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Extrait ajouté par venusee 2013-08-26T22:07:35+02:00

L'hiver anglais s'annonçait rude. On n'était qu'à la fin du mois d'octobre, mais déjà les nuits étaient glaciales et le piquant de l'air présageait des chutes de neige imminentes. Même les feux crépitant dans les immenses cheminées ne parvenaient pas à réchauffer

Connor. Du balcon, il contemplait la bande joyeuse qui s'agitait dans la salle de bal.

Il se trouvait dans la gentilhommière du marquis de Standon, un coureur de jupons notoire qui venait d'enterrer sa troisième femme. Les invités constituaient un mélange disparate de ce qui passait, parmi les Anglais, pour la bourgeoisie, mais n'était que déchaînement de décadence. Connor venait d'assister au spectacle édifiant d'une jeune femme légèrement

éméchée qui s'était entièrement dévêtue en dansant sur une table de marbre, encouragée par des cris de toutes sortes. Une moue de dédain se dessina sur ses lèvres tandis que le « gentleman » qui profiterait de ses faveurs cette nuit-là emmenait la courtisane, nue et pouffante. C'était le dernier jour d'une semaine entière de bombance, et Connor supposa que la jeune créature avait dû collectionner les partenaires au fil des soirées.

C'était un bal masqué. La plupart des femmes arboraient des jupes si courtes et des décolletés si plongeants qu'ils ne laissaient guère de place à l'imagination.

Certaines portaient des robes moulantes, arachnéennes et totalement transparentes. Elles affi- chaient qui d'immenses chapeaux, qui des plumes d'autruches, qui encore des perruques. Quelquesunes

étaient simplement poudrées comme le voulait la dernière mode. Quant aux hommes, la plupart se contentaient d'amples dominos. Tous étaient masqués.

Il avait été ridiculement facile à Connor de s'introduire.

Avec son domino et son loup, il se fondait dans la masse. Cela faisait plus d'une heure qu'il

était là, et il avait repéré les bijoux de presque toutes les femmes présentes, sans parler de la magnifique parure de rubis que son hôte avait héritée de son

épouse, entre autres biens, et imprudemment laissée dans son coffret à bijoux, sur la coiffeuse. C'étaient les rubis qui l'intéressaient. Le reste n'était qu'accessoire.

Il les avait dérobés quelques instants plus tôt et enfermés dans une bourse, qu'il avait laissée tomber par la fenêtre. Il s'apprêtait à redescendre les récupérer avant de s'en aller. Un petit sourire se dessina sur ses lèvres à la pensée de son butin. Il était incontestablement moins dangereux de dévaliser des maisons que des diligences.

Son regard fut soudain attiré par une jeune femme. Contrairement à la plupart des autres, elle portait un simple domino noir, un chapeau noir également, couronné d'une plume, et un long collier de jais. Son masque en satin doré, très sophistiqué, représentait des yeux de chat. Elle dansait sans gaieté

avec un grand et mince gentleman élégamment déguisé.

Soudain, Connor comprit ce qui avait capté

son attention : c'était le port de cette jeune personne ;

sa grâce souple lui avait rappelé Caitlyn. Il la suivit des yeux en pinçant les lèvres, et se passa machinalement la main sur la cuisse. Au fond de son coeur, la douleur était toujours aussi poignante.

Cela faisait presque un an jour pour jour qu'il l'avait perdue. Encore maintenant, il ne pouvait s'empêcher d'observer toutes les jeunes femmes brunes qu'il croisait, croyant au miracle. Mais non.

Caitlyn était morte, abattue de sa selle cette nuit cau- chemardesque, et avait subi le sort réservé aux bandits de grand chemin : on l'avait enterrée dans de la chaux sans une prière, et Connor n'avait même pas une tombe sur laquelle la pleurer.

Il ne lui avait jamais dit qu'il l'aimait, et cela lui empoisonnait le coeur. Il ne le savait même pas luimême, jusqu'à ce que Liam lui annonce sa mort.

