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Elle se mordit la langue quand Thorn pressa sa bouche contre la sienne. Sur le moment, elle ne comprit plus rien. Elle sentit sa barbe lui piquer le menton, son odeur de désinfectant lui monter à la tête, mais la seule pensée qui la traversa, stupide et évidente, fut qu'elle avait une botte plantée dans son tibia. Elle voulut se reculer; Thorn l'en empêcha. Il referma ses mains de part et d'autre de son visage, les doigts dans ses cheveux, prenant appui sur sa nuque avec une urgence qui les déséquilibra tous les deux. Quand Thorn s'écarta finalement, le souffle court, ce fut pour clouer un regard de fer dans ses lunettes.

- Je vous préviens. Les mots que vous m'avez dits, je ne vous laisserai pas revenir dessus.

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« Le froncement perpétuel des sourcils de Thorn se relâcha d’un coup ; pas assez, toutefois, pour effacer la crevasse en travers de son front.

– Vous croyez que c’est pour le monde que je fais ça ?

La tension qui lui électrifiait le corps s’amplifia aussitôt, contractant ses mâchoires et durcissant ses yeux. Ophélie réalisa alors que ce qu’elle avait toujours pris pour de la détermination était en réalité une véritable rage.

– Dieu a dit qu’il vous gardera à l’œil, murmura-t-il d’une voix suffoquée. Juste devant moi. Je fais un mari exécrable mais je n’autorise personne, et surtout pas lui, à harceler ma femme. »

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Elle embrassa ses cicatrices, d'abord celle qui fendait le sourcil, ensuite celle qui lui crevait la joue, enfin celle qui lui traversait la tempe. À chaque constat, Thorn écarquilla davantage les yeux. Ses muscles, à l'inverse, se contractèrent.

— Cinquante six.

Il désenroua sa voix d'un raclement de gorge. Jamais Ophélie ne l'avait vu aussi intimidé, en dépit des efforts qu'il déployait pour ne rien en montrer.

— C'est le nombre de mes cicatrices.

Elle ferma, puis rouvrit les yeux. Elle le sentit à nouveau, en plus violent encore, cet appel impératif qui lui venait du fin fond du corps.

— Montre-les-moi.

Le monde cessa aussitôt d'être mot pour se faire peau. L'ombre blême des moustiquaires, le clapotis de la pluie, les lointaines rumeurs des jardin et de la ville, rien de tout cela n'existait plus pour Ophélie. La seule chose dont elle avait une perception aiguë, c'était Thorn et elle, leurs mains défaisant l'une après l'autre chaque retenue, chaque appréhension, chaque timidité.

Ophélie avait passé ses trois dernières années à se sentir creuse. Elle était enfin complète.

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"-A quel moment ? lui demanda-t-elle. A quel moment cessons-nous d'être des humains et devenons-nous des objets ?

[... ]

-Certains humains sont des objets de leur vivant, Miss Eulalie"

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« – Vous rappelez-vous ce que je vous ai dit l’autre soir, devant l’entrée du Mémorial ? Que je ne voulais pas de vos bons sentiments ?

Ophélie hocha le menton.

– J’étais sincère, poursuivit-il d’une voix implacable. Je n’en veux pas.

Il se renfrogna, comme s’il avait un goût désagréable en bouche. Ses doigts firent valser son verre d’une main à l’autre avant qu’il se décide à le poser.

– Du moins, pas seulement.

Ophélie s’humecta les lèvres. Thorn n’avait pas son pareil pour la faire se sentir tour à tour glacée et brûlante.

– Vous ne…

– Pas de demi-mesure, la coupa-t-il. Je ne suis pas et je ne veux pas être votre ami.

[...]

– Je refuse de vivre avec l’impression continuelle de vous mettre mal à l’aise, enchaîna Thorn d’un ton abrupt. Si ce sont mes griffes qui vous rebutent… je suis conscient d’être peu attractif… cette jambe ne m’empêchera pas de…

Il balaya son front d’une main excédée, comme s’il endurait un véritable calvaire grammatical.

