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Les Princes du désert, Tome 3 : Le Roi du désert



Description ajoutée par mushu131 2012-06-13T22:47:04+02:00

Résumé

Depuis qu’elle l’a vu monter sur le trône du Kharastan, deux ans plus tôt, Sorrel constate avec tristesse et douleur que Malik s’éloigne d’elle. Terminée la merveilleuse complicité qui les avait jusque-là réunis, lui le fils illégitime du cheikh, et elle la jeune orpheline anglaise recueillie au Palais. Désormais, c’en est bel et bien fini de ses rêves : jamais Malik ne l’aimera. Au lieu de cela il épousera bientôt une femme de son rang, digne de lui donner un héritier.

Parce que cette idée lui est insupportable, Sorrel décide de quitter le Kharastan et de gagner l’Angleterre dans l’espoir d’oublier Malik et de commencer une nouvelle vie... Mais quelque temps après son installation à Brighton, lors d’une fête qu’elle donne pour quelques amis, elle a la surprise de voir apparaître Malik. Un Malik réprobateur et furieux, entouré de ses gardes du corps. et plus beau que jamais.

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Classement en biblio - 30 lecteurs

Extrait

** Extrait offert par Sharon Kendrick **

1.

— Malik, je…

Sorrel s’interrompit. Les mots avaient du mal à sortir. Elle toussota, prit une inspiration et se jeta à l’eau :

— Je vais te quitter.

Aussitôt elle s’en voulut d’avoir formulé sa pensée d’une façon aussi incongrue. Mais le mal était fait maintenant.

L’air vaguement irrité, Malik leva les yeux du document qu’il était en train de lire. C’était un homme d’aspect froid, au regard acéré, décrit quelquefois par la presse comme un véritable prédateur.

— Tu disais ? fit-il avec impatience.

— Je…

Vêtu de son élégant sarouel blanc, le cheikh offrait une vision impressionnante, assis à son secrétaire en acajou. Il avait à peine remarqué l’entrée de Sorrel dans son bureau et avait déjà replongé le nez dans ses papiers. Il ne l’avait même pas écoutée.

C’était bien la peine d’avoir peur que ses paroles soient mal interprétées !

— Je quitte le Kharastan, articula-t-elle.

Sa voix bourdonna aux oreilles de Malik tel le vol d’un moustique agaçant. Il était trop accaparé par les affaires de l’Etat pour prêter attention aux propos de Sorrel. Elle aurait pourtant dû savoir qu’il n’avait pas de temps à consacrer à des broutilles d’ordre domestique.

— Pas maintenant, Sorrel.

Pas maintenant ? Cette réponse en décalage total avec ce qu’elle venait de lui annoncer donna confirmation à Sorrel — si besoin était — qu’elle avait pris la bonne décision.

La lumière ambrée qui entrait par les fenêtres plongeait le luxueux appartement dans une atmosphère riche et scintillante, parfait décor pour cet homme à la beauté exotique et virile. Comme toujours, contempler Malik déclencha chez Sorrel une frustration lancinante. Non, cela ne pouvait plus durer. Elle devait partir au plus vite.

— Alors quand ? Quand pourrons-nous discuter, Malik ? s’impatienta-t-elle.

— Quand ? Mais ouvre les yeux ! Tu as vu tout cela ? s’exclama-t-il en désignant la pile de papiers qui s’amoncelaient sur son bureau dans l’attente de sa signature. Mon agenda est plein. Tu sais que la question frontalière avec le Maraban doit être résolue de toute urgence. Et je dois recevoir l’ambassadeur de France ce matin même. Tu ne vois donc pas que je suis submergé de travail ?

— Si, bien sûr.

Pensait-il qu’elle ne se souciait pas de lui, qu’elle ignorait qu’en devenant le leader de ce pays il avait polarisé toute l’attention de ses habitants ? Ici, au palais royal, et dans les terres désertiques qui s’étendaient au-delà, Malik était le centre de l’univers. On lui obéissait au doigt et à l’œil, le plus souvent avec des courbettes et des sourires obséquieux.

