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Mille fois, il avait murmuré son nom dans les ténèbres douces. Avant de l'oublier. Avant d'oublier son propre nom.

Il pleuvait derrières les volets en bois de la fenêtre arquée. Une succession de matinées sous des nuages gris et tourbillonnants, qui déversaient leur eau froide d'une extrémité à l'autre d'Aelmesse, transformant les routes en pistes boueuses. Gudrun ne pouvait faire appeler un médecin ni dire à personne qu'il était malade, car il était le roi. Elle ne pouvait même pas en parler à Byrta, sa conseillère, car celle-ci s'empresserait alors de faire appeler les filles de son époux.

Et Gudrun savait que ses filles la haïssaient.

Pendant trois jours, elle était restée enfermée dans cette longère sombre avec lui qui délirait. L'homme sauvage, dans le miroir, le faisait trembler de peur. Il criait des mots obscènes. Il pleurait comme un enfant en découvrant une couture défaite sur sa tunique. Elle le rassurait avec des mots doux et des mains fermes, même lorsqu'il lui donnait des coups de poing et l'accusait de voler sa nourriture. Ses crises étaient totalement imprévisibles ; elles s'arrêtaient aussi brusquement qu'elles survenaient. Il dormait pendant des heures sur ses couvertures en laine froissées, tandis qu'elle observait, ne reconnaissant ni sa peau ridée ni sa barbe grise.

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Wylm espionna la maison de l'amant de Bluebell toute la journée. Le fermier à la tête carrée et son fils. Peut-être celui de Bluebell. Plus il y pensait, plus il se persuadait que c'était vrai. Pourquoi, autrement, aurait-on laissé vivre ce simplet? Comme elle devait être embarrassée, comme elle devait être honteuse, car cet enfant ne serais jamais un guerrier. Imaginer la détresse de Bluebell lui faisait du bien. Il demanda à son cerveau fatigué de se concentrer. Il avait besoin de découvrir où se trouvait Bluebell et ce qu'elle tramait. Wylm se sentait capable de tirer les vers du nez d'un homme assez faible pour aimer quelque chose d'aussi vulnérable qu'un enfant handicapé.

Le fermier assit son fils silencieux sur un tabouret pendant qu'il réparait un panier en lui parlant. Comme il était relaxant de rester assis dans l'herbe humide derrière une haie ancienne parcourue de clématite et de les regarder vaquer à leurs occupations quotidiennes. De gros bourdons poilus voletaient autour de lui, et une odeur végétale de crottin de cheval lui picotait les narines. Dès qu'il se surprenait à ressentir de la pitié pour eux, il repensait à Bluebell et redevenait impitoyable.

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Elle était éveillée et elle ne l’était pas. Elle n’avait pas perdu connaissance ; sa conscience était simplement cassée en morceaux incohérents, éparpillée. Elle avait l’impression de se voir de loin. Bluebell soulevait son corps inerte et le posait sur la selle d’Isern. Puis il y eut une longue période de ténèbres vibrantes. Les mains d’Ash, proches et sentant le cuir des rênes. Des voix. Des cris. Bluebell gueulant des ordres. Rose ressentait les battements de son cœur dans son crâne. Douloureusement. Les ténèbres s’éclairaient par intermittence. Une odeur dégoûtante, étouffante. Elle lutta contre elle. Alors Ash dit :

— Dors, maintenant. Nous sommes avec toi.

Puis un long silence et le bourdonnement de la vie.

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Willow trempa avec circonspection le bout de son index dans son sang et se rapprocha de son père. Elle dessina un triangle rouge sur le bois, au-dessus de sa tête – un triangle à peine visible, sauf pour quelqu’un qui saurait où regarder. Sauf pour elle. Puis derrière la porte. Puis sous le matelas. Puis le rebord de la fenêtre. Des représentations du symbole du trimartyr, indétectables pour l’œil humain, mais parfaitement visibles pour les anges. Pour finir, elle se pencha vers son père et traça un triangle sur ses lèvres. Mais celui-ci étant trop voyant, elle l’embrassa vigoureusement, goûtant son propre sang. Quand elle se redressa, ce qui restait de son liquide vital avait été absorbé par la peau de son père.

Æthlric poussa un soupir, s’agita et se mit à marmonner des paroles inintelligibles. Le cœur de Willow s’emballa. Cela fonctionnait-il déjà ? Les esprits païens quittaient-ils déjà son corps ? Elle examina sa paume. Elle saignait abondamment. Elle roula sa main dans sa jupe et appuya sur sa blessure, chaleur, douleur et sentiment de délivrance parcourant ses veines et lui égayant le cœur.

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Ash contint un sourire, incapable qu’elle était d’imaginer Bluebell jouant avec autre chose qu’une hache et une lance.

— Les jouets sont des objets triviaux. Son mariage n’était pas un mariage d’amour.

