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Jusqu'à la folie



Description ajoutée par nathc 2011-08-14T17:37:52+02:00

Résumé

Dans une rue sombre de Manhattan, très tard dans la nuit, une jeune femme est agressée par un homme armé d’un couteau. Jonah, un étudiant en médecine surmené, vole à son secours et tue accidentellement l’agresseur. Pendant que les médias font de lui un héros, le procureur s’interroge sur son geste héroïque. La victime, quant à elle, veut retrouver son sauveur et tient à lui montrer sa reconnaissance. Les événements s’enchaînent, et Jonah est entraîné dans une spirale terrifiante. S’il est vrai qu’aucune mauvaise action ne demeure impunie, le châtiment de Jonah ne fait que commencer…

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Classement en biblio - 116 lecteurs

Extrait

Extrait ajouté par lamiss59283 2012-02-22T16:18:57+01:00

CHAPITRE 1

Jeudi 19 août 2004

CHIRURGIE VISCÉRALE ET DIGESTIVE, PREMIÈRE SEMAINE

Jonah Stem entendit un cri.

Il était 3 heures moins le quart du matin et il marchait en direction de Times Square pour s’acheter de nouvelles chaussures. Les banales et robustes Rockport Walker qui avaient survécu à deux ans de médecine théorique avaient fini par succomber à ses réalités bassement glaireuses. Souillées au-delà du réparable, elles faisaient un bruit de succion et laissaient une traînée dans leur sillage, comme deux escargots géants. Parmi les qualités peu communes qu’elles avaient récemment acquises, on pouvait noter leur épouvantable odeur de merde humaine.

Mais ce n’était jamais que des chaussures. Leur dégradation en soi ne dérangeait pas Jonah, si ce n’est qu’elle mettait cruellement en évidence sa propre incompétence, chose qu’il n’avait pas besoin qu’on lui rappelle ces temps-ci vu le nombre de personnes qui se faisaient un plaisir de s’en charger.

Pour ce fiasco, comme pour tout en général, Jonah ne pouvait s’en prendre qu’à lui-même. Il connaissait les règles ; il avait lu la « Bible », il avait eu des échos par les Gentils Fantômes de la Troisième Année. Dès que vous aviez fini votre journée, la seule stratégie fiable, c’était la DLP : débarrasser le plancher. Et le plus vite possible. Pour peu que vous vous attardiez et qu’on vous mettait le grappin dessus, vous étiez DLM. Dans la merde. Surtout en chir. Les chirurgiens – ou plutôt les internes en chirurgie – se fichaient pas mal que vous ayez fini votre service depuis plus de vingt minutes (les praticiens se fichaient pas mal de vous tout court). Quand ils avaient besoin de vous, vous y alliez, point-barre. Et la meilleure façon d’éviter qu’on ait besoin de vous, c’était de déguerpir plus vite que votre ombre.

Au lieu de quoi il avait traîné. Il avait douze semaines à passer là, ça valait le coup de faire une reconnaissance du terrain. À trop poser de questions – même des questions inoffensives du genre : « Où est-ce qu’on se retrouve ? », ou bien : « Où sont les toilettes ? » – on passait pour un bleu. Et c’était la porte ouverte au harcèlement, parce que si les dieux de la Chirurgie ne se rappelaient jamais votre nom, ni que vous aviez peut-être d’autres obligations, que vous étiez un être humain avec du sang dans les veines et une volonté propre, en revanche ils n’oubliaient jamais, jamais, vos faiblesses. Ils repéraient ceux qui laissaient paraître leur ignorance et ils leur tombaient dessus, avides de leur transmettre leur implacable pédagogie médicale, dépourvue du moindre état d’âme et tournant en boucle sur elle-même, jusqu’à les faire pleurnicher comme des fillettes qui auraient fait pipi dans leur culotte.

Jonah aimait les hôpitaux à ce moment-là, théoriquement la fin de la journée de travail, quand les patients avaient fini de dîner à l’heure des poules et s’installaient en gémissant devant leur télé et leur kétorolac. Alors, en plein cœur de Manhattan, Saint Agatha – un ogre vrombissant de linoléum stérile, de fauteuils roulants, de montagnes de paperasse, d’oreillers hypoallergéniques, de blessés accidentés, de malades du cancer, de râles, de calculs rénaux, d’armoires à échantillons, de seaux à serpillière remplis d’eau grisâtre, de fraudes aux assurances, de virus, de bactéries, de prions, fractures, lésions, déchirures, de récepteurs nociceptifs tantôt en alerte, tantôt relâchés –, Saint Agatha reprenait son souffle. Un endroit comme celui-là n’était jamais réellement silencieux, mais, à l’instar de tous les grands établissements médicaux, il semblait ralentir aux alentours de 18 h 30, créant une illusion de paix ; ou une idée de ce à quoi aurait pu ressembler la paix si vous n’étiez pas cloîtré dans un foutu hôpital.

