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Irénée tentait en vain de calmer Lysette qui, en plein délire, se tordait dans le lit. Rien ne semblait pouvoir l’apaiser.

— Pauvre enfant, soupira-t-elle.

Lysette n’arrivait pas à se reposer et ne gardait rien de ce qu’elle ingérait. Il était impossible de lui administrer un remède qui ait le temps d’agir entre deux vomissements.

Épuisée, Irénée se laissa tomber dans le fauteuil et regarda la malade s’agiter sans fin.

— Je vous en prie… ne le laissez pas… Oh non, par pitié ! gémissait-elle.

Irénée tendait une main lasse vers le linge humide dont elle se servait pour bassiner le corps de la jeune fille lorsque son fils pénétra dans la pièce. Irénée laissa retomber son bras.

— Max, que fais-tu ? s’écria-t-elle. Tu ne peux pas entrer, elle est à moitié nue !

— Je m’en moque !

Il écarta les pans de la moustiquaire, s’assit sur le bord du matelas.

— Max, ce n’est pas convenable, protesta encore sa mère. Tu dois sortir immédiatement.

L’ignorant, il repoussa le drap chiffonné qui recouvrait le corps de Lysette. Sa camisole humide de sueur lui collait à la peau, ne dissimulant rien de ses formes. Les traits tirés, Max écarta les mèches rousses qui lui tombaient sur le visage, puis souleva le corps frêle agité de frissons et le serra contre lui.

— Chut, souffla-t-il tout contre la tempe de Lysette. Laissez-vous aller contre moi, petite. Vous vous épuisez.

Après l’avoir calée contre son épaule, il attrapa le linge humide et lui en tamponna doucement le visage et la gorge. Puis il pressa le tissu pour faire ruisseler l’eau sur sa peau brûlante sans se soucier de mouiller ses propres habits.

— Lysette, calmez-vous. Je vais m’occuper de vous. Dormez, vous êtes en sécurité.

Au bout d’un moment, le son de sa voix grave et ses caresses finirent par apaiser la jeune fille qui s’affaissa contre lui.

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《 — Non madame, monsieur Max n’est pas pervers. C’est juste… un homme. Et vous ne pourrez jamais empêcher un homme d’être attiré par une jolie fille. Pas plus que vous ne pourrez attacher un chien avec un chapelet de saucisses.

Pensive, Irénée but une autre gorgée de thé.

— Tu trouves Lysette attirante ? Je dois avouer qu’au début, elle m’a semblé plutôt commune, mais il est vrai que plus le temps passe, plus elle me paraît jolie.

— Elle a quelque chose qui plaît à monsieur Max, déclara Noéline sans ambages. Chaque fois qu’ils sont dans la même pièce, il se met à frémir comme un homard au court-bouillon !

— Noéline !

Irénée fronça les sourcils d’un air sévère, puis pouffa finalement dans sa tasse de thé.

— C’est la vérité, madame. Et une chose est sûre : quand il la regarde, il ne pense plus à sa vengeance. Seulement, il ne l’avouera jamais.》

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[Gaspard]se pencha et la souleva sans peine, ses gros bras l’enserrant avec force. Puis, inclinant la tête, il lui chuchota à l’oreille :

— Tu vas payer pour tous les tracas que tu m’infliges, je te le garantis !

Dans sa fureur, il lui postillonnait au visage. Écœurée, Lysette le repoussa, et, sans réfléchir, se mit à crier :

— Max !

Elle jeta un regard éperdu en direction de la porte. Où diable était-il ? Personne ne l’avait donc prévenu de l’arrivée de sa famille ?

— Max…

Tout à coup elle eut l’impression que le monde autour d’elle pivotait sur son axe. Un grondement sourd s’éleva dans son dos et une force invisible l’arracha à l’emprise brutale de son beau-père. Elle se retrouva plaquée contre le torse musclé de Maximilien Vallerand. Elle se cramponna à lui, nouant les bras autour de son cou.

