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Golfe du Saint-Laurent, nuit du 11 au 12 mai 1942

— Vous n'êtes pas trop ému de partir pour l'Europe ? demanda en français le capitaine, un rude gaillard dont la haute taille imposait le respect.

— Non, capitaine, j'attends ce moment depuis deux ans, répondit Armand Marois.

Il venait de rejoindre sur le pont le capitaine du cargo hollandais qui faisait route vers le Royaume-Uni. Natif du pays du Lac-Saint-Jean, le jeune homme était encore vêtu de sa tenue de cuisinier. Une main sur le bastingage, il observait d'un regard mélancolique les lumières d'une localité de la rive sud du Saint-Laurent qui s'éloignaient dans la nuit noire, à tribord. Il ne connaissait pas la Gaspésie, mais cette terre qui disparaissait petit à petit appartenait quand même à son pays natal.

— Mais en m'engageant dans la marine royale, continua Armand, je ne pensais pas finir aux fourneaux d'un bateau. Tout ça parce qu'à l'armée ils m'ont trouvé un problème d'audition ! Seulement, comme disaient mes parents, je suis débrouillard. La preuve ! Je suis quand même à bord. La mer, ça me plaît tellement ! J'ai envie de voyager et de me rendre utile. J'ai grandi dans un village ouvrier qui est maintenant à l'abandon, Val-Jalbert ! Il ne s'y passe plus rien.

Le capitaine approuva distraitement, un vague sourire de politesse sur les lèvres. Il se dirigea vers la passerelle du poste de commandement, d'où son second lui faisait signe.

— Je redescends, leur cria Armand. En bas, tout le monde est déjà couché.

Il serait volontiers resté au grand air. Le fils cadet de Joseph et d'Élisabeth Marois n'avait guère changé depuis qu'il avait quitté sa famille. Mince, le teint hâlé, les cheveux courts d'un blond doré, il se savait beau garçon et il attirait facilement la sympathie. De nature, il était assez content de lui. Et les circonstances présentes lui donnaient tout lieu de se féliciter, puisqu'il avait pu prendre place dans ce cargo grâce à un poste de commis de cuisine qui se libérait. Ce bâtiment faisait partie d'un groupe de six navires marchands. Il se tourna encore une fois vers la côte.

« Je laisse qui, derrière moi ? se demanda-t-il. Ma mère est morte sans que je l'aie revue, sans même que j'aie pu l'embrasser. Les filles ? Je les fréquente pour me distraire. La seule qui m'intéresse vraiment se moque bien de moi. »

Dans un accès de nostalgie, il revit le doux visage de Betty, sa mère, aux bouclettes couleur de miel, et il crut sentir le velouté de ses joues quand il y déposait un léger baiser. Il pensa à Charlotte et revit ses cheveux bruns soyeux, ses yeux sombres et sa bouche si rose. Elle n'était plus fiancée à Simon, son frère aîné, mais elle s'entêtait à demeurer célibataire.

« Elle n'a pas répondu à ma plus récente lettre, se dit encore Armand. Si elle avait accepté de me revoir à Québec, je ne me serais pas embarqué. J'aurais tenté ma chance. »

Il respira une dernière fois le vent frais. Soudain, une violente explosion retentit dans la nuit, un bruit épouvantable assorti d'une clarté fulgurante.

— Des torpilles ! hurla le capitaine. Le premier navire est touché !

La peur au ventre, Armand dévala l'escalier métallique et se rua sur l'entrepont. La terrible menace dont les Québécois parlaient depuis des mois prenait tout son sens. Les U-Boot allemands poursuivaient leur chasse diabolique, pareils à une meute de loups rôdant dans les profondeurs marines du Saint-Laurent. En embarquant, il savait très bien que ces bateaux-là ne seraient pas protégés par des corvettes.

« Qu'est-ce que ça changerait ? pensa Armand en courant vers les cabines des matelots. Tout va si vite ! »

L'écho de la déflagration le hantait. Naïvement, il espérait avoir le temps de mettre toutes ses affaires dans son sac, au cas où il faudrait embarquer dans les canots de sauvetage.

