va rentrer directement dans l'eau ? demanda

Alex.

—Elle se réveillera peut-être avant... répondit Gowrie en riant.

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Les autres membres du conseil hochèrent gravement la tête. Ian se leva si brusquement que sa chaise s'écrasa au sol, et Judith, stupéfaite, recula de quelques pas, heurtant du même coup

Brodick. Encore plus étonnée, elle vit que les guerriers s'étaient remis en ligne derrière elle.

—Pourquoi me suivez-vous ainsi ? demanda-t-elle, exaspérée.

Ian se tourna vers elle. Cette question ridicule avait eu raison de sa colère.

—Ils ne vous suivent pas, Judith. Ils m'assurent de leur soutien.

Cela ne suffit pas à la jeune fille.

—Alors dites-leur d'aller vous soutenir un peu plus loin ! suggéra- t-elle avec un geste vague.

Ils me barrent le chemin, or j'aimerais me retirer.

—Mais moi, je veux que vous restiez.

—Ian, ce n'est pas ma place...

—C'est vrai, ce n'est pas sa place ! s'écria Gelfrid.

Ian se tourna pour l'affronter.

Dès lors, Judith eut l'impression d'être prise au beau milieu d'un ouragan. Tout le monde parlait en même temps. La discussion semblait porter sur une sorte d'union. En tout cas ce mot revenait sans cesse, et il contrariait visiblement les membres du conseil. Ian se faisait le défenseur de cette alliance, le conseil s'y opposait.

L'un des Anciens s'en rendit presque malade. Après avoir crié son opinion avec véhémence, il fut pris d'une affreuse quinte de toux. Il s'étranglait, il étouffait.

Judith fut la seule à remarquer son état pitoyable, et, après avoir ramassé la chaise de Ian, elle se dirigea vers une table où se trouvaient un pichet d'eau et des gobelets en argent. Personne ne tenta de l'en empêcher. Elle tendit un verre d'eau au vieil homme, puis entreprit de lui taper

énergiquement dans le dos.

Enfin, il lui fit signe de cesser, se tourna pour remercier celui qui l'avait ainsi secouru. Et il s'arrêta net, les yeux agrandis d'étonnement en la voyant derrière lui. Il eut un hoquet et recommença à tousser de plus belle.

—Vous ne devriez pas vous mettre dans des états pareils, dit-elle doucement en le tapant de nouveau entre les omoplates. Et vous ne devriez pas non plus me détester, ajouta-t-elle. La haine est un péché. Demandez au père Laggan, si vous ne me croyez pas. D'autre part, je ne vous ai jamais fait de tort.

Elle était tellement absorbée par ses propres paroles qu'elle ne remarqua pas que les autres s'étaient tus.

—Judith, cessez de frapper Gelfrid !

Elle leva les yeux vers Ian et fut surprise de le voir sourire.

—Et vous, cessez de me donner des ordres, rétorqua-t-elle.

J'essaie d'aider cet homme. Buvez encore un peu, conseilla-t-elle à Gelfrid. Cela vous fera du bien.

—Vous me laisserez tranquille, ensuite ?

—Inutile de me parler sur ce ton. Je serai ravie de vous laisser tranquille, comme vous dites.

Elle retourna se placer près de Ian et murmura :

—Pourquoi suis-je obligée de rester ici ?

—Cette jeune fille a le droit de savoir ce qui se passe, intervint le père Laggan à voix forte. Il faut qu'elle consente, Ian.

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—Mon père, condamneriez-vous Isabelle sous prétexte qu'elle s'est montrée courageuse ? Elle a crié plusieurs fois, en vérité, mais pas à chaque contraction, car elle ne voulait pas inquiéter son époux. Il attendait dehors, et pouvait l'entendre. Même dans cette pénible situation, elle pensait à lui.

—Allons-nous croire cette Anglaise sur parole ? s'écria Agnès.

Judith se tourna vers les parents assis à la table.

—J'ai rencontré Isabelle seulement hier, aussi dois-je admettre que je ne la connais pas très bien. Pourtant je l'ai tout de suite jugée comme une femme douce, de caractère égal. Cela vous paraît-il exact ?

—Oui, ça l'est, répondit une femme brune avant de jeter un regard mauvais aux deux sages- femmes. Elle est aussi calme et gentille que possible. Et nous nous félicitons de l'avoir dans notre famille. Elle craint et respecte Dieu, également. Jamais elle n'aurait fait quoi que ce soit pour alléger ses souffrances.

—Je dirai aussi qu'Isabelle est une personne très bonne, renchérit le prêtre.

—Cela n'a rien à voir avec la question, aboya Agnès. Le diable...

Judith lui coupa délibérément la parole.

—Serait-il aussi exact de dire que jamais Isabelle ne blesserait quelqu'un volontairement ?

Que ce serait contre sa nature ?

Tout le monde hocha la tête. Judith se débarrassa de son châle.

—Maintenant, je vous demande, mon père, si vous pensez qu'Isabelle a assez souffert.

Elle releva ses cheveux et pencha la tête pour bien montrer les marques sombres sur son cou.

Il ouvrit de grands yeux.

—Dieu du Ciel ! Est-ce notre tendre Isabelle qui vous a fait ça?

—Oui, répondit Judith.

Et heureusement qu'elle l'avait fait!

—Elle avait tellement mal qu'elle m'a serré le cou et ne voulait plus me lâcher. Je pense qu'elle ne se le rappelle même pas. J'ai eu du mal à dénouer ses doigts, mon père, et à lui faire agripper les poignées du tabouret de naissance.

Le regard du prêtre en disait long. Judith sut qu'il la croyait.

—Isabelle a suffisamment souffert, selon les lois notre Sainte

Église, déclara-t-il. L'affaire est close.

Agnès ne l'entendait pas de cette oreille. Elle sortit un mouchoir de la manche de sa robe.

—Il pourrait s'agir d'un leurre, dit-elle en s'approchant de Judith pour essayer d'effacer les marques sur son cou.

Judith tressaillit de douleur, mais elle ne fit rien pour arrêter cette torture. Sinon, l'autre affirmerait partout qu'elle avait triché, qu'elle s'était volontairement teinté la peau.

—Lâchez-la!