Toute la nervosité d’Ophélie disparut aussitôt. Elle se débarrassa de ses gants comme d’une ancienne mue. Les coups durs avaient abîmé Thorn et les dégâts étaient plus considérables au-dedans qu’au-dehors. Elle se fit la promesse de le protéger de tous ceux qui pourraient l’écorcher davantage, à commencer par elle.

Elle s’approcha de manière à bien se tenir dans son champ de vision. C’était une bonne chose qu’il fût assis, ça les mettait à égalité. Il tressaillit quand elle appuya ses mains nues de part et d’autre de son visage. "

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1er chapitre :

"L'ABSENT

LA FÊTE

L’horloge fonçait à toute allure. C’était une immense comtoise montée sur roulettes avec un balancier qui battait puissamment les secondes. Ce n’était pas tous les jours qu’Ophélie voyait un meuble de cette stature se précipiter sur elle.

– Veuillez l’excuser, chère cousine ! s’exclama une jeune fille en tirant de toutes ses forces sur la laisse de l’horloge. Elle n’est pas si familière d’habitude. À sa décharge, maman ne la sort pas souvent. Puis-je avoir une gaufre ?

Ophélie observa prudemment l’horloge dont les roulettes continuaient de crisser sur le dallage.

– Je vous mets du sirop d’érable ? demanda-t-elle en piochant une gaufre croustillante sur le présentoir.

– Sans façon, cousine. Joyeuses Tocantes !

– Joyeuses Tocantes.

Ophélie avait répondu sans conviction en regardant la jeune fille et sa grande horloge se perdre dans la foule. S’il y avait un événement qu’elle n’avait pas le cœur à fêter, c’était bien celui-là. Assignée au stand de gaufres, au beau milieu du marché artisanal d’Anima, elle n’en finissait pas de voir défiler des pendules à coucou et des réveille-matin. La cacophonie ininterrompue des tic-tac et des « Joyeuses Tocantes ! » se répercutait sur les grandes vitres de la halle. Ophélie avait l’impression que toutes ces aiguilles tournaient uniquement pour lui rappeler ce qu’elle n’avait pas envie de se rappeler.

– Deux ans et sept mois.

Ophélie observa la tante Roseline qui avait jeté ces mots en même temps que des gaufres fumantes sur le présentoir. À elle aussi, les Tocantes donnaient des idées noires.

– Crois-tu que madame répondrait à nos lettres ? siffla la tante Roseline en agitant sa spatule. Ah, ça, je suppose que madame a mieux à faire de ses journées.

– Vous êtes injuste, dit Ophélie. Berenilde a probablement essayé de nous contacter.

La tante Roseline reposa sa spatule sur le moule à gaufres et s’essuya les mains dans son tablier de cuisine.

– Bien sûr que je suis injuste. Après ce qui s’est passé au Pôle, ça ne m’étonnerait pas que les Doyennes sabotent notre correspondance. Je ne devrais pas me plaindre en ta présence. Ces deux ans et sept mois ont été encore plus silencieux pour toi que pour moi.

Ophélie n’avait pas envie d’en parler. Le simple fait d’y penser lui donnait l’impression d’avoir avalé les aiguilles d’une horloge. Elle s’empressa de servir un bijoutier, paré de ses plus belles montres.

– Eh bien, eh bien ! s’agaça-t-il lorsque ses montres se mirent toutes à claquer frénétiquement du couvercle. Où sont passées vos bonnes manières, mesdemoiselles ? Vous voulez donc que je vous ramène à la boutique ?

– Ne les grondez pas, dit Ophélie, c’est moi qui leur fais cet effet. Du sirop ?

– La gaufre suffira. Joyeuses Tocantes !

Ophélie regarda le bijoutier s’éloigner et reposa sur la table la bouteille de sirop qu’elle avait failli renverser.

– Les Doyennes n’auraient pas dû me confier un stand de fête. Je ne sers qu’à distribuer des gaufres que je suis incapable de préparer moi-même. Et encore, j’en ai fait tomber une demi-douzaine par terre.

La maladresse pathologique d’Ophélie était de notoriété familiale. Personne ne se serait risqué à lui demander du sirop d’érable avec toute cette horlogerie dans les parages.

