Livres
384 543
Comms
1 348 656
Membres
271 251

Nouveau ? Inscrivez-vous, c'est gratuit !


Inscription classique

En cliquant sur "Je m'inscris"
j'accepte les CGU de booknode

Ajouter un extrait


Liste des extraits

Janvier 1896

David Hillsborough, vicomte de Hastings, n’était jamais tombé amoureux. Et n'avait très certainement jamais souffert d'un amour non partagé. Car il était d'une nature gaie et insouciante, foncièrement indépendante, qui le portait à goûter à tous les plaisirs que la vie offrait à un jeune célibataire séduisant et fortuné.

Du moins était-ce là sa position officielle.

Il soupçonnait toutefois quelques proches de connaître la vérité - et ce depuis sans doute fort longtemps - dans la mesure où cet amour non partagé avait empoisonné la moitié de son existence. Heureusement, l'objet de ses soupirs ne s'en doutait pas le moins du monde et, avec un peu de chance, ne l'apprendrait jamais.

Dans le cas contraire, il était certain de vivre un véritable enfer.

Il n'en était d'ailleurs pas très loin en cet instant, alors qu'il voyait la femme de ses rêves, Mlle Helena Fitzhugh, contempler un autre homme avec adoration.

Venetia, la sœur aînée de Mlle Fitzhugh, était une femme d'une beauté exceptionnelle qui attirait tous les regards. C'était pourtant sur sa cadette que celui de Hastings se posait invariablement. Avec sa chevelure d'un roux ardent, son teint lumineux et ses yeux verts pétillants de malice et d'intelligence, Helena Fitzhugh le fascinait.

Il ne lui en voulait pas d'être tombée amoureuse de M. Martin. Après tout, il avait toujours refusé d'entrer dans la compétition, par conséquent il ne pouvait se plaindre qu'un autre ait remporté la victoire.

Ce qui le chagrinait, en revanche, c'est que celui pour qui elle se pâmait ne le méritait pas.

Quelques années plus tôt, Andrew Martin avait eu la possibilité d'épouser Helena Fitzhugh. Mais sa mère, une femme autoritaire, avait décidé qu'il en épouserait une autre afin de réunir deux propriétés voisines. Et M. Martin avait benoîtement obtempéré.

Si les mariages de convenance étaient fréquents, celui de M. Martin manquait singulièrement de chaleur. Son épouse et lui ne vivaient pas sous le même toit, fréquentaient des cercles différents et communiquaient la plupart du temps par écrit.

Non pas que cela eût la moindre importance. Heureux ou non en ménage, un homme marié demeurait un homme marié, et une jeune fille de bonne famille ne pouvait jeter son dévolu sur lui.

Sauf que Helena Fitzhugh se moquait des conventions. Jusqu'à présent, elle n'avait pas transgressé de règles majeures. Ainsi, lorsqu'elle s'était inscrite à l'université, ou lorsqu'elle avait ensuite créé sa propre maison d'édition avec l'argent de son héritage, d'aucuns avaient vu là des excentricités typiques de la famille. Après tout, les Fitzhugh étaient connus pour leur extravagance. Le frère jumeau d'Helena, le comte de Fitzhugh, ne dirigeait-il pas la conserverie de poisson dont sa femme avait hérité ? Tout cela était véniel.

En revanche, entretenir une amitié avec un homme marié était tout à fait inacceptable. Et même si cette relation était platonique, les apparences suffiraient à entacher la réputation de la jeune femme de manière irrémédiable.

Le salon de lord Wrenworth retentissait de rires et de conversations animées. À l'occasion de cette partie de campagne organisée dans la propriété ancestrale de leur hôte, Mme Denbigh était censée servir de chaperon à Helena. Mais elle était bien trop occupée à s'amuser pour remplir ce rôle avec une réelle efficacité.

Hastings se trouvait au milieu d'un groupe d'amis. Il attendit que la conversation retombe pour s'excuser, puis traversa la pièce en direction du canapé où Helena et M. Martin étaient assis.

Leur langage corporel était éloquent : tournés l'un vers l'autre, ils excluaient d'office toute tierce personne.

— Vous êtes encore là, monsieur Martin ? feignit de s'étonner Hastings en s'immobilisant devant eux. Je croyais que vous consacriez tout votre temps à la rédaction de votre livre ?

Helena répondit à la place de Martin :

— C'est précisément ce qu'il fait. Il discute avec son éditrice.

— Il discute avec son éditrice depuis ce matin, si je ne m'abuse. Un cuisinier peut palabrer toute la sainte journée avec la maîtresse de maison, ce n'est pas cela qui remplira les assiettes. Si M. Martin perd autant de temps à discuter au lieu de coucher sur le papier ses merveilleux récits historiques, il privera ses lecteurs qui attendent avec impatience le prochain tome.

M. Martin s'était empourpré.

— Ma foi, vous n'avez pas tort, lord Hastings.

— Comme toujours. J'ai cru comprendre que vous étiez ici pour travailler, et que vous aviez demandé à lord Wrenworth de mettre à votre disposition un endroit tranquille. Il serait peut-être temps d'en faire bon usage ?

— Eh bien... bredouilla Martin en rougissant de plus belle.

— Personnellement je meurs d'impatience de connaître la suite des aventures du roi Offa de Mercie.

— Vous avez lu le premier tome ?

— Bien sûr. Pourquoi cet air surpris ? N'ai-je pas fait montre d'une intelligence féroce et d'une grande curiosité intellectuelle à l'université ?

— Ma foi, certainement, s'empressa d'opiner Martin.

— Il est donc normal que vous ayez l'honneur de me compter parmi vos lecteurs. A présent sauvez-vous. Allez écrire jusqu'à une heure avancée de la nuit. Et cessez de monopoliser Mlle Fitzhugh. Vous êtes marié, je vous rappelle.

Afficher en entier