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Extrait ajouté par Biquet 2011-09-28T08:49:13+02:00

ll était trois heures de l'après-midi quand les enfants des écoles se réunirent sur la place de l'Hôtel de Ville. En longues colonnes bien ordonnées, fifres et tambours en tête, ils passaient sur les ponts de la vallée et montaient vers l'intérieur de la ville.

Les enfants chantaient. Ils portaient des petits drapeaux de papier, aux couleurs de la République et du Wurtemberg. Les tambours battaient et les fifres sifflaient.

Des guirlandes et des drapeaux tachaient de couleurs vives les jeux de la lumière. Musique, chants et rires de la jeunesse montaient la colline en cortège serré, passaient devant l'église principale, devant les façades rococo, et si, du bastion couronnant la colline, on regardait le pays, il s'étalait dans la maturité fastueuse d'un été comme on en voit rarement.

Les vignobles montaient en terrasses légères. Leur terre avait des lueurs de carmin. Le ruban éternel des champs aux diverses couleurs se nouait sur le pays. Les arbres bougeaient à peine sous le poids de leurs fruits. Amoureusement la lumière se jouait, bleue, sur le fleuve, le ciel était vide de nuages et sans fin.

Les drapeaux se mêlaient aux couleurs mûres du paysage. Ils claquaient sur les tours de garde à la périphérie de la ville, flottaient sur les pavillons au sommet des collines, brillaient sur les berges du fleuve et s'assemblaient sur la prairie, où luisait la tache blanche du stade, en une mouvante forêt.

Des banderoles bruyamment colorées étaient tendues au-dessus des ponts. Des détachements de gymnastes, en tricots clairs, sillonnaient les rues. Des villages environnants accouraient par essaims les sociétés cyclistes, les rayons des roues enveloppées de papier de couleur ; des camions chargés de vin, de bière, de saucisses et de pain frais roulaient vers la prairie où la fête avait lieu, et l'on entendait dans tout cela la musique des orphéons qui approchaient, les chants des enfants, les bourgeois qui s'interpellaient, la ville vivait dans la plénitude colorée de sa force d'Allemagne méridionale et la fête qui s'apprêtait était celle du 11 août de l'an 1927.

Les enfants des écoles avaient atteint l'Hôtel de Ville. Les classes du lycée marchaient en tête, cent vingt garçons en tricots blancs et culottes bleues, costumes stricts, musique stricte. Deux ordres brefs, les files firent un " à gauche " et se trouvèrent alignées en une ligne raide, immobile, face à l'Hôtel de Ville.

Le directeur Holzapfel , accompagné par deux messieurs de son collège, passa en revue le mur de jeunes gens. " Repos ! "

Les garçons avancèrent une jambe. " Une belle journée, ce petit vent frais ! " dit le directeur Holzapfel à ses collègues.

" On disait autrefois un temps pour l'Empereur ", dit en riant le professeur Voss.

Holzapfel cligna vers le soleil, se lissa la barbe et alluma un cigare.

La place s'emplissait de plus en plus. Le lycée de jeunes filles arrivait. Les habits des fillettes brillaient clair dans le soleil d'août, comme si elles étaient en fleurs.

Les classes des cinq écoles primaires suivirent, en tête une musique avec tambours, fifres, trompettes et une grosse caisse.

Les enfants restèrent longtemps debout. Quatre heures sonnaient à la petite tour de l'Hôtel de Ville, quand soudain, du bastion sur la colline, un appel de trompette retentit, dont la vallée renvoya trois fois l'écho. Les professeurs se précipitèrent à la tête de leurs troupes. Coups de sifflet, battements de mains imposèrent le silence ; des ordres redressèrent les files.

Les baguettes reposaient sur la peau des tambours, prêtes au roulement. Les lèvres serraient l'anche des fifres. Le tonnerre de trois mortiers monta de la vallée et le drapeau de la République fut hissé sur l'Hôtel de Ville.

D'un coup sourd, la grosse caisse se réveilla, les tambours grondèrent en rafales, les fifres retentirent, les cuivres mugirent, les drapeaux claquèrent au-dessus des escouades et aux sons d'une marche le cortège se mit en mouvement.

" Je chasse le cerf dans la forêt sauvage... " Une file d'enfants qui chantaient coula dans les rues ombreuses de la vieille ville.

En bas, la vallée étincelait dans la lumière. Des barques pavoisées traversaient le fleuve. Des fanfares passaient dans les rues. Les mortiers claquaient dans les vignobles et sur la splendeur du pays planaient, tel un nuage clair, les chants de la jeunesse.

