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Il avait beau conserver ses doutes, après cette conversation il se transféra dans la maison. Okō, qui de toute évidence aimait la compagnie, surtout celle des hommes, les mit parfaitement à l’aise. Pourtant, de temps à autre, elle les faisait sursauter en suggérant que l’un d’eux épousât Akemi. Cela paraissait troubler Matahachi plus que Takezō qui se contentait d’ignorer la suggestion, ou l’écartait d’une plaisanterie.

C’était la saison des matsutaké charnus et parfumés qui poussent au pied des pins, et Takezō se risqua à aller cueillir ces gros champignons sur la montagne boisée, juste derrière la maison. Akemi, un panier à la main, les cherchait d’arbre en arbre. Chaque fois qu’elle discernait leur odeur, sa voix innocente résonnait à travers le bois :

— Takezō, par ici ! Il y en a des tas !

Tout en prospectant dans les parages, il répondait invariablement :

— Il y en a des quantités par ici aussi.

A travers les branches de pins, le soleil automnal descendait vers eux en fins rayons inclinés. Le tapis d’aiguilles de pins, sous le frais abri des arbres, était d’un rose tendre et poudreux. Quand ils étaient fatigués, Akemi le mettait au défi avec un petit rire :

— Voyons lequel en a le plus !

— C’est moi, répliquait-il avec suffisance, sur quoi elle entreprenait d’inspecter son panier.

Ce jour-là ne différait en rien des autres.

— Haha ! Je m’en doutais ! criait-elle.

Avec une joie triomphante, propre aux seules filles aussi jeunes, sans une ombre de gêne ou de modestie affectée, elle se penchait sur le panier du garçon.

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Le peigne

A près d’un mètre soixante-quinze, Takezō était grand pour les gens de son époque. Son corps évoquait celui d’un beau coursier : fort et souple, avec de longs membres nerveux. Il avait des lèvres pleines, rouge vif, et ses épais sourcils noirs n’étaient pas broussailleux grâce à leur forme élégante. S’étendant bien au-delà des coins externes de ses yeux, ils accentuaient son aspect viril. Les villageois le surnommaient « l’enfant d’une année grasse », expression qui ne désignait que les enfants aux traits plus accentués que la moyenne.

Loin d’être une insulte, ce surnom ne l’isolait pas moins des autres jeunes, ce qui le gêna beaucoup dans son enfance.

Bien qu’elle ne servît jamais pour désigner Matahachi, l’expression eût tout aussi bien pu s’appliquer à lui. Un peu plus court et trapu que Takezō, il avait le torse en tonneau et la face ronde, ce qui donnait une impression de jovialité sinon de franche bouffonnerie. Il avait tendance, en parlant, à rouler ses yeux globuleux, un peu saillants, et la plupart des plaisanteries faites à ses dépens le comparaient aux grenouilles qui ne cessent de coasser durant les nuits d’été.

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Ils s’étaient glissés hors du village sans être vus, et avaient la conviction que rien ne les séparait plus des honneurs du combat. Pourtant, une fois parvenus au camp de Shimmen, ils se trouvèrent nez à nez avec les réalités de la guerre. On leur déclara d’emblée qu’ils ne seraient point faits samouraïs, ni tout de suite, ni même dans quelques semaines, quels qu’eussent été leurs pères. Pour Ishida et les autres généraux, Takezō et Matahachi n’étaient que deux lourdauds de la campagne, guère plus que des enfants qui jouaient avec des lances. Ce qu’ils pouvaient obtenir de mieux était qu’on leur permît de rester comme simples soldats. Leurs responsabilités, si l’on pouvait les nommer ainsi, consistaient à porter des armes, des gamelles de riz et autres ustensiles, à couper de l’herbe, à travailler dans les équipes des routes, et quelquefois à aller en reconnaissance.

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Lentement, ils se frayèrent un chemin à travers le champ de bataille, vers l’abri des collines boisées, en clopinant et se tenant par les épaules. Là, ils s’écroulèrent de fatigue, puis, après avoir pris du repos, se mirent en quête de nourriture. Pendant deux jours, ils vécurent de châtaignes et de feuilles comestibles, dans les creux détrempés du mont Ibuki. Cela les empêcha de mourir de faim mais Takezō avait des maux d’estomac, et l’intestin de Matahachi le torturait. La nourriture ne lui tenait pas au corps, rien ne parvenait à le désaltérer ; pourtant, même lui sentait que ses forces lui revenaient peu à peu.

La tempête du quinze marqua la fin des typhons d’automne. Et voici que deux nuits plus tard seulement, une lune froide et blanche brilla d’un éclat dur dans un ciel sans nuages.

Tous deux savaient combien il était dangereux de cheminer au clair de lune, leurs ombres se détachant comme des cibles aux yeux des patrouilles qui pouvaient rechercher les fuyards. C’était Takezō qui avait pris la décision de courir ce risque. Matahachi souffrait tellement – à l’entendre, il aimait mieux être fait prisonnier que de continuer à marcher – qu’à la vérité l’on ne semblait guère avoir le choix. Il fallait avancer, mais il était non moins clair que l’on devait trouver un endroit pour se cacher et se reposer. Ils cheminaient lentement vers ce qu’ils croyaient être la direction de la petite ville de Tarui.

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Takezō gisait au milieu des cadavres. Il y en avait des milliers.

« Le monde entier est devenu fou, songeait-il vaguement. L’homme ressemble à une feuille morte, ballottée par la brise d’automne. »

Lui-même ressemblait à l’un des corps sans vie qui l’entouraient. Il essaya de lever la tête, mais ne parvint à la soulever que de quelques centimètres au-dessus du sol. Jamais il ne s’était senti aussi faible. « Je suis là depuis combien de temps ? » se demanda-t-il.

Des mouches vinrent bourdonner autour de sa tête. Il voulut les chasser, mais n’eut pas même la force de lever le bras qu’il avait raide, fragile, comme le reste de son corps. « Je dois être là depuis un bon moment », se dit-il en remuant un doigt après l’autre. Il ne se doutait pas qu’il était blessé : deux balles en plein dans la cuisse.

Des nuages bas, sombres, menaçants traversaient le ciel. La nuit précédente, quelque part entre minuit et l’aube, une pluie diluvienne avait inondé la plaine de Sekigahara. Il était maintenant un peu plus de midi, le quinze du neuvième mois de l’an 1600. La tornade avait beau être passée, de temps à autre de nouveaux torrents de pluie s’abattaient sur les cadavres et sur le visage à la renverse de Takezō. Chaque fois que cela se produisait, il ouvrait et fermait la bouche comme un poisson pour essayer de boire les gouttes. « On dirait l’eau dont on humecte les lèvres d’un mourant », pensa-t-il en savourant la moindre gouttelette. Il avait la tête lourde ; ses pensées étaient les ombres fugitives du délire.

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