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Je ne l'ai pourtant pas rêvé

| 1 extrait


Description ajoutée par siegrid 2010-08-04T14:19:55+02:00

Résumé

Par la fenêtre de sa chambre, Victor Fernandez aperçoit le ciel de Valparaiso. Il vient de reprendre conscience après qu'il s'est tiré une balle dans la tête. Pas la moindre émotion en lui, pas le moindre regret. Mais la nécessité de reconstituer sa vie à partir des propos des rares personnes qui lui rendent visite. Victor Fernandez se raconte donc, il écrit ou dit qu'il écrit. Lui reviennent quelques années de bonheur auprès d'Amanda, sa femme, un lointain coup d'état (11 septembre 1973) qui l'a poussé à fuir son pays, l'exil à Bruxelles, le Chili à nouveau en démocratie et l'ombre d'un général encore tout puissant ; et surtout trois cadavres, dont celui de sa fille. Dans les bribes de cette mémoire et dans la souffrance, Victor prétend dévoiler ce qu'il a enfoui au plus profond. Entre vérité, imaginaire et mensonge, Victor sans cesse balade le lecteur. Est-il victime ou coupable ? Est-il lucide ou fou ? Et quelle est cette chambre (hôpital ou prison) où plane le mystère de cet homme, où l'étrange finit par tout envahir ?

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Extrait

Extrait ajouté par Virgile 2010-10-20T22:42:04+02:00

Premier chapitre :

C’est le printemps, le vent souffle et les premiers cerfs‑volants teignent de multiples couleurs le ciel de Valparaiso. Une des infirmières m’a dit que nous étions au mois de septembre. En septembre il y a toujours eu des cerfs‑volants. Personnellement, je ne vois plus très bien. Je ne vois plus du tout de l’œil droit. J’entends moins bien aussi. Je suis sourd. De l’oreille droite. L’autre entend. Quant à ma mémoire, elle se reconstitue. Le temps passe et petit à petit ma mémoire se reconstitue.

Mon lit n’est pas des plus récents. La peinture du châssis métallique est écaillée. C’est un lit froid, gris et trop court pour moi. Mes pieds dépassent. Je dis mes pieds et ils m’appartiennent. Je dis mon lit mais ce n’est pas le mien.

Je me lève tous les matins à sept heures et demie. On me fait signe et je suis obligé de me lever. Si ça ne tenait qu’à moi, je passerais ma journée à attendre au lit. A dix heures, l’une des infirmières vient me chercher pour ma promenade journalière. Histoire de rendre plus légère cette attente.

On me dirige alors vers une courette. Elle est entourée de murs épais et hauts. Derrière les murs, la falaise surplombe la mer. Non, pas la mer, l’océan. Si on lance un caillou par‑dessus, on ne l’entend même pas toucher l’eau. Il est impossible d’escalader les murs, ils sont trop hauts. Il y a une autre cour, extérieure celle‑là. C’est une des infirmières qui me l’a dit. Elle s’appelle Isabel. Mais ici c’est mieux, on est au calme, c’est elle aussi qui l’a dit. A l’abri des voitures et des autres patients.

Parfois l’infirmière de garde reste et, assis sur un banc, nous exerçons la mémoire. Au début c’était surtout des prénoms, Moi, je suis Victor Fernandez, Amanda c’est ma femme, Julia, notre fille.

Parfois elle s’en va et referme la porte derrière elle de deux tours de clef. Parfois, ce sont des infirmiers, mais les infirmiers ne restent jamais, ils me surveillent à travers la porte vitrée. Je me demande d’ailleurs si ce sont de vrais infirmiers.

Je m’installe là pendant une heure et j’exerce la mémoire tout seul. Je regarde le ciel et je compte les cerfs‑volants comme quand mon frère et moi nous étions petits. Avec Julia, ma fille, on les comptait aussi. Elle savait compter de un à quinze puis elle passait à dix‑huit.

J’ai aussi mesuré la cour. Elle fait douze grands pas boiteux sur dix, soit douze mètres sur dix. Plus ou moins. Je me demande si des grands pas boiteux équivalent à des pas normaux. Avec Julia nous mesurions notre jardin. Trente‑six petits pas sur trente.

Au bout d’une heure, une infirmière revient me chercher. L’infirmière marche toujours à côté de moi et nous bavardons. Je dis ça parce que les infirmiers, eux, marchent derrière moi. Ils m’observent. Ils ne disent jamais rien. On dirait qu’ils me guettent. Qu’ils m’épient.

Il faut traverser les couloirs jusqu’à ma chambre. De ces couloirs, j’aperçois d’autres couloirs, des bureaux en silence et parfois des hommes ou des femmes circulant en blouse blanche. Jamais on n’y croise de gens étrangers au service. Jamais un autre patient. Cette aile est réservée au quartier de haute sécurité. Il y a d’autres chambres mais toutes sont fermées à double tour. C’est du moins ce que je crois.