— Il va m’emmener chez Sagesse, souffla-t-elle, affolée. Ne le laissez pas faire, je vous en sup…

— Vous n’irez nulle part, l’interrompit Vallerand d’un ton brusque. Calmez-vous, Lysette. Ce n’est pas bon pour vous, toutes ces émotions.

Son attitude possessive provoqua chez elle un étrange vertige. De toute évidence, il considérait qu’elle lui appartenait et il ne laisserait personne la lui arracher.

Vallerand la déposa avec précaution sur une chaise. Puis il se redressa et fixa Gaspard Médart sans ciller.

— Ne la touchez plus jamais, articula-t-il d’une voix sourde qui glaçait le sang. Si vous frôlez ne serait-ce qu’un cheveu de sa tête, je vous mets en pièces.

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- Mes fils! s'exclama-t-elle, incrédule. Mais que faites-vous là?

Ils échangèrent un regard perplexe, puis Alexandre, aussi brun et grand que son frère, répondit:

- Euh... nous habitons ici, mère.

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Max eut un sourire distrait. Il se remémora le minois semé de taches de rousseur, la natte rousse ébouriffée et les yeux bleus emplis de défiance. Certes, Lysette Kersaint n’était pas ce qu’on appelait une beauté classique. Et pourtant quelque chose d’indéfinissable la rendait très désirable à ses yeux.

Ce n’était pas un désir superficiel, détaché. Non, c’était une faim intense, primaire, qui l’avait tenaillé dès qu’il avait posé les yeux sur elle.

Il y avait en elle comme une promesse sensuelle qui, sans qu’il se l’explique, lui laissait entrevoir l’espoir d’apaiser ses vieux tourments.

Derrière ce désir se cachait une indéniable curiosité, il en avait conscience. Il avait envie de mieux la connaître, de découvrir toutes les facettes de sa personnalité.

C’était la première fois qu’il rencontrait une fille si directe et si déterminée en dépit de son jeune âge. En l’espace d’un instant, elle l’avait ébloui.

Elle serait sienne, il le fallait. Dieu savait qu’il ne la laisserait pas à ce porc d’Étienne Sagesse. Quel gâchis ce serait !

— Savez-vous à qui elle est fiancée, mère ?

— Oui, elle me l’a dit. Étienne Sagesse.

— Lui-même. L’homme qui a jeté l’opprobre sur mon épouse et sur mon nom. Je trouverais tout à fait justifié de me venger en lui volant sa fiancée.

Sa mère écarquilla les yeux comme s’il était devenu fou.

— Qu’entends-tu par « lui voler » ?

— Évidemment, nous ne pourrons pas éviter le duel, murmura-t-il, perdu dans ses pensées.

— Maximilien, il n’en est pas question ! s’indigna Irénée.

Il lui adressa un regard moqueur.

— Et comment comptez-vous m’en empêcher ?

— Tu serais prêt à ruiner la réputation d’une innocente jeune fille pour atteindre Étienne Sagesse ?

Lysette Kersaint ne t’a rien fait. Tu veux avoir cette histoire sur la conscience jusqu’à la fin de tes jours ?

— Je n’ai pas de conscience, rétorqua-t-il sèchement.

— Oh, Max, tu ne peux pas faire cela !

— Vous préférez la voir mariée à un homme tel que Sagesse ?

— Oui, si l’alternative consiste à être déshonorée et jetée à la rue !

Il y avait presque de l’horreur dans le regard de sa mère. Comme toujours, elle redoutait le pire lorsqu’il s’agissait de lui. Un mauvais petit diable l’incita à la conforter dans cette piètre opinion qu’elle avait de lui.

— Elle ne sera pas jetée à la rue. Il va de soi que je subviendrai ensuite à ses besoins. Ce qui n’est pas cher payé, si l’on songe à l’occasion inespérée qu’elle me fournit.

— Son beau-père te défiera en duel, lui aussi.

— Ce ne serait pas le premier.

