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— Lillian, chuchota-t-il, j'ai essayé de vous laisser tranquille. Mais je n'y parviens plus. Ces deux dernières semaines, j'ai dû m'empêcher mille fois d'aller vers vous. J'ai beau me répéter sans cesse que vous êtes la moins appropriée...

Il s'interrompit quand, brusquement, elle se tortilla entre ses bras, puis se démancha le cou pour regarder par terre.

— J'ai beau... Lillian, m'écoutez-vous? Que diable cherchez-vous ?

— Ma poire. Je l'ai laissée tomber et... Ah, la voilà !

Elle se dégagea de son étreinte pour se mettre à quatre pattes, puis tendit la main sous une chaise. Après avoir récupéré la bouteille, elle s'assit sur le sol et la posa sur ses genoux.

— Lillian, oubliez cette maudite poire.

— Comment elle est entrée là-dedans, vous croyez? demanda-t-elle avant d'essayer d'introduire le doigt dans l'orifice. Je ne comprends pas comment quelque chose d'aussi gros a pu entrer dans un trou aussi petit.

Marcus ferma les yeux pour lutter contre une recrudescence de désir, et c'est d'une voix rauque qu'il répondit :

— On la... on accroche la bouteille directement sur l'arbre. Le bourgeon grossit... à l'intérieur...

Il entrouvrit les yeux, et les referma en hâte quand il la vit enfoncer le doigt plus avant dans le goulot.

— Il grossit... s'obligea-t-il à continuer, jusqu'à ce que le fruit soit mûr.

Lillian parut plutôt impressionnée par cette explication.

— Vraiment ? Comme c'est ingénieux, mais alors ingénieux... Une poire dans sa propre petite... Oh non!

— Qu'y a-t-il ? demanda Marcus entre ses dents serrées.

— Mon doigt est coincé.

Marcus rouvrit brusquement les yeux. Il demeura interdit à la vue de Lillian s'efforçant de sortir son doigt prisonnier.

— Je ne peux pas l'enlever.

— Eh bien, tirez dessus.

— Ça fait mal.

— Tirez plus fort.

— Je ne peux pas ! Il est complètement coincé. Il faudrait quelque chose pour le faire glisser. Vous n'auriez pas un genre de lubrifiant, ici ?

— Non.

— Vous n'avez rien du tout ?

— Au risque de beaucoup vous surprendre, nous n'avons jamais eu besoin de lubrifiant dans la bibliothèque, jusqu'à présent.

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— Il n'empêche, reprit Annabelle avec un sourire, que s'il me faut jouer les chaperons, je dois établir quelques règles de conduite. Tout d'abord, si un beau et jeune gentleman vous propose une promenade seul à seule dans le jardin...

— Nous devons refuser ? demanda Daisy.

— Non, mais ne manquez pas de me prévenir afin que je puisse vous couvrir Et si jamais vous surprenez un commérage scandaleux tout à fait inconvenant pour vos chastes oreilles...

— Nous devons l'ignorer ?

— Non, vous devez en écouter chaque mot et venir me les répéter immédiatement.

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- Je n'aime pas me sentir vulnérable face à un homme qui n'est pas réputé pour sa sensibilité ou sa compassion. Il est assez évidents que nos tempéraments ne sont pas compatibles.

- Mais tu es attirée par lui physiquement ? demanda Annabelle.

- Malheureusement, oui.

- Pourquoi "malheureusement" ?

- Parce que ce serait tellement plus facile d'épouser un homme pour qui on n'éprouverait qu'une amitié détachée plutôt que... que...

Ses trois compagnes se penchèrent vers elle, tout ouïe.

- Plut... plutôt que quoi ? la pressa Evangeline.

- Plutôt qu'une passion flamboyante, sauvage, choquante et positivement indécente.

- Ô mon Dieu, murmura Evangeline en retombant contre le dossier de sa chaise, tandis qu'Annabelle souriait de toutes ses dents, et que Daisy fixait sa soeur avec une curiosité empreinte de fascination.