— Debout, les gars ! brailla-t-il, Wake up1 ! Wake up ! Les U-Boot attaquent !

Il fallait parler anglais à défaut du hollandais. Peter, un soldat, se dressa sur sa couchette, hébété. Au même instant, l'enfer se déchaîna. La masse entière du navire, touché à son tour en plein centre, fut ébranlée. Une torpille avait percé la coque et pénétré dans les bouilloires. Des clameurs horrifiées s'élevèrent, couvertes par des grondements effrayants et des sifflements de vapeur que l'on aurait dit poussés par un serpent monstrueux.

Armand fut d'abord projeté au sol. Son cœur battait à tout rompre.

« Mon Dieu, c'est la fin ! Maman ! Maman ! implora-t-il. Je ne veux pas mourir ! »

Des hurlements d'agonie lui glaçaient le sang. Il comprit que des hommes, non loin de là, étaient brûlés vifs. Ensuite, le chaos qui régna l'empêcha de réfléchir. Les matelots se ruèrent vers le pont. Armand suivit le mouvement. Le second du capitaine fit mettre une chaloupe à la mer, mais elle ne put contenir qu'une vingtaine de passagers.

— Le cargo va couler ! s'égosilla un matelot.

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" Le Métis ne put en dire plus. Sa voix se brisa et il pleura à son tour, des sanglots étouffés, retenus depuis des mois. Suffoqué par ce chagrin qu'il libérait enfin, il referma ses bras sur sa soeur et l'étreignit avec passion. Elle s'abandonna, la tête nichée au creux de son épaule, tandis qu'il sanglotait sans pouvoir s'arrêter, éperdu de gratitude et aussi de regrets."

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Note de l’auteure

En écrivant les dernières lignes du tome III, intitulé Les Soupirs du vent, j’ai laissé Hermine et Toshan enlacés près de la chute d’eau de la rivière Ouiatchouan, à Val-Jalbert. La guerre commençait à enflammer le monde entier et bouleversait déjà l’existence ordinaire de mes personnages.

Je ne pouvais pas en rester là. Je me suis de nouveau plongée dans l’étude d’une importante documentation afin de dépeindre les aventures et les tourments de mes chers héros.

Bien sûr, j’ai dû mêler la fiction à la réalité et des personnages réels côtoient parfois ceux dont j’ai imaginé le palpitant destin.

Les Canadiens ont souffert dans leur chair et dans leur âme de ce long conflit qui a fait tant de victimes partout sur notre planète.

Je tenais, de tout mon cœur de Française, à rendre hommage à leur dévouement, à leur engagement, en émaillant mon récit de faits authentiques.

Bien des années se sont écoulées depuis ce désastreux conflit. Aussi, je voudrais préciser un point capital. Comme bien des romanciers soucieux de respecter le climat d’une époque précise, j’ai dû évoquer les Allemands dans leur rôle d’ennemis. Cependant, par souci d’équité, j’ai souligné que beaucoup parmi eux subissaient également de terribles épreuves, dans leur pays ou ailleurs, en butte à la haine générale, eux à qui, le plus souvent, on n’avait pas laissé le choix de s’engager. Certains sont passés du côté de la résistance française, d’autres sont morts pour avoir refusé d’obéir à Hitler. Il ne faut rien oublier, ni le mal ni le bien.

J’ai tenu en outre à évoquer le délicat sujet des pensionnats d’enfants amérindiens qui ont ouvert leurs portes dans les années 1920 et où se sont déroulées de graves exactions. Cependant, je tiens à préciser ici que ce genre d’établissements n’existait pas à Chicoutimi, ni aux environs de Péribonka. C’est uniquement pour les besoins du roman que je les ai créés. Il n’aurait pas été très judicieux de ma part de citer les lieux réels, surtout pour les victimes de jadis.

J’espère que mon inspiration et mon travail sauront répondre à l’attente de mes lectrices et de mes lecteurs, du Québec et d’ailleurs.

M.-B. D.

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