Il n’en avait pas toujours été ainsi. C’est seulement deux ans plus tôt qu’il avait appris qu’il était le fils illégitime du cheikh Zahir. La nouvelle avait fait l’effet d’une bombe. Puis le vieux souverain était mort et Malik était monté sur le trône, passant en l’espace d’une simple cérémonie de la position de bras droit à celle de chef incontesté, de simple sujet à altesse royale. Et néanmoins, il s’était adapté à ce nouveau statut aussi vite qu’un faucon qui prend son premier envol dans le ciel du désert.

Mais bien d’autres choses avaient changé.

D’un naturel orgueilleux, Malik était devenu froid et hautain dans ses relations avec son entourage. Sorrel comprenait qu’il ait besoin d’établir une distance entre lui et ses sujets. Et, souvent au fond, ce n’était pas parce qu’il s’estimait supérieur, mais bien pour gagner ce qui lui manquait le plus : du temps. Elle admettait aussi qu’il ait besoin d’asseoir son autorité. Toutefois, elle avait espéré qu’il ferait une exception en ce qui la concernait.

Apparemment, Malik considérait la présence de Sorrel au palais comme allant de soi. Il ne lui était jamais venu à l’esprit qu’elle puisse aspirer à une autre vie et vouloir voler de ses propres ailes, au lieu de végéter ici où elle n’était finalement qu’un satellite parmi tous ceux qui gravitaient autour de lui.

Non, bien sûr, il n’y avait pas pensé !

Malik s’était toujours montré autoritaire, voire tyrannique. Mais depuis qu’il était roi du Kharastan, sa fierté et son arrogance naturelles ne connaissaient plus de limites. Désormais, rien ne comptait hormis sa volonté propre et le moyen de l’appliquer, à tel point que Sorrel en était arrivée à la conclusion navrante qu’il n’y avait plus de place pour elle dans sa vie.

Oui, tout avait changé. Lui. Elle. Et tout à coup, Sorrel n’avait plus l’impression d’être à sa place dans ce pays où elle avait pourtant vécu la plus grande partie de son existence.

Que ferait-elle de sa vie, alors ? Même si la question la hantait depuis un bon moment, elle préférait l’éluder pour ne pas envisager l’avenir comme un tunnel sans fond.

Aucun domestique n’étant en vue, Malik se permit de soupirer. Cela ne ressemblait pas à Sorrel de venir ainsi le déranger en plein travail. Rapidement, il parcourut la page du jour sur son agenda.

— Je ne vois noté nulle part que tu avais pris rendez-vous avec moi, fit-il remarquer. S’agit-il d’une erreur ?

Jadis, Sorrel aurait peut-être pleuré de rage devant un pragmatisme si obtus de la part de celui qu’elle idolâtrait. Ne l’avait-il pas « sauvée » en devenant son tuteur, après la disparition tragique et brutale de ses parents ? Il lui avait ainsi permis de demeurer au Kharastan au lieu d’être rapatriée en Angleterre et, depuis, un lien unique s’était tissé entre eux.

Aujourd’hui, son attitude condescendante la blessait terriblement, même si elle s’efforçait de lui trouver des circonstances atténuantes.

— Non, je n’ai pas pris rendez-vous, répondit-elle sèchement.

Malik tiqua. Que se passait-il donc avec Sorrel ? Elle qui était ouverte et d’un caractère facile était devenue… oui, c’était le mot, susceptible.

— Bon, dépêche-toi, jeta-t-il en baissant les yeux sur sa montre en acier ultramoderne qui contrastait avec la tenue traditionnelle de son pays. Que se passe-t-il ?

Sorrel se demanda soudain comment il réagirait si elle lui lançait à la figure : « Il se passe que tu es devenu un coq bouffi d’arrogance ! »

La ferait-il jeter au cachot pour haute trahison ?

La gorge nouée, elle se décida à répondre :

— Je veux rentrer en Angleterre.

Le silence retomba.

Deux ou trois secondes s’écoulèrent sans que Malik ne dise mot ou que son visage trahisse le moindre sentiment. Puis il fronça les sourcils et il répéta lentement :

— En Angleterre ? Mais pourquoi ?

