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Extrait de La maison bleu horizon ajouté par LKA_ 2017-07-28T15:12:45+02:00

« Maman ! Maman ! Il est là ! »

Il faisait froid en ce matin du 4 janvier 1985. Les bulletins météo à la télévision et à la radio ressassaient en boucle l’arrivée de la neige. Ils appelaient à la pru­dence pour quiconque devait prendre la route, mais ignoraient encore l’ampleur de cette vague de froid qui menaçait à l’horizon.

Thomas, cinq ans, s’était encore réveillé brutalement, comme presque chaque nuit vers cinq heures du matin. Et cette fois encore, Hélène s’était précipitée dans la chambre, paniquée, serrant fort son petit garçon pour le rassurer en regardant autour d’elle avec inquiétude. En entendant les cris du gamin, Lascar, le chien de la maison, qui dormait toujours dans la cuisine, tendit l’oreille et se précipita péniblement jusqu’au pied de l’escalier. Lascar n’avait jamais eu le droit de monter dans les chambres, lui, ce petit croisé terrier roux que quatorze longues années avaient déjà rattrapé en lui rendant le regard vitreux. Il avait beau être devenu presque aveugle, il n’avait rien perdu de son flair, et, depuis quatre jours, celui-ci ne le trompait pas quand il lui amenait l’odeur de quelque chose ou de quelqu’un qu’il ne connaissait pas, mais qui pourtant se trouvait dans la maison. Chacun avait remarqué à quel point il était devenu différent. Lui qui était resté si joueur semblait désormais calme et triste. Était-ce seulement à cause du départ de Jean-Pierre Anneraux, l’homme de la maison ? Non, il y avait autre chose.

Si Lascar pouvait parler, il aurait beaucoup à dire sur ce qu’il avait senti. Bien plus que sur ses vieux sou­venirs, comme son arrivée dans la famille alors qu’il n’était qu’un chiot sauvé de la maltraitance de son précédent maître. Plus encore que sur le jour de la naissance du petit Thomas, en qui il avait immédiate­ment reconnu celui qui deviendrait son meilleur ami et son compagnon de jeu. Lascar était de ces bons chiens qui savaient que, bientôt, ils partiraient en laissant un grand vide dans le cœur de ceux qui les aimaient.

« Ce n’est rien, Thomas, rendors-toi. Tu as encore fait un cauchemar.

– Maman…

– Chut, c’est fini. Tiens, j’allume la petite veilleuse. Tu vois ? Ça va mieux maintenant ? Je laisse la porte ouverte. Je suis juste à côté. Rendors-toi vite, mon ange. »

Quatre nuits qu’Hélène ne se rendormait pas après avoir été réveillée par son petit garçon. Elle sentait bien que quelque chose n’était plus normal dans sa maison. Et plus particulièrement cette nuit du 3 au 4 janvier, lorsqu’une fois sur le palier, elle entendit des bruits de pas derrière elle. En se retournant, elle vit la porte de la chambre de Thomas se refermer brutalement. Terrorisé, l’enfant hurlait. Ses cris résonnaient dans toute la vieille bâtisse. Hélène s’était jetée sur la poignée, et malgré tous ses efforts, la porte refusait de s’ouvrir. Seule sur le palier, vêtue d’une simple chemise de nuit, elle se mit à appeler sa fille, ainsi que Mélanie, sa domestique, qui dormaient dans les chambres d’à côté.

« Peggy ! Mélanie ! »

Dans les secondes qui suivirent, Peggy, quinze ans, sortit de sa chambre en titubant, décoiffée dans son pyjama rose. Elle était suivie d’une jeune femme qui cherchait à ne pas tomber dans l’obscurité.

« Aidez-moi ! La porte est coincée ! Peggy… Ton frère… »

Elles poussèrent toutes les trois, de toutes leurs for­ces, et celle-ci s’ouvrit brusquement en les projetant en avant. Le petit Thomas, blotti sous ses couvertures, hur­lait à s’en déchirer les entrailles. Littéralement affolées et en pleurs, Hélène et Peggy se précipitèrent sur lui pour le protéger. Mais le protéger de quoi ?