Il erra dans les couloirs variqueux, se délestant de toute cette moiteur, de toute cette douleur, de cet auto-apitoiement. Il était là pour apprendre. Il allait devenir médecin ; il avait trimé pendant des années pour gagner le droit de se faire malmener ainsi. Il avait suivi des prépas d’été intensives en plus de ses cours à la fac. Il avait passé des heures le nez dans ses bouquins, triomphé du concours d’entrée en médecine et cartonné ses exams de fin de deuxième année¹. Tout ça pour en arriver là. Terminer la journée en ayant l’impression d’être une vieille capote usagée était un privilège. Alors tant pis pour les odeurs d’antiseptique, la lumière crue bleutée, les dessins au pastel hyper-enthousiastes comme autant de petits bouts de Miami parachutés en plein Manhattan. Il se sentait mieux, et soudain on claquait des doigts sous son nez.

— Hé, ho. Y a quelqu’un ?

C’était comme ça. À prendre ou à laisser. Vous trouviez des façons de faire avec. Vous vous imaginiez dans un contexte différent – une fête par exemple –, où vous preniez au moins trente longueurs d’avance sur le connard en question.

Vous comptiez vos victoires.

Un : l’hygiène. Les internes ne sortaient pas beaucoup, et celui-ci en particulier souffrait d’une production excessive de cérumen, que deux ans plus tôt Jonah aurait appelée de son nom ordinaire et bien plus parlant : une Colossale Avalanche de Cire d’Oreille. Avantage, Stem.

Deux : le style. Le tour de taille de l’interne, déjà en voie d’épaississement, avait succombé à une invasion de bipeurs, Palm, téléphones et autres BlackBerry, lui donnant un petit air de Batman, les oreilles pointues et le physique hollywoodien en moins. Avantage, Stem.

Trois : le charme. Là-dessus, il n’y avait pas photo. Regardez-moi ce type qui était en train de lui tapoter le bras avec ce rictus impérieux en lui ordonnant de descendre au plus vite. Avantage, St…

— Arrête de me dévisager comme si t’étais sourd.

Le badge de l’interne tressautait sur son torse chaque fois qu’il gesticulait. Il s’appelait BENDERKING DEVON, INTERNE 2e ANNÉE. Il avait un bec-de-lièvre, présentement contracté en un demi-sourire narquois.

— Je sais que tu m’entends.

— Pardon.

— Il nous faut des mains.

Jonah adorait ça. Le reste de son corps, cerveau compris, comptait pour du beurre.

Il avait fini sa journée depuis belle lurette ; il n’était pas dans l’équipe de Benderking ; il avait besoin de rentrer chez lui pour avoir ses quatre heures de sommeil. Mais c’était son troisième jour dans ce service et il voulait faire bonne impression. Aussi répondit-il « Je viens » en souriant et suivit-il l’interne jusqu’à la salle d’opération. Sauf si un supérieur vous demandait de laver sa voiture ou de sucer son chien, vous obtempériez, et avec amour.

Alors qu’ils descendaient l’escalier quatre à quatre, Benderking le briefa sur l’essentiel : femme caucasienne, trente-sept ans, maux de ventre. Après une heure d’attente aux urgences, les infirmières la trouvent en train de suffoquer, tachycardique, hypotendue, ballonnée, frisant les 39,5, en pleine détresse respiratoire. Dix-huit mois après la pose d’un anneau gastrique, elle avait perdu cinquante-sept kilos. Comme reposer quelqu’un à terre après l’avoir porté vingt ans sur son dos.

Passé les portes battantes, elle était là : la peau molle qui pendouillait de partout, cette peau qui ne lui allait plus, triste robe de mariée rose dont elle ne pouvait se départir.

Au bloc, c’était la folie ; tout le monde courait pour tout préparer en attendant le chirurgien, ne s’interrompant que pour s’adonner au passe-temps favori des salles d’opération : hurler sur l’externe de service. Jonah prit une casaque chirurgicale et des gants, et la panseuse lui hurla « Tu l’as contaminée, prends-en une autre ! » alors que tout était encore emballé et stérile, comme si c’était lui qui était particulièrement, monstrueusement contagieux. Discipliné, il retourna à la réserve en traînant les pieds et en revint avec une nouvelle casaque et une nouvelle paire de gants.