Le rugissement de Ian emplit la demeure. Agnès sursauta si fort qu'elle heurta le prêtre qui lui-même vacilla.

Judith sentit des larmes de reconnaissance et de joie lui monter aux yeux. Elle mourait d'envie de courir se jeter dans les bras de Ian. Sans la quitter du regard, il franchit le seuil et pénétra tout à fait dans la pièce, Brodick sur ses talons. Les deux guerriers semblaient fous de rage.

Ian s'arrêta à quelques centimètres de Judith et l'examina de la tête aux pieds pour s'assurer qu'elle n'avait pas de mal.

Elle fut très fière d'avoir pu garder une attitude digne. Ian ne saurait pas à quel point elle était bouleversée. Elle s'était déjà humiliée la nuit précédente en sanglotant dans ses bras; elle en avait encore honte. Jamais plus elle ne montrerait devant lui une telle vulnérabilité. Il pensa qu'elle était sur le point de fondre en larmes. Ses yeux étaient embués, et elle luttait visiblement pour garder un maintien calme. Si Judith n’avait pas

été blessée physiquement, elle l’avait certainement été moralement.

—Winslow ? demanda Ian d’une voix dure, furieuse.

Le mari d’Isabelle comprit immédiatement, et il fit le récit de ce qui s’était passé, à sa manière brève et précise sa voix tremblait d’indignation.

Ian posa sa main sur l’épaule de Judith et la sentit trembler, ce qui décupla sa colère.

—Judith est invitée dans la maison de mon frère commença-t-il.

Il attendit que tout le monde ait bien assimilé l’information avant de poursuivre :

—Mais elle est également sous ma protection. S’il y a un problème, c’est à moi qu’il faut en parler. Compris ?

La charpente semblait trembler tant sa voix était forte. Jamais

Judith ne l'avait vu dans un tel

état de rage. C'était un peu terrifiant. Elle s'obligeait à se rappeler que ce n'était pas à elle qu'il en voulait, qu'il prenait même sa défense, mais la logique ne lui

était pas d'une grande aide. La flamme qui brûlait dans ses yeux la faisait frissonner.

—Laird Ian, vous rendez-vous compte de ce que vous êtes en train de dire ? murmura le prêtre.

Ian répondit, les yeux fixés sur Judith :

—Oui.

—Par le diable ! marmonna Brodick.

Ian se tourna vers son ami.

—Tu t'opposes à moi ?

Brodick considéra la question un long moment, avant de secouer la tête.

—Non. Mon aide t'est acquise. Et Dieu sait que tu vas en avoir besoin !

—Je suis avec toi aussi ! cria Winslow.

Ian se détendit quelque peu. La loyauté de ses amis le touchait.

Judith, cependant, ne comprenait pas pourquoi il aurait besoin de leur appui. L'hospitalité, en

Angleterre, était offerte à un invité par tous les membres le la famille ; mais ici, cela paraissait se dérouler ; autrement.

— Le conseil ? demanda Winslow.

— Bientôt.

Judith regarda enfin ses deux ennemies. Elle fut étonnée de l'expression d'Helen : elle semblait soulagée du tour qu'avaient pris les événements. Elle retenait un sourire, et Judith fut bien incapable de comprendre pourquoi. Quant à Agnès, son attitude était beaucoup plus claire. Ses yeux flamboyaient de rage ; Judith se tourna vers le prêtre, qui la fixait avec insistance.

— Avez-vous d'autres questions à me poser, mon père?

Il secoua la tête en souriant. Personne ne leur prêtait plus attention, et elle s'approcha de lui.

Winslow, Brodick et Ian étaient engagés dans une discussion animée, et les parents réunis autour de la table parlaient tous en même temps.

—Puis-je vous demander quelque chose, mon père ? murmura

Judith.

—Je vous en prie.

—S'il n'y avait pas eu ces marques sur mon cou, auriez-vous condamné Isabelle et son enfant ?

—Non.

Judith soupira. Elle n'aurait pas aimé croire qu'un homme de religion pût se montrer aussi impitoyable.

—Alors vous vous seriez contenté de ma parole comme seule preuve de sa souffrance, bien que je sois une étrangère ?

—J'aurais trouvé un moyen de soutenir vos déclarations. Peut-être en demandant à la famille d'Isabelle, ici assemblée, de parler pour elle. Mais ces ecchymoses m'ont grandement facilité

la tâche, ajouta-t-il en lui tapotant amicalement la main.

—Sans doute... Si vous voulez bien m'excuser, à présent, mon père, j'aimerais me retirer.

Avec sa bénédiction, elle se hâta de sortir. Il était peut-être un peu indélicat de partir ainsi sans saluer l'assistance, surtout Ian, mais Judith n'aurait pas supporté de rester une minute de plus dans la même pièce qu'Agnès.

A l'extérieur, il y avait deux fois plus de gens qu’à l'arrivée de

Judith, et elle ne se sentait pas d'humeur à supporter leur curiosité. La tête bien droite, elle se fraya un passage jusqu'à l'arbre où elle avait attaché sa monture. Elle n'était pas non plus d'humeur

à tolérer les caprices de l'étalon. Elle lui donna une claque d'avertissement sur le flanc gauche et il resta tranquille pendant qu'elle se mettait en selle.

La jeune fille était trop bouleversée par ce qu'elle venait de vivre pour rentrer directement chez France Catherine. Elle avait besoin de se calmer. Sans idée préconçue, elle dirigea le cheval vers le haut de la colline. Elle galoperait jusqu'à se libérer de sa colère. Et tant pis si cela prenait longtemps.

Le père Laggan sortit du cottage peu après Judith. Il leva les mains pour capter l'attention de la foule.

—Tout est résolu, à ma plus grande satisfaction ! annonça-t-il avec un bon sourire. Lady

Judith a tout élucidé en quelques minutes.

Il y eut un cri de joie général. Brodick sortit à son tour, suivi de

Ian et de Winslow. Les gens s'écartèrent pour le laisser passer, et il était presque arrivé à l'arbre où était resté son l'étalon quand il s'aperçut, qu'il avait disparu.

—Bon Dieu, elle a recommencé ! rugit-il.

II n'en croyait pas ses yeux. Comment avait-elle osé partir de nouveau avec sa monture ? Le fait que l'étalon l’appartient n'entrait pas en ligne de compte.