Quand il avait enfin admis l'atroce vérité, pour la première fois de sa vie, il avait pleuré dans les bras de son frère. Lorsque sa cuisse fut guérie et la douleur physique soulagée, il crut que son chagrin s'atténuerait, lui aussi. Mais il se trompait. Un an plus tard, tout ce qui pouvait lui rappeler Caitlyn était plus déchirant que ne l'avait jamais été sa jambe.

Une fois rétabli, il avait essayé de noyer son cha- grin dans l'alcool. En vain. Lorsqu'il était saoul, ombre de Caitlyn se matérialisait avec un tel réalisme que son chagrin en était encore plus insoutenable, comme s'il la perdait chaque fois de nouveau.

Enfin, comprenant que le whisky irlandais le plus fort ne la lui ramènerait pas, il avait cessé de boire.

Alors, il avait confié Donoughmore à un couple de gardiens et, avec Mickeen et ses frères, il avait quitté

l'Irlande pour fuir les souvenirs. Mais il avait emporté

sa douleur avec lui.

En perdant Caitlyn, il avait éprouvé exactement le même sentiment d'abandon qu'à la mort de ses parents.

Lui, Connor d'Arcy, comte d'Iveagh, le Cavalier

Noir, maître respecté de Donoughmore, pleurait à

l'aube comme un bébé. Ce secret lui faisait honte.

Le Cavalier Noir était mort avec Caitlyn. Il n'avait plus le coeur à ses expéditions nocturnes, et s'il avait emmené ses frères avec lui en Angleterre, c'était pour qu'ils ne poursuivent pas son oeuvre. Il avait envoyé

Cormac et Rory à Oxford, où ils recevraient enfin une bonne éducation. Ils y étaient partis à contrecoeur.

Liam, qui avait obstinément refusé de le quitter, partageait avec lui une maison en plein coeur de

Londres. Lui et Mickeen, également resté à ses côtés, surveillaient Connor comme la prunelle de leurs yeux. À mesure que les mois s'écoulaient, sa peine s'était extérieurement apaisée, et ils avaient cessé de le contempler toute la journée d'un air soucieux.

Trois mois plus tôt, le père Patrick lui avait fait savoir qu'une famille de sept enfants, dont le père se mourait d'une maladie des poumons, allait se faire chasser de Ballymara parce qu'ils ne pouvaient plus payer leur fermage. Ces situations devenaient hélas de plus en plus fréquentes, et Connor savait que la disparition du Cavalier Noir avait rendu les choses plus désespérées encore. Il avait donc entrepris d'aider

à nouveau les paysans irlandais, et s'était aperçu que, lorsqu'il travaillait, sa douleur s'estompait au moins temporairement. Sauf si, comme ce soir, quelque chose ou quelqu'un lui rappelait Caitlyn. Alors, la blessure saignait, plus que jamais.

En regardant tournoyer la jeune femme, Connor s'agrippa à la rampe en noyer poli jusqu'à en faire blanchir ses articulations. Elle dansait; or, Caitlyn n'avait jamais appris à danser. Lorsque le domino s'entrouvrit, il remarqua que sa robe était bordée de dentelle, très coûteuse. Caitlyn n'avait jamais possédé

un vêtement semblable, ni exprimé l'envie d'en posséder un. Pourtant, la couleur de la jupe était exactement assortie à ses yeux bleus...

Bien sûr, de là où il se trouvait, il ne pouvait pas voir les yeux de la danseuse. Ils devaient être marron, ou noisette, ou même peut-être verts. Mais sûrement pas bleus, ni en amande, encadrés de cils épais.

Elle n'avait certainement pas non plus un nez fin et

élégant, des lèvres qui s'entrouvraient sur de petites dents étincelantes, des cheveux retombant sur ses reins en un nuage soyeux, une taille si fine qu'il en faisait le tour de ses mains. De près, il serait rapidement certain que ce n'était pas Caitlyn.

Sous le masque, en revanche, il voyait sa bouche.

Et ses lèvres étaient ourlées et pleines comme celles de Caitlyn. Son menton était fragile, mais déterminé.

