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Investigation, Tome 4 : Apparences



Description ajoutée par Bella57 2010-03-16T13:55:20+01:00

Résumé

A la mort de sa grand-mère bien-aimée, Christina Hardy décide de revenir à Orlando pour mener une vie paisible dans la maison de son enfance. Mais quelques jours après son arrivée, elle est brutalement confrontée à une étrange vision, celle d'un homme abattu quinze ans plus tôt, Beau Kidd, le meurtrier présumé de cinq ravissantes rousses. Hallucination ? Cauchemar éveillé ? Tourmentée par cette apparition qu'elle est la seule à voir, Christina décide de faire la lumière sur le passé trouble de Beau Kidd, qui clame son innocence. Avec l'aide de Jed Braden, un ex-flic qu'elle connaît depuis l'adolescence, elle veut aller au-delà des apparences et retrouver le véritable assassin. Car d'autres meurtres, identiques à ceux du passé, se succèdent. Et Christina - une ravissante rousse elle aussi - pourrait figurer sur la liste des prochaines victimes du serial killer...

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Classement en biblio - 74 lecteurs

Extrait

Extrait ajouté par magaliB 2015-05-18T00:19:22+02:00

Extrait : APPARENCES

Prologue

Christie ouvrit les yeux.

Tout semblait en ordre. La petite horloge en porcelaine posée sur la cheminée — la préférée de mamie qui l’avait rapportée d’Irlande — faisait entendre son éternel tic-tac discret et rassurant.

Le temps passait sans heurts.

La douce lumière de la veilleuse filtrait par la porte entrouverte de la salle de bains. Elle l’allumait dès que la nuit tombait parce qu’elle avait un peu peur du noir.

Le climatiseur ronronnait.

Le carillon de l’horloge sonna, comme sur la pointe des pieds, les douze coups de minuit.

C’est alors qu’elle comprit ce qui n’était pas comme d’habitude.

Papy se trouvait dans la pièce. Assis sur le vieux rocking-chair, il la regardait en se balançant lentement, sa pipe à la main.

Lorsqu’elle ouvrit les yeux, un sourire se dessina sur les lèvres du vieil homme.

— Papy ? murmura-t-elle d’une voix engourdie par le sommeil.

— Pardon, ma petite-fille, dit-il. Je ne voulais pas te réveiller.

— Ça ne fait rien, papy, dit-elle, intriguée de le trouver là. Quelque chose ne va pas ?

— Non, non, mon trésor, tout va bien, répondit-il en se penchant vers le lit. Je veux que tu sois très gentille avec mamie, c’est tout. Elle a besoin de toi, Christie, alors ne la laisse pas tomber, d’accord ?

Christie faillit éclater de rire tant ces mots lui paraissaient incongrus. Comment aurait-elle pu aider mamie alors qu’elle n’avait que douze ans ? D’autant qu’elle habitait loin de chez ses grands-parents.

— Je ne suis pas encore une adulte, papy, dit-elle comme s’il avait pu l’oublier. Je n’ai même pas le droit d’aller toute seule au centre commercial.

Il la gratifia d’un de ces sourires bienveillants qu’il semblait être le seul à savoir faire si bien.

— C’est vrai que tu es toute jeune, ma petite-fille, mais les enfants peuvent donner beaucoup d’amour aux grandes personnes, tu sais ? Oui, beaucoup d’amour.

Elle fronça les sourcils, surprise de le trouver si beau, assis là avec sa force tranquille et l’agréable odeur de tabac qui ne le quittait jamais. Plusieurs mois durant, mamie lui avait fait la guerre pour qu’il arrête de fumer. Il avait bien essayé pour lui faire plaisir, et il y était même parvenu aussi longtemps qu’il était resté cloué au lit. C’est-à-dire jusqu’à ce soir.

C’était justement parce que papy avait été très malade ces derniers temps que Christie et sa mère étaient là. Bien sûr, sa maman avait un peu hésité à cause de l’école. Mais mamie avait besoin de soutien et c’était plus important que tout. Même que l’école. Pourtant, mamie n’était pas seule ici. L’oncle de Christina — le frère de sa maman — vivait dans les parages avec sa femme et ses deux fils. Mais, apparemment, ça ne suffisait pas. Christie en avait conclu qu’en grandissant les filles restaient sûrement plus proches de leurs parents que les garçons. Ou peut-être mamie considérait-elle simplement qu’une femme était plus utile quand il s’agissait d’aider à tenir une maison.