Il paraît que dans les jours qui viennent, si je me tiens bien et si je prends tous mes médicaments, je pourrai aller dans la salle de jeux et rencontrer d’autres patients. Plus tard, je pourrai choisir une activité. L’ébénisterie sans doute. Comme grandpère j’aime le bois. Mon grand‑père était charpentier. Moi, je suis physicien.

Ma mère me rend visite tous les jours autorisés. Pas le mardi ni le jeudi. Mon père aussi. Amanda, ma femme, vient de moins en moins. Mon père dit que les horaires d’ici ne coïncident pas avec son emploi du temps. Malheureusement, m’a‑t-il dit, les fins de semaine elle est obligée de faire des gardes à l’internat. C’est pour arrondir ses fins de mois. Elle peut le faire maintenant que Julia n’est plus là. Mon petit frère, lui, vient sans crier gare. Il s’installe dans la chambre, s’allonge sur le lit. Il utilise la cuvette. Il va, il vient. Il dit que, comme moi, il attend. Il m’a confié qu’il attendait quelqu’un qui mettait du temps à arriver parce qu’il ne connaissait pas bien le chemin. Ce quelqu’un aurait dû être accompagné par un grand, a‑t-il ajouté. Mon petit frère dit souvent des choses comme ça. Comprenne qui pourra. C’est un emmerdeur mais quand il me prend par les épaules pour me consoler, cela me fait du bien.

La porte est toujours fermée. Double tour. Mon frère dit que c’est le quartier de haute sécurité. Mais eux ils appellent ça les chambres d’isolement. J’ai un WC dans la chambre. Une cuvette, je veux dire. Il y a une table en bois gribouillé. Tellement gribouillé qu’on peut à peine lire les inscriptions. Je pense que ce sont des inscriptions. Ce n’est pas moi qui ai écrit tout ça. Pourquoi écrirais‑je sur le bois de la table alors que j’ai toutes ces feuilles à ma disposition? Il y a un paquet de feuilles blanches empilées sur le côté gauche de la table. A ma gauche. Je les vois de mon unique œil. Quand je suis seul, je remplis ces feuilles de mots. J’écris. Enfin, j’essaie. Puis, tournant doucement la tête, je les suis d’un demi‑regard pour les empiler à droite. J’ai déjà remarqué qu’après le passage des infirmiers la pile de droite était souvent dérangée. La pile de gauche reste toujours intacte. Ils le font exprès. Ils ne s’excusent même pas. Quand ils quittent la chambre, je me précipite sur les feuilles et je les compte. Il pourrait en manquer. J’en profite aussi pour exercer la mémoire. Si le compte est bon, je veux dire si la quantité correspond au nombre de pages que j’ai remplies, alors je les empile de nouveau. Il est toujours bon. Le compte, je veux dire.

En bois de pin, la table.

Je pense, J’aime le bois. Quand cela ira mieux, je m’occuperai de la réparer. Je vais la poncer et la vernir et puis la chaise aussi. Les poncer avec du papier de. Comment s’appelait‑il déjà? Du papier de. Disons les poncer. J’ai encore pas mal de problèmes de mémoire. Mais il paraît que je retrouverai la mémoire. Un jour. Toute la mémoire. On me l’a dit. Je ne sais pas si c’est la condition pour pouvoir sortir d’ici. On m’a juste dit, Quand vous irez mieux. Je crois que je vais mieux. J’arrive à écrire maintenant. Et puis ma mémoire retrouve petit à petit sa place dans mon cerveau. Il paraît qu’il m’en manque une partie. Du cerveau. Ça, on ne me l’a pas dit, je l’ai entendu un jour quand j’étais en soins intensifs dans l’autre hôpital. J’avais les yeux fermés, je ne les ouvrais jamais. Je ne pouvais pas. J’étais dans une espèce de nuage, ma tête on aurait dit qu’elle allait exploser, ma bouche me faisait mal et ma langue enflée paraissait vouloir m’étouffer. Dans l’état où j’étais, se détachaient certains mots prononcés par je ne sais qui. Des voix tantôt masculines, tantôt féminines. Peu à peu, les mots se sont mis à me dire des choses. Entre autres qu’il me manquait une partie du cerveau.

Je me souviens qu’à la maison c’est moi‑même qui ai fait tous les meubles. Enfin presque. Le lit de notre fille, non. On l’a acheté au Colchón de oro, le magasin qui vend des matelas au coin de l’avenue Pedro Montt et de la place Victoria. Avant de l’acheter, le lit, nous sommes allés faire le tour de la place. En fait, la place Victoria se compose de deux places. Une grande et une autre plus petite. Si mes souvenirs sont bons.

De là on peut voir les maisons multicolores plantées à flanc de colline. Flanc de colline. Papier de verre. C’est ça : quand j’irai mieux je poncerai la table et la chaise avec du papier de verre.