— Tu envisages vraiment de ternir la réputation de cette jeune fille, de devenir son protecteur, de l’entretenir comme une cocotte en la rendant méprisable aux yeux de tous, et de te battre en duel avec son père, un homme mûr qui…

— Son beau-père, corrigea Max. Qui la bat, soit dit en passant.

— Cela ne justifie en rien ta conduite ! Mon Dieu, comment ai-je pu mettre au monde un être aussi dépravé ?

Max avait beau être endurci, cette exclamation dans la bouche de sa mère ne pouvait que l’affecter. Néanmoins l’occasion était trop belle pour qu’il y résiste.

Quelle revanche ce serait sur l’être immonde qui avait ruiné sa vie !

Il n’aurait pas pu s’empêcher d’en profiter, pas plus qu’il n’aurait pu empêcher son cœur de battre.

— Cela fait des années que j’attends une telle occasion, mère, alors ne vous mêlez pas de cette affaire. Et ne pleurez pas non plus sur le sort de cette fille. Je vous promets qu’elle sera largement dédommagée.

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Sa tête était de plus en plus lourde. Elle finit par l’appuyer contre l’épaule de Vallerand. Son parfum, mélange subtil de savon, de tabac et de cuir, était terriblement viril, nota-t-elle. Sans vraiment s’en rendre compte, elle le huma encore et encore, tandis que son corps se laissait aller lentement contre le torse solide.

Dans son dos, les doigts avaient repris leur exploration.

C’était inattendu, une telle douceur chez un homme aussi puissant. Réfléchir devenait difficile. Une sorte de brouillard cotonneux semblait l’encercler, se refermer sur elle, comme une promesse d’oubli, de délivrance… Son corps s’engourdissait.

Elle lutta de toutes ses forces pour ne pas sombrer, mais dut néanmoins perdre conscience quelques secondes, car elle ne garda aucun souvenir du moment où il rabattit sa chemise.

— Qui a fait cela ? s’enquit-il à mi-voix en la faisant pivoter face à lui.

Elle secoua la tête.

— Peu importe, articula-t-elle entre ses lèvres craquelées.

— Mademoiselle, vous n’êtes pas en position de braver mon autorité. Je vous prie de ne pas me faire perdre mon temps. Répondez-moi et vous pourrez aller dormir.

Dormir. L’idée était si séduisante que Lysette en eut presque le vertige. Au fond, à quoi bon résister puisqu’il ne se laisserait de toute évidence pas amadouer ?

Plus tard, elle réfléchirait à un plan, se promit-elle. Pour l’heure, elle devait juste reprendre des forces.

— C’est mon beau-père.

— Son nom ?

Elle hésita, puis :

— Promettez-moi d’abord que vous ne le ferez pas prévenir.

— Vous n’êtes pas en mesure de négocier, riposta-t-il avec un rire bref.

— Alors allez au diable !

Il sourit. Dans son visage bronzé, ses dents apparaissaient d’une blancheur éclatante.

— D’accord, je vous promets de ne pas l’avertir. À présent dites-moi comment il s’appelle.

— Gaspard Médart.

— Pourquoi vous a-t-il battue ?

— Nous sommes venus de Natchez pour mon mariage. Je hais mon fiancé et j’ai refusé d’honorer l’accord qu’avait conclu mon beau-père en mon nom.

Vallerand haussa les sourcils. Une jeune fille créole encore célibataire devait une obéissance absolue à son père – ou à son beau-père.

— La plupart des gens trouveraient normal qu’un homme châtie sa fille ou sa belle-fille en de telles circonstances, remarqua-t-il.

— Et vous ?

— Je ne frapperai jamais une femme. Quoi qu’elle ait dit ou fait.

— Eh bien, tant mieux pour votre femme.

— Je suis veuf.

— Oh ! Désolée.

— Où est descendu votre beau-père ?

— Il séjourne chez M. Sagesse.

Une lueur s’alluma dans le regard de Vallerand.

— Vous êtes fiancée à Étienne Sagesse ?

— Oui.

— Et vous vous appelez ?