— Elle devrait savoir que je l’aime, ça, oui, elle devrait le savoir, dit papy. Seulement, je veux que tu t’assures qu’elle en est bien consciente, d’accord ?

— Mais voyons, papy, mamie le sait, que tu l’aimes très fort !

— Et ta maman aussi, je l’aime très fort. Mais elle, elle a ton papa. Et c’est un chic type, ton papa.

— Maman t’aime aussi, papy, dit Christie d’une voix ferme.

Elle ne voulait surtout pas qu’il ait le moindre doute là-dessus.

— Oui, oui, je sais. Et toi, mon trésor, tu m’aimes, pas vrai ?

— Bien sûr ! s’exclama Christie en s’asseyant droite sur son lit.

— Mais c’est à mamie que je vais le plus manquer.

— De quoi tu parles, papy ? Tu ne vas pas partir en voyage sans elle, quand même ?

— Occupe-toi bien d’elle, dit-il en regardant la fillette droit dans les yeux. Ne laisse jamais tomber ta grand-mère, ajouta-t-il en se levant pour aller poser sa pipe sur la cheminée.

Il vint ensuite s’asseoir sur le bord du lit et prit Christie sur ses genoux, comme quand il lui lisait une histoire ou qu’il en inventait une. Il était difficile de distinguer le vrai du faux quand papy racontait quelque chose parce qu’il était, pour reprendre l’expression de mamie, « le roi du boniment ». Mais Christie l’adorait et buvait ses paroles lorsqu’il accommodait à sa sauce les fables de sa chère Irlande.

Il lui caressa doucement les cheveux.

— Les Irlandais sont des gens à part, tu sais ? Ils peuvent voir des choses qui échappent aux autres.

Elle se souvenait du jour où il avait dit ça devant son père qui avait rétorqué d’une voix moqueuse :

— Ben voyons ! Des gens à part, dites-vous ? C’est surtout quand ils ont bu leur whiskey qu’ils se mettent à avoir des visions !

Papy ne s’était pas fâché. Au contraire, il avait ri de bon cœur. Après tout, si son gendre n’était pas né en Irlande, ce n’était pas sa faute.

Christina avait beau sortir tout juste de l’enfance, elle était très consciente de ce qui se passait autour d’elle. Et, en effet, la plupart des Irlandais qui fréquentaient leur famille avaient un penchant certain pour le whiskey et la Guiness.

— Prends bien soin de ce don de divination, ma chérie, dit doucement papy.

— Oh, je suis encore trop jeune pour boire de l’alcool, tu sais ?

Il éclata de rire.

— Petite impertinente ! dit-il en lui embrassant tendrement les cheveux. Ce n’est pas bien de se moquer de son grand-père.

Il se tut pendant quelques instants et elle sentit sa poitrine se soulever comme sous le coup d’une émotion.

— Je dois partir, Christie. Mais je me sens en paix avec moi-même. Tu le diras à mamie, d’accord ?

— Où tu vas ?

— Dans un très bel endroit. Là où la guerre n’existe pas et où l’herbe est aussi verte que celle de mon Irlande.

Il lui faisait peur à parler comme ça. Christie était assez lucide pour comprendre qu’il évoquait la mort, sujet qu’elle détestait par-dessus tout. Elle savait bien que ses grands-parents étaient âgés et qu’on ne pouvait vivre éternellement. Mais elle s’était convaincueque rien de grave ne pourrait leur arriver tant qu’elle se comporterait avec eux comme s’ils étaient encore jeunes.

— Un très bel endroit ? dit-elle d’un ton taquin. Et tu ne proposes même pas à mamie de venir avec toi ?

— Chaque chose en son temps, mon trésor. Elle me rejoindra un jour. En attendant, tu devras t’assurer qu’elle ne manque de rien.