- Tout cela pour un homme qui embrassait de manière "passable" ? demanda Annabelle.

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— Écartez les pieds, lui conseilla Westcliff, et faites porter le poids de votre corps équitablement sur les deux. Bien. Maintenant, rapprochez les mains de votre corps. Comme la batte est un peu trop longue pour vous, il faut les remonter jusqu'au...

— Je préfère la tenir par la base.

— Elle est trop longue pour vous, insista-t-il, et c'est la raison pour laquelle vous ratez la balle...

— J'aime avoir une longue batte, riposta Lillian alors même qu'il lui positionnait les mains. En fait, plus elle est longue, mieux c'est.

L'un des garçons laissa échapper un ricanement, et elle lui jeta un regard suspicieux avant de faire face à Westcliff. Celui-ci affichait un visage impassible, mais une étincelle rieuse dansait dans ses prunelles.

— Qu'est-ce qu'il y a de drôle?

— Je n'en ai aucune idée, assura-t-il avant de la faire de nouveau pivoter face au lanceur.

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— Je vous aurais trouvés plus vite, confia le vicomte en s'arrêtant devant eux, si je n'avais été attaqué par une nuée d'azurés à taches pourpres.

Il baissa la voix pour ajouter d'un ton de conspirateur :

— Je ne veux pas vous alarmer, mais mon devoir est de vous prévenir : ils ont l'intention de servir une terrine de rognons au cinquième service.

— Ça, je pourrai le supporter, dit Lillian, contrite. Ce n'est qu'avec les animaux servis dans leur état naturel que je semble avoir des problèmes.

— Mais c'est normal, mon chou. Nous sommes des barbares, tous autant que nous sommes, et vous aviez raison d'être consternée à la vue des têtes de veau. Je n'aime pas cela, moi non plus. En fait, je consomme très peu de boeuf, sous quelque manière que ce soit.

— Vous êtes végétarien? demanda Lillian, qui avait souvent entendu prononcer ce mot ces derniers temps.

À la suite des recommandations de l'hôpital de Ramsgate, de nombreuses discussions avaient eu lieu sur l'opportunité d'observer un régime à base de végétaux.

Saint-Vincent lui adressa un sourire éblouissant.

— Non, mon ange, je suis cannibale.

— Saint-Vincent, gronda Westcliff en voyant la perplexité de Lillian.

Le vicomte continua de sourire sans manifester le moindre repentir.

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Pivotant à demi sur sa chaise, Lillian jeta un coup d'oeil au plateau le plus proche. Et eut un sursaut d'horreur en découvrant la tête calcinée d'une bête indéterminée, du crâne de laquelle s'élevait de la vapeur.

Son mouvement provoqua la chute bruyante de ses couverts en argent, qu'un valet s'empressa de remplacer

— Qu'est-ce... qu'est-ce que c'est que ça? balbutia-t-elle, incapable de s'arracher à la contemplation de cette « chose » immonde.

— Une tête de veau, répondit l'une des convives avec une condescendance amusée. Un mets anglais très prisé. Ne me dites pas que vous n'en avez jamais goûté ?

Tout en s'efforçant de garder une expression impassible, Lillian secoua la tête. Elle tressaillit quand le valet de pied écarta les mâchoires fumantes et entreprit de découper la langue.

— Certains prétendent que la langue est le morceau le plus délicieux, continua la femme, mais d'autres préfèrent la cervelle. Pour ma part, je considère que les yeux sont les friandises les plus délectables.

Écoeurée, Lillian ferma les paupières. Un flot de bile lui monta à la gorge.

La cuisine anglaise ne l'avait certes jamais enthousiasmée, mais rien ne l'avait préparée à la vue repoussante de cette tête de veau. Rouvrant les yeux, elle regarda autour d'elle. Des têtes de veau... Partout! Découpées, ouvertes, leurs cervelles vidées à la cuiller, leurs ris découpés en tranches fines...

Elle allait être malade.