– Ça me fait mal de l’admettre, mais pour une fois je ne donnerais pas tort aux Doyennes. Tu fais peur à voir et je pense que c’est une bonne chose que tu t’occupes un peu les mains.

La tante Roseline appuya un regard sévère sur sa nièce, soulignant son visage tiré, ses lunettes décolorées et sa tresse si embrouillée qu’aucun peigne n’en venait à bout.

– Je vais bien.

– Non, tu ne vas pas bien. Tu ne sors plus, tu manges n’importe quoi, tu dors n’importe quand. Tu n’es même pas retournée au musée, ajouta gravement la tante Roseline, comme si ce détail-là était le plus préoccupant de tous.

– En fait, j’y suis allée, contredit Ophélie.

Elle s’était précipitée là-bas à son retour du Pôle, sitôt descendue du dirigeable, avant même de déposer sa valise à la maison. Elle avait voulu voir de ses propres yeux les vitrines vidées de leurs collections d’armes, la rotonde vidée de ses avions militaires, les murs vidés de leurs étendards impériaux et les alcôves vidées de leurs armures de parade.

Elle en était ressortie déchirée et n’y était plus jamais retournée.

– Ce n’est plus un musée, murmura-t-elle entre ses dents. Raconter le passé en refusant de raconter la guerre, c’est mentir.

– Tu es une liseuse, la rabroua la tante Roseline. Tu ne vas quand même pas rester les doigts croisés jusqu’à… jusqu’à… Bref, tu dois aller de l’avant.

Ophélie s’abstint de rétorquer qu’elle ne se croisait pas les doigts et qu’aller de l’avant ne l’intéressait pas. Elle avait beaucoup enquêté ces derniers mois, sans quitter son lit, le nez plongé dans des ouvrages de géographie. C’était ailleurs qu’elle devait aller, sauf qu’elle n’en avait pas la possibilité. Pas tant que les Doyennes la surveillaient.

Pas tant que Dieu la surveillait.

– Il vaudrait mieux laisser ta montre à la maison pendant les Tocantes, déclara soudain la tante Roseline. Elle agite les autres.

Des horloges s’étaient en effet attroupées devant le présentoir de gaufres. Ophélie posa instinctivement la main sur sa poche, puis elle fit signe aux cadrans d’aller pulser ailleurs.

– C’est bien Anima, ça. On ne peut pas porter sur soi une montre déréglée sans sentir la désapprobation de toutes celles des environs.

– Tu devrais la faire soigner par un horloger.

– Je l’ai fait. Elle n’est pas en panne, juste très perturbée. Joyeuses Tocantes, mon oncle.

Engoncé dans son vieux manteau d’hiver, ses moustaches lourdes de neige fondue, le grand-oncle venait de surgir de la foule.

– Ouais, ouais, bonne fête, tic tac et compagnie, marmonna-t-il en passant directement de l’autre côté du comptoir et en se servant lui-même une gaufre chaude. Ça devient ridicule, ce brol ! Fête de l’Argenterie, fête des Instruments de musique, fête des Bottes, fête des Chapeaux… Chaque année, y a une nouvelle guindaille dans le calendrier ! Bientôt, verrez qu’on fêtera les pots de chambre. D’mon temps, on ne gâtait pas les objets comme aujourd’hui, et après on s’étonne qu’ils nous fassent des caprices. Cache ça vite, chuchota-t-il soudain en remettant une enveloppe à Ophélie.

 -Vous en avez trouvé une autre ?

Tandis qu’elle glissait l’enveloppe dans sa poche de tablier, Ophélie sentit son cœur battre plus vite que toutes les horloges de la fête.

– Et pas des moindres, m’fille. En dégoter, c’est pas si difficile. Le faire à l’insu des Doyennes, ça, c’est une autre affaire. Elles louchent sur moi presque autant que sur toi. Gaffe d’ailleurs, grommela le grand-oncle en ébrouant ses moustaches. J’ai vu la Rapporteuse et son satané piaf rôder dans les parages.