Il caressa de nouveau ses cheveux. Quand elle pencha la tête en arrière pour le regarder, Christina vit qu’il balayait la pièce du regard d’un air soucieux.

— Qu’est-ce qui te tracasse, papy ?

Il sourit tendrement.

— Rien, rien… C’est juste que… tout ceci est nouveau pour moi. Mais il n’y a aucune raison de s’inquiéter, ma puce. Ne soyez pas malheureux de mon absence parce que je serai très bien là où je vais.

Il la serra un peu plus fort.

— Promets-moi de te rappeler tout ce que j’ai dit, ma petite-fille.

Il se mit à lui chantonner une vieille berceuse. Même à voix basse, il avait un timbre magnifique. Jamais il n’avait songé à en faire son métier et, tout au long de sa vie, les clients de son restaurant avaient constitué son seul public.

Mais papy aurait pu devenir chanteur professionnel, songea Christie avec fierté. Dommage qu’il n’ait fait aucun cas de son talent… A l’écouter, tous les Irlandais chantaient aussi bien que lui.

Ses yeux se firent lourds et elle finit par s’endormir dans les bras de son grand-père.

* * *

Au matin, elle entendit des sanglots étouffés en provenance du petit salon. Dans cette maison, il n’y avait pas qu’un seul salon comme dans celle de Miami où Christina vivait avec ses parents. Ici, il y avait un petit salon et une salle de séjour. Ses grands-parents avaient acquis cette magnifique propriété avant qu’une grande partie d’Orlando ne soit achetée par Disney. Ensuite, le phénoménal succès de Disneyworld avait attiré toutes sortes de commerces, principalement d’autres parcs de loisirs, mais aussi des grandes chaînes d’hôtels et de restaurants. La maison de papy et mamie était l’une des plus anciennes de la ville, l’une des rares à avoir été construite avant la guerre de Sécession. La vénérable demeure n’était plus qu’une triste ruine quand ils l’avaient achetée. C’est pour ça qu’ils avaient eu les moyens de s’offrir ce « bijou architectural », avait expliqué papy. Ou plutôt ce « manoir victorien », comme disait non moins fièrement mamie. Les deux cousins de Christie, eux, préféraient l’appeler « la maison hantée ». Ils n’étaient pas très courageux pour des garçons. Pour sa part, la fillette adorait cet endroit. Mais peut-être était-ce parce qu’elle adorait ses grands-parents. Surtout qu’ils étaient toujours d’accord pour laisser la lumière de la salle de bains allumée.

Il faisait jour à présent. Les pleurs montaient depuis le rez-de-chaussée jusque dans sa chambre située à l’étage.

Elle sauta hors du lit et alla se poster en haut du grand escalier. De là, elle pouvait apercevoir sa grand-mère en larmes par la porte entrouverte du petit salon. La voix de son père fut la première à lui parvenir.

— Mary, disait-il, Seamus ne souffre plus, à présent.

— Maman le sait, dit la mère de Christie. Si on pleure, c’est qu’il nous manque déjà tellement.

Mamie leva soudain les yeux vers l’escalier. Même triste, elle semblait forte. Mamie était comme ça. Indestructible.

Elle tendit les bras en direction de Christie.

— Viens, mon petit cœur.

Christie dévala les marches pour aller s’asseoir sur les genoux de sa grand-mère. Elle serra la vieille dame dans ses bras avant de se reculer pour la dévisager, le front plissé.

— Mamie, pourquoi tu pleures ?

— C’est à cause de papy. Il… Il nous a quittés.

— Quittés ? répéta Christie en fronçant les sourcils.

D’un seul coup, elle se rappela la visite de son grand-père au milieu de la nuit.

— Ah oui, c’est vrai… Il m’a dit qu’il devait partir.

Un étrange silence salua ces propos.

— Quand t’a-t-il dit ça, Christie ? demanda son père. Lorsque tu es venue le voir dans son lit, hier après-midi ?

— Non, papa. Cette nuit. Je me suis réveillée et il était dans ma chambre avec sa pipe dans la main, en train de se balancer sur le rocking-chair. Il m’a dit qu’il devait s’en aller et que mamie le rejoindrait quand le moment serait venu. Il m’a demandé de m’assurer que tu ne manquerais jamais de rien, ajouta-t-elle en se tournant vers sa grand-mère. Il a dit aussi qu’il partait dans un très beau pays, aussi vert que l’Irlande.

