Livres
439 074
Membres
368 201

Nouveau ? Inscrivez-vous, c'est gratuit !


Inscription classique

En cliquant sur "Je m'inscris"
j'accepte les CGU de booknode

Ajouter un extrait


Liste des extraits

Extrait ajouté par ilovelire 2016-12-29T02:43:27+01:00

Sur les dix fenêtres d’Universul, quatre étaient encore éclairées. Les journalistes n’avaient pas d’horaires fixes, ils circulaient à leur gré, selon le travail à faire dans la journée, mais pour ce qui était de partir, ils ne le faisaient qu’après avoir terminé leur tâche. À l’étage, dans la pièce la plus à gauche en regardant la façade baroque de l’immeuble depuis la rue, ou à droite en montant l’escalier dans la direction de Sărindar, se trouvait le bureau de Pavel – le frère de Peppin Mirto – et de Neculai Procopiu, le plus fidèle rédacteur du journal : il y travaillait depuis treize ans, donc depuis le tout début, et les gens s’adressaient à lui comme à un directeur. Le journal avait pris de plus en plus d’importance et avait été le premier à avoir une édition du matin, si bien qu’il drainait à présent la majorité des lecteurs. Au début, il y avait surtout de la publicité – c’était ce qui avait constitué leur capital –, mais maintenant on y trouvait un peu de tout. Ils ne se mêlaient pas trop de politique, ils donnaient l’information brute. Ils avaient essayé de sortir deux éditions, Le Courrier du matin et Le Courrier du soir, mais cela n’avait pas duré en raison de problèmes de distribution : les journaux arrivaient en même temps et les nouvelles se répétaient. Procopiu et Pavel Mirto, en contact avec l’imprimerie située dans le même bâtiment, qui s’étirait comme un wagon gigantesque vers le fond de la cour, avaient pris la responsabilité du journal et partaient donc les derniers.

Afficher en entier
Extrait ajouté par ilovelire 2016-12-29T02:42:43+01:00

Le garçonnet connaissait bien les rues de Bucarest et de nombreux Bucarestois connaissaient bien Nicu. Il s’était même lié d’amitié avec certains, comme ceux de la rue Fântânei, la famille Margulis. Les domestiques l’avaient, eux aussi, à la bonne. C’était un commissionnaire sur qui on pouvait compter, très utile pour les affaires urgentes, exigeant de la discrétion. « C’est une entreprise sérieuse », disait son patron, s’arrogeant tous les mérites des cinq garçons alors qu’il leur faisait endosser chaque erreur personnellement. Il leva la tête et vit au niveau de l’École centrale de jeunes filles une voiture de police, couleur des griottes dans la bouteille de sa mère, qui s’en offrait une rasade par-ci par-là. Il fixa de nouveau du regard la neige qui, après avoir fondu dans l’après-midi, commençait à se figer comme la peau du lait bouilli dans la casserole. Comment se fait-il que la brûlure du lait et celle de la glace sur la main se ressemblent tant et que la peau rougisse de la même façon ? Nicu avançait à grands pas, aussi grands que possible, les yeux baissés. Soudain, il découvrit la plus extraordinaire paire de chaussures qu’il eût jamais vue en ses huit ans de longue (et dure) existence. Elles ne ressemblaient ni à des caoutchoucs, ni à des bottillons fourrés, ni même aux modèles les plus récents d’Universul, ce n’étaient pas des bottes, comme celles des officiers, ni des chaussures paysannes, ni des bottines, ni des souliers. C’étaient des trucs phénoménaux impossibles à nommer.

Afficher en entier
Extrait ajouté par ilovelire 2016-12-29T02:42:36+01:00

– C’étaient des trucs phénoménaux, je ne sais même pas comment les appeler, vieux frère, ni toi ni moi n’en avons jamais vu de pareils, racontait Nicu le même soir rue Fântânei.

Il était recru de fatigue, il avait marché toute la journée, dans la neige, car le cocher ne l’avait pas laissé monter sans billet dans le tramway à chevaux et il ne voulait pas gaspiller la fortune qu’il avait dans la poche – 10 petits sous de pourboires. Mais raconter le choc produit par les pieds de l’étranger le ravigotait. Il sentait qu’il était devenu tout à coup quelqu’un d’important en ce monde. On ne voit pas tous les jours que Dieu fait de si belles choses dans les rues de Bucarest.

– Comment ça ? demanda Jacques, tout réjoui.

L’arrivée de Nicu l’avait tiré du lit. Il buvait du petit-lait en écoutant les histoires du commissionnaire, souvent enjolivées et exagérées.