—Lady Judith n'a pas volé ton cheval, cria Winslow. Elle l'a simplement emprunté. C'est ce qu'elle a dit en arrivant ici, et elle est sûrement persuadée, que...

Winslow fut obligé de s'interrompre car le rire l'étranglait.

Ian, en revanche, ne souriait même pas. Il alla chercher sa monture, se mit en selle et tendit la main à son ami. Celui-ci allait monter en croupe quand Bryan, un des plus vieux de la foule, fit un pas vers lui.

—La petite n'a pas volé ton cheval, Brodick. N'en prends pas ombrage...

Brodick lui jeta un coup d'œil mauvais. Mais un autre guerrier s'avança près de Bryan.

—Ouais, Lady Judith était sans doute pressée, c'est tout.

Un autre encore vint ajouter sa voix à celle de ses compagnons.

Ian était aux anges, il ne s'agissait pas du cheval emprunté,

évidemment. Mais les hommes faisaient savoir à leur laird que Judith avait su gagner leur appui...

et toucher leur cœur. Elle avait défendu Isabelle, à présent, ils la soutenaient.

Ian attendit que Brodick fût monté derrière lui pour lancer son cheval au galop. Il avait imaginé que Judith se rendrait directement chez son amie, mais l'étalon ne s'y trouvait pas. Où

pouvait-elle bien être ?

Il laissa Brodick mettre pied à terre.

—Elle a dû aller au château. Je vais voir, dit-il.

—Moi, je regarderai vers le bas de la colline, dit Brodick.

Il commença à s'éloigner, puis se retourna.

—Je te préviens, Ian, quand je la retrouverai, je lui ferai passer un mauvais quart d'heure !

cria-t-il.

—Je t'y autorise !

Brodick dissimula un sourire. Il attendait la suite. Il connaissait suffisamment Ian pour savoir comment son esprit fonctionnait.

—Mais... ?

—Fais-lui passer un mauvais quart d'heure si tu veux, mais ne hausse pas le ton devant elle.

—Pourquoi ?

—Tu risquerais de la bouleverser, expliqua Ian. Et je ne le veux pas.

Brodick ouvrit la bouche pour protester, mais il choisit de se taire.

S'il ne pouvait pas crier, à

quoi bon gronder Judith ! Cela n'avait plus le moindre intérêt.

Comme il se remettait en marche en bougonnant, il entendit le rire de Ian derrière lui.

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II ne la quittait pas des yeux, le bras posé sur la croupe de son

étalon. Il gardait un visage de marbre, mais en s'approchant Judith lut de la surprise dans ses yeux. Elle s'arrêta à un mètre de lui. Elle ne savait même plus ce qu'elle voulait lui dire, pourtant les mots se formèrent tout seul sur ses lèvres.

—Tu sais que je t'aime, n'est-ce pas, Ian ?

Elle avait presque crié, mais Ian ne s'en formalisa pas.

— Oui, Judith. Je sais que tu m'aimes.

Elle eut un petit soupir soulagé.

Ian eut l'impression qu'elle était parvenue à voir clair enfin dans son esprit... et dans son cœur.

Et elle semblait sacrement contente d'elle. Elle souriait, les yeux légèrement embués de larmes.

—Et tu m'aimes aussi, reprit-elle d'une voix très douce. Je t'ai dit un jour que je ne pourrais vivre avec un homme qui ne m'aimerait pas. Tu as été de mon avis, sans hésiter. Cela m'a troublée, car je ne savais pas alors combien tu m'aimais. Je regrette que tu ne me l'aies pas dit plus tôt. Cela m'aurait épargné bien des tourments.

—Tu aimes les tourments, déclara-t-il.

Elle refusa de discuter sur ce point.

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udith écouta à peine les paroles de son mari. Elle n'avait sans doute aucune chance de repérer le petit garçon dans cette foule dense, mais elle était bien décidée

à le chercher. Elle aperçut

France Catherine près d'Isabelle et se réjouit de leur amitié

naissante...

—Continuez à parler, murmura-t-elle à Ian quand il s'interrompit.

—J'ai terminé, lui dit-il à l'oreille.

—Ian, je vous en prie. Je ne l'ai pas encore trouvé. Et ne me regardez pas ainsi. Ils vont croire que vous me prenez pour une folle.

—Mais je vous prends pour une folle ! marmonna-t-il.

Elle lui envoya un petit coup de coude dans les côtes pour le pousser à poursuivre.

Et il se remit à parler. Judith allait renoncer à sa quête quand elle aperçut une des sages- femmes. Helen, se souvint-elle. Elle semblait terrifiée. Judith la regarda un bon moment, en se demandant pourquoi. Soudain, Helen se tourna à demi pour regarder derrière elle. Alors seulement Judith vit le garçon. Il essayait de se dissimuler dans les jupes de sa mère.

Judith posa sa main sur le bras de Ian.

—Vous pouvez arrêter, maintenant.

Ian s'interrompit tout net, et le clan mit une bonne minute à

comprendre que l'allocution était terminée. Enfin on poussa des cris de joie. Les guerriers, qui se tenaient près du château, vinrent offrir leurs félicitations à leur laird.

—C'est ton plus long discours, remarqua l'un d'eux.

—Le seul qu'il ait jamais prononcé, rectifia Patrick.

Judith ne leur prêtait plus aucune attention. Elle voulait intercepter le petit avant que sa mère ne l'emmène.

—Excusez-moi, murmura-t-elle.

Avant que Ian pût lui en donner l'autorisation ; elle fendit la foule, saluant rapidement France

Catherine au passage. Plusieurs jeunes femmes; apparemment sincères, la félicitèrent chaudement, et elle leur répondît en les invitant à venir lui rendre visite au château.

Helen avait saisi la main de son fils. Plus Judith approchait, plus elle semblait terrorisée.

L'enfant avait certainement avoué sa faute...

—Bonjour, Helen, commença Judith.

—Nous voulions aller parler à notre laird, balbutia la jeune femme. Puis on nous a demandé

de venir dans la cour, et... Sa voix se brisa.

Plusieurs commères les observaient, or Judith ne voulait pas qu'elles assistent à la scène.

— Helen, chuchota-t-elle, j'ai à parler avec votre fils. Voulez-vous me le confier quelques minutes ?