" O terre natale, ô Wurtemberg ", pensa le directeur Holzapfel, à la tête de sa première, tout subjugué par le visage de la nature et l'ivresse des couleurs. Et tandis qu'il fermait les yeux et que la pureté de l'air emplissait son cœur de douceur, il chantait, une larme pudique sous la paupière, à voix haute et forte :

Et j'ai pourtant, homme endurci,

Connu, senti l'amour aussi...

Le cortège solennel des enfants avait depuis longtemps atteint la vallée, quand par le portail de l'Hôtel de Ville, suivi du Conseil et de la majorité des conseillers municipaux, le Premier Bourgmestre apparut sur la place.

Prätorius s'arrêta. Ses yeux lourds et fatigués clignaient péniblement dans le soleil. Il respira profondément. Mais son visage resta gris.

" Dr Kalahne ", dit-il, " a-t-on pris toutes dispositions pour que les rues soient libres sur notre passage ? " Le secrétaire, le Dr Kalahne, debout à la gauche du Premier Bourgmestre, s'inclina : " On a pris toutes dispositions, Monsieur le Premier Bourgmestre. Dès que la dernière formation sera entrée dans le stade et s'y sera alignée, on tirera un coup de mortier, pour nous signifier que le passage est libre. "

Le Premier Bourgmestre ne répondit pas. " Quel bon air ", pensait-il, " quelles couleurs ! "

Les conseillers municipaux prirent place dans les autobus. Ils étaient assis sur les banquettes, groupés par fractions politiques. Derrière les voitures s'alignait une demi-centurie de police montée.

Le Premier Bourgmestre, un homme de cinquante-cinq ans, descendant d'une riche famille huguenote, depuis vingt ans au service de la ville, démocrate wurtembergeois, ami de Frédéric Naumann, capitaine de réserve, docteur de trois facultés, hésitait à monter en voiture.

" Attendons le coup de mortier ", dit-il au Dr Kalahne. Le secrétaire s'inclina.

Prätorius fit quelques pas vers la droite. La verdure du jardin de l'Hôtel de Ville s'étendait devant lui. Il passa la porte. Des hêtres pourpres et des peupliers blancs étaient groupés sur le gazon. Au milieu du jardin, un vieux puits à chaîne en grès rouge, depuis longtemps éboulé, était couvert de planches mal dégrossies. Les chemins étaient bordés de buis. Le mur tombait à pic de dix-huit mètres, du côté de la vieille ville.

Prätorius regarda la vallée. Les drapeaux flottaient sur le stade. Il respira profondément. Il se sentait mal. Allait-il se récuser ? Son cœur flancherait-il ? Mais là-bas ils attendaient son discours pour l'inauguration du nouveau stade. Son discours... Prätorius se mit à rire. Il eut peur. " Fumisterie ! ", avait-il dit à haute voix. Mais il était seul.

Dix feuilles d'une écriture serrée, voilà le discours qu'il avait rédigé pour la fête de la Constitution, à l'occasion de l'inauguration du nouveau stade. Ce n'est pas beaucoup, ce n'est pas négligeable non plus, avait pensé Prätorius en relisant son travail ce soir-là. Les phrases étaient bien frappées, dans cet allemand un peu apprêté qu'il aimait. Mais il avait réussi, pensait-il, à dégager pour la jeunesse, devant laquelle il devait parler, l'image de la constitution de telle sorte qu'elle apparut bien comme ce qu'elle était réellement : l'héritage imposant de la liberté bourgeoise. Prätorius connaissait cette jeunesse. Il la voyait grandir dans cet Etat, s'y installer peu à peu avec un esprit étranger, avec ce refus instinctif de ce qui prétendait aujourd'hui être la politique : ce mélange d'indécision, de trafic sordide, et de lâcheté. Et personne ne voyait plus nettement que lui ce que cela signifierait pour cet Etat, s'il perdait la jeunesse. Sans doute, lui non plus ne tenait pas essentiellement à cet Etat. Quatre ans comme député au Parlement, huit ans comme Premier Bourgmestre, ce calvaire de désillusions l'avait guéri. Mais il savait que quelque chose de plus précieux était en jeu. La liberté était en jeu, la base spirituelle et morale de tout un siècle, le rêve de trois générations. Si ce fondement s'effondrait, un monde s'effondrait avec lui, et ce qui suivrait ne vaudrait plus la peine d'être vécu.

Il était longtemps resté dans sa bibliothèque, cette nuit-là, et s'était grisé des grands précurseurs de la liberté bourgeoise, de ceux qui avaient combattu pour l'Humain. Et quand il avait trouvé dans son cher Heine cette phrase du Voyage en Angleterre : " Si jamais - Dieu nous en garde ! - la liberté avait disparu de toute notre terre, un rêveur allemand la redécouvrirait dans ses rêves ", il l'avait rapidement écrite en épigraphe au début de son discours, comme consolation contre l'obscurité qu'il sentait approcher.