La tante Roseline serra ses longues dents en assistant à leur échange. Elle était parfaitement au courant de leurs petites manigances, et si elle ne les approuvait pas, craignant qu’Ophélie se mît dans de nouveaux ennuis, elle se faisait souvent leur complice.

– Je commence à manquer de pâte à gaufres, dit-elle d’un ton sec. Va m’en chercher, s’il te plaît.

Ophélie se faufila dans le local à provisions sans se faire prier. Il faisait glacial ici, mais elle y était à l’abri des regards. Elle calma l’écharpe qui s’impatientait sur sa patère, vérifia qu’il n’y avait personne, puis ouvrit l’enveloppe du grand-oncle.

Elle contenait une carte postale.

La légende indiquait : XXIIe Exposition interfamiliale et le cachet de la poste remontait à plus de soixante ans. En digne archiviste familial, le grand-oncle avait dû faire jouer ses relations pour se procurer cette carte. C’était la photographie qui intéressait Ophélie. L’image en noir et blanc, rehaussée çà et là de couleurs artificielles, montrait les estrades des exposants et les curiosités exotiques sur les promenoirs d’un immense bâtiment. On aurait dit la halle d’Anima, en cent fois plus imposant. Remontant ses lunettes sur son nez, la jeune fille approcha la carte postale de la lumière. Elle trouva enfin ce qu’elle cherchait : à travers les grands vitrages du bâtiment, presque invisible dans le brouillard extérieur, se dressait une statue décapitée.

Pour la première fois depuis longtemps, les lunettes d’Ophélie se colorèrent d’émotion. Le grand-oncle venait de lui apporter la confirmation de toutes ses hypothèses.

– Ophélie ! appela la tante Roseline. Ta mère te réclame !

À ces mots, elle cacha précipitamment la carte postale. La bouffée d’excitation qui l’avait envahie reflua aussitôt pour céder la place à la frustration. C’était même au-delà de ça. L’attente, l’interminable attente lui creusait un trou à l’intérieur du corps. Chaque nouvelle journée, chaque nouvelle semaine, chaque nouveau mois agrandissaient ce trou. Ophélie se demandait quelquefois si elle n’allait pas finir par tomber à l’intérieur d’elle-même.

Elle sortit la montre à gousset et en ouvrit le couvercle avec d’infinies précautions. Cette pauvre mécanique était déjà assez souffrante ainsi, Ophélie ne pouvait pas se permettre d’être maladroite. Depuis qu’elle l’avait récupérée dans les affaires de Thorn, juste avant d’être rapatriée de force sur Anima, la montre n’avait jamais donné l’heure. Ou plutôt, elle donnait un peu trop d’heures à la fois. Toutes ses aiguilles pointaient tantôt dans un sens, tantôt dans un autre, sans aucune logique apparente : quatre heures vingt-deux, sept heures trente-huit, une heure cinq… et plus le moindre tic-tac.

Deux ans et sept mois de silence.

Ophélie n’avait reçu aucune nouvelle de Thorn après son évasion. Pas un seul télégramme, pas une seule lettre. Elle avait beau se répéter qu’il ne pouvait pas courir le risque de se manifester, que c’était un homme recherché par la justice, peut-être par Dieu en personne, elle se consumait de l’intérieur.

– Ophélie !

– J’arrive.

Elle attrapa un pot de pâte à gaufres et sortit du local à provisions. De l’autre côté du stand se tenait sa mère dans son énorme robe bouffante.

– Ma fille qui daigne enfin quitter son lit ! Il était temps, encore un peu et tu te changeais en table de chevet. Joyeuses Tocantes, ma chérie. Sers les petits, veux-tu ?

La mère désigna la longue file d’enfants qui l’accompagnait. Ophélie aperçut parmi eux son frère, ses sœurs, ses neveux, ses petits-cousins et la pendule du salon. Ils n’étaient pas tellement « petits », de son point de vue. Hector avait fait une telle poussée de croissance ces derniers mois qu’il avait allègrement rattrapé Ophélie. À les voir tous ainsi, avec leurs hautes tailles, leurs cheveux flamboyants et leurs taches de rousseur, elle se demandait parfois si elle faisait vraiment partie de la même famille.