Cette fois, elle rendit les armes.

— Lysette Kersaint. Je suppose que vous connaissez la famille Sagesse ?

— Oh que oui !

— Ils sont de vos amis ?

— Certainement pas. Il y a du sang entre nous.

Cette déclaration emphatique redonna un peu d’espoir à Lysette. Si Vallerand était en guerre contre les Sagesse, il serait plus facile de s’assurer son aide.

— Qu’y a-t-il, Max ? s’enquit une voix féminine.

Une femme aux cheveux argentés, vêtue d’une robe de mousseline lavande agrémentée de ruchés de dentelle, venait de franchir le seuil de la bibliothèque.

À la vue de Lysette, elle s’immobilisa, l’air consterné.

— Mère, je vous présente Mlle Lysette Kersaint, qui arrive de Natchez. Des circonstances malheureuses l’ont séparée de sa famille. Les garçons l’ont rencontrée dans la forêt et l’ont ramenée ici. J’aimerais que vous lui fassiez préparer une chambre pour la nuit.

Puis, se tournant vers Lysette, il ajouta :

— Voici ma mère, Mme Irénée Vallerand. Veuillez la suivre.

Mme Vallerand, qui devait se poser quantité de questions, fit taire sa curiosité et se borna à tendre la main à Lysette pour la saluer. Les gens de La Nouvelle-Orléans étaient célèbres pour leur sens de l’hospitalité et Irénée ne faisait pas exception à la règle.

— Pauvre petite, murmura-t-elle. Vous allez commencer par prendre un bain, puis vous vous restaurerez et vous irez vous reposer.

— Madame…

— Nous parlerons plus tard, coupa Irénée. Suivez moi, mon enfant.

— Merci, madame.

Lysette obtempéra, trop heureuse d’échapper à la présence intimidante de Maximilien Vallerand. Elle avait l’intention de reprendre des forces au plus vite, puis de s’enfuir à la première occasion.

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1

La Nouvelle-Orléans

Philippe et Justin Vallerand couraient dans les bois en direction du bayou, se faufilant entre les pins et les sycomores, sautant par-dessus les marigots.

Plutôt grands pour leur âge et d’allure dégingandée, ils n’avaient pas encore la musculature impressionnante de leur père. En revanche, l’arrogance innée des Vallerand se lisait sur leurs traits. Tous deux avaient d’épais cheveux bruns qui leur tombaient sur le front en boucles indisciplinées, et des yeux bleus frangés de cils sombres.

Même si les gens avaient souvent du mal à les distinguer l’un de l’autre, ils étaient aussi différents de caractère qu’on puisse l’être.

Philippe était doux, bienveillant, et il obéissait aux consignes même quand il n’en saisissait pas forcément la logique.

Justin, lui, était une petite brute qui ne supportait pas l’autorité et se vantait de contrevenir aux règles établies.

— Qu’est-ce qu’on fait ? demanda Philippe. On prend la pirogue et on va chercher des pirates sur la rivière ?

— Fais ce que tu veux, rétorqua Justin avec hauteur. Moi, j’ai l’intention d’aller voir Madeleine.

Madeleine Scipion était une très jolie brune, fille d’un négociant installé en ville. Ces derniers temps, elle avait témoigné à Justin un intérêt évident alors qu’elle savait pertinemment que Philippe était amoureux d’elle. La petite garce était ravie de dresser les deux frères l’un contre l’autre.

— Tu l’aimes ? risqua Philippe, son visage expressif crispé par la jalousie.

Justin ricana et cracha par terre.

— Si je l’aime ? Mais qui a besoin d’amour ? Je t’ai dit ce qu’elle m’a laissé lui faire la dernière fois que je l’ai vue ?

— Quoi donc ? souffla Philippe.

Ils se jaugèrent du regard.

Tout à coup Justin asséna une tape sur le crâne de son frère, puis s’élança vers la rivière en zigzaguant entre les arbres tandis que Philippe le pourchassait en braillant :

— Tu vas me le dire ! Tu vas me le dire !

