Livres
469 819
Membres
437 651

Nouveau ? Inscrivez-vous, c'est gratuit !


Inscription classique

En cliquant sur "Je m'inscris"
j'accepte les CGU de booknode

Ajouter un extrait


Liste des extraits

chapitre 1

L’ATTENTE

La nuit était fraîche. L’air était chargé de l’odeur tenace et vivifiante de la terre remuée. Sur les rives généreuses du Nil, la saison des semailles battait son plein. Le jeune Montu avait revêtu une tunique avant de monter sur la terrasse arrosée de lune. Son regard se perdait dans le ciel d’Égypte constellé d’étoiles. Le garçon avait essayé de dormir, mais trop de questions se bousculaient dans sa tête. Malgré le confort de son lit, il n’avait pu fermer l’œil. Cinq semaines auparavant, sans comprendre ce qui lui arrivait, Montu avait été libéré de l’esclavage[1]. Avant ce formidable événement, il n’aurait jamais osé croire en une possible délivrance. Il était convaincu que, s’il quittait un jour l’atelier aux ornements du chantier où l’on érigeait le palais d’Esa, ce serait simplement pour retrouver ailleurs son misérable quotidien d’esclave. Maintenant, non seulement il était libre, mais sa vie était comparable à celle d’un riche seigneur.

Les derniers jours d’esclavage de Montu comptaient parmi les plus douloureux de sa jeune existence. Tout d’abord, il avait assisté à la mort horrible de son meilleur ami, Leonis. En tentant de s’évader, ce dernier avait été dévoré par les crocodiles du Nil. Leonis était comme un frère pour Montu. Il trouvait toujours les mots qu’il fallait pour égayer les jours pénibles. Évidemment, si Leonis était parvenu sans incident à s’enfuir du chantier, son absence aurait quand même été bien difficile à tolérer. Seulement, en imaginant son remarquable ami vivant et libre, Montu aurait au moins pu chérir l’espoir fou de le rejoindre un jour.

Ainsi convaincu que Leonis était mort, Montu s’était laissé submerger par un incommensurable désespoir. Il avait cessé de manger, il buvait à peine et il besognait avec frénésie. Le jeune esclave n’aurait pu survivre encore longtemps dans de telles conditions. Le jour de sa libération, malgré l’énergie de forcené qui l’animait, il était sur le point de s’écrouler. Avec indifférence, Montu avait regardé une barque royale traverser le fleuve pour venir s’amarrer au quai du chantier. La splendide embarcation transportait le vizir, un prêtre et un mystérieux personnage masqué. Sans attendre, les visiteurs étaient venus dans l’atelier aux ornements. Le vizir avait alors ordonné à Montu de s’avancer dans l’allée centrale. En tremblant, le jeune esclave s’était exécuté. C’est à ce moment que Leonis avait fait son entrée. Au milieu des murmures incrédules des autres ouvriers qui l’avaient pourtant vu s’enfoncer dans l’eau, il avait retiré le voile couvrant son visage. D’une voix émue, Leonis avait annoncé à Montu que sa vie d’esclave était terminée.

Il y avait maintenant plus d’un mois de cela. Montu n’avait pas revu Leonis. Il habitait dans la luxueuse demeure de son ami et attendait son retour avec impatience. Il ne savait pas où Leonis se trouvait. Personne n’avait voulu le lui dire. Durant ses premiers jours de liberté, Montu avait été trop affaibli pour quitter le lit. De nombreuses personnes s’étaient relayées à son chevet. On lui donnait de bonnes choses à manger et on veillait constamment à son bien-être. Fiévreux et hébété, Montu avait eu l’impression d’évoluer dans un délicieux rêve. Au bout de tant de privations, comment pouvait-il croire ce qui lui arrivait ? On l’avait arraché à son univers ardu et dépourvu de joie ; on le traitait désormais avec une prévenance réservée aux princes.

Le grand prêtre Ankhhaef, l’homme qui avait accompagné Leonis et le vizir dans la barque royale, était revenu deux semaines plus tard. Leonis n’était pas avec lui. Ankhhaef avait demandé à Montu de ne pas s’inquiéter de l’absence de son ami. Selon les dires du grand prêtre, Leonis allait bien et il reviendrait vite.

La splendide maison de Leonis s’élevait dans les jardins du palais royal de Memphis. Elle comptait douze pièces, et les éléments qui la décoraient étaient d’une richesse et d’une beauté impressionnante. Deux jeunes servantes dévouées veillaient à l’entretien journalier de la résidence. Il s’agissait de jolies jumelles qui se nommaient Raya et Mérit. Il fallait les voir parler de Leonis ! Elles prononçaient son nom avec des yeux pétillants d’admiration ! D’autres domestiques, employés à la cour du pharaon Mykérinos, s’empressaient d’accourir au moindre appel. Grâce aux bons soins prodigués par tous ces gens efficaces, Montu était désormais transformé. Son corps, qui était naguère d’une maigreur épouvantable, prenait peu à peu des proportions qui convenaient à un garçon de douze ans. Ses joues, auparavant creusées par l’épuisement et l’austérité, avaient maintenant la rondeur d’un fruit frais. Sa chevelure avait été débarrassée de la couche crasseuse qui l’avait longtemps recouverte. Elle gonflait désormais en boucles soyeuses aux reflets roux. Sa peau était ointe d’huile parfumée et il revêtait les meilleures étoffes. Bien entendu, l’ancien esclave ne pouvait qu’apprécier les bénédictions providentielles qui comblaient son existence. Il avait cependant très hâte de connaître les raisons qui lui permettaient de profiter de toutes ces faveurs.

Que s’était-il passé, entre la fuite de Leonis et son surprenant retour au chantier du palais d’Esa ? En échappant aux crocodiles, l’ami de Montu avait déjà accompli un miracle. Mais, en troquant ainsi sa vie malheureuse contre celle d’un prince, Leonis était parvenu à accomplir le plus déroutant des prodiges.

Afficher en entier

Les soldats virent une silhouette pâle se détacher de l'ombre, et un garçon, nu comme un oiseau sortant de l’œuf, vint s'arrêter à quelques pas des pointes de leurs javelots. D'une voix calme, le nouveau venu annonça:

- Je vous salue, messieurs! Je suis Leonis. L'une de vous pourrait-il me conduire au palais royal?

Le vieux Senedjem baissa son arme. Il posa un regard amusé sur le jeune individu, puis, en se retournant vers son collègue, il s'exclama:

- Le voilà, ton lion, mon pauvre Menna! Ce n'est qu'un misérable fou qui se balade tout nu au beau milieu de la nuit!

Senedjem reporta son attention sur Leonis. D'un ton ironique, il continua :

- Ainsi, monsieur voudrait être conduit au palais royal! Veuillez pardonner mes paroles, jeune prince, mais, à vous observer, j'estime que même les porcs ne voudraient pas de votre présence dans leur enclos!

- C'est bien possible, rétorqua Leonis sans se fâcher. Je ne possède malheureusement pas votre personnalité, Senedjem. Vous devez compter une foule de bons copains parmi les cochons!

Afficher en entier

Nouveau ? Inscrivez-vous, c'est gratuit !


Inscription classique

En cliquant sur "Je m'inscris"
j'accepte les CGU de booknode