Les yeux de la sage-femme étaient pleins de larmes refoulées.

— Andrew et moi allions dire au laird...

Judith l'interrompit.

—Ce problème concerne votre fils et moi. Le laird n'a pas besoin de s'en mêler. Mon époux est un homme très occupé, Helen. Si vous vouliez lui parler de quelques pierres malencontreusement jetées, je pense que cela peut rester entre nous trois.

Helen comprit enfin, et elle fut tellement soulagée que Judith crut qu'elle allait s'évanouir.

—Voulez-vous que je vous attende ici ?

—Vous feriez mieux de rentrer chez vous. Je vous renverrai

Andrew dès que j'en aurai fini avec lui.

—Merci, murmura Helen en ravalant ses larmes.

Ian n'avait pas quitté sa femme des yeux. Pourquoi s'entretenait- elle si longuement avec la sage-femme ? Helen avait l'air catastrophée, mais Judith lui tournait le dos, et il ne pouvait savoir ce qu'elle ressentait. Brodick et Patrick réclamaient son attention, et il allait se détourner quand il vit Judith se pencher pour saisir la main du fils d'Helen. Il semblait répugner à la suivre, mais elle ne céda pas. Elle se mit en route, traînant le petit derrière elle.

— Où va Judith ? demanda Patrick.

Ian ne répondit pas assez vite au goût de Brodick.

—Veux-tu que je la suive ? Il ne faut pas la laisser seule tant qu'on n'a pas trouvé le coupable.

A ce moment précis, Ian comprit tout.

—Ne vous tracassez pas pour Judith, dit-il. Je sais qui a lancé les pierres. Elle n'est pas en danger.

—Par le diable, qui a bien pu agir ainsi ? tonna Brodick.

—Le fils d'Helen.

Les deux guerriers étaient décontenancés.

—Mais elle est avec lui, justement...

—Elle avait dû le voir. Avez-vous remarqué la façon dont elle l'a traîné derrière elle ? Oh oui, elle sait tout. Et elle doit lui passer un sacré savon, à présent !

Ian ne se trompait pas. Judith sermonna le petit, mais il se montrait tellement repentant et apeuré qu'elle finit par le consoler. Il venait tout juste d'avoir sept ans. Même s'il était grand et fort pour son âge, c'était encore un tout petit bonhomme. Il pleurait dans les bras de Judith, la suppliant de lui pardonner. Il n'avait pas voulu lui faire de mal, non, il essayait seulement de lui faire peur pour qu'elle rentre en Angleterre.

Judith était pratiquement sur le point de s'excuser de rester dans les Highlands quand le petit s'écria entre deux sanglots:

—Tu as fait pleurer maman !

Judith se demandait bien pourquoi, mais Andrew était incapable de le lui expliquer. Elle en parlerait directement à la sage-femme.

Elle s'assit sur un rocher, le petit garçon en larmes dans ses bras.

Elle était heureuse de voir qu'il regrettait son méfait. Puisqu'il l'avait déjà confié à sa mère,

Judith estimait qu'elle n'avait pas besoin d'ennuyer Ian avec cette affaire.

—Que dit ton père de ta conduite? demanda-t-elle à l'enfant.

—Papa est mort l'été dernier, répondit Andrew. C'est moi qui m'occupe de maman, à présent.

Judith eut le cœur serré.

—Andrew, tu m'as promis de ne plus jamais te comporter aussi mal, et je suis sûre que tu es sincère. Ne parlons plus de cette histoire.

—Mais il faut que je dise au laird que je Regrette...

Elle trouva cette attitude digne et courageuse.

—Tu as peur de parler au laird ?

Andrew hocha vigoureusement la tête.

—Tu voudrais que je m'en charge à ta place ? proposa-t-elle.

Il cacha son visage contre l'épaule de la jeune femme.

—Tu veux bien le faire tout de suite ? demanda-t-il.

—Entendu. Nous allons rentrer, et...

—Il est là, murmura Andrew, tremblant de terreur.

Judith se retourna pour trouver son époux debout derrière elle. Les bras croisés, appuyé à un arbre, fil les observait.

L'enfant tremblait à présent de tous ses membres, et Judith décida de ne pas prolonger cette

épreuve. Elle le repoussa, le remit sur ses pieds, lui prit la main et l'obligea à avancer vers Ian.

Andrew n'osait pas lever la tête. Ian devait être un géant, pour lui !

Judith lui serra les doigts bien fort.

—Ton laird est prêt à entendre ce que tu as à lui dire...

Andrew leva enfin un petit visage terrifié aux taches de rousseur plus visibles que jamais.

—J'ai lancé les cailloux, déclara-t-il tout de go. Je ne voulais pas blesser votre dame, juste lui faire peur pour qu'elle rentre chez elle. Comme ça, maman ne pleurerait plus.

Il baissa de nouveau la tête.

—Je regrette, ajouta-t-il dans un murmure, et je vous demande pardon.

Ian resta longtemps silencieux, Judith souffrait de voir l'enfant si malheureux. Elle allait prendre sa défense quand Ian leva la main pour lui imposer le silence.

Il s'avança lentement en secouant la tête à l'attention de Judith. Il ne voulait plus qu'elle s'en mêle. Il vint se planter devant le petit.

—Ce n'est pas à tes pieds que tu demandes pardon, dit-il. C'est à

moi.

Judith n'était pas d'accord. C'était à elle qu'Andrew devait des excuses, et il les lui avait déjà

faites.

Néanmoins, ce n'était pas le moment de discuter avec Ian.

L'enfant regarda son laird. Il s'accrochait plus que jamais à la main de Judith. Ian ne comprenait donc pas à quel point il terrifiait ce garçon ?

—Je suis désolé d'avoir blessé votre dame, répéta Andrew.

Ian mit les mains dans son dos et fixa l'enfant une longue minute.

Il faisait traîner la punition... se dit Judith.

—Viens marcher un peu avec moi, ordonna-t-il Judith, attends- nous ici.

Sans leur donner le temps de réagir, il s'éloigna sur le chemin.

Andrew lâcha Judith et courut derrière lui. Ils restèrent partis un long moment. Quand ils revinrent, Ian avait toujours les mains dans le dos, et Judith faillit éclater de rire en voyant l'enfant l'imiter. Les mains

également croisées dans le dos, il avait la démarche aussi arrogante que le laird. Il ne cessait de parler, et Ian hochait gravement la tête de temps en temps.