– J’ai discuté de ton cas avec Agathe, dit la mère d’Ophélie en se penchant de tout son buste par-dessus le stand. Ta sœur est de mon avis, tu dois songer à te trouver une situation. Elle en a parlé avec Charles, ils sont d’accord pour que tu viennes travailler à la fabrique. Regarde-toi une fois, ma fille ! Tu ne peux ni continuer ainsi. Tu es si jeune ! Rien ne t’enchaîne encore à… tu sais… lui.

La mère d’Ophélie avait articulé ce dernier mot sans le prononcer. Personne ne mentionnait jamais Thorn dans la famille, comme s’il s’agissait d’un sujet honteux. De façon générale, personne ne mentionnait jamais le Pôle. Il y avait des jours où Ophélie se demandait si tout ce qu’elle avait vécu là-bas était bien réel, à croire qu’elle n’avait jamais été ni valet de chambre, ni vice-conteuse, ni grande liseuse familiale.

– Vous remercierez Agathe et Charles, maman, mais c’est non. Je ne me vois pas travailler dans la dentelle.

– Je peux la prendre avec moi aux archives, grogna le grand-oncle dans ses moustaches.

La mère d’Ophélie pinça si fort les lèvres que son visage ressembla à un soufflet.

– Vous avez sur elle une influence déplorable, mon oncle. Le passé, le passé, toujours le passé ! Ma fille doit songer à son avenir.

– Ah çà ! ironisa-t-il. Tu la voudrais aussi bien-pensante que les gentils petits bouquins de la bibliothèque, hein ? Autant l’envoyer à Houtesiplou-les-Berdouilles, ta gamine.

– J’aimerais surtout qu’elle se fasse bien voir des Doyennes et d’Artémis, pour changer.

Ophélie se sentit si exaspérée qu’elle tendit par inadvertance une gaufre à la pendule de la famille.

Rien n’y faisait : elle avait beau répéter à chacun qu’une Doyenne était indigne de confiance, on ne l’écoutait pas. Elle aurait voulu les mettre en garde contre tellement d’autres choses encore ! Contre Dieu, en particulier. Elle n’avait pourtant parlé de lui à personne : ni à ses parents, qui la questionnaient sans cesse, ni à la tante Roseline, qui s’inquiétait de son mutisme, ni au grand-oncle, qui l’aidait dans ses recherches. Toute la famille savait qu’il s’était passé quelque chose dans la cellule de Thorn – les moins renseignés croyant que c’était Ophélie qui avait fait de la prison – mais personne n’avait jamais obtenu d’elle le fin mot de cette histoire. Elle ne pouvait pas le dire, pas après ce qu’elle avait découvert sur Dieu.

La Mère Hildegarde s’était tuée à cause de lui.

Le baron Melchior avait tué pour lui.

Thorn avait failli être tué par lui.

L’existence même de Dieu était une vérité dangereuse. Aussi longtemps qu’il le faudrait, Ophélie en garderait le secret.

– Je sais que vous vous tracassez tous pour moi, déclara-t-elle enfin, mais c’est de ma vie qu’il est question. Je n’ai de compte à rendre à personne, pas même à Artémis, et je me contrefiche de ce que pensent les Doyennes.

– Grand bien te fasse, ma chère petite !

Ophélie se raidit en voyant une femme entre deux âges s’approcher subrepticement du stand. Elle ne portait aucune montre, ne promenait aucune horloge, mais elle était affublée d’un chapeau invraisemblable, au sommet duquel une girouette en forme de cigogne tournoyait à toute vitesse. Ses bésicles dorées agrandissaient davantage deux yeux globuleux qui épiaient les moindres faits et gestes des Animistes en général et d’Ophélie en particulier.

Si les Doyennes étaient les complices de Dieu, la Rapporteuse était celle des Doyennes.

– Ta fille est une libre-penseuse, ma petite Sophie, dit-elle avec un sourire bienveillant pour la mère d’Ophélie. Il en faut dans toutes les familles ! Elle ne veut pas reprendre son travail au musée ? Respectons son choix. Elle ne veut pas travailler dans la dentelle ? Ne lui forçons pas la main. Laisse-la voler de ses propres ailes... Peut-être a-t-elle besoin de dépaysement ?

