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Prologue

L’odeur âpre de l’ammoniac et du produit à vitre me titillait, mais je repoussai l’odeur tout en frottant la table de verre, jusqu’à ce qu’elle réfléchisse le gratte-ciel à l’autre bout de la rue. Il y a six ans, je supportais à peine d’être dans la même pièce que du produit à vitre, mais l’éloignement avait diminué la sensibilité de mon odorat.

J’étirai mon cou d’un côté puis de l’autre et m’éloignai de la table pour ranger les produits ménagers et faire rouler mon chariot jusqu’à la salle de travail.

— Evelyn, j’ai fini !

Quand je repérai une crinière teinte de noir, je lâchai le chariot et posai mes avant-bras sur le haut des cloisons en bois séparant chaque bureau.

— Tu veux de l’aide ?

— Non, j’ai fini aussi, querida.

Je sentis ma gorge se serrer à la vue du foulard vif en soie noué dans les cheveux d’Evelyn.

Maman ne possédait pas grand-chose de valeur : l’alliance couronnée d’un diamant que je portais au bout d’un collier en cuir et le foulard de marque qu’Evelyn ne quittait jamais depuis qu’elle le lui avait donné. Je n’étais pas le moins du monde jalouse qu’Evelyn l’ait eu. Si quelqu’un méritait un si beau présent, c’était bien la femme qui avait veillé sur nous depuis notre arrivée à Los Angeles, six ans plus tôt.

Nous habitions dans un quartier à problèmes, pour le dire gentiment, alors je ne devais ouvrir la porte à personne. Quand Evelyn avait frappé deux jours après notre emménagement, je l’avais fixée dans le judas et lui avais dit de partir. Elle l’avait fait, mais elle était revenue par la suite.

La fois d’après, elle avait glissé un bout de papier sur lequel elle avait gribouillé son nom et le numéro de son appartement. En rentrant de son entretien et en voyant le papier que j’avais laissé sur la table, maman était montée comme une flèche, était passée en furie devant le piètre graffiti violet ornant l’escalier en béton, puis avait frappé à la porte d’Evelyn pour savoir ce qui l’intéressait chez une enfant de onze ans.

En réalité, Evelyn voulait juste aider. Maman était ren trée avec les joues rouges, folle de rage, en criant que nous n’avions pas besoin de charité… que tout allait bien !

Nous n’allions pas bien.

Heureusement, Evelyn s’était montrée persistante et était revenue, apaisant ma mère avec de quoi nourrir un régiment et des vêtements qui prenaient la poussière dans le fond de son placard. Naïvement, j’avais pensé qu’elle était juste une femme mauvaise en calcul, qui entassait ses affaires.

Evelyn débrancha l’aspirateur, puis recula en boitant et appuya sur le bouton qui remontait le fil. Il s’enroula à l’intérieur de l’appareil aussi vite qu’un serpent à sonnettes. Avant qu’elle ne puisse se pencher au-dessus de l’aspirateur, j’attrapai la poignée et le montai sur son chariot. Ensemble, nous emportâmes tout le matériel jusqu’au placard d’entretien. Tout le long, Evelyn serra les dents. Même si elle ne se plaignait jamais, son épaule droite lui faisait mal depuis un moment déjà. En plus de son boitillement, causé par une balle perdue il y a vingt ans, Evelyn était considérablement ralentie.

— J’ai fait tes tacos préférés, mais ne te sens pas obligée de manger avec moi, qurida. Si tu as un rencard…

— Non, rien de cela.

Je n’en avais pas eu depuis la mort de ma mère.

Au début, je m’étais tenue loin des garçons, car la dépression m’engloutissait tout entière. Puis, payer le loyer et les factures avait primé sur le reste et j’avais fait autant d’heures de ménage que possible. Certains jours, le trajet m’épuisait plus encore que le travail et les odeurs chimiques. Je ne trouvais aucun réconfort à rouler dans des bus à travers des paysages urbains et gris, éloignée le plus possible des passagers qui sentaient leur dernier repas, pris quelques heures auparavant, ou la transpiration accumulée pendant la journée.