Et sa peau d'un blanc lisse et laiteux.

Oubliant toute prudence, Connor fit signe à un va- let de pied de s'approcher et lui indiqua la jeune femme.

- Qui est-ce ? demanda-t-il d'une voix rauque.

C'était plus fort que lui, il fallait qu'il sache.

- L a dame au domino? Je ne sais pas, monsieur.

Elle accompagnait l'un des invités.

Connor ferma les yeux l'espace d'un instant. Puis, il posa sa main sur le bras de l'homme qui allait repartir.

- Savez-vous avec qui elle est ? Quelle chambre elle occupe ?

- Non, monsieur. Mais si vous le voulez, je peux me renseigner.

- S'il vous plaît, oui.

Le laquais s'inclina et disparut. En attendant son retour, Connor se plongea de nouveau dans l'examen de l'inconnue. Très raide, elle dansait avec un partenaire différent et se tenait à distance de lui, un petit sourire poli aux lèvres, comme si son contact lui

était désagréable. Ce sourire le cloua sur place. Il lui rappela si violemment Caitlyn qu'il dut se maîtriser pour ne pas courir à travers la foule et lui arracher son masque.

Son coeur battait la chamade.

- Je suis désolé, monsieur, aucun des domestiques ne connaît le nom de cette dame. Toutefois, je peux vous indiquer la chambre qu'elle occupe, si vous le désirez.

Comme ébloui, Connor suivit l'homme au deuxième étage. Il s'arrêta devant une porte, au bout d'un long couloir.

-Voulez-vous entrer, monsieur?

Connor comprit au sourire du laquais que l'homme le croyait épris de la mystérieuse dame et voulait tenter de la séduire lorsqu'elle remonterait dans sa chambre. Bien sûr, toutes ces femmes n'étaient que des demi-mondaines, à vendre au plus offrant. L'élégante personne qui ressemblait si incroyablement

à Caitlyn était une vulgaire prostituée.

Il acquiesça de la tête. L'homme sortit une clef et ouvrit la porte, puis remit la clef à Connor, qui lui glissa un billet dans la main et entra. Il se retourna soudain et l'avertit d'une voix caverneuse :

- Pas un mot à quiconque.

Le valet inclina le chef et s'en alla. Connor referma la porte, ôta son loup et passa la chambre en revue.

Rien qui lui rappelât Caitlyn. Dans l'armoire, les vêtements

étaient du dernier cri, dans les tissus les plus délicats. La brosse et le peigne, sur la coiffeuse,

étaient en argent repoussé. Il y avait des poudriers, du rouge à lèvres, et même un flacon de parfum.

Caitlyn n'avait jamais mis de parfum.

Cette jeune femme n'était pas Caitlyn. C'était impossible.

Il fallait qu'il admette une bonne fois pour toutes que Caitlyn était morte. Il ferait mieux de s'éclipser maintenant, avant qu'on ne découvre le vol et que la maison ne soit sur le pied de guerre. Il savait tout cela, et pourtant, il resta. L'obsession était trop forte, il renonçait à lutter.

L'attente lui parut durer des heures. De temps à

autre, il entendait un rire haut perché accompagné

de murmures dans le couloir, tandis que les invités se retiraient dans leurs chambres, suivis de leurs partenaires.

Connor se demanda ce qu'il ferait si son inconnue rentrait avec un homme. Il le tuerait. Puis il dut se raisonner de nouveau. Cette femme ne pouvait

être Caitlyn. Si elle était accompagnée, il se contenterait de découvrir son identité en usant d'une ruse quelconque, et il se retirerait.

Elle était seule. L'aube commençait à poindre. Elle ouvrit la porte et se glissa dans la chambre d'un pas furtif, comme si elle craignait qu'on l'observe. Une fois à l'intérieur, elle tourna la clef dans la serrure et s'adossa à la porte en poussant un soupir de soulagement.

Elle était encore costumée. De près, dans son domino de soie noire, avec ses plumes et son masque aux yeux de chat, on aurait dit un oiseau exotique.

Les mains crispées sur les bras du fauteuil, Connor gardait les yeux rivés sur elle.