— Parce que…

Sorrel s’interrompit. Par où commencer ? Certainement pas par la vérité. « Parce que je t’aime. Parce que je suis amoureuse de toi depuis des années et que tu n’as jamais daigné me regarder comme une femme. » Non, la vérité horrifierait Malik.

Elle n’avait aucune expérience des hommes, mais la bibliothèque du palais regorgeait de livres et comptait tous les chefs-d’œuvre de la littérature classique. Elle avait lu assez de grandes histoires d’amour pour comprendre qu’elle perdait son temps à soupirer après le farouche cheikh du Kharastan qui avait une pierre à la place du cœur.

— Parce que j’ai vingt-cinq ans, dit-elle d’une traite.

— Non, sûrement pas.

C’était le genre de remarque qui aurait amusé Sorrel il y a peu encore. Aujourd’hui, elle se sentait insultée. Qu’il ait perdu la notion du temps qui passe ne justifiait pas qu’il la traite comme une gamine.

— Je crois être la mieux placée pour le savoir, rétorqua-t-elle.

— Oui, c’est vrai… Mon Dieu ! Vingt-cinq ans… Comment est-ce possible ?

Une lueur nostalgique était apparue dans ses yeux sombres, comme s’il regrettait l’époque où il n’avait que des responsabilités limitées et jouissait d’une plus grande liberté. Mais c’était sûrement l’imagination de Sorrel qui lui jouait des tours.

— Le temps coule et nous ne nous en rendons pas toujours compte, dit-elle avec une certaine brusquerie.

Car certes, les années défilaient. Et Sorrel perdait sa jeunesse dans ce palais dont le maître tout-puissant ne la regardait pas. Un jour, dans un futur sans doute proche, il se mettrait en quête d’une épouse convenable, c’est-à-dire une femme de son pays qui lui donnerait des héritiers.

— Je ne peux pas rester ici plus longtemps, ajouta-t-elle.

— Mais tu ne connais pas l’Angleterre ! Du moins, tu n’y as pas mis les pieds depuis des années.

— Pas depuis l’époque du pensionnat, admit Sorrel. Et encore, je n’en sortais que pour dépenser mon argent de poche dans les boutiques du village. Mon champ d’action n’allait pas plus loin.

Malik se sentit étrangement ému à l’évocation de ces souvenirs. Il connaissait Sorrel depuis qu’elle était « une petite poupée blonde », comme disait son père. Et il avait raison de l’appeler ainsi, car personne ne résistait au charme de la fillette.

Ses parents étaient tous deux d’habiles diplomates qui n’hésitaient pas à se déplacer sur le terrain, ce qui avait fini par leur coûter la vie, quelque part dans les montagnes occidentales, près de la frontière qui séparait le Kharastan du Maraban. Par une soirée moite et orageuse, leur avion s’était fracassé contre un pic rocheux, laissant Sorrel orpheline à l’âge de seize ans.

Plus jeune, elle n’aurait sans doute pas eu son mot à dire sur l’endroit où elle vivrait par la suite, et un parent quelconque l’aurait recueillie en Angleterre. Mais Sorrel avait catégoriquement refusé de quitter le Kharastan. Comme elle ne pouvait rester livrée à elle-même et puisque Malik — grand ami et confident de son père l’ambassadeur — avait été désigné tuteur par le testament, Sorrel était tout naturellement venue habiter chez lui.

Dans un pays plus libéral, la cohabitation d’une adolescente et d’un jeune homme connu pour avoir le sang chaud aurait pu soulever des objections. Mais là, personne n’avait émis la moindre insinuation malveillante. Malik était réputé pour sa parfaite intégrité morale, et il avait de fait supervisé avec beaucoup de sérieux l’éducation de la jeune fille, qu’il surveillait d’un œil beaucoup plus strict que son propre père.

Il fallait avouer que Sorrel, d’un naturel doux et d’un caractère raisonnable, n’avait jamais eu de velléités de rébellion.

