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Extrait de La Ferme du bout du monde ajouté par ilovelire 2017-06-19T21:19:40+02:00

Oh, mais il aurait pu y en avoir ! Et tellement… Si elle avait donné cette perfusion à Jacob, il en serait mort. Sans le moindre doute. La poitrine de Lucy se serre quand elle imagine le bébé en plein arrêt cardiaque. Elle se voit annoncer la nouvelle à ses parents, son père qui répète avec insistance que son fils est un « battant », sa mère si belle et frêle. Comment auraient-ils réagi s’ils avaient appris qu’à cause d’une erreur humaine – son erreur – leur minuscule bébé était mort ?

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Extrait de La Ferme du bout du monde ajouté par ilovelire 2017-06-19T21:19:20+02:00

Elle s’est rendue directement à l’hôpital pour prendre sa nouvelle garde. Il n’y avait personne pour la remplacer et c’était la troisième nuit d’affilée. La dernière de cinq longues gardes. Elle était épuisée et distraite. Ils ont failli perdre une patiente. Et mis au monde un bébé d’une fragilité extrême, né à vingt-cinq semaines et qui aurait dû s’accrocher trois de plus. Elle a regardé cet enfant que les médecins réanimaient et qui ressemblait davantage à un poussin desquamé qu’à un petit garçon, que sa couche et son bonnet rendaient encore plus minuscule, alors que ses veines diffusaient un liquide doré sous sa peau translucide, sans un seul gramme de gras ou de muscle. Et, tout en sachant que se laisser atteindre était un manque de professionnalisme, elle a eu du mal à retenir ses larmes.

Pas eu le temps de s’appesantir sur ses émotions, néanmoins. Elle était trop occupée à veiller sur deux autres nouveau-nés. Ils réclamaient des soins : administration de médicaments, changement de poches, relevé des données du respirateur artificiel. Le petit Jacob Wright avait besoin d’une dose supplémentaire de morphine – il aurait déjà dû la recevoir. Et c’est à ce moment-là qu’elle a commis son erreur.

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Extrait de La Ferme du bout du monde ajouté par ilovelire 2017-06-19T21:19:12+02:00

Elle est sortie du lit d’un bond. C’était si cliché, si prévisible. La désinvolture de la situation si cruelle qu’on aurait presque dit que Matt avait voulu qu’elle l’apprenne. Elle a pensé à son mari, pour qui la passion s’était éteinte, bien sûr, mais n’est-ce pas ce qui arrive toujours au bout de sept ans de relation, lorsque les deux membres du couple ont des métiers aussi prenants ? Elle s’est demandé si elle le connaissait réellement. Qui est-il, ce créatif ? Cet homme soi-disant sensible, lecteur du Guardian et des romans de Hilary Mantel, qui aime la nourriture vietnamienne mais pas thaïlandaise, saupoudre son cappuccino de cannelle et pas de cacao, qui remonte ses lunettes épaisses sur son nez quand il est nerveux, qui s’est énervé le jour où elle a vanté la délicatesse de ses traits. « Tu veux dire… que je manque de virilité ? — Pas du tout… tu as une beauté subtile. » Du coup, il a drapé son orgueil blessé dans son gilet bien ajusté.

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Extrait de La Ferme du bout du monde ajouté par ilovelire 2017-06-19T21:19:06+02:00

Une garde, c’était faisable, se dit-elle en ramenant ses genoux contre sa poitrine et en les serrant de toutes ses forces. Mais une de plus, et une erreur est venue s’ajouter à la découverte qui a bouleversé sa vie. Deux, c’est donc trop, visiblement. Et son univers a volé en éclats. Sa vie en apparence heureuse, ici à Londres, a perdu toute réalité. Elle est devenue aussi inconsistante que des aigrettes emportées par le vent.