La chambre n'était éclairée que par le feu de che- minée, quasiment éteint. Connor était donc presque entièrement dans l'ombre. La jeune femme posa sa bougie sur la coiffeuse. Puis, sans se rendre compte qu'on l'observait, elle commença à se déshabiller.

Elle lui tournait le dos, à moins de deux mètres de lui. Elle enleva d'abord le domino, dévoilant sa magnifique robe dans toute sa splendeur. Puis, elle ôta sa coiffure et secoua la tête. Une masse de boucles noires retombèrent sur ses reins. Connor déglutit, les yeux écarquillés. Il se pencha en avant et cessa de respirer. Lorsqu'elle retira son masque, il eut l'impression que le sang avait cessé de couler dans ses veines.

Toujours dos à lui, elle croisa les mains dans son dos pour dégrafer sa robe. L'un des crochets résista et elle tira dessus impatiemment, déchirant la précieuse

étoffe. Elle poussa un juron étouffé qui glaça le coeur de Connor.

- Par la Sainte Vierge, souffla-t-il d'une voix presque inaudible en la regardant, hypnotisé.

Elle l'entendit et fit volte-face. À sa stupéfaction,

Connor se trouva devant le visage délicatement poudré

et maquillé de son amour perdu.

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Extrait ajouté par Rayathea 2012-11-05T15:07:31+01:00

- Mais, mon colibri, je croyais que tu étais au courant : tous les hommes mariés ont une maîtresse.

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Extrait ajouté par Rayathea 2012-11-05T15:07:03+01:00

De l'amour à la haine, il n'y a qu'un pas, disait-on.

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Extrait ajouté par Rayathea 2012-11-05T15:03:55+01:00

- Fouillez tout ! Les donjons, les tours, partout. Si elle est là, ce dont je doute, je veux qu'on la retrouve.

Caitlyn frissonna en reconnaissant la voix de Connor.

- Je suis sûr qu'elle est là ! répliqua Cormac. Elle doit se cacher là depuis le début.

- Ça m'étonnerait. Tu as dû voir un paysan venu s'abriter pendant l'orage. La petite doit être loin, maintenant. Je me demande comment elle a pu nous

échapper.

- Je te dis qu'elle est encore là, ici, dans le château!

- On va bien voir, nos hommes vont le fouiller de fond en comble, cette fois, et...

- La voilà !

Caitlyn tourna vivement la tête. Ils étaient là, Connor chevauchant Fharannain et Cormac une jument au poil luisant. L'espace d'un éclair, horrifiée, Caitlyn vit qu'un petit groupe de paysans encerclaient l'enceinte du château... et déjà, les frères d'Arcy l'avaient retrouvée...

Ils galopèrent vers elle et Caitlyn prit ses jambes à son cou. Trébuchant et glissant sur l'herbe mouillée, sachant qu'elle ne parviendrait jamais à semer les chevaux, elle courut, pourtant, avec l'énergie du désespoir, comme un renard traqué. Derrière elle, les sabots se rapprochaient. Elle jeta un coup d'oeil par-dessus son épaule et vit Fharannain presque à sa hauteur. Elle crut un instant que Connor voulait lui passer sur le corps. Avec un hurlement, elle fit un écart. Un bras puissant la souleva de terre et la déposa face contre la selle devant Connor. Sous le choc, elle resta muette un bref-instant, puis elle se ressaisit.

- Lâchezmoi ! hurla-t-elle en balançant aveuglément les pieds et les bras. Ses souliers heurtèrent les flancs délicats de Fharannain et ses poings martelèrent ses côtes. Hennis-sant de surprise, le cheval se cabra et Caitlyn fut presque projetée à terre.

- Sacrebleu !

Connor parvint à maîtriser l'animal et à lui faire reposer les quatre fers sur la terre ferme. Puis, il lança l'animal au galop vers la ferme. Caitlyn dut accrocher ses deux bras autour de la jambe musclée de Connor pour ne pas tomber droit entre les sabots de Fharannain. Quelques minutes plus tard, ils arrivaient. Connor sauta à terre et tendit les rênes à Cormac, qui les avait suivis. Caitlyn se retrouva jetée derrière l'épaule de Connor comme un sac de pommes de terre. Elle cria et lui battit la nuque de ses poings.