Un nouveau silence, tout aussi bizarre que le précédent, s’installa dans la pièce. Puis on sonna à la porte. Grand-mère se leva et déposa la petite fille dans le fauteuil, tandis que des urgentistes et des policiers pénétraient dans la maison.

Pourquoi la police ? se demanda Christie en regardant le médecin et les infirmiers grimper l’escalier vers la chambre de papy. Tout le monde semblait l’avoir oubliée. Elle resta un instant seule dans le petit salon, hésitante, avant de se décider à monter elle aussi à l’étage. Au moment où elle arrivait sur le palier, elle entendit quelqu’un demander à mamie ce qui s’était passé. Celle-ci expliqua qu’elle s’était réveillée de bon matin et qu’elle avait trouvé son mari tout froid à son côté.

— La mort remonte à plusieurs heures, dit une voix. Il a dû s’éteindre vers minuit.

Un policier téléphona alors au médecin traitant de papy et lui posa tout un tas de questions. Christie comprit que, dans la mesure où il s’était « éteint » chez lui, comme ils disaient, la police devait s’assurer que mamie ne l’avait pas tué !

La fillette n’en revenait pas.

Mais la consternation céda la place à la stupeur quand elle comprit brutalement ce que tout cela voulait dire.

Papy était mort.

Jamais plus elle ne sentirait l’odeur de sa pipe. Jamais plus il ne la prendrait dans ses bras pour lui raconter une histoire ou lui chanter une berceuse.

Mais… comment était-ce possible ? Il était venu dans sa chambre ! Sa présence l’avait réveillée alors que l’horloge de la cheminée venait de sonner les douze coups de minuit !

Sa mère la remarqua, immobile sur le palier, et vint lui prendre la main. Elle pleurait et Christie ressentit toute l’étendue de son chagrin. Curieusement, elle-même n’éprouvait pas une grande tristesse. Papy lui avait dit qu’il était serein, prêt pour le voyage qui le conduirait dans un lieu sans guerre, aussi verdoyant que les collines d’Irlande.

— Ne pleure pas, maman, dit-elle en lui pressant la main. Il est dans un endroit très joli.

Toute à sa peine, sa mère l’écouta d’une oreille distraite.

— Il était malade, murmura-t-elle. Il souffrait. Au moins, son calvaire est terminé, à présent.

— Je l’ai vu, maman. Cette nuit. Il m’a dit qu’il nous aimait très fort. Il a ajouté qu’il était en paix avec lui-même et qu’il ne fallait pas s’inquiéter pour lui. Il ne veut pas qu’on soit malheureux parce qu’il est bien là où il est.

— La vérité sort de la bouche des enfants, dit son père d’une voix attendrie. Dis donc, il fait froid ce matin. Va vite mettre tes chaussons, jeune fille.

— Je vais aller les chercher avec elle, dit sa mère.

Elles se rendirent main dans la main dans la chambre qu’occupait Christina. Sa maman, l’esprit ailleurs, pleurait toujours. Des larmes silencieuses roulaient sans discontinuer sur ses joues.

Elle s’arrêta juste après avoir franchi la porte et fixa sa fille en fronçant les sourcils.

— C’est bizarre… J’ai l’impression de sentir l’odeur de sa pipe.

— C’est normal, maman. Il est venu me voir cette nuit. Je te l’ai déjà dit mais tu ne m’as pas écoutée.

A l’expression de son visage, on aurait pu croire en effet qu’elle entendait ces mots pour la première fois. Elle blêmit et quitta précipitamment la pièce, oubliant les chaussons.

Cette nuit-là, les Irlandais du quartier vinrent rendre un dernier hommage à leur compatriote, la famille du défunt en tête. L’oncle et la tante de Christie étaient arrivés tout de noir vêtus, accompagnés de leurs enfants. Jamais Christina n’avait vu ses cousins afficher des mines aussi graves. On aurait presque dit des hommes. Pour une fois, ils s’étaient montrés calmes et même gentils avec elle.