Jusqu’à aujourd’hui.

Il la considéra avec une attention accrue. Comme l’exigeait la coutume, elle était presque entièrement voilée de soie claire, si bien qu’il était impossible de distinguer sa silhouette à travers les plis de son abaya. Toutefois on voyait bien à sa façon de bouger qu’elle était une jeune femme mince et tonique. De même, les plis du vêtement encadraient son visage à l’ovale parfait éclairé de deux grands yeux bleus. Les lèvres roses ressemblaient à deux pétales fragiles et la mèche blond clair qui lui tombait sur le front lui donnait un air mutin.

Oui, la petite Sorrel avait bien grandi. C’était une femme à présent, réalisa-t-il avec surprise.

Devait-il la laisser partir ?

— Tu pourrais commencer par prendre des vacances en Angleterre, avança-t-il avec une certaine irritation. Je ne vois pas pourquoi tu veux tout précipiter.

Sorrel retint un soupir. Bien sûr, il ne comprenait pas ce qu’elle ressentait. Mais elle ne pouvait pas lui dévoiler sa motivation réelle.

— Non, Malik. Ce n’est pas de vacances que j’ai besoin. Je veux faire ma vie là-bas. Même mes études, je les ai suivies à l’université de Kumush Ay, et…

— Université qui bénéficie d’une excellente réputation dans le monde entier, coupa-t-il avec fierté. Et qui t’a permis de devenir sans doute la seule Occidentale au monde à parler couramment la langue de notre pays. Sans accent !

— Merci, dit-elle, consciente qu’elle venait de recevoir un compliment de la bouche du cheikh.

Ne pas le souligner aurait été considéré comme une offense. C’était encore un exemple du changement qui s’était opéré depuis que Malik avait accédé aux fonctions suprêmes de l’Etat. Autrefois, elle ne se privait pas de le taquiner et de lui faire remarquer ses erreurs éventuelles. Aujourd’hui, une telle familiarité était inconcevable. Et la situation ne ferait qu’empirer avec le temps.

— Je ne veux plus être une étrangère dans le pays qui m’a vue naître, expliqua-t-elle encore. Si je ne retourne pas bientôt en Angleterre, toute la connaissance que j’en aurai se limitera à de vagues souvenirs. Je veux appréhender la réalité de ma patrie d’origine.

Malik laissa passer quelques secondes avant de répondre :

— Oui, je comprends. Ce sont des liens qui restent très forts chez tout émigré, car ils définissent en profondeur ce que nous sommes.

Quelle grandiloquence ! Depuis quand s’adressait-il à elle sur ce ton pompeux de professeur en chaire ? Sorrel aurait voulu défouler sa rage sur le somptueux bureau sculpté en le transformant en bois de chauffe. Impensable. D’ailleurs Malik n’avait pas tort, et ses paroles venaient du cœur, car son héritage culturel était très important à ses yeux. Il comprenait donc qu’elle cherche à renouer avec ses racines. Et puis, elle ne pouvait pas l’incriminer. Il n’avait aucun moyen de savoir qu’elle avait rêvé d’un tout autre avenir à ses côtés…

— Sorrel ?

Arrachée à ses pensées, la jeune femme tressaillit. Son cœur se mit à palpiter, comme chaque fois qu’elle entendait Malik prononcer son prénom.

— Dis-moi au juste ce que tu comptes faire une fois là-bas, en Angleterre ?

Ce qu’elle voulait faire ? Démarrer une nouvelle vie. Se comporter comme n’importe quelle jeune femme de vingt-cinq ans. Et peut-être se trouver un petit ami.

— Je chercherai du travail.

— Un travail ? Quel genre de travail ? s’exclama-t-il d’un ton incrédule, comme si elle venait de proférer une énormité.

— Je sais faire plein de choses, se défendit-elle, un peu vexée.

— Quoi donc ? Vas-y, dis-moi, je t’écoute.

Il s’était carré dans son fauteuil et, bras croisés, la considérait d’un œil narquois.

— Je suis une excellente organisatrice.

— C’est vrai, convint-il.