— Le jour où elle a rencontré Wengest, rétorqua Bluebell en haussant les épaules, elle avait le souffle court, le regard pétillant et les joues roses. Un peu comme Ivy quand elle voit un poil de torse. Elle m’a dit qu’elle l’aimait.

— C’est vrai ?

— Wengest était mince et séduisant à l’époque. Il était roi, et elle allait être reine. Elle était heureuse de devenir sa femme. Tu ne te rappelles pas ?

À présent qu’Ash y pensait, c’était vrai. Une image de Rose rayonnante et empourprée lui revint en mémoire. C’était le jour où elle avait essayé la robe bleue que Byrta lui avait cousue pour son mariage.

— Dès qu’elle a eu ce qu’elle voulait, elle a perdu tout intérêt pour lui, expliqua Bluebell. Le temps que je me retourne, elle était déjà enceinte de son neveu.

Ash se sentait obligée de défendre Rose.

— Je pense que tu as mal interprété la situation. J’ai lu en elle, et elle est vraiment malheureuse.

— Si je l’autorisais à quitter Wengest pour Heath, ce serait la même chanson dans un an. Rose est capable d’être malheureuse dans toutes les situations. Elle est très forte pour ça. Son attitude est dangereuse pour le Thyrsland tout entier, et je ne peux me permettre d’oublier. (Bluebell se leva et tapota l’épaule d’Ash avec affection – quoiqu’un peu trop fort.) Dis-lui que nous partons. Tu sauras la rassurer, contrairement à moi. Je ne suis pas faite pour ça, ajouta-t-elle en écartant les bras dans un geste de dépit.

Ash ravala un sentiment de culpabilité. Par sa faute, Rose allait devoir partir sans sa fille.

— Je lui dirai. Avec autant de tact que possible.

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Rose continua à avancer. Le cours d’eau s’élargissait et les arbres étaient moins denses. Les chiennes n’étaient pas avec Bluebell mais avec Heath, qui se tenait dans l’eau, torse nu.

— Oh, fit-elle.

— Oh, répondit-il en la voyant.

Thræc, qui était beaucoup plus calme que sa fille Thrymm, leva la truffe pour humer l’atmosphère. Rassurée, elle but en toute tranquillité.

— Qu’est-ce que tu… ?

— Bluebell m’a demandé d’emmener ses chiennes se baigner. Elles étaient couvertes de boue séchée. Comme je n’étais pas très propre non plus…, ajouta-t-il dans un haussement d’épaules.

La brise chassa les nuages, et un rai de lumière transperça la canopée, frappant sa chevelure roux doré, illuminant sa peau blanche, ses muscles puissants, le tatouage noir sur sa poitrine. Un incendie s’alluma dans le bas-ventre de la jeune femme.

Il lut probablement le désir dans son regard, car il leva la main pour l’arrêter et dit :

— Non, Rose. Nous ne devons pas être vus ensemble. Bluebell a été très claire à ce sujet.

Bluebell. Elle n’arrêtait pas de commander à tout le monde depuis leur départ de Blicstowe. Elle les traitait comme une armée et non pas comme ses sœurs.

— Je n’ai pas peur de Bluebell, affirma-t-elle en s’approchant de lui malgré tout.

— Moi, si, rétorqua-t-il en sortant de l’eau pour enfiler une tunique. Tu devrais partir.

Elle était gênée, et cela la mettait en colère.

— N’aie pas peur d’elle ! C’est ma sœur, le rassura-t-elle à voix basse. Elle ne te fera aucun mal.

— J’aimerais pouvoir te croire, mais, contrairement à toi, je l’ai vue sur le champ de bataille, expliqua-t-il sans la regarder en nouant sa ceinture. Je sais de quoi elle est capable. (Il siffla, et les chiennes le rejoignirent en agitant la queue.) Repars là d’où tu es venue. Je retournerai à la ferme de mon côté, et nous…

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Ash se promit deux choses. Premièrement, elle décida de ne plus jamais appeler Bluebell à l’aide, quelles que soient les circonstances. Deuxièmement, elle laisserait libre cours à sa vision, et ce, quoi qu’il en coûte.

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Ivy n’aimait pas voyager. Elle n’aimait pas non plus l’odeur des chevaux et des charrettes, ni les cahots incessants. La jolie campagne ne l’intéressait pas. Elle n’avait pas envie de gravir ces collines en direction de Blicstowe ; elle ne voulait pas voir son père mourant. Ce qu’elle voulait, c’était retourner chez son oncle Robert à Fengyrd, où elle pourrait continuer à admirer les mains fortes et bronzées de William Dartwood. Mais elle était bel et bien là, assise sur une fourrure qui ne parvenait pas à amortir les secousses de la charrette, à sucer la chair d’une prune, en compagnie de sa sœur Willow, devenue plus maussade qu’une mare d’eau saumâtre depuis leur quinzième anniversaire.