Papy avait laissé des instructions précises. Pas question d’une lugubre veillée funèbre. Il avait voulu qu’on lui dise adieu à l’ancienne, avec du whiskey et des chansons. Alors, ses vieux compagnons de route s’étaient présentés à leur tour, et ils avaient bu tout leur soûl, ne s’interrompant que pour chanter et raconter des anecdotes où papy avait toujours le beau rôle. Christie se disait qu’il devait être fier de sa famille en regardant depuis son bel endroit paisible et verdoyant la manière dont étaient accueillis ceux qui l’avaient aimé, comme ça se faisait au pays.

Seamus Michaël McDuff fut enterré trois jours plus tard.

Au cimetière, tout le monde pleurait, malgré ses instructions. Il était mort à soixante-dix ans, au terme d’une existence bien remplie. Il avait quitté l’Irlande pour les Etats-Unis avec femme et enfants, et avait su offrir à sa famille une vie nouvelle au cours de laquelle ils n’avaient manqué de rien. Seamus McDuff avait été chef pâtissier. Il avait travaillé dur et avait mis de l’argent de côté jusqu’au jour où il avait enfin pu ouvrir son propre restaurant. Ses dons de chanteur et de conteur avaient sans doute autant contribué au succès de son établissement que ses talents de cuisinier. Il avait su se faire apprécier de tous et chacun s’accordait pour dire qu’il avait été ce qu’on appelle « quelqu’un de bien ».

Alors que les cornemuses jouaient les notes mélancoliques d’une complainte, Christie vit son papy apparaître pour la seconde fois depuis son décès.

La plupart des gens présents se tenaient debout, mais mamie était encore assise quand il s’approcha d’elle, caressa ses cheveux et se pencha pour murmurer à son oreille.

Mamie leva les yeux, une expression surprise sur le visage. L’instant d’après, Christie eut l’impression qu’elle esquissait un sourire mélancolique à travers ses larmes.

Seamus se tourna vers sa petite-fille, comme s’il savait qu’elle observait la scène, et il lui adressa un clin d’œil complice. Il semblait si jeune… Et dans une forme éclatante. Un bel Irlandais plein de vie qui assistait sourire aux lèvres à son propre enterrement.

Christie ne put s’empêcher de lui rendre son sourire.

Les cornemuses venaient d’entamer « Danny Boy », et la cérémonie touchait à sa fin.

La petite fille balaya le cimetière du regard.

A une vingtaine de mètres se déroulait un autre enterrement, très discret comparé à celui de son grand-père. Il n’y avait que trois personnes pour accompagner le défunt à sa dernière demeure. Un homme, une femme et un prêtre. La femme pleurait toutes les larmes de son corps. Le prêtre lui parlait, s’efforçant sans doute de la réconforter. Curieusement, Christie eut le sentiment qu’ils se dépêchaient d’en finir, comme s’ils craignaient qu’on ne les surprenne devant cette tombe.

Il se dégageait de ce trio quelque chose d’affreusement triste.

Elle vit de nouveau son grand-père qui la regardait d’un air songeur.

— L’amour est la seule chose que l’on puisse emporter dans la mort, murmura-t-il. C’est ce que nous avons de plus précieux et, à cet égard, j’ai quitté ce monde en homme riche.

Christie brûlait d’envie de lui parler. Et aussi de hurler.

Parce qu’il ne pouvait pas vraiment être là.

— Si tu voulais bien la lancer, ma puce. Tous les morts ont droit au respect.

Elle se rendit compte qu’elle avait une rose à la main. Elle fit quelques pas en direction du trou où reposait le cercueil de son grand-père et y jeta la fleur. Lorsqu’elle se retourna, elle remarqua une seconde rose tombée à terre et la ramassa. Sans réfléchir, elle se dirigea vers l’autre enterrement qui venait également de s’achever.

Le prêtre et le couple effondré s’en étaient allés. Seuls restaient les employés des pompes funèbres qui s’apprêtaient à inhumer le défunt.

— Tu connais le monsieur qui est mort ? demanda l’un d’eux à Christie lorsqu’elle s’approcha.

Sa voix peu engageante ne suffit pas à la faire battre en retraite.