Sentant le sens refluer de son visage, Lillian se tourna vers l'autre extrémité de la table, où Daisy regardait d'un air dubitatif les morceaux choisis que l'on déposait cérémonieusement dans son assiette. Lentement, Lillian porta sa serviette à ses lèvres. Non. Elle ne pouvait se permettre d'être malade. Mais le parfum riche de la tête de veau flottait tout autour d'elle et, alors que résonnaient le cliquetis des couverts et les murmures appréciateurs des convives, elle lutta pour réprimer une vague de nausée.

On posa devant elle une petite assiette qui contenait quelques tranches de... quelque chose et... un oeil gélatineux, à la base conique, qui roula mollement vers le rebord.

— Doux Jésus, gémit-elle, le front soudain emperlé de sueur.

Une voix calme sembla percer le brouillard nauséeux qui l'étreignait.

— Mademoiselle Bowman...

Lançant un regard désespéré dans la direction de la voix, elle distingua le visage impassible de lord Westcliff.

— Oui, milord? dit-elle d'une voix pâteuse.

— Veuillez pardonner ce qui semblera peut-être une requête excentrique, commença-t-il, semblant choisir ses mots avec un soin inhabituel. Mais il m'est venu à l'esprit que le moment était tout à fait opportun pour observer un papillon d'une espèce rare qui vit sur le domaine. Il ne sort qu'en début de soirée, ce qui est évidemment une particularité. Peut-être vous souvenez-vous que j'y ai fait allusion lors d'une conversation précédente.

— Un papillon ? répéta Lillian en déglutissant à plusieurs reprises pour juguler un haut-le-coeur.

— Peut-être me permettrez-vous de vous escorter, votre soeur et vous, jusqu'à la serre, où de nouvelles éclosions ont été signalées. Je regrette que cela nous prive de ce plat particulier, mais nous reviendrons à temps pour jouir du reste du dîner.

Plusieurs convives cessèrent de manger, déconcertés par cette étrange proposition.

Comprenant qu'il lui fournissait une excuse pour quitter la table, en compagnie de sa soeur par respect des convenances, Lillian hocha la tête.

— Les papillons, répéta-t-elle dans un souffle. Oui, j'aimerais beaucoup les voir.

— Moi aussi, lança Daisy depuis l'autre bout de la table.

Elle se leva d'un bond, ce qui obligea ses voisins à se lever à leur tour précipitamment par courtoisie.

— Comme c'est aimable à vous de vous souvenir de notre intérêt pour les insectes du Hampshire, milord, poursuivit Daisy.

Westcliff s'approcha de Lillian pour l'aider à se lever.

— Respirez par la bouche, lui chuchota-t-il.

Tous les regards étaient fixés sur eux.

— Milord, intervint alors lord Wymark, puis-je vous demander de quelle espèce rare il s'agit ?

Après une imperceptible hésitation, Westcliff répondit avec gravité :

— L'azuré du... pissenlit...

Il marqua une pause avant d'ajouter :

— ... à taches pourpres.

Wymark fronça les sourcils.

— Je me targue d'être un lépidoptériste amateur, milord. Et, si je connais l'azuré du serpolet - qui vit en Cornouailles -, je n'ai jamais entendu parler de l'azuré du pissenlit.

Il y eut un court silence.

— C'est un hybride, expliqua Westcliff. Morpho purpureus practicus. À ma connaissance, il n'a été observé que dans les environs de Stony Cross Park.

— J'aimerais aller jeter un coup d'oeil à cette colonie avec vous, si vous le permettez, fit Wymark en reposant sa serviette, prêt à se lever. La découverte d'un nouvel hybride est toujours...

— Demain soir, coupa Westcliff d'un ton autoritaire. L'azuré du pissenlit est sensible à la présence humaine. Il vaut mieux aller le voir en petits groupes de deux ou trois personnes.

— Fort bien, milord, murmura Wymark, visiblement mécontent. Demain soir, donc.