Quand il soumit son travail au Conseil municipal - il avait besoin de son approbation parce qu'il parlait au nom de la ville - les premières critiques s'élevèrent. Poliment, les fractions politiques formulèrent leurs exigences. Le centre demanda un passage sur l'école et la famille chrétienne. Les sociaux-démocrates exigèrent une profession de foi formelle en faveur du pacifisme et de la politique sociale. Le Parti des artisans s'éleva en faveur des classes moyennes et contre les grands magasins. Les syndics du Parti populaire demandèrent une condamnation catégorique du mensonge de la responsabilité allemande dans la guerre de 14 et une appréciation élogieuse de l'initiative privée. Cependant lorsque le baron von Iltzenstein, commandant le bataillon de la Reichswehr, lui fit savoir par un intermédiaire qu'il ne pouvait promettre la participation de la musique militaire si l'on ne soulignait fortement l'idée de défense nationale, en condamnant explicitement le pacifisme, Prätorius avait pris son manuscrit, l'avait jeté dans le tiroir de sa table de travail et avait chargé le Dr Kalahne de la rédaction d'un nouveau discours.

Prätorius sentait battre son cœur. Il s'était surmené ces dernières semaines. Il aurait dû obéir au médecin et aller faire sa cure à Bad Nauheim. Horrible, ce léger bourdonnement dans les oreilles, ce manque d'air.

Et cette nouvelle attaque, ce matin. Il avait, selon son habitude, pris son petit déjeuner dans la bibliothèque, avec Max, qui était à la maison pour les vacances de fin de semestre. Jamais Prätorius n'avait tenté d'exercer une influence décisive sur les opinions de ses enfants. C'était contraire à ses principes. Mais cette fois-ci, il n'avait pu se retenir de lire à son Max un article de la Frankfurter Zeitung, son journal favori, qu'il aimait par-dessus tout. Dans cet allemand digne et soigné, qui, Dieu du ciel, était devenu si rare dans le pays, on y entreprenait une étude de la responsabilité démocratique, sans aucune exagération, aucune afféterie de littérateur, basée sur une éthique qui rappelait la plus belle époque de la bourgeoisie. On y lisait que la vraie démocratie exigeait des hommes à l'esprit bien formé, d'une grande tenue intellectuelle, des hommes d'une haute moralité, d'une conduite exemplaire, et que la liberté ne pouvait être conquise que par la discipline de soi-même, la maîtrise de soi. Seul un peuple à l'éducation élevée était mûr pour la démocratie, et capable de se diriger lui-même. Voilà pourquoi tout le travail devait se concentrer sur l'éducation, il fallait dire à l'homme dès sa prime jeunesse : ton exemple est valable pour tous. C'est ainsi seulement que de l'obscurité des instincts, des entraves de l'égoïsme, de l'orgueil et de la violence naissait la vraie liberté.

Empoigné par les mots qui lui étaient familiers depuis la maison paternelle, depuis l'école, le vieux avait lu, et l'éclat d'une rougeur attardée avait passé sur ses joues, lorsque le jeune Prätorius se leva. Il alla vers son père en souriant, lui caressa les cheveux contre toute habitude et lui dit presque tendrement : " Mais, papa, tout ceci est aujourd'hui dépassé. "

Le vieux le vit encore quitter la chambre, puis un tremblement le saisit, qui le tint captif plusieurs minutes.

Prätorius regarda longuement le paysage. En bas, sur la prairie, se massaient les carrés blancs des enfants. Ils l'attendaient. Mais qu'avait-il à leur dire ? Un mortier claqua. Le Dr Kalahne apparut au portillon du jardin. " C'est bon ", dit Prätorius. En montant dans l'auto, il eut une sensation de vertige.

Quand les voitures de ces messieurs entrèrent dans le stade, les enfants chantèrent :

Je t'ai abandonné,

Mon cœur et ma vie,

O Pays bien-aimé,

Ma chère patrie...

La tribune du nouveau stade regorgeait d'invités officiels. Prätorius prit place à côté de l'estrade réservée à l'orateur. " Un verre d'eau ", dit-il à Kalahne, à voix basse. On le lui apporta.

Les gymnastes défilaient en chantant dans l'ovale du stade, sous les applaudissements rythmés de la foule. Prätorius sentit de la sueur à son front. Il avait le manuscrit dans les mains. Ce bourdonnement dans les oreilles ! Est-ce le vent ? Il fait plus froid. Un peu plus sombre aussi. La musique vient de loin. Je me coucherai tôt ce soir. Et demain je prendrai huit jours de congé.