— Non.

— Alors, que fais-tu là ?

Sans se démonter, Christie posa la rose sur le cercueil que les hommes retenaient à l’aide de sangles.

— Va en paix, murmura-t-elle.

— Christina !

C’était la voix de sa mère. Elle tourna le dos au malheureux que si peu de gens avaient pleuré, et rejoignit sa famille en pressant le pas.

Plus tard, songeant que ça réconforterait sa grand-mère, elle lui raconta qu’elle avait revu son papy au cimetière.

Mamie lui prit la main et la dévisagea longuement.

— Moi aussi j’ai senti sa présence, mon petit cœur. Moi aussi…

Pourtant, ce soir-là, contre toute attente, sa mère lui reprocha d’avoir parlé de ça.

— Christie, pour l’amour de Dieu, arrête de dire que tu vois ton grand-père. Ça fait de la peine à tout le monde, tu comprends ?

Non, elle ne comprenait pas.

— Je n’ai fait de mal à personne, protesta-t-elle.

— Et qu’est-ce qui t’a pris d’aller vagabonder du côté de… Mon Dieu, c’était horrible ! Songer que papa a été enterré à la même heure, le même jour et dans le même cimetière que cet homme…

— De quoi tu parles, maman ?

Sa mère secoua la tête.

— Je suis désolée, Christina. Je t’aime tant et je sais que tu as de la peine, toi aussi… Mais tout ça, ce sont des inventions. Des sottises. Tu ne peux pas voir papy. Et je te demande de cesser de dire des choses pareilles.

Christie comprenait que sa mère réagisse vivement. Son papa venait de mourir et elle était bouleversée. Mais, curieusement, sa voix ne contenait pas seulement de la colère. On y percevait aussi quelque chose qui ressemblait à…

A de la peur.

Mais pourquoi ? Si vraiment elle parvenait à voir son papy, ne fallait-il pas au contraire s’en réjouir ?

Bien sûr, c’était drôlement surprenant de le voir apparaître alors qu’il était mort. Mais, à dire vrai, elle espérait qu’il reviendrait la voir, qu’il lui parlerait de nouveau et que, cette fois-ci, il lui expliquerait comment une chose aussi étrange était possible.

Qui se trouvait dans cet autre cercueil ? se demanda-t-elle.

Elle avait posé la question à sa mère, mais celle-ci avait refusé de répondre. Seulement, d’autres gens parlaient et Christina tendait l’oreille. Ceux qui évoquaient ce mystérieux mort le faisaient avec effroi. D’après ce qu’elle comprenait, un tueur avait semé la panique dans la ville avant d’être abattu par la police. D’autres semblaient dire que le tueur lui-même était un policier, mais ce n’était pas très clair. Difficile de glaner des informations quand tout le monde se taisait à son approche. Ça devenait vexant, à la fin ! Elle était presque une adolescente et elle commençait même à avoir de la poitrine… Elle se rappela soudain avoir déposé une fleur sur le cercueil de l’assassin, et ce souvenir la mit mal à l’aise. Mais elle avait fait ça juste après avoir vu papy qui lui avait parlé du respect qu’on devait aux morts. A tous les morts.

— C’est quoi cette histoire de tueur ? demanda-t-elle à son amie Ana qui vivait un peu plus bas dans la rue.

Ana avait assisté à l’enterrement avant de venir à la maison avec ses parents et son cousin Jedidiah, très beau dans son uniforme de l’armée. Les voisins immédiats de ses grands-parents étaient là aussi avec leur fils Tony qui venait d’avoir dix-huit ans. Ce dernier était en grande conversation avec Jed, et Christina décida de profiter de ce moment où Ana était enfin seule pour lui demander des éclaircissements.

— Quoi, tu n’es pas au courant ? dit Ana. Le type qui assassinait toutes ces femmes a fini par se faire attraper. On n’en a peut-être pas trop parlé aux infos à Miami, mais je t’assure qu’ici les gens n’osaient plus sortir de chez eux. La ville entière était devenue parano ! Il a été enterré aujourd’hui, lui aussi. Dans le même cimetière que ton grand-père !

Et Christina avait posé une rose sur son cercueil.