Le jour se levait sur ce village de la Somme, quelque part, près de Villers-Bretonneux. Une forte gelée blan­che recouvrait les champs et la végétation. Marquées par la nuit qu’elles venaient de traverser, Hélène et sa fille déjeunaient dans la cuisine pendant que Mélanie époussetait les meubles du salon en tentant de faire comme s’il ne s’était rien passé. Thomas, lui, était allongé sur le canapé devant la télévision, se laissant emporter par le sommeil qu’il avait à récupérer, avec Lascar couché à ses pieds.

« Nous devons nous en aller, Maman. Il faut partir d’ici, supplia Peggy. Il faut appeler Papa. Appelle-le, s’il te plaît. »

Mélanie écoutait la conversation depuis la pièce d’à côté. Que deviendrait-elle si les Anneraux partaient ? Elle, cette jeune domestique de trente-sept ans, d’à peine un mètre soixante, toute menue, le visage fin, les yeux noisette et la voix si douce qu’elle ferait chavirer le cœur du plus vigoureux des marins bretons.

Cette jeune femme timide et réservée, et qui n’avait plus de famille, prit peur en entendant ce que venait de dire Peggy. Déjà, ses parents l’ont eue très tard et l’avaient élevée un peu à l’ancienne et un peu trop « couvée ». Née quelques années après la Seconde Guerre mondiale, elle avait grandi sans frère ni sœur. Une fille unique, renfermée, avec peu d’amis. Rien que ses robes faisaient rire celles et ceux dont elle n’osait plus croiser le regard. Seule le soir, dans sa chambre, Mélanie pleurait souvent en se regardant dans le miroir sur la commode, près de son lit. Elle était pourtant si jolie. Ce ne fut qu’à l’aube de ses trente ans qu’elle prit son envol en quittant sa Champagne natale pour s’installer près d’Amiens, oubliant les rares histoires d’amour qui n’avaient fait que lui briser le cœur. La boulangère qui l’avait employée était pourtant ravie, Mélanie travaillait bien, travaillait dur. Elle n’avait pas le choix, il fallait payer son tout premier appartement, et elle y parvenait à peine. Celui-ci n’était guère plus vaste qu’un garage, mais il lui suffisait. Malheureuse­ment, la boulangerie finit par mettre la clé sous la porte après avoir longtemps agonisé face à la concurrence du centre commercial, ouvert deux ans plus tôt. À la perte d’une maman ou d’un papa, nous ne sommes jamais prêts, et si Mélanie pleurait jadis lorsque son cœur saignait, elle avait également pleuré toutes les larmes de son corps à la mort de ses vieux parents malades. Elle aurait pu s’occuper d’eux, et ce sentiment de les avoir abandonnés, là-bas, près de Reims, la ron­geait souvent. Sans permis, le train coûtait trop cher pour leur rendre visite. De plus, elle était devenue fière dans ses robes démodées, et voulait montrer aux yeux de tous qu’elle réussirait là où beaucoup avaient misé sur son échec et sa solitude éternelle. Pour réussir, elle avait besoin d’argent. Quelques jours après la fermeture de la boulangerie, la chance lui sourit par le biais d’une petite annonce, et Mélanie se sentit pousser des ailes : une grande maison de riches dans un petit hameau près de Villers-Bretonneux lui ouvrait ses portes. Du moins, c’est comme cela qu’elle l’imaginait, elle, qui pourtant n’y serait que domestique. Logée sur place, la situation lui parut indiscutablement parfaite et elle quitta son appartement, elle quitta tout. Mais le soir, dans sa cham­bre de bonne, elle songeait à la vie de couple, l’enfant, et la famille qu’elle n’aurait certainement jamais.

Pourtant, ce soir, Mélanie ne pleurera pas sur son triste sort, elle n’en aura pas le temps. Ce soir, comme tous ceux depuis le départ de monsieur Anneraux, allait bouleverser la vie dans cette maison. Et là, tout en cirant la grande table de la salle à manger, cette jeune domestique écoutait encore Hélène et sa fille discuter.

« Cela fait plusieurs jours que j’essaie d’appeler ton père, ma chérie. Il ne répond pas depuis lundi. Personne à son bureau ne daigne me répondre au téléphone. C’est encore les vacances scolaires, et c’est à croire qu’ils sont tous partis. Mais je suis sûre que tout va bien et que nous aurons bientôt de ses nouvelles. Nous reparlerons de tout cela à son retour.