Ce soir, au moins, Evelyn était assise à côté de moi, ses longs doigts fermement posés sur ses genoux, le menton plongé vers le bas et les paupières fermées. Quelques secondes avant notre arrêt, je la secouai doucement et murmurai :

— On est arrivées.

Elle se réveilla en sursaut. Elle glissa son bras à mon coude pour trouver du soutien et nous descendîmes. La nuit était tombée, mais les rues n’étaient pas particulièrement animées à cette heure-ci. Les habitués étaient déjà dehors, comme le vétéran de guerre, à la forte odeur d’alcool, qui parlait à son petit chien chétif, celui qui me montrait perpétuellement les crocs. Ou les deux travailleuses du sexe, couvertes de maquillage, qui portaient des bas résille déchirés et sentaient la sueur et le chlorure de vinyle. Ou encore les hommes en sweat à capuche, recherchés autant par la police que par leurs clients nerveux.À part le chien, ils étaient tous plutôt agréables.

L’un des dealers à capuche me siffla.

— Quand est-ce que tu me fais passer un peu de bon temps, Ness ?

Des mois auparavant, j’avais bêtement porté l’étiquette indiquant mon prénom accroché à mon uniforme jaune poussin.

Un sourire au coin des lèvres, je lui fis un doigt d’honneur, ce qui fit ricaner ses deux associés. Tous les soirs, quand je passais près d’eux, ils me sifflaient ou produisaient des bruits de baisers et tous les soirs, je leur montrais ce que je pensais de leurs avances subtiles.

Une fois, l’un d’entre eux n’était pas là et je m’étais inquiétée qu’il se soit fait coffrer par les flics. Suzie, la prostituée, m’avait dit que ses parents étaient sortis de prison et étaient venus chercher leur fils pour commencer une nouvelle vie.

Parfois, j’espérais que quelqu’un viendrait m’emmener pour commencer une nouvelle vie, moi aussi.

En entrant dans le cube de béton sale que nous appelions « chez nous », je chassai mes pensées de désertion et annonçai à Evelyn :

— J’arrive dans une minute.

L’ascenseur était hors service… encore. Elle commença sa longue ascension jusqu’au deuxième étage, laissant dans son sillage l’odeur mentholée du baume qu’elle appliquait sur ses articulations douloureuses. L’odeur de menthe se mélangeait à celle de l’urine fraîche. Son épaule n’était pas la seule chose qui m’inquiétait. Sa mauvaise jambe semblait également lui faire mal.

Après avoir entendu ses clés cliqueter, par-dessus les cris de mes voisins de palier et le bruit des dessins animés de chez Mme Fletcher, je marchai jusqu’à mon appartement et sortis mes clés, avant de me figer au milieu ducouloir.

Je reniflai l’air : fumée de cigarette, pot-pourri et pin. Le mélange d’odeurs me fit tressaillir.

Ma porte d’entrée était fermée, mais une lumière jaune filtrait sur le sol gris acier du couloir. J’appuyai sur la poignée et poussai la porte d’un coup.

Deux personnes étaient attablées à ma table, achetée dans un marché aux puces.

L’homme sauta sur ses pieds si vite que la chaise tomba en arrière sur le lino. Il attrapa le dernier barreau en bois avant qu’elle ne heurte le sol.

— Ness.

— Comment êtes-vous rentrés ?

J’avais l’air calme, ce qui était étonnant, car je ne l’étais pas du tout. Chaque nerf de mon corps était à cran.

Mon oncle baissa la tête vers la fenêtre, au-dessus du canapé en denim. Des éclats de verre brillaient sur le tissu

élimé.

Je reculai et me pris un mur.

Non, pas un mur.

Des mains se posèrent sur mes biceps et me maintinrent en place.

— Bonjour, cousine.

Je tournai la tête et vis des yeux noisette familiers. Je dévisageai à nouveau oncle Jeb et tante Lucy.

— Nous sommes venus te convaincre de rentrer à la maison, annonça Lucy en se levant enfin.

Quand j’avais souhaité une nouvelle vie, ce n’était pas ce que j’avais en tête.

Je repoussai les mains de mon cousin Everest et essayai de m’écarter, mais son corps obstruait le chemin vers la sortie.

— Plutôt aller en enfer qu’y retourner !

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