Plus tard dans la soirée, mamie lui demanda à son tour de ne plus dire qu’elle voyait son papy.

— Je sais que tu l’aimais beaucoup, mon petit cœur. Mais il ne faut plus raconter qu’il apparaît devant toi, même si je comprends que tu ne cherches qu’à me réconforter.

— Je t’ai fait de la peine, mamie ?

— Non, ce n’est pas ça.

— Alors quoi ?

Mamie lui lança un regard empreint de gravité.

— C’est dangereux, Christina. Très dangereux. Aujourd’hui, tu lui as dit adieu et il ne faut plus jamais songer à lui parler ou à le revoir. Jamais, tu m’entends ? Chacun doit rester dans… dans son monde. Toi dans le tien, avec nous, et lui dans le sien où il vit en paix.

— Mais papy ne me ferait jamais de mal ! affirma Christie.

— Pas lui, bien sûr. Mais…

— Mais quoi, mamie ?

Christie ne se rappelait pas avoir vu une expression aussi inquiète sur le visage de sa grand-mère.

— Ecoute, ma chérie… En voyant papy après sa mort, tu as… ouvert une porte. Un passage entre deux mondes. Et Dieu sait qui d’autre peut se faufiler par cette ouverture.

Christie ne put réprimer un frisson. Ces mots, tout autant que la façon dont mamie venait de les prononcer, lui faisaient froid dans le dos.

— Mamie, est-ce qu’Ana m’a dit la vérité ? Tout le monde a l’air de penser qu’à douze ans on est incapable de comprendre quoi que ce soit. Mais c’est faux ! S’il te plaît, dis-moi si c’est vrai qu’un meurtrier a été enterré aujourd’hui en même temps que papy.

Sa grand-mère devint pâle comme un linge.

— Ne parle jamais de ça ! N’associe plus jamais ce nom à celui de ton grand-père.

— Quel nom ?

— Peu importe. Tout ça est derrière nous. On a vécu un moment terrible mais depuis la mort de… de cet homme, tout le monde est soulagé. Quant à ton grand-père… eh bien, il a rejoint Dieu et ses anges, ma petite fille. Les monstres, eux, je ne sais pas où ils vont. Sans doute en enfer.

Mamie la prit dans ses bras et l’embrassa.

— Ça va aller, ma chérie, ça va aller… J’ai beaucoup de chance de vous avoir, toi et ta maman. Tout cet amour me donnera l’énergie de surmonter mon chagrin. Et puis j’ai aussi mon cher fils et ses garçons… Oui, ça va aller…

Christie rompit l’étreinte pour la regarder. Elle sentait une boule se former dans sa gorge. Pourquoi les grandes personnes essayaient-elles toujours de la protéger en lui cachant des choses ? Pour sa part, elle était persuadée qu’il valait mieux regarder la réalité en face que se mettre la tête dans le sable. A douze ans, elle se posait un tas de questions et elle mourait d’envie de comprendre le monde.

Mais ici, dans le manoir de ses grands-parents — le manoir de sa grand-mère, désormais —, les adultes n’étaient pas en état de lui fournir des réponses.

Ils étaient trop tristes.

Trop perdus.

Elle ignorait pourquoi sa mère et sa grand-mère semblaient craindre ses visions, et cela l’inquiétait.

Oh, ce n’était pas papy qui lui faisait peur.

C’était l’homme qui reposait dans ce cercueil.

Cette nuit-là, elle ne trouva pas le sommeil. Les yeux grands ouverts dans la pénombre, elle pria pour que l’horrible assassin ne vienne pas lui rendre visite.

Et sa prière fut exaucée.

Au matin, elle pensa qu’elle s’était fait des idées. Que la peine de perdre son papy adoré l’avait conduite à s’imaginer des choses.

« Papy, ne reviens plus. Ne reviens plus jamais. Si tu m’aimes, je t’en supplie, ne reviens plus ! »

Après avoir dit ça, elle crut sentir le souffle tiède d’une brise d’été, alors que les fenêtres étaient fermées. Une douce caresse, comme si…

Comme si elle avait été entendue et comprise.