Depuis que Sorrel avait quitté la faculté, c’est elle qui supervisait sans faille les divers événements officiels qui avaient lieu au palais. Malik pouvait paraître l’esprit tranquille à chaque banquet royal : grâce à Sorrel, qui avait œuvré en coulisses pour ménager les ego et les susceptibilités, on ne risquait jamais l’incident diplomatique.

— Je suis concentrée, efficace et douée pour les relations humaines.

Malik voyait très bien où elle voulait en venir, et cela lui prouvait seulement à quel point elle manquait d’expérience. Il secoua la tête.

— Si tu crois pouvoir embrasser n’importe quel métier sans formation préalable, tu te trompes, Sorrel. Voyons, poursuivit-il en faisant pianoter ses longs doigts sur la surface brillante du bureau, je peux intervenir en ta faveur et m’arranger pour que tu résides dans une famille anglaise.

— Une… famille ?

— Oui, ce serait sans doute la meilleure solution. Les jeunes font tout le temps cela pour voyager.

Les jeunes. Comme si elle était encore une adolescente sur laquelle on se devait de garder l’œil ! Cette fois, c’en était trop. Pour la première fois, Sorrel jeta un regard autour d’elle et vit ce lieu non pas comme un palais sublime avec ses hauts plafonds, ses lustres de cristal étincelants et ses antiquités précieuses, mais bien comme une cage, dorée certes, mais une cage quand même.

La différence, c’est qu’un oiseau capturé pouvait être vu, alors qu’elle, on la cachait comme un secret honteux. Elle n’avait pas le droit de côtoyer des hommes et elle devait se couvrir le corps et la tête de ces voiles traditionnels qui dérobaient sa féminité aux yeux du monde. Auparavant, porter l’abaya ne la dérangeait pas, mais dernièrement elle avait surfé sur des sites de mode et s’était surprise à éprouver de la frustration.

— Je ne suis plus si jeune. Je suis… une femme, pas une jeune fille au pair ! répliqua-t-elle d’une voix frémissante d’indignation.

Malik remarqua son trouble. Il n’avait jamais vu ses lèvres trembler ainsi. On eût dit deux pétales roses et tendres qui appelaient les baisers, les morsures… Bon sang, avait-elle la moindre idée des pensées qui passaient dans la tête des hommes quand ils voyaient une telle bouche ?

— Je serai rassuré de te savoir entre de bonnes mains, insista-t-il.

Sorrel serra les dents. Tenir tête à Malik était tout sauf facile. Cependant, elle devait apprendre à défendre ses idées maintenant qu’elle exigeait son indépendance. Et la colère lui donnait du courage.

— Tu n’es pas concerné, Malik. Il s’agit de ma vie. Même s’il n’y a plus que toi qui comptes depuis que tu es devenu cheikh !

Malik tressaillit et plissa les yeux, tous ses instincts en alerte, comme chaque fois qu’il appréhendait un fait nouveau. C’était la première fois qu’un sujet de discorde les opposait, lui et Sorrel. Elle venait de le critiquer ouvertement et laissait entendre que son sort ne la satisfaisait pas.

Quelle ingrate !

Sorrel ressentit un petit pincement au cœur en voyant Malik pincer la bouche dans une mimique qu’elle connaissait bien. Elle l’avait souvent vu en colère, mais pour la première fois, c’est elle qui était visée.

— Tu t’ennuierais donc dans mon humble demeure ? Eh bien, je te présente mes excuses si je n’ai pas su te fournir assez de distractions ! ironisa-t-il d’un ton acide.

Oui, la petite ingrate ! Il l’avait prise sous son aile à une époque où ce n’était pas le plus facile, lui avait offert un foyer stable et avait veillé à lui faire dispenser une éducation de qualité. Et comment le récompensait-elle ? En lui jetant aujourd’hui ses largesses à la figure !