Au milieu de ce tourbillon déboula un homme efféminé d’une soixantaine d’années, au visage aussi gris que ses cheveux : Gerard « Scalpel » Detaglia. Il agita en l’air ses mains de pianiste en disant :

— On ouvre le bal ?

D’abord, au lavage. Detaglia se passa cinq coups d’éponge imbibée de Bétadine sur chaque face de chaque doigt. Ce rituel – exécuté avec une solennité monastique – le rangeait irrémédiablement dans la catégorie vieux jeu ; les chirurgiens de moins de quarante ans préféraient la méthode plus rapide et tout aussi efficace de la friction. Mais Jonah n’allait pas répéter son erreur de la veille, quand il s’était aspergé de solution hydro-alcoolique pendant que le chirurgien maniait l’éponge et que le reste de l’équipe lui jetait des regards horrifiés, lui faisant comprendre instantanément qu’il avait merdé.

Elles étaient partout, ces règles dont personne ne vous parlait mais qui vous garantissaient une bonne engueulade si vous les enfreigniez. Ce que vous faisiez forcément. Vous ne pouviez pas faire autrement que de les enfreindre, vu que personne ne vous avait rien dit.

Le principe fondateur des études de médecine était que les gens apprenaient mieux sous la menace d’une humiliation publique.

Alors qu’il attendait son tour au lavabo, dernier dans la queue, Jonah songeait qu’il y avait du vrai dans cette proposition. Aussitôt après le faux pas du lavage de mains, une nouvelle règle – toujours faire comme le chir – était apparue automatiquement dans son cerveau, produite par le même mécanisme qui fait que les mouffettes sécrètent un liquide toxique, que les anémones se contractent et que les oiseaux s’éparpillent au son d’un revolver. Il avait compris ; il ne recommencerait pas.

Les dieux de la Chirurgie étaient jaloux et cruels, et Jonah avait fauté. En tant qu’étudiant de troisième année, il ne pouvait guère espérer faire plus que suturer, écarter, aspirer. Comme tout apprenti, son véritable rôle n’était pas de se rendre utile mais de donner raison à la hiérarchie. Il était là pour souffrir, ainsi que tous les médecins qui l’avaient précédé à cette place.

Toute l’équipe regagna la salle d’opération, mains en l’air, dégoulinantes. La panseuse présenta des serviettes à Detaglia et aux internes, laissant Jonah se débrouiller par lui-même. Finalement il n’eut pas le temps d’en trouver une, et il avait encore les mains mouillées lorsqu’on lui enfila sa casaque et ses deux paires de gants, forcé de supporter la désagréable sensation d’humidité sous la double couche de latex.

— Hé, le carabin !

Une autre façon qu’ils avaient de vous rabaisser : ne jamais vous appeler par votre prénom. Obéis sans réfléchir, sous-homme. En l’occurrence, la panseuse lui tendait les housses de protection pour les poignées des lampes scialytiques en lui disant :

— Alors, tu te bouges ?

Il s’exécuta.

Curieusement, la chirurgie allait beaucoup plus vite sans la vidéo. Detaglia avait les mains plongées dans la peau, la graisse, les muscles. Il dirigeait ses infirmières comme un sultan. Elles lui obéissaient au doigt et à l’œil tout en flirtant de façon éhontée. Au bout d’une heure à tenir les chairs écartées, Jonah avait des crampes terribles aux bras. C’est pour la bonne cause, tu vas devenir médecin, Dr Stem, docteur, oui docteur, bien docteur, la vache, qu’est-ce que ça fait mal, arrête de trembler, tout le monde te regarde. C’était faux, bien sûr ; personne ne faisait attention à lui. Il fallait qu’il arrête de penser comme ça. S’il voulait arriver au bout de l’année – troisième jour –, il allait devoir s’endurcir. Il n’avait jamais été du genre chochotte – du moins il n’en avait pas l’impression – et ce n’était pas le moment de commencer. Il raffermit sa poigne.