Son grand-père ne réapparut pas, ce jour-là. Ni les jours suivants. En fait, elle ne le revit plus une seule fois, pas même en rêve.

Et au fil du temps, doucement mais sûrement, elle oublia cet épisode de sa vie.

Tout cela n’avait été qu’un songe éveillé, une « invention » comme avait dit sa mère.

Elle réussit à s’en convaincre pendant les douze années qui suivirent la mort de son grand-père. Et puis, un jour, elle comprit ce qu’avait voulu dire sa grand-mère lorsqu’elle l’avait mise en garde.

Oui, être capable de voir les morts était dangereux.

Très dangereux.

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Commentaires récents

Argent

Un très bon opus dans cette série investigations. Celui que je préfère à ce stade de ma lecture. Les précédents dents étaient bons mais celui-ci est plus abouti au niveau du suspense.

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Commentaire ajouté par fan06 2019-06-22T13:19:02+02:00
Or

Hormis le fait que l'héroïne soit un peu longue à la détente avec son don, rien à redire ! Que se soient, le scénario, le côté fantastique, le rythme, le suspense, tout est savamment dosé par l'auteure pour nous offrir un excellent thriller.

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Bronze

Voilà un thriller comme je les aime.

Il y a de l'action, du suspense, du frisson, de la romance et une touche de surnaturel. Avec cette auteure, je suis sûr d'aimer ce que je vais lire. Et ce roman ne déroge pas à la règle. Il est excellent.

Certes, j'avais deviné l'identité du tueur mais l'auteure a, comme toujours, su me surprendre en rajoutant des détails qu'il est impossible, pour nous lecteurs, de deviner.

Les personnages ne sont pas ceux que je préfère, dans cette saga mais je me suis vite attachée à Jeb et à Christie. Même si j'ai une préférence pour Terreur ! Les lecteurs comprendront de qui je parle.

Non franchement, ce roman est un excellent policier et je vous le recommande.

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Or

Quelques longueurs, notamment avec le personnage de Christie qui est vraiment très longue à la détente en ce qui concerne son don paranormal, mais ce roman est addictif ! Je n'ai pas pu le lâcher. En plus, aucune de mes théories n'était juste, j'ai été bluffée par la fin.

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Or

j'ai bien aimer se livre surtout la fin car je penser pas tu tout que c'etait lui le tueur

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Commentaire ajouté par emuze 2013-05-14T12:57:50+02:00
Argent

Un roman policier dans le genre Mary Higgins Clark avec fantôme et histoire(s) d'amour en thème principal ... Même si j'ai apprécié l'histoire, je l'ai trouvée un peu longue par moment. Le suspense tient presque jusqu'à la fin, ce n'est que dans les derniers chapitres que l'on finit par deviner l'identité du tueur !

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Commentaire ajouté par zazon 2013-04-25T02:36:22+02:00
Or

J'ai vraiment adoré cette histoire. Une histoire d'amour mélanger à une histoire de meurtre en série même si se sont de histoires que l'on rencontre souvent ou l'on peut aisément deviner se qui va se passer dans les grande ligne j'ai aimer lire se livre.

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Commentaire ajouté par nf23 2012-12-28T20:48:50+01:00
Argent

Une histoire sympa, une intrigue bien menée, un livre qui se lit bien quand on se laisse entraîner au fil des pages

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Or

J'ai adoré. L'histoire est prenante et l'écriture est trés bien. Du début à la fin on est dedans impossible de lacher le livre. Le suspens est là

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Dates de sortie

Investigation, Tome 4 : Apparences

  • France : 2009-01-01 - Poche (Français)
  • Canada : 2009-02-05 (Français)
  • USA : 2007-01-01 (English)

Activité récente

fan06 le place en liste or
2019-06-22T13:13:35+02:00
Kurte83 l'ajoute dans sa biblio or
2018-08-06T16:43:35+02:00
letides l'ajoute dans sa biblio or
2017-10-06T17:13:21+02:00

Titres alternatifs

  • Harrison Investigation, Book 4 : The Dead Room - Anglais

Évaluations

Editeurs

Les chiffres

Lecteurs 74
Commentaires 9
Extraits 12
Evaluations 18
Note globale 8.06 / 10

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