Une enfant gâtée, voilà ce qu’elle était. Et elle méritait une bonne leçon. Il avait envie de la prendre par les épaules et de lui signifier sans détour que…

Perturbé par la violence de sa propre réaction, Malik se leva brusquement et s’approcha de la fenêtre. Là, il contempla l’étendue des jardins verdoyants, spectacle enchanteur qui éveilla ses regrets. Depuis combien de temps n’avait-il eu le loisir de déambuler dans cette féerie végétale, sans aucun souci pour lui encombrer l’esprit ?

En tout cas, pas depuis qu’il se savait l’aîné des trois fils illégitimes de cheikh Zahir.

D’une certaine façon, il était préparé aux lourdes responsabilités inhérentes à sa nouvelle fonction. Il avait secondé son père des années durant, et les arcanes complexes de la cour du Kharastan n’avaient plus de secret pour lui. Mais passer sans transition de la position de conseiller à celle de chef d’Etat avait provoqué des bouleversements aussi profonds qu’inévitables. Il n’était plus question de décontraction ou de désinvolture. A présent, il était obligé de peser avec soin la moindre de ses paroles. Et il n’exprimait une opinion qu’après avoir mûrement réfléchi, de manière que personne ne puisse déformer sa pensée.

Heureusement, il était épaulé dans son travail par Rafiq, son propre assistant élevé du coup au rang de bras droit. Pourtant, il se sentait toujours sur la sellette, comme s’il devait démontrer sans relâche à son peuple qu’il était vraiment à la hauteur de la tâche.

Et voilà que Sorrel, qui ne lui avait jamais causé le moindre souci jusqu’à présent, se réveillait tout à coup et manifestait son envie de partir.

Il se tourna, rencontra le regard méfiant de la jeune femme. Il y avait même de la crainte dans ses prunelles bleues. Décidément oui, bien des choses avaient changé. Le voyait-elle désormais comme un sultan cruel sorti des pages des Contes des mille et une nuits ? Lui, Malik, qui de tous temps ne lui avait manifesté que de la tendresse et de la bienveillance ?

La colère flamba de nouveau en lui. Eh bien, qu’elle s’en aille ! Et on verrait bien si elle appréciait très longtemps la vie anonyme au sein d’une grande ville anglaise.

Pourtant, il ne put s’empêcher de tenter de la raisonner une dernière fois :

— Je suis sûr de pouvoir te trouver un emploi intéressant à l’ambassade du Kharastan de Londres.

— Je suppose…

Son manque d’enthousiasme le hérissa. Avec n’importe qui d’autre, il aurait expédié l’affaire en trois minutes, mais sapristi, c’était Sorrel qui lui faisait face ! La même Sorrel qui, jadis, lui avait ramené de Brighton une petite boîte incrustée de coquillages qu’il gardait encore quelque part dans ses affaires.

— Tu ne tiens pas à ce que je t’aide, c’est cela ? demanda-t-il.

Sorrel eut une hésitation. Elle ne voulait surtout pas le froisser. Au Kharastan, la politesse obéissait à des règles compliquées, et elle avait mis du temps à comprendre qu’une proposition ferme était toujours précédée d’une suggestion. On pouvait ainsi en rejeter l’éventualité sans blesser l’orgueil de son interlocuteur.

— Je crois qu’il vaut mieux que je me débrouille seule. Il est grand temps que je m’assume. Tu n’es pas d’accord, Malik ?

— Tu t’oublies, Sorrel. Ce n’est pas à moi de faire l’effort de comprendre l’un de mes sujets ! rétorqua-t-il avec dédain.

Il la cloua sur place d’un regard glacé, avant de retourner s’asseoir à son bureau. Sorrel en aurait pleuré. Jamais elle n’aurait imaginé qu’il la remette à sa place de la sorte. Au demeurant, pouvait-il la considérer comme l’un de ses sujets ?

En théorie, peut-être, puisqu’elle vivait sous son toit et dépendait de lui à tous points de vue.

Soudain, une sensation de claustrophobie l’enveloppa telle une chape pesante. Elle baissa les yeux, non pas dans une parodie de soumission, mais pour qu’il ne lise pas la fureur dans son regard.

Lorsque enfin elle osa le dévisager, elle s’était reprise et se permit même d’afficher un petit sourire poli.