- Lâchez-moi, vous m'entendez ? Lâchez-moi !

Connor franchit sans s'émouvoir le seuil de la porte de derrière. Caitlyn vociféra insultes et jurons à tout venant tandis qu'il traversait la cuisine. Mrs McFee aux fourneaux et Mickeen, qui ranimait le feu dans la grande cheminée, restèrent bouche bée. Caitlyn cracha vers eux tandis que Connor l'emmenait clans l'office.

- Mickeen, apporte de l'eau chaude pour remplir la baignoire dans ma chambre. Mrs McFee, il va nous falloir des vêtements secs. Des vêtements de femme. De quoi la rendre décente !

Après avoir lancé ses instructions par-dessus son épaule,

Connor grimpa l'escalier quatre à quatre.

Bouche bée, les deux domestiques suivirent leur maître jusqu'à l'office. Mrs McFee rougit en entendant les hurlements et les jurons de Caitlyn ; elle échangea un regard chargé de sens avec Mickeen avant de se retourner pour exécuter les ordres de Connor.

- Lâchez-moi immédiatement ! protesta Caitlyn.

Ses coups désordonnés ne semblaient nullement gêner

Connor. Elle appuya son visage contre son dos mince et musclé et mordit la chair au-dessus de ses côtes. Il ne portait qu'une chemise et les dents de Caitlyn s'enfoncèrent aisément.

- Enfer et damnation ! tonna Connor en envoyant Caitlyn voler dans les airs.

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Extrait ajouté par Rayathea 2012-11-05T14:57:51+01:00

- Il est complètement trempé.

- C'est normal, il n'a pas voulu se changer !

- Par pudeur, tu crois ? Ou est-ce qu'il cache une horrible malformation quelque part ?

Rory sourit à son frère.

- On ne va pas tarder à le savoir. Ça serait rendre service à Conn, si jamais ce gars-là était un monstre.

Ou peut-être qu'il porte la marque du diable... sur les fesses, par exemple !

- Pourquoi pas ? D'ailleurs, trempé comme il l'est, il va attraper une pneumonie et en mourir. Ça aussi, ça lui rendrait service.

Ils se regardèrent en hochant solennellement la tête.

Caitlyn, commençant à comprendre où ils voulaient en venir, se débattit violemment en vociférant les pires insultes qu'elle ait apprises à Dublin. Rory emprisonnait ses poignets, pendant que Cormac plaquait ses chevilles au sol. Caitlyn hurla des imprécations à la tête de Cormac tandis qu'il commençait à délacer son pantalon. Elle se tortilla violemment, mais ne put échapper à ses mains. Jamais elle n'avait connu une telle panique.

- Non ! Espèces de salauds ! Non ! Arrêtez ! Vous aimez les garçons ou quoi ? Je vous tuerai, vous m'entendez ? Je vous tuerai !

Mais tous ses cris, ses jurons et ses ruades furent vains.

Au moment où Cormac abaissait son pantalon et son caleçon jusqu'à ses genoux, Caitlyn réussit pourtant à

libérer l'une de ses chevilles. Elle lui envoya un coup de pied qui le renversa sur le dos, et elle roula à plat ventre. La poigne de Rory se relâcha curieusement et elle libéra aisément ses poignets.

Elle jeta son manteau sur ses fesses nues et attrapa son pantalon. Elle n'était restée découverte qu'un instant.

Cormac, allongé sur le dos, prostré dans la position dans laquelle il avait atterri après le coup de pied, tourna lentement vers elle un visage stupéfait.

Rory, toujours accroupi à côté d'elle, la contemplait avec une expression non moins ébahie.

- Mais qu'est-ce qui se passe, ici, bon sang de bonsoir ?