Andrew se comportait comme si on venait de le soulager d'un grand poids. Ian le congédia et attendit qu'il fût hors de portée de voix pour dire à Judith :

—Je t'ai demandé si tu avais vu quelqu'un. Peux-tu m'expliquer pourquoi tu m'as menti ?

—Vous m'avez demandé précisément si j'avais vu un homme ou une femme, lui rappela-t- elle. Je ne vous ai pas menti. Il s'agissait d'un enfant.

—N'essaie pas de m'abuser ! répliqua-t-il. Tu sais parfaitement de quoi je voulais parler, maintenant dis-moi pourquoi tu ne m'as rien confié.

Elle soupira.

—C'était une affaire entre ce garçon et moi. Je n'ai pas cru bon de vous ennuyer avec ça.

—Je suis ton époux ! Que veux-tu dire par «je n'ai pas cru bon de vous ennuyer»?

—Ian, j'étais sûre de pouvoir régler le problème seule.

—Ce n'était pas à toi d'en décider.

Il n'était pas en colère. Il enseignait seulement à Judith la façon dont elle devait se comporter en cas, de difficulté. Elle tentait désespérément de ne pas le prendre mal. En vain. Elle finit par croiser les bras et froncer les sourcils.

—Je n'ai pas le droit de prendre des décisions ?

—Il est de mon devoir de prendre soin de toi.

—Et de régler mes problèmes ?

—Évidemment.

—Ce qui me rabaisse au rang d'un enfant. Par le Ciel, je ne suis pas sûre d'apprécier le statut de femme mariée ! J'avais plus de liberté quand je vivais en

Angleterre !

Il soupira. Elle proférait des absurdités et se comportait comme si elle venait seulement de découvrir ce qu'était la condition féminine.

—Judith, personne n'est entièrement libre.

—Si, vous.

—C'est faux. En tant que laird, j'ai beaucoup plus d'obligations que les guerriers qui me servent. Chacun de mes actes peut être remis en question devant le conseil. Tout le monde a sa place, ici, et ses responsabilités. Et, femme, je n'aime guère t'entendre dire que tu es mécontente d'être mariée avec moi !

—Je n'ai pas dit cela, mon cher époux. J'ai dit que je n'appréciais guère la condition de femme mariée. Il y a une grande différence!

Visiblement, il n'était pas d'accord, pourtant il la prit, contre lui et l'embrassa.

—Tu aimeras être mariée avec moi, Judith, je te l'ordonne.

C'était ridicule. Elle le repoussa pour le regarder. Il plaisantait, forcément... Mais elle ne vit aucune lueur d'amusement dans ses yeux. Dieu, il semblait...

ennuyé, et vulnérable. Elle en fut étonnée et très, très heureuse. Elle se jeta de nouveau dans ses bras.

—Je t'aime, murmura-t-elle. Évidemment, j'aime être mariée avec toi !

—Donc, tu aimeras aussi me confier tes petits problèmes pour que je les résolve.

—Parfois, oui... D'autres fois, je m'en occuperai moi-même.

—Judith...

Elle l'interrompit.

—D'après France Catherine, vous avez été plus un père qu'un frère aîné pour Patrick. Vous avez toujours traité ses problèmes à sa place, n'est-ce pas ?

—Quand nous étions plus jeunes, peut-être, avoua-t-il. Maintenant que nous sommes tous deux adultes, nous décidons ensemble de l'attitude à adopter en cas de difficulté. Je m'en remets à lui autant qu'il s'en remet à moi. Mais explique-moi ce que mon frère vient faire dans notre discussion. Tu veux que je prenne soin de toi, non ?

—Je le veux, bien sûr. Mais je refuse d'être un fardeau. Je veux pouvoir partager mes problèmes avec vous, pas m'en décharger. Comprenez-vous ? Je souhaite être suffisamment importante à vos yeux pour que vous aussi partagiez vos tourments avec moi. Ne pourriez- vous me traiter avec le même respect que Patrick ?

—Je prendrai ce vœu en considération, répondit Ian, un peu désorienté.

Elle dissimula un sourire.

—Cela me suffit...

Elle l'embrassa dans le cou, et il prit longuement ses lèvres. Il eut un mal fou à interrompre leur baiser. Judith aperçut Andrew qui se tenait immobile à

quelque distance. Ian l'appela sans même se retourner.

—Prêt, Andrew ?

—Oui, laird ! répondit le petit.

—Comment saviez-vous qu'il se trouvait là ? demanda Judith.

—Je l'ai entendu.

—Pas moi.

—Ce n'est pas la peine, dit-il en souriant.

Elle ne comprit pas le sens précis de cette remarque, mais elle lui sembla très arrogante.

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—Ian, puis-je vous parler en privé un instant ?

—Ce n'est vraiment pas le moment de bavarder, mon petit, coupa le père Laggan. Merlin n'attendra pas.

—Merlin ? répéta-t-elle, un peu perdue.

—C'est un Dunbar. Et il a besoin d'un prêtre, expliqua Graham.

—Alors il faut y aller, dit Judith au père Laggan. Est-il à l'agonie ?

—Il est mort, Judith. Sa famille m'attend pour l'enterrer. Il fait chaud, voyez-vous. Il n'attendra pas indéfiniment...

—Ouais, il va le mettre en terre, renchérit Brodick. Et il vous mariera d'abord. Les Maitland passent avant les Dunbar.

Judith se mit à trembler, et Ian eut pitié d'elle. Il lui avait fallu des journées de débat intérieur pour comprendre qu'il ne pourrait jamais la voir partir. Il s'apercevait à présent qu'il aurait peut-être dû lui laisser le temps de réfléchir elle aussi à sa proposition. Malheureusement, il

était trop tard pour tergiverser. Après la conversation avec Patrick, qui avait confirmé ses doutes, il savait qu'il devait épouser Judith le plus tôt possible. Il ne pouvait prendre le risque que quelqu'un apprenne qui était son père. Il fallait que la cérémonie eût lieu séance tenante.

C'était sa seule façon de la protéger contre ces vauriens de

Maclean.