Elle agrippe ses genoux tandis qu’une nouvelle salve de sanglots secoue son corps. Il faut qu’elle se ressaisisse. L’esprit qui tourne en rond, le cœur qui tressaille, bondit, palpite. Un stimulant : caféine, sucre ou malheur – ou, pourquoi pas, un cocktail des trois. Elle n’a pas dormi depuis quarante-huit heures. Et au cours de ces deux jours, son existence a été exposée, comme le contenu indécent d’une valise – retourné, méprisé, abandonné.

Tout a commencé hier matin, lundi. Elle rentrait d’une garde de nuit, dans le service de néonatalogie de l’hôpital qui l’emploie, usée jusqu’à la moelle, les yeux douloureux, et elle est montée prendre une douche à l’étage. L’étui de lentilles de contact sur le rebord du lavabo l’a troublée : il ne lui appartenait pas. Et Matt n’en porte pas. Un froid s’est immiscé en elle, s’est frayé un chemin jusqu’à son âme.

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Extrait de La Ferme du bout du monde ajouté par ilovelire 2017-06-19T21:19:00+02:00

Quand Lucy y repense plus tard – en essayant de faire preuve de rationalité –, elle se dit que c’est terrifiant à quel point la vie peut basculer en un instant : comme une pièce qui tournerait sur sa tranche dans un infini mouvement joyeux et qui, d’un coup, tomberait sur une face.

En tant qu’infirmière, elle est bien placée pour le savoir. Elle a mesuré les conséquences d’une microseconde d’inattention : un conducteur mutilé et paralysé pour en avoir percuté un autre sur l’autoroute, la dispute alcoolisée qui démarre par un geste brusque et débouche sur des blessures à l’arme blanche, le défi idiot – courir sur le faîte d’un toit, plonger dans un lac peu profond – qui semble une bonne idée… puis plus du tout après coup.

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Extrait de La Ferme du bout du monde ajouté par ilovelire 2017-06-19T21:18:34+02:00

Elle consulte le planning pour connaître les disponibilités des deux gîtes. Elle est surprise que le prix soit aussi raisonnable. Toutes les semaines n’ont pas encore été réservées, ce qui est étrange pour la fin juin. La deuxième moitié du mois d’août est libre. Elle hésite. Doit-elle vraiment sauter ce pas ? Elle souffre d’un cancer en phase terminale, elle a largement de quoi s’occuper. Elle prend un instant pour chasser les larmes qui lui brûlent les yeux et rendent l’écran trouble.

Si elle ne fait rien, elle mourra en sachant qu’elle aurait pu arranger les choses, peut-être exorciser les démons qui la prennent à partie, aussi bien le jour que la nuit désormais. Elle aspire à une fin de vie paisible. Et à la réconciliation. S’il existe une possibilité pour qu’elle y parvienne, eh bien oui, alors, le jeu en vaut la chandelle.

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Extrait de La Ferme du bout du monde ajouté par ilovelire 2017-06-19T21:18:27+02:00

Son regard tombe sur l’ordinateur posé sur la petite console en acajou dans le coin. Qui essaie-t-elle de protéger ? Celui qu’elle a aimé autrefois ou elle-même ? Craindrait-elle encore les accusations, serait-elle aussi lâche qu’à treize ans ? Une boule se forme dans sa gorge et elle déglutit. Pourquoi remettre à plus tard ? Surtout qu’elle n’a que très peu de temps devant elle.

L’ordinateur rechigne à démarrer. Elle agrippe la souris et se concentre, la pointe de sa langue dépasse de ses lèvres comme un chat sur la piste d’une proie. Elle ouvre le dossier où elle a enregistré le lien. Son sourire est teinté d’ironie. Le surnom de la maison est toujours en usage, alors que son nom typique de la Cornouailles, si menaçant, lui semble beaucoup plus en accord avec les cauchemars qui ont commencé à la réveiller la nuit, le cœur battant, la chemise de nuit trempée de sueur. Skylark Farm, Trecothan, Cornouailles nord. Dans la famille Petherick depuis six générations. Propose deux gîtes en location et des goûters dans son salon de thé. Un instant, elle est de retour au milieu des dunes et elle écoute le chant des oiseaux – leurs trilles répétés, vifs et joyeux. Tout juste arrivée de Londres, elle a été hypnotisée par ce petit point qui planait, avant de s’inquiéter.