– Maman, nous ne pouvons pas rester ici une nuit de plus.

– Et où irions-nous ?

– Chez Grand-mère.

– Allons, elle habite trop loin et vous allez reprendre l’école dans quelques jours. C’est impossible, tu le sais. Et nous devons penser à Mélanie. Tu te rends compte ? Elle n’a plus que nous.

– Elle viendra avec nous, Maman.

– Écoute, sois raisonnable. »

Ce qu’Hélène n’avouait jamais, c’était la jalousie secrète et la méfiance qu’elle conservait vis-à-vis de Mélanie, sa domestique. Elle la savait bien assez jolie malgré son air de vieille fille, et parvenait toujours à la tenir éloignée de son mari, par précaution. Mais Hélène avait tort de s’en faire : Mélanie n’avait jamais eu la moindre pensée déplacée à propos de Jean-Pierre Anneraux, et ce dernier non plus. Cependant, elle éprouvait une sorte de pitié pour elle. Une certaine affection – certes pervertie par sa jalousie –, mais qui l’obligeait à se soucier de cette jeune femme malgré tout. Mélanie avait bien perçu l’attitude amère d’Hélène à son égard. Cela rendait les situations parfois compli­quées ou tendues lorsque monsieur Anneraux était à la maison, et la jeune domestique en souffrait beaucoup.

« Raisonnable ? Et la porte ? Et tout ce qui se passe ici ?

– Arrête ! On a déjà parlé de tout ça, et évitons de le faire devant ton petit frère. Cette maison est vieille et c’est une vraie passoire dès qu’il fait du vent. La porte s’est refermée violemment à cause d’un courant d’air. La poignée a pris un coup et s’est bloquée, c’est tout. Quand ton père rentrera, il la réparera. Le sujet est clos. »

Le silence s’installa dans la maison. Mélanie jeta une autre bûche dans la cheminée de la salle à manger et régla les thermostats des chauffages électriques dans les autres pièces. L’habitation était grande et difficile à chauffer dans son intégralité. Il fallait ménager les ré­serves de bois et se satisfaire de quelques chauffages électriques dans les pièces les moins occupées.

Passant près du petit Thomas, endormi avec Lascar près de lui, Hélène déposa sur lui une couverture et l’embrassa sur le front. Elle tentait de rester forte. Elle tentait de rassurer ses enfants, de rationaliser ce qu’elle-même ne comprenait pas. La confusion s’était emparée de ses pensées, de son esprit, mais elle restait suffisam­ment lucide pour maintenir l’équilibre et la raison, afin d’éviter que la panique ne se généralise. Que feraient-ils si elle perdait le contrôle de ses émotions ?

La domestique venait de commencer le repassage. Peggy, furieuse parce que sa mère ne l’écoutait pas, monta les escaliers et claqua la porte de sa chambre. Soudain, alors qu’elle écoutait la radio en sourdine tout en pliant le linge que Mélanie venait de poser sur la table, Hélène se précipita dans l’escalier jusqu’à la chambre de sa fille et cria à travers la porte verrouillée de l’intérieur.

« Peggy, viens vite. Viens écouter ça ! »

Aucune réponse.

« Alors, allume la radio, et écoute. Vite ! »

Après avoir regagné le salon sans perdre une miette de ce qui se disait à la radio, Hélène vit soudain descen­dre Peggy, qui boudait et ronchonnait, pour la rejoindre près du poste.

« Durant mes nombreuses enquêtes, j’ai parfois eu l’occasion de me gratter le menton en me posant une multitude de questions. Je suis de plus en plus per­suadé que la mort n’est pas une fin, mais qu’il convient de trier tous les clichés, toutes ces certitudes, toutes les affirmations de certains.

– Monsieur Lambin, alors pour vous les fantômes existent ?

