Livres
388 529
Comms
1 362 306
Membres
277 080

Nouveau ? Inscrivez-vous, c'est gratuit !


Inscription classique

En cliquant sur "Je m'inscris"
j'accepte les CGU de booknode

Le quart de nuit



Description ajoutée par Didi03 2013-12-04T18:33:16+01:00

Résumé

Dans le grand silence qui suivit, la mèche d'un cierge dont la flamme rougeoyait, grésilla. Tous -les marins, Mrs Linsell, Mrs Shane, les amants- fixaient intensément du regard le visage durci aux yeux ouverts de Warvick, qui cependant paraissait exprimer une torture intérieure comme si l'homme eût été en proie à un débat. Ils l'entendirent murmurer : - On ne sait plus. On ne saura jamais.

Afficher en entier

Classement en biblio - 1 lecteur

Extrait

Extrait ajouté par ninie512 2014-03-21T15:01:29+01:00

CHAPITRE PREMIER

Mrs. Shane dégagea son visage, auquel le fard épais qui avait coulé donnait l’apparence d’un masque de pierrot grotesque, du col de manteau de fourrure qui l’enveloppait et regarda autour d’elle avec, dans les yeux, une lueur d’abord de surprise puis d’effroi.

En face d’elle, quinze corps étaient étendus sur des brancards disposés en arc de cercle au pied d’une haute croix de bois nu ; quinze corps de femmes et d’hommes, pour la plupart jeunes, qu’éclairaient mal les flammes vacillantes d’une douzaine de cierges à demi consumés. A sa droite, à sa gauche, derrière elle, dans la pénombre, d’autres femmes et d’autres hommes, tous tête basse, quelques-uns éveillés, d’autres sommeillant, étaient assis comme elle sur de mauvaises chaises.

— Je ne comprends pas, s’exclama Mrs. Shane d’une voix dénotant un complet épuisement nerveux et qui, dans le vide de l’immense hangar d’aviation transformé en chapelle ardente, résonna étrangement, comment des choses pareilles peuvent se produire de nos jours.

Mrs. Shane approchait de la soixantaine ou l’avait atteinte ; nul, sauf elle-même et les commis chargés d’établir et de viser son passeport, n’aurait pu le dire. Le regard bleu sombre et humide et la bouche sensuelle donnaient cependant du charme à son long visage osseux casqué de cheveux roux s’éclaircissant. Elle possédait un grand corps fortement charpenté, demeuré souple en dépit de l’âge. Les mains courtes, larges, nerveuses, armées d’ongles redoutables, sortes de serres crispées sur un sac de cuir, étaient, comme les poignets, couvertes de bijoux. Des perles entouraient le cou strié de tendons, d’autres alourdissaient les oreilles.

— La mer n’était pas tellement mauvaise. Le bateau ne bougeait pas beaucoup. J’avais dansé toute la soirée, souvent avec vous, Mr. Warvick, précisa-t-elle, s’adressant à l’un des hommes — le dernier sur la droite — étendus sur un brancard, dont les yeux largement ouverts paraissaient posés sur elle. Un peu après minuit, je m’étais couchée et endormie tout de suite ; j’étais tellement fatiguée ! Brusquement, un coup de poing dans la porte de ma cabine m’a réveillée. Dans la coursive, un homme criait : « Passez vos gilets de sauvetage « et montez sur le pont ! » Il ne s’est même pas arrêté. Je l’ai entendu frapper aux autres portes et, encore, crier...

— Moi, dit Mrs. Linsell, assise tout à côté de Mrs. Shane, personne ne m’a réveillée.

Mrs. Linsell priait. Elle avait déjà vécu longtemps, plus longtemps que Mrs. Shane, et travaillé et souffert certainement beaucoup plus encore que sa voisine. Sa chair s’était fanée et ses longs cheveux noués sur la nuque avaient blanchi, sans qu’elle eût rien fait pour donner l’illusion d’une jeunesse passée. Ses yeux gris clair avaient-ils toujours possédé cette intensité ardente qui les rendait remarquables, ou l’avaient-ils acquise peu à peu ? A moins que ce ne fût le drame récent qui ne l’y eût inscrite ?

Pourtant Mrs. Linsell paraissait calme. Les lèvres plissées murmuraient sans hâte la prière. Nulle passion particulière ne troublait ce regard ardent, posé sur tout et sur rien comme s’il eût capté dans le même temps des images visibles et invisibles.