C'était Connor. Caitlyn, pétrifiée, leva les yeux vers ceux de Connor. Elle était exposée, mise à nu, bien que ses parties féminines soient aussi couvertes qu'à l'accoutumée. Mais Cormac et Rory avaient vu. Elle ne pouvait plus se protéger en revendiquant le sexe masculin. Elle était femme, et affreusement vulnérable...

- Conn, murmura Rory d'une voix étranglée.

Caitlyn se raidit, les yeux toujours rivés sur ceux de Connor.

- Eh bien, qu'y a-t-il ? Je vous préviens, la journée a été longue et fatigante, et je commence à en avoir assez, de vos bêtises !

- Connor...

Mais Rory semblait incapable d'articuler autre chose que le nom de son frère. Ce dernier fronça les sourcils.

- Qu'est-ce que tu as, Rory ? Tu ne peux pas parler?

- Connor, ce garçon... c'est une fille ! lâcha Cormac en regardant Caitlyn d'un air accusateur.

- Quoi ?

Les yeux diaboliques se posèrent sur Cormac.

- C'est une fille, je te dis. O'Malley... c'est une fille !

- Qu'est-ce que c'est encore que ces idioties ?

- Ce ne sont pas des idioties, intervint Rory en se levant.

(Ses yeux horrifiés étaient encore rivés à ceux de Caitlyn.)

C'est une fille.

Connor se tourna vers Caitlyn, qui, blottie sur l'herbe en état de choc, le contemplait fixement.

- I l n'a pourtant pas l'air d'une fille, ce garçon.

Vous devenez gâteux, tous les deux.

Caitlyn se remit à respirer. Elle rassembla tout son courage et se leva. Peut-être les jeunes frères d'Arcy ne parviendraient-ils pas à convaincre leur aîné?

Peut-être pouvait-elle même les faire douter de ce qu'ils avaient vu...

- Ils disent n'importe quoi ! Je suis un homme, comme vous. Et même plus que toi, Cormac d'Arcy : tu as déjà

oublié ce que j'ai fait de ton nez ?

Les trois frères la dévisagèrent sans rien dire. Le regard de Connor en particulier la troubla, tandis qu il la toisait lentement des pieds à la tête, puis de la tête aux pieds, en s'arrêtant d'un air perplexe aux endroits stratégiques.

- On était en train de s'amuser et Cormac lui a baissé son pantalon jusqu'aux genoux. II... Elle était nue comme un nouveau-né, Connor. Et c'est bien une fille, aucun doute làdessus.

La voix de Rory était désespérément sincère.

- Une fille ! répéta Connor, aussi stupéfait que les autres.

- Non ! cria Caitlyn en reculant d'un pas.

Elle se battrait. Elle ne se laisserait pas violenter.

Le sort de sa mère surgit à son esprit, comme un terrible avertissement. Bien qu'on n'ait jamais abusé d'elle, Caitlyn savait combien les hommes, dès qu'il s'agissait de leur plaisir, pouvaient se montrer violents envers des femmes sans défense. Et c'était pour éviter cela que sa mère lui avait fait porter des vêtements masculins. Elle s'enfuirait,se cacherait dans la campagne, retournerait à Dublin...

-Attrape-le... attrape-la! Oh ! Qu'importe, allez, Rory !

ordonna Connor alors qu'elle s'apprêtait à détaler.

Rory etait deja sur ses talons.

- Lâche-moi ! Lâche-moi !

La terreur décupla ses forces et elle lutta frénétiquement.

Elle eut la folle vision des trois hommes la jetant au sol et abusant d'elle l'un après l'autre. Dans un accès de désespoir, elle donna des coups de pied au hasard à son assaillant, et l'atteignit à la rotule.

- Aouh ! Mais c'est une véritable furie ! Viens m'aider,

Cormac, vite !

Cormac l'attrapa par la taille, la souleva de terre et emprisonna ses genoux d'une main pendant que Rory maîtrisait ses poings. Gesticulant comme un diable, elle lâcha une bordée d'injures que n'eût pas désavouées un soudard.

- Attention à ses pieds ! Serre-la bien, Cormac !