Il lui prit la main et l'entraîna à l'écart, vacillante. Elle s'appuya au mur, tandis qu'il lui bloquait la vue du reste de la pièce.

Il lui releva le menton pour l'obliger à le regarder.

—Je veux que vous m'épousiez.

—Non.

—Si.

—Je ne peux pas.

—Si, vous pouvez.

—Ian, soyez raisonnable. Même si je le voulais, je serais dans l'impossibilité de me marier avec vous.

—Pourtant vous le voulez, n'est-ce pas ?

Il était troublé à l'idée qu'elle puisse refuser sa proposition.

—Bon Dieu, vous le voulez ! s'écria-t-il.

—Vraiment ? Et pourquoi ?

—Vous avez confiance en moi.

La colère de la jeune fille s'apaisa légèrement. Il avait, parmi tant d'autres, choisi un motif contre lequel elle ne pouvait discuter. Oui, elle lui faisait confiance, de tout son cœur.

—Vous vous sentez en sécurité, avec moi. C'était aussi la vérité.

—Vous savez que je vous protégerai toujours, ajouta-t-il.

Les yeux de Judith s'emplirent de larmes. Ô Dieu, si seulement c'était possible!

—M'aimez-vous, Ian ? demanda-t-elle.

Il l'embrassa doucement.

—Jamais je n'ai eu envie d'une femme comme je vous désire. Et vous me désirez aussi. Ne le niez pas.

Elle baissa la tête.

—Je ne le nie pas, murmura-t-elle, mais désirer et aimer sont deux sentiments différents. Je pourrais ne pas vous aimer...

Elle sut aussitôt qu'elle venait de proférer un mensonge. Il le savait également.

—Oh si ! vous m'aimez.

Une larme roula sur la joue de Judith.

—Vous me mettez des idées irréalisables en tête...

Il prit tendrement son visage entre ses mains.

—Rien n'est impossible. Epousez-moi, Judith. Laissez-moi vous protéger.

Il fallait qu'elle lui dise la vérité. Alors seulement il renoncerait à

elle.

—II y a une chose que vous ignorez à mon sujet, commença-t-elle.

Mon père...

Il prit ses lèvres, l'interrompant dans sa confession. Leur baiser fut long, passionné, et quand il se redressa, Judith ne savait plus très bien où elle en était.

Elle voulut parler de nouveau, mais il la fit taire de la même façon.

—Judith, je ne veux rien entendre sur votre famille, ordonna-t-il.

Votre père peut bien être le roi d'Angleterre, je m'en moque. Vous ne prononcerez plus un mot sur ce sujet. Compris ?

—Mais Ian...

—Votre passé ne m'importe pas, dit-il d'une voix grave en la serrant aux épaules. Laissez- vous faire, Judith. Vous allez m'appartenir, je deviendrai votre famille, je prendrai soin de vous.

Judith ne savait plus où elle en était.

—Il faut que je réfléchisse, décida-t-elle. Dans quelques jours...

—Pour l'amour du Ciel ! cria le père Laggan. Nous ne pouvons faire attendre ce malheureux

Merlin plus longtemps, mon petit !

—Pourquoi tarder ? insista Patrick.

—Ouais, il a dit qu'il vous gardait. Célébrons le mariage, suggéra

Brodick.

A ce moment seulement, Judith comprit qu'ils avaient entendu toute sa conversation avec Ian, et, elle eut envie de crier. D'ailleurs elle le fit.

—Ne me bousculez pas ! Il y a de nombreuses raisons pour que je n'épouse pas votre laird, poursuivit-elle d'une voix plus douce. J'ai besoin de temps pour réfléchir...

—Quelles raisons ? voulut savoir Graham.

Ian se tourna vers lui.

—Es-tu pour ou contre nous ?

—-Je n'en suis pas enchanté, tu le sais, mais je suis de ton côté. Et toi, Gelfrid ?

Gelfrid lança un regard sévère à Judith en répondant :

—Moi aussi.

Les autres membres du conseil répétèrent comme des perroquets les paroles de Gelfrid.

Judith en avait suffisamment entendu.

—Comment pouvez-vous donner votre approbation et me regarder de cet air mauvais ?

Elle martela de ses poings la poitrine de Ian.

—Je ne veux pas vivre ici. J'ai déjà décidé d'aller habiter avec oncle Herbert et tante Millicent.

Et savez-vous pourquoi ?... Parce qu'ils ne me considèrent pas comme un être inférieur. Voilà

pourquoi. Alors ?

—Alors quoi ? demanda Ian qui avait du mal à cacher son amusement.

Dieu qu'elle était belle, quand elle se mettait en colère !

—Ils m'aiment bien.

—Nous vous aimons aussi, Judith, dit Alex.

—Tout le monde vous aime, renchérit Patrick d'une voix ferme.

Elle n'y croyait pas une minute ! Brodick non plus, qui regarda

Patrick en levant les yeux au ciel. Ian lui murmura:

—Vous avez raison, il vous faut réfléchir. Prenez tout le temps dont vous aurez besoin.

Une sorte de rire dans sa voix l'alerta. Ian trouvait-il cela drôle ?

—De combien de temps est-ce que je dispose? demanda-t-elle, soupçonnant un piège.

—Vous dormirez avec moi ce soir. Je pensais que vous préféreriez

être mariée avant...

Elle le repoussa. Il souriait, triomphant. Elle n'avait aucune chance de gagner contre lui. Et

Dieu comme elle l'aimait, même si sur le moment elle avait oublié

pourquoi !

A eux tous, ils lui avaient fait perdre la raison.

—Au nom du Ciel, pourquoi est-ce que je vous aime ?

Elle s'aperçut qu'elle avait pensé à haute voix quand Patrick éclata de rire.

—Voilà. La question est réglée. Elle accepte ! s'écria le père

Laggan en se dirigeant vivement vers eux. Allons-y ! Patrick à la droite de Ian, et Graham près de

Judith. C'est vous qui l'amènerez à moi. Au nom du Père, et du Fils...

—Nous l'accompagnons aussi ! lança Gelfrid qui ne voulait pour rien au monde être exclu d'une cérémonie de cette importance.

—Ouais, nous l'accompagnons ! marmonna Duncan.