Tous deux s’immobilisèrent soudain en détectant un mouvement du côté de la pirogue.

Un jeune garçon vêtu de guenilles et d’un chapeau avachi tournait autour de l’embarcation. Se rendant soudain compte qu’on l’avait découvert, il lâcha l’amarre. Vif comme l’éclair, il ramassa son baluchon et prit ses jambes à son cou.

— Il voulait voler la pirogue ! rugit Justin.

Réconciliés, les jumeaux se lancèrent à la poursuite du voleur avec des clameurs guerrières.

— Coupe-lui la route ! beugla Justin.

Philippe bifurqua à gauche et disparut derrière un bosquet de cyprès qui longeait la rive fangeuse de la rivière. Il ne lui fallut que quelques minutes pour dépasser le fuyard, puis se planter devant lui, l’arrêtant dans son élan.

— Toi, tu vas regretter d’avoir voulu prendre notre pirogue !

Après avoir essuyé d’un revers de main la sueur qui lui coulait sur le front, Philippe s’avança vers l’ennemi d’un air menaçant.

Haletant, ce dernier fit volte-face pour rebrousser chemin. Il se heurta à Justin qui l’attrapa aux épaules et le maintint à bout de bras.

Le jeune garçon laissa tomber son baluchon en poussant un cri aigu. Les jumeaux éclatèrent de rire.

— Eh, Philippe, regarde ce que j’ai attrapé ! Un lutin qui piaille et qui ne respecte pas la propriété d’autrui. Qu’est-ce qu’on va lui faire ?

Justin évitait sans mal les faibles coups de poing que tentait de lui décocher son prisonnier. Philippe s’approcha et fusilla du regard le malheureux voleur qui se tortillait en vain pour échapper à la poigne de son frère.

— Qui es-tu ? aboya-t-il.

— Lâchez-moi, je n’ai rien fait ! couina le captif.

— Seulement parce qu’on t’en a empêché.

Philippe émit un sifflement à la vue des plaques rouges et des griffures qui couvraient les bras minces du garçon.

— Eh bien, les moustiques se sont régalés, on dirait. Depuis combien de temps traînes-tu dans les marais ?

Le gamin se débattit de plus belle et réussit à flanquer un coup de pied dans le genou de Justin, qui poussa un rugissement de douleur.

— Ça suffit maintenant !

— Lâchez-moi, espèces de… brutes !

— Je vais t’apprendre les bonnes manières, moi, petit saligaud !

Justin leva le poing, prêt à boxer l’effronté.

— Attends, intervint Philippe, apitoyé malgré lui par la maigreur et l’impuissance du garçon. Il est trop petit, tu ne peux pas le frapper.

— Dieu que tu es gentil, commenta Justin, qui laissa néanmoins retomber son bras. Que veux-tu qu’on en fasse, alors ? On le jette dans la rivière ?

Déjà il entraînait vers la berge sa victime, qui se mit à pousser des cris perçants. Amusé, il décida d’en rajouter une louchée.

— Tu sais qu’il y a des serpents là-dedans ? fit-il en désignant l’eau noirâtre. Et venimeux, en plus !

— Non… je vous en supplie ! Pitié !

— Et des alligators, aussi. Ils ne vont faire qu’une bouchée de t…

Justin s’interrompit, bouche bée.

Le chapeau de leur prisonnier venait de tomber et de dévaler la berge. Il s’éloignait déjà au fil de l’eau. Le visage du garçon apparaissait maintenant en pleine lumière. Il avait les traits étonnamment fins et… une longue tresse rousse sur l’épaule.

Une fille !

D’à peu près leur âge, ou à peine plus âgée. De ses bras maigres, elle se cramponnait au cou de Justin avec l’énergie du désespoir, de peur qu’il ne la précipite dans la rivière.

— Ne me poussez pas… s’il vous plaît… je ne sais pas nager !

Justin s’écarta pour mieux examiner la petite figure marbrée de traces de boue.