- Et toi, retiens ses mains ! Elle a failli m'arracher les parties viriles, tout à l'heure. C'est une vraie peste.

Rorv et Cormac arrivèrent péniblement à la maintenir dans une position où elle ne risquait pas de leur nuire. Ils jetèrent un coup d'oeil désespéré vers leur frère aîné, mais il contemplait Caitlyn, le front soucieux.

- Là, doucement. Personne ne va te faire de mal.

Arrête donc de te débattre comme ça, petite.

La voix de Connor était douce et apaisante. Caitlyn jura effroyablement et cracha vers lui. Elle se réjouit de le voir reculer pour esquiver son crachat. Son visage s'assombrit encore tandis qu'il l'observait.

- Méfie-toi, Conn. Elle a déjà mis en sang le nez de

Cormac, l'avertit Rory d'un ton amusé. Et tordu ses parties !

Qui sait ce qu'elle te réserve.

- Tais-toi, idiot. Tu ne vois pas qu'elle a peur ? répliqua

Connor. O'Malley, ajouta-t-il de la même voix douce, calme-toi et parlons. Je désire simplement te parler, aie confiance. Personne ne lèvera le petit doigt sur toi, on ne te veut pas de mal, je te le jure.

- Que le diable vous emporte, espèce de pourceau !

Elle se tortilla si violemment dans les bras de Cormac que sa tête arriva à hauteur de son épaule. Avec un grognement presque animal, elle y planta ses dents aiguës.

- Bon Dieu, elle m'a mordu ! Elle m'a mordu, cette petite vipère !

Cormac relâcha sa prise et Caitlyn toucha le sol de nouveau.

- Attention, Cormac, bon sang ! cria Rory.

D'un coup de pied bien envoyé, elle parvint à le faire reculer, lui aussi. Elle était presque libre...

- Ça suffit !

Connor saisit le col de son manteau et la déséquili-bra.

Tandis qu'elle trébuchait, elle sentit un bras se glisser sous ses genoux, et un autre lui emprisonner les deux poignets. Elle fut soulevée de terre... Caitlyn se retrouva autour des épaules de Connor, comme un chevreuil mort, les jambes pendant d'un côté de sa poitrine et les bras de l'autre. Il la maintenait fermement et elle eut beau gesticuler, elle ne se libéra pas d'un pouce. Cela ne l'empêcha pas de continuer à se débattre en criant et jurant tandis qu'il l'amenait vers la maison.

- Monsieur le comte, mais qu'est-ce que...

Attirée par les hurlements, Mrs McFee surgissait des cuisines. Elle contempla Connor et son fardeau avec stupeur.

-Qu'est-ce que vous faites à O'Malley? s'écria Willie, sur les talons de Mrs McFee.

Transportée dans les airs, Caitlyn n'eut que le temps de les apercevoir, eux et un Mickeen surpris, mais satisfait.

-Lâchez-moi! Ça ne se passera pas comme ça! hurlait Caitlyn comme une possédée.

Insensible à ses imprécations, Connor l'emmena à l'étage, dans une petite pièce sobrement meublée qui devait être un bureau. Il se baissa et la déposa sur une chaise tout en continuant à retenir ses poignets prisonniers. Puis, évitant habilement ses coups de pied, il se pencha vers elle,jusqu'à ce que leurs yeux soient à la même hauteur. Leur éclat a aigue-marine calma pendant un instant ses cris et ses gestes et elle soutint son regard. Si elle avait eu les mains libres, elle aurait de nouveau conjuré le diable. Puis elle se ressaisit. Diable ou non, cet individu était un homme, et il lui ferait tout le mal que les hommes réservaient aux femmes. Sa seule issue était de se battre.

- Si vous levez la main sur moi, je vous tue, je le jure, déclara-t-elle entre ses dents.

Devant la virulence de sa menace, il fronça les sourcils, puis un imperceptible sourire traversa ses lèvres. Tout en

étant vaguement consciente de ce que sa menace avait d'absurde - elle lui arrivait à peine à la poitrine -, Caitlyn ne trouva nullement la situation amusante. Elle était petite, oui, mais s'il ne la laissait pas tranquille, elle saurait le lui faire payer.