— Non, bien sûr. Dans ce cas, je prendrai mes dispositions moi-même, dit-elle posément.

— Parfait, répliqua-t-il d’un ton froid.

L’air détaché, il saisit son stylo en or et reprit le document qu’il consultait auparavant, pour signifier à Sorrel que la discussion était close.

Mais elle n’entendait pas se laisser pousser dehors. C’en était fini de sa complaisance, puisque Malik lui avait montré qu’il répondait par le mépris à son indéfectible loyauté.

— Je sais que mon père a mis de côté une certaine somme à mon nom, n’est-ce pas ?

Malik releva lentement la tête. Un instant il fut tenté d’abuser de son pouvoir d’exécuteur testamentaire. Si Sorrel était obligée de gagner sa vie comme le commun des mortels, il y avait gros à parier qu’elle regretterait vite son existence dorée entre les murs du palais.

Mais il n’était pas stupide. Il n’allait pas dénier à la jeune femme l’argent qui lui revenait de droit, ni la maintenir contre son gré dans un endroit qu’elle voulait quitter.

Elle partirait donc.

Lui manquerait-elle tant que cela ?

Il se crispa sur son siège. Oui, peut-être. Mais pas plus qu’on regrette son cheval favori quand on a quitté la campagne et qu’on s’aperçoit qu’on ne peut pas galoper à travers la ville. De toute façon, Sorrel reviendrait lui rendre visite de temps en temps. Il la verrait s’épanouir dans sa nouvelle vie, et ce serait bien ainsi.

— C’est exact, confirma-t-il d’une voix qui sonna étrangement faux à ses oreilles. Cet argent a été placé par les conseillers financiers du défunt cheikh. En conséquence, la somme a pas mal augmenté. Mais cela ne signifie pas que tu sois devenue millionnaire, et je t’exhorte à le dépenser avec mesure et prudence, au moins jusqu’à ce que tu saches mieux le gérer.

Sorrel le dévisagea, interdite. Il la croyait donc du genre à tout gaspiller en paires de chaussures et en bijoux ?

— Merci de ton conseil, répondit-elle avec raideur.

Malik se détendit légèrement. Elle semblait prête à l’écouter et il s’en félicita.

— Dois-je demander à un de mes financiers de te montrer comment établir un budget ?

Sorrel fut tout d’abord tentée par sa proposition. Puis elle se cabra dans un sursaut intérieur. Non ! Toute sa vie, on l’avait guidée, aidée, conseillée dans chacune des décisions qu’elle avait eu à prendre. Or, ce n’était pas le cas pour les jeunes gens de son âge, ceux qui vivaient « normalement », qui payaient leur loyer, faisaient leurs courses et préparaient eux-mêmes leurs repas. Ceux-là ne bénéficiaient pas non plus des lumières d’un expert financier quand ils devaient équilibrer leur budget.

— Merci Malik, mais non. Je préfère me débrouiller seule.

Il s’emporta :

— C’est incroyable comme tu peux être butée parfois !

— C’est juste que je souhaite être autonome sur tous les plans.

— Tu n’attends donc rien de moi ?

Elle secoua la tête et, dans ce mouvement, le pan de son abaya qui recouvrait sa tête glissa sur ses épaules. Par défi, elle ne le remit pas en place. Bientôt, elle irait tête nue, cheveux au vent, chose impensable ici, au Kharastan. Elle y gagnerait en liberté, mais surtout, elle serait délivrée des sentiments qu’elle vouait à Malik sans espoir de réciprocité.

— Je veux tout faire à ma façon, s’entêta-t-elle.

Elle aurait dû éprouver de l’excitation à cette perspective, pourtant c’est la peur qui lui serrait la poitrine maintenant, alors que son regard plongeait dans celui de Malik et qu’elle comprenait qu’elle espérait recevoir malgré tout son approbation, ou du moins l’assurance que son départ ne détruirait pas l’affection qu’il lui portait.

— Tu es d’accord ? demanda-t-elle d’une petite voix.