C’était une fille ordinaire, plutôt agréable à regarder, sans être remarquable, même s’il n’était guère facile de savoir à quoi elle ressemblait sous cette crasse.

— Eh bien, on s’est fait avoir, Philippe ! s’exclama-t-il. Regarde donc. C’est une drôlesse. Ça change tout. Du calme, ajouta-t-il à l’intention de sa captive, toujours agrippée à son cou. Je ne vais pas te noyer. Finalement, j’ai d’autres projets.

— Justin, donne-la-moi, intervint Philippe.

— Va t’amuser ailleurs. Cette fille est à moi, asséna Justin avec son arrogance coutumière.

— Je ne vois pas pourquoi !

— C’est moi qui l’ai attrapée.

— Je t’ai aidé, je te rappelle. Et tu as déjà Madeleine !

— Bah, je te la laisse. Je préfère celle-ci.

— Laisse-la choisir entre nous, alors.

Les deux frères se défièrent un instant du regard. Puis Justin gloussa, regarda la captive et la gratifia d’une bourrade.

— D’accord. Alors dis-nous lequel de nous deux tu préfères.

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PROLOGUE

Natchez, 1805

Les coups pleuvaient dans un déluge brutal, incessant. Recroquevillée sur elle-même, Lysette tentait de se protéger la tête de ses bras repliés. La douleur lui arrachait des cris rauques qui lui déchiraient la gorge.

Sa tentative de rébellion avait été sauvagement matée, jusqu’à la vider de toute volonté, hormis celle de survivre à la furie de son beau-père.

Gaspard Médart n’était pas très grand, mais robuste et râblé, et doté d’une force nerveuse dont il se servait souvent pour compenser son manque d’intelligence.

Il ne se redressa que lorsqu’il fut certain que Lysette ne lui opposerait plus de résistance et, avec un grommellement de colère, essuya ses poings ensanglantés sur son gilet.

Lysette resta tétanisée une bonne minute avant de comprendre qu’il en avait fini avec elle.

Lentement, elle laissa retomber ses bras, se risqua à tourner la tête. Gaspard la dominait de toute sa taille, les poings toujours fermés.

Elle déglutit, sentit le goût du sang sur sa langue, se redressa tant bien que mal en position assise.

— Maintenant tu sais ce qu’il en coûte de me défier, gronda-t-il. Je ne tolérerai plus tes insolences, compris ?

Il brandit le poing sous le nez de Lysette qui bredouilla :

— Oui… oui !

Affolée, elle ferma les yeux et se mit à prier : « Pourvu qu’il ne recommence pas, pourvu qu’il ne recommence pas ! » Elle dirait n’importe quoi pour qu’il s’estime satisfait et s’en aille enfin.

Elle l’entendit éructer un ricanement de mépris, puis le bruit de ses pas décrut en direction de la porte.

Lysette rampa vers le lit. Elle s’y agrippa et parvint à se relever. La tête lui tournait. Elle tâta avec précaution sa mâchoire meurtrie. Un goût salé lui emplit la bouche. Elle cracha sur le sol.

La porte grinça. Lysette pivota dans un sursaut. Était-ce Gaspard qui revenait ? Non, ce n’était que Delphine, qui s’était empressée de se réfugier dans une autre pièce pendant que la rage de Gaspard se déchaînait sur elle.

Tout le monde l’appelait « tante Delphine », car elle faisait partie de cette catégorie de femmes que l’on plaignait : celle des vieilles filles, qui n’avaient pas eu la chance de dénicher un mari du temps de leur jeunesse et devaient par conséquent se résoudre à vivre aux crochets d’un parent plus ou moins généreux.

Quand elle découvrit la figure tuméfiée de Lysette, une expression de pitié mêlée d’exaspération apparut sur son visage replet.

— Vous pensez que je méritais cette correction, n’est-ce pas ? articula Lysette d’une voix sourde. Après tout, c’est Gaspard le chef de la famille puisqu’il n’y a pas d’autre homme à la maison. Il faudrait donc accepter toutes ses décisions sans broncher, c’est bien cela ?