- Personne ne te veut le moindre mal, dit-il d'un ton apaisant. Tout ce que je te demande, ce sont des réponses franches. D'abord, et avant tout, es-tu un garçon ou une fille ?

- Un garçon !

Il la contempla d'un air songeur. Son visage était très proche du sien, et elle vit que, sans la poudre de riz, sa peau était hâlée. Ses cheveux, ses sourcils et ses épais cils noirs comme jais faisaient ressortir le bleu de ses yeux. Son nez était long et droit, ses pommettes saillantes et sa mâchoire solide. Une barbe d'un jour noircissait ses joues. Sa bouche était large et bien modelée, et semblait maintenant animée d'un éclat moqueur. En l'observant, elle eut envie de lui cracher au visage et s'en retint à grand-peine, par crainte des représailles.

- Je veux la vérité.

- Un garçon !

Connor soupira.

- Je n'aurai aucun mal à m'en assurer, tu sais, si tu m'y obliges. Alors je vais te poser une dernière fois la question, et si tu me mens, tu n'auras à t'en prendre qu'à toi. Es-tu un garçon ou une fille ?

Caitlyn darda sur lui un regard furieux. Que faire ?

Mentir? Mais il n'hésiterait pas à le vérifier, et elle était certaine qu'il y prendrait même un malin plaisir. Et qui sait alors s il n'en profiterait pas pour abuser d'elle ?

- Une fille, cracha-t-elle.

Ses yeux, emplis de colère et de défi, croisèrent les siens. S'il croyait qu'elle allait ramper devant lui, il se trompait.

- Ah ! dit-il. Si je te lâchais, est-ce que tu m'arra-cherais les yeux et le reste, ou est-ce que tu resterais tranquillement assise, sachant que tu ne cours aucun danger, pendant que nous échangerons quelques mots? (Elle ne répondit pas.) Tu ne bougeras pas?

- Tu ne bougeras pas?

répéta-t-il en resserrant très légèrement sa poigne de fer. Caitlyn se souvint de la force que pouvaient exercer ces doigts, et elle fit un signe de tête rageur.

- Non.

- Très bien.

Il se redressa et la lâcha. Puis, les mains sur les hanches, il la contempla comme un objet extrêmement problématique.

Caitlyn leva le menton. Elle tremblait intérieurement, mais s'il y avait une chose qu'elle avait apprise dans les rues de Dublin, c'était de ne jamais trahir sa peur.

-Alors, comme ça, tu es une fille, murmura-t-il.

Qu'allons-nous bien pouvoir faire de toi ?

La douceur de sa voix lui apprit qu'il réfléchissait tout haut. La réponse ne tarderait pas, songea-t-elle, si ce n'était déjà fait. Que pouvait faire un homme d'unev femme sans défense à sa merci, sinon la violer? A cette pensée, la sueur perla au-dessus de ses lèvres. Il fallait qu'elle s'enfuie. À tout prix ! Dans son désespoir, elle échafauda un plan.

- Je meurs de faim, dit-elle humblement en baissant les yeux. Est-ce que je pourrais avoir quelque chose à manger avant qu'on continue à parler ?

Elle sentit son regard sur sa tête courbée. Elle leva un oeil et vit que son front était à nouveau barré d'une ride soucieuse. Craignant qu'une soudaine hu-milité lui mette la puce à l'oreille, elle prit une rapide inspiration et redressa la tête d'un air insolent.

- A moins que vous n'ayez décidé de me laisser mourir de faim ?

L'agressivité de son ton était parfaitement naturelle, décida-t-elle. On n'y décelait pas la moindre trace de panique. Connor esquissa un sourire.

- Non, répondit-il, personne n'a décidé de te laisser mourir de faim, fille ou garçon. Je suis sûr qu'on va te dégoter quelque chose. Mais tu resteras ici pendant que je descends. Et je vais fermer la porte à clef en partant. Nous avons encore des choses à nous dire.

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