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Extrait de La Ferme du bout du monde ajouté par ilovelire 2017-06-19T21:18:20+02:00

La mort – dont elle est si consciente depuis que Pam, la plus jeune de la fratrie, s’est éteinte – s’est rapprochée d’un peu plus près. Six mois. Après avoir vécu quatre-vingt-trois ans, cela semble si court… Elle se force à rire en songeant qu’elle a toujours eu tendance à remettre les choses à plus tard, à être de ceux qui ont besoin de dates butoir. Cependant, si elle sait être pince-sans-rire, elle ne pratique pas l’humour noir. Le rire jaune vire à la toux amère.

Le seul point positif dans toute l’histoire – et elle met toute son énergie à en chercher –, c’est qu’elle sait au moins. Même si mourir dans son sommeil, à l’instar de Ron son défunt époux, est sans doute la façon idéale de partir, autant se préparer. C’est peut-être ce dont elle a besoin : une incitation à conclure enfin certaines choses. Et il fallait que cette nouvelle tombe aujourd’hui en plus. Le 30 juin. Elle redoutait cet anniversaire. Soixante-dix ans. Soit l’essentiel de sa vie. La coïncidence lui donne des frissons. Comme si un éclat de glace s’était fiché dans son sein et y était resté, sans jamais fondre.

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Extrait de La Ferme du bout du monde ajouté par ilovelire 2017-06-19T21:18:07+02:00

Elle ressort le courrier et l’aplanit sur la table de la cuisine. Les nouvelles ne pouvaient pas être bonnes. Elle l’a su dès qu’elle a vu le nom de l’hôpital en haut de l’enveloppe. Le couperet est tombé : la confirmation du rendez-vous de lundi, noir sur blanc, avec l’en-tête de ce bleu cobalt des administrations, évocateur de désinfectant, de nourriture tiède et trop cuite, de jeunes infirmières replètes qui lui donnent du « chère madame » – comme si son âge, et le diagnostic, leur donnaient le droit d’exprimer non seulement de la sympathie mais aussi de l’affection. Elle ne veut ni de l’une ni de l’autre. Rien que de repenser à leurs yeux débordants de compréhension, elle a envie de se mettre en colère.

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Extrait de La Ferme du bout du monde ajouté par ilovelire 2017-06-19T21:18:00+02:00

Pourtant, dès que les alouettes cessent de chanter et que le ciel vire au gris, le granit se ternit, devient charbon. Le lieu est alors moins accueillant : austère sinon lugubre. Sous cet éclairage, il apparaît que les cadres des fenêtres et de la porte ont besoin d’un coup de peinture, que le jardin – avec son herbe rase et bordée de massifs broussailleux de lavande et d’armeria – n’est pas entretenu. Un pommier sauvage rabougri ploie au-dessus d’un banc pourrissant et un tamaris dépouillé de ses feuilles par un vent malveillant est tourné vers l’intérieur des terres. Skylark, aux mains de la même famille depuis six générations, imprégnée de son histoire et de ses secrets, endosse à nouveau son nom, typiquement cornique. Elle redevient Polblazey.

Ces jours-là, lorsque la terre labourée est parsemée de grosses mottes, que les pavés poissent de fumier, qu’une nuée de corbeaux suit le tracteur, la ferme est plus isolée et impitoyable que jamais. Car au pied de ses falaises et de ce promontoire il n’y a rien que l’Atlantique bleu pétrole… puis l’Amérique, inconnue et invisible. Alors, elle est une ferme du bout du monde. Le genre de lieu où les règles habituelles peuvent être infléchies, rien qu’un peu, et où les secrets demeurent enfouis. Qui pourrait bien les répéter ? Et qui pourrait bien les entendre ?

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