Les viscères de la patiente jaillissaient là où on ne les attendait pas, c’en était gênant, et devoir lui maintenir le ventre ouvert paraissait terriblement intrusif, comme débarquer dans la chambre de quelqu’un avant qu’il ait eu le temps de planquer ses sous-vêtements. Pendant que Detaglia faisait son travail, Jonah repensait à la scène des Aventuriers de l’arche perdue où ils ouvrent la boîte-à-laquelle-il-ne-fallait-surtout-pas-toucher et où tout le monde à un kilomètre à la ronde se transforme en fromage fondu. Il se força à regarder. Allez, sois courageux, tu ne pourras jamais apprendre si tu ne vois pas ce qui se passe. La plupart de ses petits camarades – pour autant qu’ils aient obéi à Benderking – auraient déjà déconnecté mentalement depuis un moment. Mais Jonah avait un sens du devoir impérieux, presque victorien, et puisqu’il avait répondu présent, il avait bien l’intention de l’être. C’était répugnant mais c’était la vie, parfois on faisait des choses qu’on n’avait pas envie de faire. Et puis il était très conscient du coût des frais de scolarité, alors il avait intérêt à en tirer le maximum. Il était à deux doigts de vomir. Il cligna des yeux. Regarde.

Alors qu’il se penchait pour observer l’incision de plus près, le péritoine éclata et une gerbe de boyaux sanguinolents gicla sur la table d’opération, son torse, le sol, ses…

Ses chaussures.

Il baissa les yeux. Dans sa hâte, il avait oublié d’enfiler des surchaussures.

Le Scalpel soupira et laissa échapper un « Et merde ».

Les organes que Jonah connaissait d’après ses livres et ses TP étaient robustes, lisses, tièdes. Ceux de cette dame lui faisaient penser à un chili con carne ; ils résistaient à toute catégorisation : ils se mélangeaient, se déchiraient, se délitaient. Elle fuyait de partout. La merde, la bile, les cellules, le tout formant un infâme jus caillé. La terminologie à laquelle Jonah avait recours pour décrire la situation – ischémie mésentérique aiguë, infarctus de l’intestin – était impuissante à rendre compte de son véritable désordre tandis que le corps choqué de la femme était sorti de la feuille de route prévue par la nature.

C’est alors qu’elle fit une hémorragie. Le sol se couvrit de sang. L’aide op se mit à éponger comme une malade en invectivant Jonah, histoire de déverser son mécontentement sur quelqu’un :

— Hé, le carabin, dégage-moi le passage. Bouge ta jambe de là, bordel. J’aimerais bien ramasser ce truc, tu ne vois pas que tu me gênes, bordel ?

Il se contorsionnait pour la satisfaire tout en s’efforçant de ne pas lâcher prise.

Le pire, c’était l’odeur ; le corps exhalait du gaz comme un zeppelin crevé. Une puanteur qui lui rappelait un dortoir de fac un dimanche matin de lendemain de fête. Les miasmes penauds, post-bacchanales du « sur le coup ça semblait une bonne idée » : une odeur de viande putride et de flatulences stagnantes, comiquement amplifiée. Pour éviter de tourner de l’œil, Jonah se concentrait sur les dégâts irréparables occasionnés à ses chaussures.

Il fallut cinq heures pour retirer à la dame quatre-vingts pour cent de son intestin, lequel émergea noirci et entortillé telle une moisson d’algues. Lorsque Detaglia revascularisa le peu qu’il restait, les tissus rosirent aussitôt, la couleur cardinale de la vie s’empressant de reprendre sa place. Jonah était impressionné. Tout le monde était impressionné. Le Scalpel était connu pour être un dieu du stade, mais là c’était spécial. À condition de passer la nuit, la patiente était susceptible de vivre encore longtemps, et heureuse. Avec une poche de colostomie.

— Ben voilà, lança Detaglia en jetant un coup d’œil au sac-poubelle rouge dévolu aux déchets anatomiques, en l’occurrence rempli de viscères. Elle voulait perdre du poids.

Le temps que Jonah se débarbouille, il était 2 heures et demie. Le service reprenait à 6 heures. S’il rentrait chez lui, il arriverait à grappiller au mieux quatre-vingt-dix minutes de sommeil avant de devoir reprendre le métro. Il aurait dû demander une récup, mais il trouvait maladroit – et dégonflé – de commencer à s’octroyer des libertés avec le planning après seulement trois jours de travail.

L’idée de devoir enchaîner encore dix-huit heures à rester debout – dans ces chaussures-là – lui donnait la chair de poule. Mais bon, c’était New York, la capitale mondiale des solutions nocturnes.

Il sortit dans la rue.