Afficher en entier
Extrait ajouté par ilovelire 2016-12-29T02:42:26+01:00

Comme le jeune homme nerveux, aux mouvements de lézard, s’en allait en compagnie du portier, Nicu se dirigea vers sa première adresse, le siège de la concurrence, rue Sărindar, balayant des yeux la neige sous ses pas, au cas où… Il avait un but qui lui faisait oublier l’ennui des obligations quotidiennes et les gouttes tombant des gouttières : il cherchait un porte-monnaie contenant une bague, avec un diamant, ou peut-être une épingle à cravate avec un rubis, comme en avait le père de Jacques, le docteur Margulis. Sauf que si l’homme-lézard avait dit la vérité, ce qui n’était pas certain du tout, il ne s’agissait pas de bijoux. Il eut soudain une meilleure idée : un billet de loterie, et précisément le billet gagnant.

Afficher en entier
Extrait ajouté par ilovelire 2016-12-29T02:42:18+01:00

Après s’être débarrassé de sa dernière commission, il courut chez lui pour remplacer son képi rouge de service par une casquette de tous les jours : s’il gardait son képi, les gens l’arrêtaient dans la rue et l’envoyaient ici ou là. Quelque part, du côté du vieux noyer des voisins, un corbeau croassa aigrement plusieurs fois. Comme il n’y avait personne à la maison – qui sait où se promenait sa mère –, il put se diriger vers la rue Teilor, où, sans conteste, il devait commencer son investigation. C’était pire que de chercher une aiguille dans une botte de foin, mais, de toute façon, il n’avait rien de mieux à faire : c’était le début des vacances de Noël. Auparavant, l’école avait fermé environ un mois, à cause de la fièvre typhoïde, ce qui l’avait bien arrangé. Les cours n’avaient repris que vers le 8 décembre. Nicu avait foi en son étoile, bien que – ou plutôt justement parce que – Dieu l’eût déjà puni, avec une mère faible d’esprit et l’absence d’un frère ou même d’une sœur : Il lui était redevable pour sa vie entière. Par prudence, il fit un discret signe de croix, comme toujours quand il lui semblait parler trop familièrement de Dieu au ciel, mais une croix minuscule, comme s’il se grattait.

Afficher en entier
Extrait ajouté par ilovelire 2016-12-29T02:42:05+01:00

Depuis l’année précédente, où il avait commencé à aller en classe, ce ton de maître d’école lui collait à la langue et il n’arrivait pas à s’en débarrasser. Du plus loin qu’il se souvînt, il avait pris l’habitude de parler tout seul, car, à son grand chagrin, il n’avait pas de frère, comme les autres enfants. Il se serait même contenté d’une sœur, à la rigueur. Il frotta sa veste pour en enlever la neige, regarda rageusement la plaque de verglas sur laquelle il avait glissé et arriva en trottinant sous l’horloge au soldat, qui surmontait le portail du journal L’Indépendance roumaine. À midi pile, le carillon se mettait à résonner, et Nicu faisait en sorte d’être au rendez-vous avec le soldat. Ce n’était pas facile, car il ne s’orientait que d’après le soleil et l’ombre. Cette fois-ci pourtant, l’attention du garçon fut attirée par autre chose. Par terre, juste devant lui, il y avait un glaçon splendide, long de deux coudées environ, parfait pour une épée. Il le ramassa vivement, caressa sa surface un peu ridée sans se soucier du froid, le porta à deux mains à hauteur de hanche, puis le leva, toujours des deux mains, en faisant un mouvement de spadassin avec un rugissement féroce en direction d’un ennemi invisible. Malheureusement, le glaçon, habitué sans doute à plus de calme au bord du toit où il s’était formé, se trompa de cible et menaça un individu en uniforme militaire avec une canne au pommeau d’argent, un monsieur de taille moyenne qui passait justement sous le portail à l’horloge. C’était le bras droit du préfet de police, le chef de la Sécurité publique, Costache Boerescu, toujours pressé : de ses jambes courtes il fendait l’air à toute vitesse. Depuis que monsieur Lahovary, le directeur du journal des Français, avait été tué en duel par « cette forte tête de Filipescu », le directeur d’Epoca, il passait deux ou trois fois par jour audit journal. Si bien qu’il n’avait vraiment pas envie de croiser le fer, irrité par l’enquête qui piétinait et par les voix de la presse qui le harcelaient à l’envi. Il en était arrivé à ne plus pouvoir supporter les journalistes : quand il faisait bien, nul n’y prêtait attention, mais dès qu’il tardait à résoudre une affaire ils lui tombaient dessus et le vilipendaient en se servant de ses propres mots tronqués et retournés. Devant des hommes il ne ratait pas une occasion de se soulager en traitant la presse de « putain fardée ». Par ailleurs, il vivait seul, et la maison La Croix de pierre lui faisait des tarifs préférentiels, quand il le voulait – le policier comme l’homme connaissait bien l’établissement. Avant qu’il ait pu attraper ce diable de gamin par les oreilles, celui-ci avait pris la poudre d’escampette et se faufilait de façon suicidaire entre les fiacres et les traîneaux, vers la rue Sărindar, injurié d’abord par les quelques cochers qui montaient à la file en direction de Capșa, puis par ceux du côté opposé, qui allaient vers la rivière Dâmbovița et avaient dû tirer sur les rênes les uns après les autres pour éviter les carambolages. Nicu regarda derrière lui. Le policier l’honora de sa canne levée en signe de menace, mais il le laissa filer, pour se rendre à la préfecture, à quelques minutes de là.