— Tu devrais t’estimer heureuse. Cela aurait pu être pire ! Pourquoi lui tiens-tu tête ainsi ? Allons, laisse-moi t’aider, dit Delphine en prenant Lysette par le bras.

Mais la jeune fille se dégagea d’un mouvement brusque.

— Allez-vous-en. Je n’ai plus besoin de vous. C’est quand Gaspard me battait qu’il fallait m’aider !

— Ne sois pas sotte. Tu sais très bien quel est notre lot à nous, les femmes. Nous devons l’accepter. Et épouser Étienne Sagesse, ce n’est quand même pas une tragédie.

Lysette se hissa sur le lit en réprimant un gémissement de douleur.

— Sagesse est un porc et un ivrogne. Vous le savez aussi bien que moi, tante Delphine !

— Peut-être, mais si le bon Dieu en a décidé ainsi, tu l’épouseras, soupira Delphine avec un haussement d’épaules fataliste.

— Ce n’est pas Dieu qui le veut, objecta Lysette, le regard rivé sur la porte ouverte. C’est juste Gaspard.

Au cours des deux années passées, ce dernier avait dilapidé chaque centime que leur avait légué le père de Lysette. Et afin de regonfler son compte en banque, Gaspard n’avait pas hésité à marier Jacqueline, la sœur aînée de Lysette, à un homme certes fortuné, mais trois fois plus âgé qu’elle.

À présent, c’était au tour de Lysette d’être vendue au plus offrant. Il semblait impossible que Gaspard ait pu trouver pire mari que celui de Jacqueline, et pourtant…

Étienne Sagesse était un planteur de La NouvelleOrléans de sinistre réputation. Lysette ne l’avait rencontré qu’une fois, mais sa vulgarité et sa grossièreté n’avaient fait que conforter ses pires craintes. Il avait même tenté de la tripoter !

Gaspard s’en était amusé. C’était là le signe d’une virilité affirmée, avait-il prétendu.

Delphine, qui s’était approchée et examinait Lysette d’un œil soucieux, donnait des envies de meurtre à celle-ci.

— Veux-tu un peu d’eau froide pour te…

— Ne me touchez pas ! Si vous voulez vous rendre utile, envoyez un mot à ma sœur pour la prévenir que je désire la voir.

— Oh ! mais… j’ignore si son mari l’autorisera à…

— Faites ce que je vous dis ! coupa Lysette avant de tourner la tête vers le mur tendu de brocart.

Penser à Jacqueline était bien la seule chose capable de la rasséréner un peu.

Après le départ de Delphine, un silence irréel retomba dans la chambre. Les paupières closes, Lysette tenta d’oublier sa lèvre fendue qui l’élançait pour réfléchir à un plan. La fureur de Gaspard n’avait servi qu’à renforcer sa détermination à échapper à ce cauchemar.

En dépit de la douleur, elle parvint à somnoler jusqu’au coucher du soleil. Lorsqu’elle rouvrit les yeux, la chambre était noyée d’ombre, et sa sœur était à son chevet.

— Jacqueline ! chuchota-t-elle en essayant de sourire malgré sa lèvre enflée.

Jadis, Jacqueline l’aurait peut-être prise dans ses bras pour pleurer avec elle, mais cette personne-là n’existait plus. Sa sœur était devenue une femme sèche, qui ne laissait jamais libre cours à ses émotions.

Jacqueline avait toujours été la plus jolie des deux, avec ses longs cheveux auburn bien lisses et son teint de porcelaine, alors que la chevelure rousse de Lysette frisottait désespérément et que ses joues étaient semées de taches de rousseur. Pour autant Lysette n’avait jamais été jalouse, car sa sœur s’était toujours montrée tendre et maternelle envers elle, bien plus que leur mère, Jeanne, à vrai dire.