– Fantômes ? Vous parlez de ces draps blancs avec deux yeux, qui poussent des cris sinistres dans les vieux greniers ? Je suis certain que vous me posez cette question avec cette image-là en vous, n’est-ce pas ? Et que vous me la posez avec un petit sourire sarcastique de journaliste incrédule bien dissimulé au fond de vous. Alors, autant vous dire que derrière les fantômes se cachent bien plus de questions que de réponses, et auxquelles il est impossible de répondre par oui ou par non. Mon métier consiste justement à en savoir plus à leur sujet. Ce qui est certain, c’est que s’il y a des fantômes, il y a toujours une bonne raison à leur présence.

– Vous êtes donc un chasseur de fantômes, c’est bien cela ?

– Nom d’une pipe, que de mots barbares. Appelez-moi comme vous le souhaitez, mais je suis surtout un enquêteur en phénomènes paranormaux. J’ai passé des années à étudier la parapsychologie, mais n’y voyez pas une science, vous feriez grincer les dents.

– Et des fantômes, vous en avez vu beaucoup dans votre carrière ?

– Paradoxalement, je dirais que non. Enfin, pas sous la forme que vous l’imaginez. Un fantôme n’est pas quelque chose que vous voyez forcément, mais que vous pouvez simplement ressentir, qu’il se manifeste ou non. Et puis, avant d’envisager la présence d’une hantise à proprement parler, il convient avant tout d’étudier une affaire de fond en comble, et surtout d’écouter attentivement les personnes qui en sont témoins, sans les juger.

– Il n’y a pas toujours d’esprits, là où vous enquêtez ?

– Bien sûr que non. Si c’était toujours le cas, cela deviendrait vite ennuyeux. Mais il peut y avoir des maisons hantées sans spectres. La hantise psycholo­gique, par exemple, touche beaucoup de monde. Ces gens ne sont pas fous, mais se créent des fantômes chez eux, paniquent, s’angoissent et perdent alors tout discernement sur tout ce qui peut leur arriver. C’est aussi mon rôle de les aider à reprendre le contrôle de leurs émotions et de se réapproprier leur maison, qu’ils vont jusqu’à fuir parfois. Mais dites-vous simplement que je n’ai pas choisi ce métier par hasard, et que j’ai forcément vécu certaines expériences troublantes.

– Accepteriez-vous de nous en dévoiler quelques-unes ?

– Il me semble que je suis là, avant tout, pour parler de mon nouvel ouvrage : “Des yeux derrière vous”, non ?

– Oui… Bon… Alors, si j’avais des fantômes chez moi, comment pourrais-je vous contacter ?

– Très simplement en m’appelant au numéro qui sera annoncé à la fin de votre émission. De toute façon, si je ne suis pas là, Mina, mon assistante, sait toujours où me joindre. »

« Maman…

– Chut, ils vont donner son numéro.

– Mais, tu ne vas quand même pas appeler ce croque-mort ?

– Et pourquoi pas ? S’il peut nous aider ?

– Mais Papa va te tuer, il ne sera jamais d’accord.

– Un stylo, vite ! 32… 28…

– Maman, là tu n’es pas raisonnable, tu te rends compte ? Ce type est certainement un escroc. »

Le soleil pâle d’hiver s’élevait lentement par-dessus l’horizon, éclairant de nuances brumeuses cette vieille bâtisse chargée d’histoire. De cette histoire imprégnée dans les vieilles pierres à la mémoire intacte malgré le temps. La journée s’annonçait déjà froide, ce ne serait qu’un début.

Thomas dormait toujours paisiblement dans le canapé du salon. Les marches de l’escalier, pourtant protégées d’une épaisse moquette, tremblèrent sous les pas coléri­ques de Peggy, et la porte de sa chambre claqua encore violemment.

Hélène, assise dans la cuisine, réfléchissait longue­ment. Sa fille avait certainement raison : c’était forcé­ment une mauvaise idée. Et puis qu’en penserait Jean-Pierre, son époux ? Devait-elle demander l’avis de Mélanie ? Non, certainement pas. Son avis, elle n’en avait que faire. Mais pour l’heure, Jean-Pierre n’était pas rentré, et avec l’inquiétude sans doute cumulée à la peur d’une nouvelle nuit d’angoisse, Hélène entra dans le salon, puis saisit le combiné téléphonique en approchant son index du cadran rotatif. 32… 28…

La suite de l'extrait en ligne ici : https://issuu.com/taurnada/docs/extrait_la_maison_bleu_horizon_jmd

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