C’est aujourd’hui dimanche. Un dimanche du mois de septembre. Sep- tembre, le mois des cerfs‑volants. Mille petits foulards de toutes les couleurs entrecoupés de barreaux décorent le rectangle de ciel que je vois par la fenêtre de la chambre.

D’ici, on entend la mer s’écraser contre les rochers de la pointe sud de Valparaiso.

Pas de visites aujourd’hui. Tout le monde s’est excusé. Uniquement des cerfs-volants pour égayer cette journée. Assis sur le lit, je regarde par la fenêtre. Voilà un Petit Chilien, bleu blanc rouge. Il touche le fil d’un losange jaune à longue queue rose. La queue s’enroule autour du fil du premier, le tricolore. Mon frère me demande si je pense que le fil du Petit Chilien est imbibé de colle et de verre pilé. Si c’est le cas, se réjouit‑il, le jaune n’en a plus pour longtemps. Bientôt le fil, unique lien avec la terre, sera tranché et il ira faire le bonheur d’un enfant ou d’un collectionneur de cerfs‑volants tombés.

Ma petite Julia l’aurait ramassé, dis‑je.

A moins qu’il ne s’écrase sur le Rocher Heureux. Qu’il ne se suicide sur le Rocher Heureux. Je lui demande, Tu crois que depuis l’autre cour on l’aperçoit, le Rocher? Il ne répond pas. Je reprends, Je sais qu’il est là, en bas et qu’il m’attend. Et j’ajoute pour m’excuser, Mais ma fenêtre donne côté rue, côté cerfs‑volants. Quand j’étais à l’infirmerie, dans la prison, j’ai demandé au médecin de garde de m’aider à en finir. Il m’a répondu, Débrouillez‑vous. J’ai dit, Je ne peux pas savoir, vous, vous avez la science, vous pouvez m’aider. Vous pourriez, par charité, par charité chrétienne, me dire au moins comment faire pour en finir. Espèce de con, a‑t-il dit, si tu veux te tuer, tu n’as qu’à regarder autour de toi. Ce n’est pas bien compliqué. Il m’a semblé qu’à ce moment‑là, il a regardé vers la fenêtre. C’était un troisième étage. On me l’a dit. La fenêtre avait des barreaux. Impossible de se jeter à travers. Il était de mauvaise foi. Ça, c’est sûr.

Une autre fois, c’est à maman que je montre tous les cachets que j’ai conservés précieusement dans le tiroir de la table de nuit. Depuis une semaine je n’en ai pas pris un. Je lui raconte l’histoire du médecin par la même occasion. Ma mère me regarde l’air confus, Ce n’est pas bien, tu dois les prendre tes cachets sinon tu n’iras jamais mieux. Elle m’a laissé une couverture en rab. Je m’étais sans doute plaint du froid. Et elle est partie.

Amanda est arrivée immédiatement après. Elle s’est assise face à moi et elle a demandé, Pourquoi? Elle pleurait. Je n’ai rien répondu. Pas la peine. Le soir, après son départ, un homme vêtu d’un uniforme kaki est venu et m’a fait une piqûre. Le lendemain matin, à mon réveil, les cachets n’étaient plus dans le tiroir. Je ne pouvais pas réclamer. J’étais dans mon tort.

Je me suis dit, Ce n’est pas grave, je recommencerai à les stocker, mais on m’a fait deux piqûres à la place des cachets, tant et si bien que je ne me souviens plus de rien entre les piqûres et le jour où je me suis retrouvé dans cette chambre, enfermé à double tour. Enfin, si, je me souviens qu’un jour on m’a mis une camisole de force. On m’a traîné jusqu’à une camionnette et on m’a conduit à Santiago. Je le sais, le garde me l’a dit. Là on m’a emmené dans un hôpital. L’entrée était gardée par des militaires mais je crois que c’était un hôpital.

Je me suis retrouvé entouré de gens en blouse blanche qui m’ont posé un tas de questions. On m’avait sans doute administré une dose moins forte ce jour‑là. Car je me souviens d’avoir répondu à tout. Je ne les ai pas déçus. Je parlais très lentement et doucement. Comme on parle aux imbéciles. A la différence que, là, l’imbécile c’était moi.

Puis, après, je ne sais plus. Après, c’est sans doute de nouvelles piqûres. Je me suis réveillé ici, dans ce lit. Dans cette chambre désormais mienne. Au milieu des cerfsvolants. Cela devait se passer au mois d’août. Je n’en sais rien, on ne me l’a pas dit et je n’ai jamais posé la question. Le temps ne m’intéresse plus, si ce n’est dans son passage, dans sa fuite. Les jours se passent et les jours passent. Je suis toujours là. Sans doute n’ai‑je pas assez regardé autour de moi.

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