Jacqueline posa sa main délicate et parfumée sur le montant du lit. Son visage était soigneusement poudré, mais aucun artifice n’aurait pu dissimuler les rides précoces qui marquaient ses traits. Non seulement elle avait beaucoup changé depuis son mariage, mais elle avait aussi vieilli.

— Jacqueline, répéta Lysette d’une voix frémissante.

— Fallait-il vraiment en arriver là ? demanda sa sœur d’une voix posée. J’ai toujours peur que tu ne pousses Gaspard trop loin. Je t’avais pourtant conseillé de ne pas braver son autorité.

— Jacqueline, il veut que j’épouse un planteur de La Nouvelle-Orléans. Un individu odieux… méprisable !

— Oui, Étienne Sagesse, acquiesça Jacqueline, impassible. Je l’ai su avant même que Sagesse arrive à Natchez.

— Tu… tu le savais ? bégaya Lysette, stupéfaite. Mais pourquoi ne m’as-tu pas prévenue de ce que Gaspard mijotait ?

— À ma connaissance, Sagesse n’est pas un mauvais parti. Si telle est la volonté de Gaspard, tu dois obéir. Au moins tu seras libérée de lui.

— Tu ne sais pas qui est cet homme, Jacqueline.

— Oh, je suis sûre qu’il ressemble en tout point aux autres ! Le mariage n’est pas une telle épreuve, Lysette. Surtout comparé à ce que tu vis ici. Tu auras ta propre maison, tu ne seras plus obligée d’être la servante de notre mère, et quand tu auras mis au monde un ou deux enfants, ton mari désertera ton lit.

— Et je suis censée me contenter d’une telle existence ?

murmura Lysette, la gorge nouée.

Jacqueline soupira.

— Pardon de t’offrir un si piètre réconfort, mais je pense qu’il vaut mieux que tu voies la réalité en face plutôt que de te bercer d’illusions.

Elle pressa doucement l’épaule endolorie de Lysette, qui ne put réprimer un tressaillement.

— J’espère que dorénavant tu auras l’intelligence de tenir ta langue face à Gaspard, reprit Jacqueline. Montre toi docile, ou du moins fais semblant. Maintenant je vais aller voir notre mère. Comment se porte-t-elle ?

— Son état a empiré cette semaine. Le médecin a dit…

Lysette hésita, les yeux rivés sur le ciel de lit qui, comme le reste du mobilier de la maison, était vieux et en mauvais état.

— Elle est incapable de se lever, maintenant. Toutes ces années passées à jouer les infirmes, sans jamais quitter sa chambre, l’ont réellement affaiblie. C’est entièrement la faute de Gaspard. Sans lui, elle serait en parfaite santé. Mais dès qu’il se met à crier, elle reprend une dose de cordial, tire les courtines et dort pendant deux jours d’affilée. Mon Dieu, pourquoi l’a-t-elle épousé ?

Pensive, Jacqueline secoua la tête :

— Une femme doit faire avec ce qu’elle a. Quand notre père est mort, elle n’avait déjà plus l’attrait de la jeunesse, et les prétendants ne se bousculaient pas. J’imagine que Gaspard lui a paru le meilleur choix qui s’offrait à elle.

— Elle aurait pu rester seule.

— Mieux vaut un mauvais mari que vivre seule, répliqua Jacqueline en se levant. Bien, je vais aller à son chevet. Sait-elle que Gaspard te brutalise ?

— Je ne vois pas comment elle pourrait l’ignorer vu le vacarme.

— Alors elle risque d’être dans tous ses états. Je suppose que le calme reviendra dans cette demeure quand toi aussi tu l’auras quittée. En tout cas, je l’espère. Pour mère.

Jacqueline partie, Lysette se recroquevilla sur le lit. Elle était déçue car elle s’était attendue à davantage de compassion de la part de sa sœur.

Elle ferma les yeux, puis réfléchit de nouveau à son plan de bataille. Jamais elle n’épouserait Étienne Sagesse, décréta-t-elle. Quoi qu’il lui en coûtât pour échapper à ce funeste sort.

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