Il faisait chaud dehors et il entendait le grondement de la circulation qui filait sur la West Side Highway. À l’exception de l’hôpital, la 11e Avenue au nord de la 50e Rue consistait en une succession de concessionnaires automobiles proposant des véhicules de luxe parfaitement inadaptés à la vie new-yorkaise. Au premier étage des ateliers de carrosserie fermés pour la nuit, des vitres cassées brillaient d’un bleu-noir entartré, poissons pris au piège d’une nappe de pétrole. Près du tas de détritus et de fiente de pigeon qui constituait le parc DeWitt Clinton, quelqu’un avait abandonné un siège de toilettes sur le trottoir – réservoir, cuvette et tout le bazar –, telle une sculpture dadaïste. Jonah lui donna un titre : Ma vie de merde.

La lune était mesquine ; la lumière des réverbères tremblotante.

C’est alors qu’il entendit le cri.

Venant de la 53e Rue, on aurait dit un cri d’opéra : il avait une beauté épurée, stridente, diabolique.

En tournant le coin dans sa direction, Jonah aperçut une femme à quatre pattes par terre. Derrière elle se tenait un homme vêtu d’un pardessus flasque trois fois trop grand pour lui. Il n’avait pas l’air particulièrement pressé ; affalé avec désinvolture contre la paroi d’une benne à ordures, il la regardait s’éloigner en rampant.

Oh, mon Dieu, il m’a poignardée !

Malgré la chaleur étouffante, elle portait un anorak et des collants noirs. Elle avait des mouvements saccadés comme un jouet mécanique, gîtant pour éviter de prendre appui sur sa main gauche, le bras dégoulinant de sang brunâtre. Elle criait, criait, criait. La carcasse désossée d’un chantier de démolition voisin réverbérait sa voix selon des angles inattendus.

Au secours, aidez-moi !

Au secours, aidez-moi !

Au secours, aidez-moi !

Elle regardait Jonah droit dans les yeux, le visage irradiant de terreur, zébré par des mèches de cheveux volants, un masque de détresse livide. Aidez-moi, aidez-moi !

C’était à lui qu’elle s’adressait. Aidez-moi !

Par la suite il se rendrait compte que la plupart des gens à sa place auraient passé leur chemin. Quelques-uns auraient appelé la police et attendu, observant la scène à distance. Mais pour Jonah la situation se présenta de façon assez différente. Il vit l’homme, la femme, la lune, et non seulement il n’éprouva aucune envie de fuir, mais au contraire une écrasante obligation de rester, comme si la voix de la femme – au secours – était en réalité celle de Dieu, canalisée, filtrée et brisée, certes, mais tout aussi impérieuse : un moment spécialement choisi pour lui.

Et il allait devenir médecin.

Il s’élança en faisant de grands signes.

— Hé !

L’homme leva les yeux et fut aussitôt saisi d’agitation : se balançant d’un pied sur l’autre, roulant des épaules, grattant sa barbe broussailleuse et se tirant les cheveux par poignées. Il parlait tout seul. Torse nu sous son manteau dont les manches dépassaient de ses mains, lui donnant l’air d’un gamin perdu. Jonah reconnut cet état ; il le connaissait intimement, il y était confronté régulièrement. Et il sentit un grand calme l’envahir. Il savait quoi faire.

Il dit :

— Regardez-moi.

L’homme le regarda.

Jonah dit :

— Personne ne va vous faire de mal.

— Je vais mourir ! cria la femme.

Sans se retourner, Jonah lui répondit :

— Ça va aller.

mourir mourir

Je vais mourir.

— Vous voulez bien m’écouter ? Monsieur ? S’il vous plaît. Reculez d’un pas.

L’homme grimaça d’impatience, comme si Jonah avait sauté une réplique. Il fit un pas de côté et Jonah l’imita pour rester face à lui.

— D’accord, attendez. Je n’ai pas l’intention de…

L’homme tenta à nouveau de le contourner et Jonah s’avança vers lui.

— … écoutez, je n’ai aucune intention de, personne ne veut…

Alors tout se précipita.

Cheveux, chaleur, une odeur organique suffocante ; un bras tordu ; la chute ; le sol ; et, pour la deuxième fois de la soirée, Jonah se retrouva à patauger dans une mare de sang.

1. Aux États-Unis, il faut avoir fait quatre ans d’études universitaires généralistes avant de pouvoir entrer en faculté de médecine. Les études de médecine se déroulent alors en quatre ans : deux ans de cours théoriques (sanctionnés par un premier examen), puis deux ans de stages pratiques en hôpital dans les différentes spécialités (l’équivalent de l’externat en France). (NdT.)