Dans un même mouvement, le regard et la girouette de la Rapporteuse se tournèrent vers Ophélie. Cette dernière dut se faire violence pour s’empêcher de vérifier que la carte postale du grand-oncle ne dépassait pas de sa poche de tablier.

– Vous m’incitez à quitter Anima ? demanda-t-elle avec méfiance.

– Oh, nous ne t’incitons à rien du tout ! s’empressa d’affirmer la Rapporteuse, coupant la mère d’Ophélie qui ouvrait déjà une bouche toute ronde. Tu es une grande fille, à présent. Tu es libre de tes mouvements.

Cette femme manquait décidément de subtilité ; c’était la raison pour laquelle elle ne serait jamais Doyenne elle-même. Ophélie savait pertinemment qu’à la seconde où elle monterait à bord d’un dirigeable on la ferait suivre et on la garderait à l’œil. Elle voulait retrouver Thorn, oui, mais elle n’avait aucune intention de mener Dieu jusqu’à lui. Dans ces moments plus que jamais, elle regrettait de ne pas être en mesure de se servir des miroirs pour quitter Anima : son pouvoir avait malheureusement ses limites.

– Je vous remercie, dit-elle après avoir fini de distribuer des gaufres aux enfants. Je crois que je préfère encore ma chambre. Joyeuses Tocantes, madame.

Le sourire de la Rapporteuse se crispa.

– Nos très chères mères te font un immense honneur – un immense honneur, tu entends ? – en se préoccupant de ta petite personne. Cesse donc tes cachotteries et confie-toi à elles. Elles pourraient t’aider, et beaucoup plus que tu ne le penses.

– Joyeuses Tocantes, répéta Ophélie d’un ton sec.

La Rapporteuse eut un brusque mouvement de recul, comme si elle avait été traversée par une décharge électrique. Elle dévisagea Ophélie avec stupéfaction d’abord, puis avec indignation, avant de tourner les talons. Elle rejoignit un cortège de vieilles dames au milieu de la procession des horloges. Des Doyennes. Elles se contentèrent de hocher la tête en écoutant la Rapporteuse, mais le regard qu’elles adressèrent de loin à Ophélie fut glacial.

– Tu l’as fait ! s’exclama furieusement la mère d’Ophélie. Tu as utilisé cet horrible pouvoir ! Sur la Rapporteuse en personne !

– Pas délibérément. Si les Doyennes ne m’avaient pas forcée à quitter le Pôle, Berenilde aurait pu m’apprendre à contrôler mes griffes.

Ophélie avait marmonné ces mots en passant un coup de chiffon agacé sur le stand. Elle ne se faisait pas à ce nouveau pouvoir. Elle n’avait blessé personne jusqu’à présent – elle n’avait découpé aucun nez ni tranché aucun doigt –, mais, si quelqu’un lui inspirait une trop forte antipathie, c’était toujours le même phénomène : quelque chose en elle se mettait en mouvement pour le repousser. Et ce n’était certainement pas la meilleure façon de régler un différend.

– Tu ne t’en tireras pas ainsi, siffla la mère d’Ophélie en pointant un ongle rouge sur elle. J’en ai par-dessus le chapeau de te voir traîner dans ton lit et défier nos très chères mères. Demain matin, tu iras à la fabrique de ta sœur et puis c’est tout !

Ophélie attendit que sa mère fût partie avec les enfants pour s’appuyer des deux mains au présentoir de gaufres et prendre une profonde inspiration. Le trou qu’elle avait l’impression de sentir à l’intérieur de son ventre venait de se creuser davantage.

– Ta maman dira ce qu’elle voudra, grommela le grand-oncle, tu peux venir travailler aux archives.

– Ou à l’atelier de restauration avec moi, renchérit la tante Roseline d’une voix encourageante. Je ne connais rien de plus gratifiant que de désinfecter un papier de ses vers et de ses moisissures.