Le raclement des chaises sur le sol interrompit le prêtre dans sa litanie. Il attendit que tous les

Anciens fussent groupés autour de Judith pour reprendre.

—Au nom du Père...

—Vous voulez m'épouser simplement pour pouvoir exercer votre autorité sur moi ! déclara soudain Judith.

—C'est un des avantages, plaisanta Ian.

—Je pensais que les Dunbar étaient vos ennemis, enchaîna-t-elle, pourtant votre prêtre...

—Nous n'avons pas assez d'hommes d'Église, dans les montagnes.

Le père Laggan a le droit de se rendre où bon lui semble.

—Il officie partout, même chez ceux que nous considérons comme nos ennemis. Les Dunbar, les Macpherson, les Maclean, et bien d'autres encore.

Judith fut étonnée par cette longue liste et s'en ouvrit à Graham.

Elle voulait tout savoir des

Maitland, bien sûr, mais elle avait aussi besoin de temps, pour se ressaisir. Elle avait l'impression d'évoluer dans une sorte de brouillard, et elle tremblait comme une feuille.

—Alex n'a pas cité tous nos ennemis, répondit Graham. Ils sont légion.

—Vous n'aimez donc personne ?

—Revenons à nos moutons ! S’impatientait le prêtre. Au nom du

Père...

—Je veux inviter mon oncle Herbert et ma tante Millicent à me rendre, visite, Ian, et je n'ai pas l'intention de demander l'autorisation du conseil.

—... et du Fils, poursuivait le prêtre d'une voix plus forte.

— Bientôt, elle va nous demander d'inviter le roi Jean ! prédit

Duncan.

—Nous ne le permettrons pas, petite, gronda Owen dans sa barbe.

—Joignez les mains, à présent, et concentrons-nous sur la cérémonie ! cria le père Laggan.

—Je n'ai aucune intention d'inviter le roi Jean, protesta Judith en fusillant Owen du regard. Je veux ma tante et mon oncle. Et je les aurai, oui ou non, Ian ?

ajouta-t-elle en se penchant devant Graham pour regarder son futur époux.

—Nous verrons. Graham, c'est moi qui épouse Judith. Pas toi.

Lâche-lui la main. Judith, approchez-vous de moi.

Le père Laggan renonça à faire régner un semblant d'ordre. Il poursuivit sa tâche. Ian, attentif, déclara immédiatement vouloir prendre Judith pour épouse. Judith ne se montra pas aussi coopérative, et le prêtre fut un peu navré pour elle. Elle semblait tellement désorientée.

—Judith, voulez-vous prendre Ian pour époux ?, Elle regarda Ian bien droit dans les yeux.

—Nous verrons !

—Ça ne va pas, petite ; il faut dire : « Je le veux. »

—Est-ce que je le veux ?

Ian sourit.

—Votre oncle et votre tante seront les bienvenus parmi nous.

—Merci.

—Vous ne m'avez toujours pas répondu, Judith, rappela le prêtre.

—Doit-il promettre de m'aimer et de me chérir jusqu'à la fin de sa vie ? demanda-t-elle.

—Bon sang, il vient de le faire ! s'exclama Brodick, agacé.

—Ian, si je reste ici, je risque d'opérer quelques changements...

—Voyons, Judith, notre vie nous convient parfaitement telle qu'elle est ! protesta Graham.

—Pas à moi. Ian, encore une seule promesse, avant que nous commencions...

—Avant que nous commencions ? Mais nous sommes déjà au milieu... tenta d'expliquer le père Laggan.

—De quelle promesse s'agit-il ? s'inquiéta Graham. Le conseil pourrait trouver à y redire...

—Non. C'est un problème d'ordre privé. Ian ?

—Oui, Judith ?

Dieu, comme elle aimait son sourire ! Elle soupira doucement quand il lui fit signe de s'approcher plus ; encore pour pouvoir lui parler à l'oreille. Il se pencha, et tous les autres en firent autant dans l'espoir de saisir quelques mots de la confidence.

Ils en furent pour leurs frais. Ils purent tout juste constater que le laird avait l'air surpris de sa requête.

—C'est important pour vous ?

—Oui.

—Bon. Dans ce cas, je promets.

Judith sentit ses yeux s'emplir de larmes de reconnaissance. Ian n'avait pas ri, il ne s'était pas moqué d'elle, il ne s'était pas non plus senti offensé.

Il ne lui avait même pas demandé de s'expliquer. Il ' avait seulement voulu savoir si c'était important pour elle...

—Tu n'as vraiment rien pu saisir, Graham ? chuchota Alex suffisamment fort pour être entendu de tous.

—Une histoire de boisson... murmura Graham en retour.

—Elle a soif ? suggéra Gelfrid.

—Non. J'ai entendu le mot « ivre », déclara Owen.

—Elle veut s'enivrer ? interrogea Vincent.

Judith se retint de rire et reporta son attention, sur le prêtre.

—Je dirai oui, déclara-t-elle. Si nous commencions ?

—La petite a du mal à suivre, commenta Vincent.

Le père Laggan donna sa bénédiction pendant que Judith discutait avec l'Ancien qui s'était montré discourtois avec elle. Sa concentration était irréprochable !

lui déclara-t-elle, courroucée.

—Vous pouvez embrasser la mariée, dit le père Laggan en conclusion.

France Catherine marchait nerveusement de long en large quand

Judith franchit enfin la porte du cottage.

—Dieu merci, te voilà ! J'étais folle d'inquiétude, Judith. Pourquoi as-tu été si longue ?

Raconte-moi tout. Tu vas bien ? Tu es si pâle !

Elle s'interrompit un instant et poussa un petit cri.

—Ils n'ont pas osé t'ordonner de rentrer en Angleterre, tout de même ?

Judith s'assit.

—Ils sont partis, murmura-t-elle.

—Qui est parti ?

—Tout le monde. Ils sont... simplement partis. Même Ian. D'abord il m'a embrassée, puis il est parti. Je ne sais pas où...

France Catherine n'avait jamais vu son amie ainsi. Elle semblait dans un état second.

—Tu m'effraies, Judith. Dis-moi ce qui s'est passé, je t'en prie.

—Je me suis mariée.

France Catherine se laissa tomber sur une chaise près d'elle.

—Tu t'es mariée ?