— Tétons-d’acier ne va pas apprécier de te voir faire ça, tu sais…, dit Ivy à Willow.

Willow détacha son regard du triangle d’argent qu’elle faisait tourner dans ses mains.

— Elle ne va pas apprécier quoi ?

— Le trimartyr et toutes ces bêtises.

— Ce ne sont pas des bêtises. Et je n’ai pas peur de Bluebell.

— Tu devrais. Quand père sera mort, c’est elle qui commandera.

— Je n’honore qu’un roi, rétorqua Willow, et c’est Maava.

Ivy se détourna de sa sœur, agacée. Le soleil de l’après-midi était chaud sur son visage. Elle avait insisté pour qu’on replie l’auvent, ce matin, mais il commençait à faire chaud, et elle savait qu’elle serait toute rose et transpirante quand ils arriveraient à Blicstowe.

— Pourquoi pries-tu, au fait ? s’enquit Ivy, n’attendant pas réellement de réponse.

— Pour l’âme de père.

Six mois auparavant, Willow était encore une jeune fille comme les autres, quoiqu’un peu plus sérieuse que la normale. Et puis, au moment où Ivy découvrait les hommes, sa sœur découvrit Maava. En un sens, c’était compréhensible : la passion qu’elle nourrissait pour les hommes et pour toutes les parties chaudes, puissantes et velues de leur anatomie permettait à Ivy d’appréhender le concept de passion incontrôlée. Mais Maava était un objet d’adoration si morbide et ennuyeux. Oncle Robert et tante Myrtle n’en pouvaient réellement plus de Willow, ce qui était une bonne chose pour Ivy, car ils n’avaient plus la force de s’intéresser à elle.

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Rose tenait la petite main de Rowan, qui l’entraînait aux quatre coins du jardin.

— Celle-ci ? demanda l’enfant.

— Un crocus.

— Celle-là ?

— Une jacinthe des bois.

— Comme Bluebell 1, acquiesça la fillette en hochant solennellement la tête.

— Oui, comme ta tante.

— Elle ne lui ressemble pas.

— Non ! rit Rose. Elle ne lui ressemble pas.

Elle se retourna pour voir si Wengest les regardait toujours. Oui, avec un sourire en coin. Il était assis sur une chaise sculptée qu’un serviteur avait sortie dans le jardin pour lui. Il était affalé, les jambes écartées, et Rose voyait bien que son indolence avait des effets sur son corps. Son torse s’était ramolli, et sa tunique richement brodée le boudinait.

Rowan désigna une autre fleur.

— Une marguerite.

— Comme elle est intelligente, lança Wengest. Viens ici que je t’embrasse !

Rowan se jeta sur son père, manquant de peu de le renverser de sa chaise. Wengest éclata de rire et la retourna pieds par-dessus tête sans ménagement, tandis qu’elle couinait joyeusement. Sa jupe remonta jusqu’à sa taille, révélant deux cuisses blanches et potelées.

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Ash referma le volet et retourna s’asseoir sur le bord de son lit pour tresser ses longs cheveux noirs – une main par-dessus l’autre, danse maintes fois répétée. Une violente rafale de vent du Nord fit claquer le volet. Une de ses sœurs de longère s’agita, puis se calma ; son sommeil n’était pas troublé. Ash ouvrit le coffre situé au pied de son lit et en sortit une robe qu’elle passa par-dessus sa tunique. Elle en serra la ceinture et enfila une longue veste verte. Puis elle mit ses chaussures et sortit en refermant doucement la porte dans son dos. Elle resta quelques secondes sous le gâble. Le froid soudain et humide transperça ses vêtements chauds. La pluie tombait dru. Tête baissée, elle courut sur les planches de bois couvertes de boue jusqu’à la grande salle d’étude en s’efforçant de ne pas glisser. Elle ouvrit les lourdes portes et entra. Derrière elle, les battants claquèrent en l’isolant de l’humidité et du froid. Dans la pièce sèche et éclairée par un feu, elle écouta la pluie marteler les tuiles, au-dessus du plafond haut et voûté. Quelques gouttes tombaient dans le conduit de cheminée et s’évaporaient en sifflant dans le feu tout juste allumé par les nouvelles recrues. Ash se rappelait sa première année en ces lieux. Comme elle avait détesté se lever tôt le matin pour allumer les feux, changer les tapis de jonc et préparer le petit déjeuner. Son père étant roi, agir en servante n’était pas naturel pour elle – un peu comme parler une langue étrangère. Cependant, elle s’était vite habituée et avait même appris à apprécier les leçons que ces corvées lui inculquaient. Connaître la foi commune et la pratiquer dans la communauté – en offrant conseils médicaux ou autres, en prêtant une oreille attentive et compatissante – lui permettait de comprendre comment vivaient les gens ordinaires. Par ailleurs, la première année, tellement difficile, était vite passée. Ash en était à sa cinquième et dernière année d’études.

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