Ophélie ne leur répondit pas. Elle n’avait envie d’aller ni à la fabrique de dentelles, ni aux archives familiales, ni à l’atelier de restauration. Ce qu’elle désirait du plus profond de son être, c’était échapper à la vigilance des Doyennes pour se rendre à l’endroit qui figurait sur la carte postale.

Là où se trouvait peut-être Thorn en ce moment même.

« Premier entresol. »

« Toilettes pour hommes. »

« N’oubliez pas votre écharpe : vous partez. »

Ophélie se redressa si vivement qu’elle renversa le flacon de sirop d’érable sur l’étal. Les joues en feu, elle chercha au milieu des horloges de cuisine et des pendules astronomiques celui qui lui avait soufflé ces trois pensées dans la tête. Il était déjà hors de vue.

– Quelle épingle te pique ? s’étonna la tante Roseline en voyant Ophélie enfiler précipitamment son manteau par-dessus son tablier.

– Je dois aller aux toilettes.

– Tu es malade ?

– Je ne me suis jamais sentie aussi bien, dit Ophélie avec un grand sourire. Archibald est venu me chercher."

Suite de l'extrait consultable ici : https://www.kobo.com/be/fr/ebook/la-passe-miroir-tome-3-la-memoire-de-babel

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La seule véritable erreur est celle qu'on ne corrige pas.

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"Elle avait attendu de Thorn des mots et des gestes qu'elle n'avait jamais eus pour lui. A aucun moment elle n'avait dit " nous". A aucun moment elle n'avait fait un pas vers lui. A aucun moment elle ne s'était mise à nu.

La vérité, la seule vérité, c'est qu'elle avait été lâche.

Cette prise de conscience la traversa comme une brèche. Il lui sembla que c'était la surface entière de son être qui se craquelait de toutes parts, telle une coquille d'œuf. Cela lui fit mal, mais Ophélie savait que c'était une douleur nécessaire. La souffrance explosa quand son ancienne identité vola en éclats.

Elle se sentit mourir. Elle allait enfin pouvoir vivre "

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« Alors qu’elle posait la main sur la poignée de la porte, un mot la retint :

– Ophélie.

C’était si surprenant de s’entendre appeler par son vrai nom, après avoir porté celui d’une autre pendant des mois, qu’elle sentit son estomac sursauter. Thorn allait-il enfin les prononcer, ces paroles qu’elle avait tellement besoin d’entendre ?

Il fit peser sur elle tout le poids de son regard, s’appuyant des deux poings à la table.

– Êtes-vous bien certaine que vous n’avez rien à me dire ?

Prise au dépourvu, Ophélie demeura cramponnée à la poignée de la porte.

Une étincelle fulgura alors au fond des yeux de Thorn.

– Vous savez où me trouver, dit-il en lui faisant signe de sortir. »

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« Victoire entendit le parquet craquer comme une bûche de cheminée. Les grandes bottes blanches de Père se dirigèrent lentement, très lentement, vers la table. Au grand effroi de Victoire, le parquet grinça encore plus fort quand Père s’inclina en avant.

Du bout des doigts – des doigts immenses – il souleva la nappe de dentelle.

– Oh, ce ne sont que des dessins, dit Maman. La petite s’installe souvent ici pour jouer. N’est-ce pas, ma chérie ?

Les yeux de Père, pâles comme de la porcelaine, ne s’intéressèrent ni à l’Autre-Victoire dans son fauteuil ni aux dessins sur le parquet. Ils n’observaient que la vraie Victoire qui s’était cachée sous la table.

Père la voyait ?

– Mon seigneur, murmura Monsieur-Calendrier avec une petite toux impatiente. Votre réunion…

– Partez.

Père avait à peine remué les lèvres. Il se tenait toujours penché en avant, la nappe pincée entre les doigts, sa longue tresse coulant jusqu’au sol comme du lait.

– Immédiatement.

– Mon seigneur ? s’inquiéta Maman. Quelque chose vous a contrarié ?

Blottie sous la table, Victoire dévisageait Père avec stupeur. Elle avait toujours cru qu’il ne l’aimait pas, mais jamais il ne l’avait regardée de la façon dont il regardait maintenant la Dame-D’or. »

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