Il eut un haussement d’épaules, puis signa le document posé devant lui, pour bien lui faire comprendre qu’il se lavait les mains de toute cette histoire.

— Fais ce que tu veux, Sorrel. A présent pardonne-moi, mais j’ai du travail.

Il la congédiait comme une vulgaire domestique. Elle ravala ses larmes de rage, s’efforçant d’ignorer la douleur fulgurante qui transperçait son être. Puis, en silence et tête haute, elle quitta la pièce afin de regagner ses propres appartements.

Une fois chez elle, elle considéra d’un œil morne son environnement. Son regard glissa sur les meubles de bois blanc et doré ; les tableaux charmants qui ornaient les murs ; l’étagère qui contenait la collection de livres rares léguée par son père ; et enfin la fenêtre qui donnait sur le bassin de pierre rectangulaire niché au cœur du parc et dans lequel elle allait souvent faire quelques brasses.

S’approchant de la croisée, elle observa la surface miroitante de l’eau sur laquelle flottaient quelques plumes de flamants roses. Des canards et des oies sauvages faisaient également halte ici avant de rejoindre la mer de Balsora. Souvent, Sorrel avait été témoin de l’étonnement des visiteurs occidentaux qui n’arrivaient pas à croire qu’on trouve une faune d’une telle richesse au cœur du désert. Mais le Kharastan était une terre de surprises dont la beauté et les contrastes vous atteignaient au plus profond de l’âme.

Comme elle lui manquerait !

Sorrel s’éloigna de la fenêtre pour contempler les photos disposées sur la caisse du piano à queue. Parmi les clichés en noir et blanc — les plus anciens —, s’en trouvait une prise le jour du mariage de ses parents. Une autre plus récente les montrait tous trois riant gaiement lors d’un séjour sur les rives de la mer de Balsora, très peu de temps avant la mort de son père et de sa mère.

Mais un portrait attirait le regard de Sorrel tel un aimant. Il représentait Malik le jour de son couronnement, et l’on voyait à l’expression sévère et résolue qu’il arborait à quel point il prenait au sérieux sa destinée grandiose.

Des larmes noyèrent les yeux de Sorrel, qui se détourna.

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Commentaires récents

Lu aussi

Un roman typique de cette collection, sans grande surprise. L'idée de départ est plutôt plaisante mais le récit finit par tourner en rond, les clichés et situations grotesques se multiplient pour déboucher sur une fin bâclée. De plus, l'héroïne est par moments insupportable. Dommage.

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Poubelle

Histoire un peu décevante. Sorrel n'est pas un personnage très captirant et Malik trop matcho surtout quand il se vente d'être un "incroyable amant". Je dois admettre que la féministe qui sommeillait en moi s'est réveillée lors de la lecture des coutumes et de la manière de penser de Malik. Bref, c'est pas dans mes favoris ce roman.

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Argent

Ca avait franchement bien commencé. La suite se ténait, mais la fin s'est révélée imbuvable.

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Dates de sortie

Les Princes du désert, Tome 3 : Le Roi du désert

  • France : 2008-02-08 - Poche (Français)
  • USA : 2007-04-24 - Poche (English)
  • USA : 2011-09-01 (English)

Activité récente

Becky39 l'ajoute dans sa biblio or
2019-06-07T01:12:48+02:00
jolal l'ajoute dans sa biblio or
2018-08-19T14:44:30+02:00

Titres alternatifs

  • The Desert King's Virgin Bride - Anglais
  • The Desert King's Virgin Bride (The Desert Princes #3) - Anglais
  • Além do Paraíso - Portugais
  • Além do Paraíso (Herdeiros do Deserto #3) - Portugais
  • Lições de paixão do xeque - Portugais
  • I piaceri dello sceicco - Italien
  • Lecciones de pasión del jeque - Espagnol
  • 夜ごとのシーク - Japonais
  • Oase der liefde - Hollandais
  • Oase der liefde (Heersers van de woestijn #3) - Hollandais

Les chiffres

Lecteurs 30
Commentaires 3
Extraits 2
Evaluations 3
Note globale 6 / 10

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