Judith acquiesça, les yeux dans le vague, l'esprit plein de l'étrange cérémonie qui venait de se dérouler. France Catherine resta muette d'étonnement durant de longues minutes.

—Tu as épousé Ian ? demanda-t-elle enfin.

—Je crois, oui.

—Comment cela, tu crois ?

—Graham se tenait entre nous deux. C'aurait pu être lui. Non, je suis certaine qu'il s'agissait de Ian. Il m'a embrassée, après. Pas Graham.

France Catherine ne savait plus très bien où elle en était. Elle se réjouissait, évidemment, car son amie n'aurait pas à retourner en Angleterre, mais elle était en même temps furieuse.

—Pourquoi cette précipitation ? s'indigna-t-elle. Il n'y avait pas une fleur, n'est-ce pas ? Et tu n'as pas pu te marier dans une chapelle, nous n'en avons pas... Bon sang, Judith, tu aurais dû

exiger que Ian respecte les règles !

—J'ignore pourquoi tout a été si vite, avoua Judith. Mais Ian avait sûrement de bonnes raisons. Je t'en prie, cela n'a guère d'importance.

—J'aurais dû me trouver là, gémit France Catherine.

—Ça, c'est vrai...

Il y eut de nouveau un silence.

—Devons-nous nous réjouir de ce mariage ? reprit enfin France

Catherine.

—Je le suppose, répondit Judith en haussant les épaules.

Des larmes embuèrent les yeux de son amie.

—Tu méritais de voir ton rêve se réaliser...

Judith savait à quoi elle faisait allusion. Elle t essaya de la réconforter.

—Les rêves sont bons pour les petites filles. Je suis une adulte, maintenant. Je n'imagine plus l'impossible.

—Tu oublies à qui tu t'adresses, Judith, protesta France Catherine.

Je te connais mieux que personne. Je connais la vie horrible que tu as menée entre ta sorcière de mère et ton ivrogne d'oncle. Je connais le chagrin, la solitude qui ont été les tiens. Tes rêves te protégeaient contre la peine. Tu peux bien affirmer à présent que ces rêves n'avaient pas d'importance, je sais, moi, que c'est faux.

Sa voix se brisa, mais elle poursuivit:

—Ces rêves t'ont préservée du désespoir. Ne viens pas me dire que tu t'en moques, je ne te croirais pas.

—Sois raisonnable ! s'écria Judith, exaspérée. Ce n'était pas toujours épouvantable ! Millicent et Herbert équilibraient ma vie. De plus, j'étais toute petite quand j'ai inventé ces rêves, quand j'ai imaginé mon mariage. Mon père y assistait, tu te souviens ? Je le croyais mort, pourtant je le voyais à mes côtés au fond de la chapelle. Mon mari serait si heureux qu'il pleurerait en me voyant avancer vers lui... Maintenant, je te le demande : peux-tu imaginer Ian fondant en larmes à ma simple vue ?

France Catherine ne put s'empêcher de sourire.

—Mon futur époux était lui aussi censé pleurer d'émotion. Patrick s'est contenté de me dévorer des yeux.

—Je ne serai plus jamais obligée de voir ma mère, murmura

Judith.

—Et tu ne me, quitteras plus jamais.

—Je veux que tout cela te rende heureuse, France Catherine.

—Bon. J'en suis heureuse. Maintenant, raconte-moi tout dans les moindres détails.

Judith s'exécuta.

—Quand elle eut terminé son récit, France Catherine pleurait de rire. Pourtant Judith avait eu quelques difficultés à se rappeler le déroulement de la cérémonie.

—J'ai demandé à Ian s'il m'aimait. Il ne m'a pas vraiment répondu.

Il a dit qu'il me désirait.

J'ai aussi voulu lui parler de mon père, mais il a refusé de m'écouter. Il a dit que cela n'avait pas d'importance, que je ne devais plus y penser. Ce sont ses propres paroles. J'aurais dû

essayer avec plus de conviction.

—Ne recommence pas à t'inquiéter à ce sujet. Nous ne l'aborderons plus jamais, et personne ne saura rien.

— j'ai demandé à Ian deux promesses. D'abord que Millicent et

Herbert viennent me rendre visite.

— Et ensuite?

— Qu'il ne s'enivre pas en ma présence.

Jamais France Catherine n'aurait songé demander cela à son mari, mais elle comprenait l'attitude de Judith.

—Depuis que je vis ici, jamais je n'ai vu Ian ivre.

— Il respectera sa parole, j'en suis sûre... Je me demande où je vais dormir cette nuit, ajouta

Judith dans un soupir.

—Ian viendra te chercher.

—Mon Dieu, dans quelle histoire me suis-je lancée ?

—Tu l'aimes ?

—Oui.

—Et il t'aime sûrement.

—Je l'espère. Il n'avait rien à gagner à ce mariage. Donc il doit m'aimer.

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—Judith, approchez!

Ian avait poussé un rugissement à glacer le sang. La jeune fille se retourna pour lui lancer un coup d'œil indigné, mais c'était peine perdue, il ne la regardait même pas.

Elle se demanda si elle allait obéir à cet ordre grossier. Brodick décida à sa place en la poussant aux épaules un peu brusquement. Elle le foudroya du regard.

Il lui lança un clin d'œil.

Alex lui fit signe de se diriger vers le laird. Résignée, Judith redressa la tête et descendit les marches. Le prêtre, dans tous ses états, marchait de long en large devant la cheminée. Judith s'obligea à garder un visage serein en traversant la pièce. Elle vint poser une main sur l'épaule de Ian pour attirer son attention, puis elle se pencha vers lui.

—Si vous me parlez encore une fois sur ce ton, je crois que je vous étrangle.

Ian leva vers elle un visage stupéfait, mais elle eut un hochement de tête résolu pour lui montrer que ce n'était pas une menace en l'air.

Il lui sourit avec indulgence, comme à un faible d'esprit.

Graham les observait.

Judith l'intriguait. Il comprenait parfaitement pourquoi un homme pouvait être amoureux d'elle au point d'en oublier qu'elle était anglaise. Oui, elle était bien jolie avec ses cheveux dorés et ses grands yeux bleus. Mais l'intérêt de Graham était beaucoup plus éveillé par ce qu'il avait appris de son caractère. Il avait envie de mieux la connaître.

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