Reconnaissante, Lillian s'accrocha au bras de Westcliff, Daisy prit l'autre, et tous trois quittèrent la pièce d'un pas digne.

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- Un homme affreusement pénible, autoritaire, manichéen au dernier degré... Pour ne rien dire de son incapacité à admettre qu'il puisse avoir tort.

Il était évident que lady Olivia aurait pu continuer à énumérer les défauts de Marcus, mais Lilian éprouva une soudaine envie de le défendre. Après tout, il n'était pas juste de le dépeindre de manière aussi impitoyable.

- Tout cela est peut-être vrai, dit-elle, mais il faut reconnaître à lord Westcliff une grande honnêteté. Il tient toujours parole. Et même lorsqu'il se montre autoritaire, c'est parce qu'il essaye de faire ce qu'il suppose être le mieux pour les autres ;

- Certes... murmura lady Olivia, dubitative, ce qui suffit pour encourager Lilian à poursuivre sur sa lancée :

- En outre, la femme qui épousera lord Westcliff n'aura pas à redouter qu'il aille voir ailleurs. Il lui sera fidèle. Avec lui, elle se sentira en sécurité parce qu'il prendra soin d'elle et gardera la tête froide en cas d'urgence.

- Mais il est rigide, insista lady Olivia.

- Pas vraiment...

- Et froid, ajouta lady Olivia en secouant la tête d'un air de regret.

- Oh non, pas le moins du monde ! C'est le plus...

Elle s'interrompit brusquement et devint écarlate en voyant le sourire satisfait de lady Olivia. Elle s'était bel et bien fait piéger.

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En attendant que l'eau refroidisse, Marcus obligea Lillian à avaler un bol de soupe, qui n'était pas mauvaise même si les ingrédients étaient impossibles à identifier.

— C'est quoi, ces petits morceaux marron? s'enquit- elle, méfiante.

— Aucune importance. Avale, répondit-il en lui présentant une autre cuillerée de soupe.

— C'est du mouton? Du boeuf? Est-ce que ça avait des cornes, à l'origine ? Des sabots ? Des plumes ? Des écailles ? Je n'aime pas manger quelque chose dont j'ignore...

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— Mademoiselle Bowman, je dois vous présenter mes excuses pour ce qui s'est passé cet après-midi. Je suis absolument incapable d'expliquer ma conduite autrement que comme un instant de folie qui, je vous l'assure, ne se répétera pas.

Lillian se raidit légèrement en entendant le mot « folie ».

— Bien, dit-elle, j'accepte vos excuses.

— Savoir que je ne vous trouve en aucune façon désirable devrait vous tranquilliser totalement.

— Je comprends. Vous en avez assez dit, milord.

— Nous serions tous deux sur une île déserte que la pensée de vous approcher ne me viendrait absolument pas.

— J'ai bien compris, fit-elle d'un ton sec. Inutile d'épiloguer.

— Je veux juste qu'il soit bien clair que ce geste était une aberration complète. Vous n'êtes pas le genre de femme par qui je suis attiré.

— Très bien.

— En fait...

— Vous avez été très clair, milord, l'interrompit Lillian en le fusillant du regard.

C'étaient là les excuses les plus irritantes qu'elle eût jamais reçues !

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— Qu'est-ce qu'un trébuchet ? demanda-t-elle.

— Un genre de catapulte. J'ai un ami qui s'intéresse beaucoup aux armes du Moyen Age. Il..

Westcliff hésita. Une tension nouvelle parut se répandre dans son corps.

— Il a récemment construit un trébuchet en s'inspirant de plans anciens... et il m'a enrôlé pour le manoeuvrer...

Que Westcliff, si sérieux d'ordinaire, fût capable de s'adonner à de telles gamineries amusa beaucoup Lillian. Prenant soudain conscience de leur position, elle rougit et commença à se tortiller pour se relever.

— Et vous avez raté votre cible ? s'enquit-elle en s'efforçant de paraître désinvolte.

— C'est ce qu'a semblé penser le propriétaire du mur que nous avons démoli.

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