Elle ne semblait pas « sortir d’un enfer », avoir été pendant trente-six heures menacée de noyade et d’écrasement. On aurait pu croire que, s’étant vêtue et ayant coiffé avec soin ses cheveux, Mrs. Linsell était venue comme chaque matin s’asseoir face à la croix sur laquelle le Christ a été cloué.

— Peut-être a-t-on négligé de prévenir les passagers de la classe touriste ? ajouta-t-elle. A moins que je n’aie rien entendu... C’est encore possible ; je dors si bien.

— D’autres passagers, même de la première classe, dit Mr. Warvick, se sont plaints de n’avoir pas été alertés. Pourquoi, commandant, n’avez-vous pas donné l’alarme par la sirène ? Les règlements le prévoient.

Le capitaine Bush leva la tête et, avant de répondre, regarda longuement l’homme qui l’interrogeait.

— La sirène ! dit-il enfin. Il faisait nuit encore, nuit noire. Il n’y avait pas de danger immédiat.

Bien que tassé sur son siège et enveloppé d’un manteau de mer, on voyait que le capitaine Bush était grand et maigre ; Des cheveux gris, taillés courts, couvraient son crâne. Ses yeux brillaient d’un éclat sombre, presque farouche. Quelque quarante ans de mer avaient tanné la peau de son long visage aux joues creuses, au nez bien dessiné.

— La sirène, répéta-t-il. J’ai bien réfléchi. J’ai préféré envoyer des hommes dans les aménagements pour éviter l’affolement.

— Eviter l’affolement ! s’exclama Mrs. Shane. Croyez-vous qu’on ne soit pas affolée lorsque, en pleine nuit, un matelot hurle à votre porte, qu’il a ébranlée : « Passez le gilet de « sauvetage !... » Je dormais, tout le monde dormait, et j’ai le cœur malade.

— Le cœur malade, murmura Warvick. Pourtant vous aviez bien dansé !

— C’est à mourir de saisissement, poursuivit Mrs. Shane comme si elle n’eût pas entendu l’interruption. Par chance, le courant n’était pas encore coupé. J’ai éclairé. J’ai écouté. Je n’entendais plus rien.

— Rien ? interrogea Warvick. Vous n’avez rien senti ? C’était le moment où le vieux Beagle... Moi...

— Non, rien, sauf un murmure de voix dans la cabine voisine et le bruit de gens qui, pieds nus, sautent de la couchette. C’étaient ces deux-là, ajouta-t-elle tendant un bras vers un homme et une femme jeunes accroupis sur des sièges bas entre le capitaine Bush et les corps, enveloppés dans la même couverture, qui regardaient Mrs. Shane avec une sorte d’effronterie dans l’attitude et les yeux.

Tous deux, ils étaient beaux, d’une beauté qui paraissait étrange dans cette chapelle ardente, parmi ces hommes et ces femmes semblables à des gisants, et ces autres hommes et ces autres femmes dont les visages à peine éclairés exprimaient — à l’exception de celui de Mrs. Linsell — la peur, la fatigue, ou la détresse, ou une rage concentrée, ou le désespoir.

L’homme, musclé, le teint clair, le cou puissant, le cheveu blanc tant il était blond, avec quelque chose dans les traits qui rappelait les races de l’extrême Nord de l’Europe, entourait d’un bras la femme qui appuyait la tête sur son épaule gauche. Sous la couverture qui les moulait, les formes de la femme se devinaient pleines et souples, et les flammes mouvantes des cierges modelaient un visage hardi, bien sculpté, au front large, aux pommettes et au menton forts, aux lèvres sensuelles entrouvertes sur de magnifiques dents blanches, et allumaient dans les yeux noirs un éclat saisissant. Des épais cheveux sombres, qu’elle avait négligé de nouer et dans lesquels brillaient encore des cristaux salins, donnaient à l’ovale de la tête toute sa valeur.

— C’étaient ces deux-là, répéta Mrs. Shane. Ils s’aimaient, la nuit, le jour... Sans pudeur... On devrait savoir qu’à bord des navires les cloisons sont des feuilles de papier.

Afficher en entier

Ajoutez votre commentaire

Ajoutez votre commentaire

Commentaires récents


Les chiffres

Lecteurs 1
Commentaires 0
Extraits 1
Evaluations 0
Note globale 0 / 10

Évaluations