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Commentaires récents

Commentaire ajouté par MeguyC 2019-05-11T08:38:03+02:00
Argent

Pour une raison que j'ignore, je n'est pas réussi à m'accrocher à l'histoire, à la plume de l'auteur et aux personnages. Du coup je n'est pas apprécier cette lecture à sa juste valeur. Dommage...

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Commentaire ajouté par Milka2B 2017-03-30T22:49:37+02:00
Argent

C'est l’histoire de Jonah, un jeune interne en médecine, dont sa vie est entièrement dévouée à ses études, qui une nuit, sauve une jeune fille dans une ruelle sombre, en tuant son agresseur.

L'histoire est très bien écrite, et les détails vous transportent sur les lieux comme si vous y étiez.

On se doute facilement du déroulement de ce thriller psychologique et de la manipulation sous jacente, mais le suspens est là, et on arrive pas à lâcher le livre, même si l’intrigue traîne en longueur, et si je trouve la fin trop simple.

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Commentaire ajouté par lila11 2016-05-18T16:53:58+02:00
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Très très moyen et assez tordu.

si vous voulez découvrir cet auteur, faites le plutôt avec "les visages"

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Commentaire ajouté par poucelimag 2014-06-20T19:45:18+02:00
Bronze

J'ai moyennement apprécié ce livre. très long à se mettre en place, on s'attend un peu à la fin, l'intrigue se met à arriver aux trois quarts du livre, je ne le conseille pas, je me suis ennuyée, j'avais hâte de finir la lecture (je lis toujours jusqu'au bout si possible).

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Commentaire ajouté par njfok 2014-01-28T21:58:48+01:00
Or

Franchement très moyen. Le livre fait 400 pages et ça a commencé au bout de 350 pages. Je le déconseille fortement.

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Commentaire ajouté par seriallectrice 2013-11-21T20:50:22+01:00
Lu aussi

Une intrigue longue à se mettre en place, une écriture lourde et compliquée, des scènes un peu malsaines et dérangeantes et une fin légèrement décevante font que ce livre ne fait pas partie de mes meilleures lectures.

Cependant tout n'est pas mauvais, il y a un côté accrocheur qui a fait qu'une fois commencé j'ai continué page après page, pour voir jusqu'à quel degré de folie l'auteur allait emmener Eve.

Mais malheureusement, ça ne suffira pas à faire de ce livre un inoubliable pour ma part.

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Commentaire ajouté par helene86 2013-11-21T16:19:12+01:00
Argent

une histoire commence comme annoncée dans le résumé puis prend un virage à 180 %, ça m'a beaucoup plus. histoire cependant bien américaine. pour résumé on plonge dans les méandres de la psyché

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Commentaire ajouté par sylvains7 2013-09-23T00:07:51+02:00
Argent

Un suspens sans surprise (tout ou presque est prévisible ) ,des petites longueurs, un style d'écriture simpliste.l'histoire m'a rappelé énormément certains films américains des années 90 ( "liaison fatale","la main sur le berceau","jf partagerait appartement"...).Cependant,la lecture se fait jusqu'au bout,espérant un dénouement original,qui ne viendra pas...

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Commentaire ajouté par Ludivine73 2013-03-17T11:33:08+01:00
Argent

Pour Les visages j'avais vraiment été aspirée au coeur du roman et je n'avais pas pu en décrocher !

Cette fois je suis un peu plus sur ma retenue. C'est qu'arrivé vers le milieu du livre l'histoire m'a un peu dérangé et du coup je n'étais plus sûre de vouloir aller au bout.

Et bien sur, si, j'ai voulu savoir comment allait se terminer le livre...

Donc pari réussi pour l'auteur parce qu'il m'a vraiment fait passer par plein de sentiments contradictoires...

Par contre quelques passages un peu longs et sans grand intérêt à mon goût...

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Commentaire ajouté par Barbiebook 2012-12-24T15:50:40+01:00
Bronze

Malgré une écriture sans reproche, et des personnages bien construits, l'issue du roman est prévisible des la mise en place du scénario. Une lecture toutefois facile, je pense que je vais tenter un autre roman de cet auteur.

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Dates de sortie

Jusqu'à la folie

  • France : 2011-10-05 (Français)
  • France : 2012-10-03 - Poche (Français)

Activité récente

oxymord l'ajoute dans sa biblio or
2018-12-15T16:27:30+01:00

Les chiffres

Lecteurs 116
Commentaires 12
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Evaluations 16
Note globale 6.38 / 10

Évaluations

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