Afficher en entier
Extrait ajouté par ilovelire 2016-12-29T02:41:57+01:00

C’était une belle journée pour les Bucarestois. Il avait neigé, il restait douze jours avant le Nouvel An et douze heures avant la fin du jour. Tout ce blanc, qui recouvrait la ville d’un bout à l’autre depuis le palais Cotroceni jusqu’aux faubourgs d’Obor, du cimetière Șerban Vodă aux parterres fleuris de la Chaussée, et plus loin encore aux quatre coins de l’horizon, fondait doucement au soleil de midi. Les stalactites de glace, toutes vernies, luisaient et gouttaient déjà çà et là sur la tête des passants. Les rues étaient plutôt animées, comme toujours avant Noël. Avançant le nez en l’air pour éviter de se faire mouiller, Nicu se retrouva étalé dans la neige, fâché comme lorsqu’il se réveillait à plat ventre.

Afficher en entier
Extrait ajouté par ilovelire 2016-12-29T02:41:43+01:00

Papa a examiné l’étranger à la demande de Costache, notre ami de la police, et il dit que ce n’est pas un vagabond, même s’il porte des vêtements incroyablement étranges. C’est peut-être le clown d’un cirque. Autrement il est impeccable, il n’a aucun problème « physiologique », si ce n’est qu’il parle parfois à tort et à travers. Mais s’il est fou, c’est un fou cultivé, « il trousse joliment ce qu’il dit ». Pourtant, quand papa lui a demandé s’il n’avait pas la tuberculose, l’homme lui a lancé un coup d’œil ironique, il semblait exaspéré et lui a répondu vertement : « Comme comédien, vous ne valez pas un clou ! » Papa a répliqué, très sérieux, comme il l’est en toute circonstance : « Monsieur, je vous en prie, je ne suis pas comédien, je suis médecin ! » Il a ajouté que ses poumons avaient l’air un peu encombrés, qu’il était très pâle, mais qu’il ne lui trouvait aucune maladie. Alors l’homme s’est calmé, il a demandé à fumer, papa, qui est contre cette habitude, lui a quand même apporté du tabac fin et du papier à cigarettes pris sur la table de Costache. Après un regard farouche, le prévenu lui a tout bonnement tourné le dos. C’est un rustre ! Ils ont gardé son bagage pour l’examiner, une boîte argentée, une sorte de coffre-fort, ce qui veut dire qu’il pourrait s’agir d’un faussaire, mais ils l’ont relâché au bout d’une petite heure de garde à vue et d’un bref interrogatoire mené par monsieur Costache. Une fois libre, il s’est évaporé. Il est cependant discrètement filé par le meilleur cocher de la police.

Afficher en entier
Extrait ajouté par ilovelire 2016-12-29T02:41:26+01:00

J’aime lire en voiture. Maman me houspille, papa, qui n’oublie pas même en famille qu’il est monsieur le docteur Leon Margulis, dit que je m’abîme les yeux et que mes enfants auront la vue faible. Mais moi je suis têtue et je m’obstine à emporter mon livre. À leur époque, ils avaient peut-être le loisir de lire et de faire ceci ou cela, mais nous, les jeunes, nous devons gérer notre temps. Et j’étais impatiente de savoir ce que devenait Becky dans Vanity Fair. Pourtant, à dire vrai, je crois que j’ai plus de ressemblance avec cette sotte d’Amelia et que toute ma vie j’aimerai Dieu sait quel chenapan. Aujourd’hui je n’ai pas eu de chance pour ma lecture. D’abord parce que j’avais les mains gelées. Et puis, à peine en voiture, maman et papa se sont mis à hacher menu menu, comme notre cuisinière le persil, l’histoire de l’inconnu trouvé par Petre dans la neige ce matin, près de la forêt de Băneasa, dans la campagne, au bord des lacs. Il a été livré à la préfecture de police. Maman, qui est au courant de tout, dit qu’il s’est échappé d’un asile d’aliénés, qu’il a certainement perdu la tête à force de trop étudier. Elle m’a gratifiée d’un regard menaçant.

Afficher en entier

Nouveau ? Inscrivez-vous, c'est gratuit !


Inscription classique

En cliquant sur "Je m'inscris"
j'accepte les CGU de booknode