Qui parle ? Ah oui, c'est Holzapfel du lycée. Un brave homme. Que dit-il ? " La jeunesse est notre avenir. " Très original, Monsieur le Directeur. Et maintenant ? Carpe diem. Oui, carpe diem - jouis de l'heure fugitive. L'avons-nous fait ? Non ! voulut crier Prätorius, quand le hourra retentit. Prätorius baissa la tête. Crise cardiaque ? pensa-t-il. Hourra ! Hourra ! Musique.

Prätorius se réveilla. Tout était de nouveau tout près de lui. Je suis malade, dit-il. Le Dr Kalahne se leva. Prätorius était debout devant son pupitre. Toute la tribune se leva. A côté de lui cet imbécile de Kalahne. Les hommes deviennent toujours plus méchants. Quel profit tire-t-on d'avoir voulu les aider ? Dépassé, Max, tu as dit dépassé ? Peut-être, peut-être, mais c'est mieux ainsi.

Qu'est-ce qu'ils jouent là ? Je la connais pourtant, cette marche. Bien sûr, 1914, c'était beau. Beaucoup de drapeaux. Fini ! Qu'est-ce que ce papier ? Ah oui, le discours. Kalahne, un verre d'eau. Et la musique se tait. Ils me regardent tous. Mais je parle déjà ! Mais bien entendu, c'est bien moi. N'est-ce pas ? C'est bien moi, celui qui parle. Et là-bas le pasteur de la ville. Et le Iltzenstein à côté de lui. Et voilà le stade. Comment ferai-je pour sortir ça du budget ? Qu'est-ce que je viens de dire ? Ah, c'est écrit là. Notre peuple est pacifique, mais viril. La honte du traité de Versailles ne nous atteint pas. Qu'est-ce qu'il vient faire au juste dans ce stade, le traité de Versailles ? Mais Kalahne doit le savoir. La famille chrétienne, les vertus éternelles..., ça, c'était pour le centre. Mais jamais notre peuple n'aurait mené à bien tout cela sans sa saine classe moyenne et la splendide initiative privée de ses entrepreneurs. Arrière la lâche soumission, arrière l'esprit de servitude... J'inaugure donc ce stade au nom de nos concitoyens, je le prends sous ma garde pour le bien de la jeunesse, l'honneur de notre ville, la force et la gloire de la patrie. Et je prie toute l'assistance, ces messieurs du Conseil municipal, de l'Eglise, de l'Armée, tous les citoyens solennellement réunis ici et particulièrement notre jeunesse de s'écrier avec moi : Que notre patrie, bien-aimée vive, vive, vive !

L'écho répéta : vive, vive, vive ! Prätorius se retint au pupitre, les mains crispées. Des ombres volaient en lambeaux devant ses yeux. Il entendit l'hymne national, très loin. Quand l'hymne fut fini, il descendit de la tribune. Kalahne marchait à côté de lui. Il vit les visages. Il atteignit la voiture, souriant poliment. " A la maison ", chuchota-t-il. Il tomba sur les coussins et comme les enfants, contents de la fin rapide de la cérémonie, couraient dans le stade vers les jeux et les concours, Prätorius se redressa, avec un gargouillement sourd, roula rapidement les yeux et tomba, la tête en avant, sur la traverse qui séparait le coupé et le siège du chauffeur.

" Monsieur le Premier Bourgmestre ", cria le Dr Kalahne, " voyons, Monsieur le Premier Bourgmestre. "

Mais Prätorius ne répondit plus.

Lorsque la nouvelle de la mort du Premier Bourgmestre arriva au stade, la fête fut aussitôt arrêtée. Les drapeaux de la ville furent mis en berne. Les orphéons jouèrent en sourdine la chanson du Bon Camarade. Les enfants rentrèrent silencieux, sous les roulements sourds des tambours. L'heure de fermeture des établissements publics fut fixée à dix heures.

Dans le compte rendu des journaux du matin, on lisait comme cause de cette mort subite : " Crise cardiaque, provoquée par l'émotion à l'occasion d'une cérémonie. "

Les conseillers municipaux se réunirent le soir même en séance extraordinaire. Ils écoutèrent debout l'éloge funèbre, prononcé par le conseiller Schrader. Ils votèrent à l'unanimité l'enterrement officiel aux frais de la ville.

Le cercueil resta deux jours dans le hall de l'Hôtel de Ville. Drapé des couleurs de la République. Le troisième jour, ils le mirent dans la fosse. Et quand la terre tomba, les enfants chantèrent :

" Prends-moi les mains, Seigneur - Et conduis-moi - Jusqu'à ma mort bienheureuse - Et dans l'éternité. " Alors les tireurs avancèrent jusqu'à la tombe. La salve roula. L'écho dans la vallée répondit trois fois.

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