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Extrait ajouté par ilovelire 2016-05-24T12:20:53+02:00

La catastrophe a commencé quand je suis sortie du ventre de ma mère.

Il était convenu et décidé que je serais un garçon. Il ne pouvait en être autrement, inch’Allah. Ma mère tombe enceinte. La naissance approche. Ce fils qui s’apprête à venir au monde sera leur porte-bonheur, ils en sont sûrs. Et c’est moi qui arrive.

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Extrait ajouté par ilovelire 2016-05-24T12:19:41+02:00

Des coups, il y en a eu tellement. De toutes mes blessures il y a celle, plus profonde, qui ne se voit pas. Celle que portent tant de jeunes filles du monde arabo-musulman où la virginité exigée par les hommes avant le mariage est d’autant plus hypocrite que les pères, quand ce ne sont pas les frères ou les oncles, sont parfois ceux-là mêmes qui la déflorent. À cette blessure, la plus terrible, et à toutes mes premières marques de petite fille sont venues s’ajouter de plus récentes. Les dernières datent du 5 novembre 2015, quand je suis sortie de la gare de Casablanca. Je les garderai peut-être longtemps aussi, au-dessus du nez et sur l’arcade sourcilière gauche.

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Extrait ajouté par ilovelire 2016-05-24T12:19:32+02:00

Je m’allonge sur mon tapis en plastique et La Fatima s’agenouille à mes côtés. Elle me frotte le dos de toutes ses forces, gommant mes peaux mortes. J’ai le visage face au sol, posé sur les avant-bras, et nous discutons comme ça. Elle m’asperge. Et puis elle s’asperge avec ce qui reste d’eau dans le seau. Elle me demande comment ça va, ma vie, ma fille, le cinéma. Je connais toute son histoire, et celle des autres. En me lavant, elles se racontent et j’adore ça. Il y a aussi les clientes du hammam qui viennent passer là trois ou quatre heures avec leurs enfants, et qui n’arrêtent pas de bavarder. Je peux rester longtemps à les observer et à les écouter. Les problèmes des autres me font oublier les miens dans la vapeur, dans le vacarme de l’eau, dans ce lieu si important de la culture marocaine.

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Extrait ajouté par ilovelire 2016-05-24T12:19:19+02:00

Ça va et ça vient, les dames s’agitent dans la vapeur, des jeunes et des vieilles ont leur voile sur la tête, d’autres non. Tout le monde parle fort et les conversations en arabe s’entremêlent dans un boucan d’échos en cascade, avec les pelletées d’eau, les tatanes des employées, ces chaussures en plastique qui claquent sur le sol carrelé.

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Extrait ajouté par ilovelire 2016-05-24T12:19:11+02:00

Celui de mon quartier est à peu près la seule sortie que je m’autorise sans me déguiser. J’y ai mes habitudes depuis que j’ai acheté ma maison en 2009 dans le secteur résidentiel et plutôt chic de Targa, à Marrakech. C’est à dix minutes en voiture. Je n’ai qu’à fourrer l’équipement dans le coffre et à me trouver un chauffeur car je n’ai jamais réussi à conduire. Personne ni rien ne m’importune, à part le regard des trois types qui se sont attribué le contrôle du stationnement dans la rue voisine de l’établissement. Ils sont assis à ne rien faire et quand on s’engouffre dans la rue pour se garer, je vois leurs regards et leurs bouches qui chuchotent. Je ne supporte plus cette manière de m’observer, je ne supporte plus les yeux de certains Marocains sur moi. J’ai commencé une guerre contre ces millions d’yeux qui ne comprennent pas ce qui leur arrive. À ces trois-là, qui s’occupent de placer les voitures devant le hammam et me dévisagent comme s’ils me déshabillaient, je leur parle à voix haute pour me défouler, enfermée dans ma voiture, sans qu’ils puissent m’entendre : « Oui, oui, c’est ça, regardez-moi ! Je suis Loubna Abidar ! Là, vous êtes contents ? » Non, ils n’ont pas l’air contents.

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Extrait ajouté par ilovelire 2016-05-24T12:19:02+02:00

Ne rien oublier. Les bassines pour commencer, et puis le reste dedans. Les tapis en plastique. Les gobelets pour s’arroser. Les tongs… Bon. Maintenant le savon noir, le shampoing, les gants qui grattent, la crème à épiler, la pierre ponce pour la corne des pieds, les œufs, le miel et le henné pour le visage, les restes de légumes de la semaine pour faire un masque sur la tête. Qu’est-ce que j’oublie encore ? Ah oui, le citron. Le citron à presser à la fin sur la peau et les cheveux. Voilà, je crois qu’on peut y aller.

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Extrait ajouté par ilovelire 2016-05-24T12:18:58+02:00

Elle dérange. Trop libre. Trop franche. Trop femme. Jamais elle ne baisse les yeux, jamais elle ne retient ses mots. Au Maroc, elle est méprisée, insultée, physiquement agressée, menacée de mort dans les médias, sur les réseaux sociaux et par les hommes de son pays. Le cinéma qui l’a sortie de l’enfer de son enfance s’est refermé sur elle comme un piège, la réduisant à l’objet de ses rôles. « Abidar » est devenu une insulte, un gros mot. Celle qui ose briser des tabous sur la nudité, la prostitution, le poids des traditions et du mensonge, renvoie à sa vérité une société qui infantilise les femmes, les dénigre et les utilise. À elle seule, elle est le miroir qui gêne, qui perturbe, qui affole. D’où son surnom : « Abidar la dangereuse ».

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Extrait ajouté par ilovelire 2016-05-24T12:18:50+02:00

Sa faute ? Avoir osé incarner une prostituée au cinéma. Dans Much Loved, du réalisateur franco-marocain Nabil Ayouch, elle joue magistralement le rôle principal, celui de Noha, jeune femme de tête et de cœur qui mène comme elle le peut sa vie de prostituée marocaine. En mai 2015, le film est sélectionné au Festival de Cannes dans la Quinzaine des réalisateurs et présenté en avant-première. Au Maroc, c’est le scandale. Les autorités dénoncent « un outrage grave aux valeurs morales et à la femme marocaine, et une atteinte flagrante à l’image du royaume ». Le cauchemar commence.

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Extrait ajouté par ilovelire 2016-05-24T12:18:37+02:00

À deux reprises, lorsque nous relisions ensemble les épreuves de ce livre, je me suis aperçue que Loubna pleurait. Ses larmes coulaient sur le chapitre sept. Impassible, silencieuse, la tête fixée sur les pages, elle se retrouvait face à son père, premier homme de sa vie à tous les sens du terme et pour le pire. Le père noir sur blanc, la violence absolue, la terreur, l’effroi, la haine, le dégoût, mais aussi l’origine de la révolte et de la guerre par lesquelles elle s’est construite. Plus loin, au chapitre quinze, Loubna s’est remise à pleurer. « L’agression ». Elle en porte encore une trace sur l’arcade sourcilière gauche. Dans un hammam à Marrakech, alors que nous étions assises toutes nues, côte à côte, à nous badigeonner de savon noir et à nous asperger chacune la tête de seaux d’eau chaude, je ne pouvais m’empêcher de détailler son corps blessé. Un corps à lire comme le livre d’histoire d’une femme d’aujourd’hui. Les cicatrices de Loubna Abidar.

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