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Par ninie512 le 27-12-2012 Editer
Luxuria, Tome 1 : Luxuria
Chapitre 1

Depuis que les démons avaient investi notre dimension, avec l’autorisation de ceux qui nous gouvernent, je précise, il fallait bien dire que le monde allait un peu mieux. Ce n’était pas encore le paradis, mais le chaos dans lequel notre société menaçait de choir lamentablement avait été évité de justesse.
Les négociations avaient été rudes. Cependant, les humains comme les démons avaient finalement trouvé un terrain d’entente. Aucun d’entre nous, pauvres créatures mortelles, n’avait été dupe quant à ce qui avait motivé les démons à accepter nos conditions. Leur présence parmi nous ne devait rien à une quelconque philanthropie. Nos dirigeants, pour ce que nous en savions, avaient trouvé le moyen de les contacter et s’étaient aperçus que leurs capacités s’avéreraient très utiles pour nous sortir du bourbier. Les démons avaient donc remis un peu d’ordre dans notre société devenue merdique, notamment en ce qui concernait la délinquance, et rétabli une justice à peu près digne de ce nom. Pour la première fois depuis longtemps nous n’étions plus terrorisés à l’idée de nous promener dans la rue, nous n'avions plus peur de nous faire agresser parce que nous n’avions pas le regard qu’il fallait ou parce que nous possédions quelque chose qu’un agresseur voulait, même s’il n’en avait aucun besoin. Les sanctions étaient redevenues cohérentes avec les délits, à savoir que celui qui volait de l’argent risquait moins qu’un violeur ou qu’un agresseur de vieilles dames.
Ces créatures, qui avaient pourtant la réputation d’être malveillantes, avaient cependant contribué à rétablir certaines valeurs méprisées depuis belle lurette par la majeure partie de l’humanité. Ainsi, le dieu fric, la déesse du paraître et leurs enfants, bêtise et superficialité avaient presque été détrônées pour laisser place à des principes un peu plus élevés.
Les démons accueillaient en outre avec plaisir les personnes avides de connaissances, spirituelles notamment, auxquelles ils dispensaient des enseignements. Ils avaient pourtant bien insisté sur le fait qu’en aucun cas il ne s’agissait d’une énième religion, mais d’un accès à la compréhension et au savoir. Ce que les églises en place, sentant leurs dogmes et leur autorité – surtout – menacés, avaient immédiatement qualifié d’hérésie insupportable. Elles n’étaient cependant pas parvenues à s’entendre, même sur ce point qui aurait pu, à mon sens, les réunir. De plus, plusieurs groupuscules plus ou moins extrémistes, heureusement encore isolés et peu organisés, avaient commencé à fleurir çà et là en réaction à l’occupation. C'est pourquoi certains démons patrouillaient dorénavant dans nos rues pour surveiller tout ce petit monde intolérant.
Je n’avais personnellement jamais bien compris comment tout ceci avait commencé, qui était entré en contact avec qui en premier, et j’avoue que je m’en fichais un peu. Je n’étais pas non plus particulièrement ravie de devoir côtoyer des démons, aussi, évitai-je leur fréquentation autant que possible. Mon caractère m’aurait d’ailleurs très probablement conduit à dire, ou à faire, quelque chose que j’aurai regretté immédiatement. En réalité, même si je ne suis pas d’un tempérament très facile – on me traite souvent de râleuse – c’est plutôt l’image de dure à cuire que je voulais donner de moi et dont j’usais dans la rue qui aurait pu être mal interprétée. Je me protégeais en quelque sorte pour ne pas exposer une sensibilité que je considérais comme une faiblesse. De plus, sans être une déesse, mon physique suscitait déjà suffisamment de convoitise chez les humains sans que je pousse le vice au point d’aller aguicher les démons.
Il ne m’était pas spécialement difficile de ne pas les rencontrer dans la mesure où ils fréquentaient essentiellement les clubs créés à leur intention, où ils pouvaient laisser libre cours à leurs appétits avec des humains consentants. D’ailleurs, c’était une chose que je ne parvenais pas bien à saisir les concernant. Ces êtres, dont la nature était infiniment plus subtile que la nôtre, qui leur permettait par ailleurs d’expérimenter des choses dont nous n’avions même pas idée, semblaient cependant irrésistiblement attirés par notre corps physique, notre chair.
Les reconnaître était facile. Ils étaient tous – absolument tous, mâles ou femelles – d’une beauté à couper le souffle et dotés d’un charisme propre à faire exploser n’importe quelle libido. D’autant qu’ils avaient la faculté d’adapter leur apparence physique en fonction de l’idéal de leur proie du moment. Ce qui n’était certes pas du jeu puisqu’ils obtenaient ainsi ce qu’ils souhaitaient, mais cela semblait satisfaire toutes les parties en présence.
Je n’avais bien évidemment jamais mis les pieds dans leur monde, aussi je me contentai d’intégrer les informations qui me tombaient sous les yeux à leur sujet.
Trois catégories de démons fréquentaient notre dimension : les Vovims – majoritairement masculins –, les Ananaels – majoritairement féminins – et les Oxiyala – où mâles et femelles étaient également représentés. Vive la parité ! Chaque caste était identifiable à la marque qu’ils portaient sur le cou, comme un tatouage, juste sous l’oreille. Les Vovims arboraient une étoile noire à huit branches, les Ananaels, un symbole ressemblant à trois triangles entrelacés – un peu comme le symbole du dieu Odin, mais avec la pointe vers le bas – et les Oxiyala un pentagramme noir, vert, rouge ou bleu. Je n’avais strictement aucune idée de la signification du nom de leur catégorie et ne tenait pas plus que ça à le savoir. Surtout les Vovims, qui, s’ils étaient particulièrement séduisants, à mon goût en tout cas, véhiculaient une aura de puissance, de danger et de violence beaucoup plus prononcée que les autres. À moins que cela ne vienne de leur tenue, j’allais dire : réglementaire, qui consistait en un pantalon en cuir et t-shirt, noirs, sur lesquels ils portaient généralement un long manteau en cuir. Ou de leur attitude impassible, voire dure, comme si rien ne pouvait les atteindre. C’est à eux qu’était échue la mission de patrouille dans nos rues et les Vovims étaient également très représentés dans les lieux de débauche. Et notamment deux d’entre eux, que leur réputation précédait.
J’avais lu un article, l’interview de quatre femmes passées entre leurs mains et qui ne tarissaient pas d’éloges sur leurs qualités d’amants. Elles se vantaient d’avoir enfin découvert ce qu’était le plaisir, grâce à eux, ainsi que d’avoir testés des pratiques extrêmes – pour elles – et eu connaissance de nouvelles perversions dont elles n’avaient pas le droit de parler. Il était clair qu’elles étaient devenues complètement droguées au sexe. Ou aux démons. S’en suivait une liste non exhaustive de ce à quoi les démons s’étaient livrés sur et avec elles. Je me promis de tout faire pour éviter de rencontrer ces deux spécimens que je soupçonnais presque d’être impuissants lors de rapports classiques, ou à tout le moins sans fouet, corde, menottes, etc.
Pour ma part, lorsqu’il m’arrivait de croiser un démon dans la rue, je changeais de trottoir et n’avais jamais mis les pieds dans un « 156 », surnom des établissements où ils se sentaient presque comme chez eux. La rumeur courrait que ce nombre était en rapport avec une entité qui, lorsque vous aviez affaire à elle, vous démontrait que nier sa nature animale, la bête qui réside en chacun de nous, était une erreur fatale bloquant toute possibilité d’évolution individuelle. Nul doute dans mon esprit que ceux qui fréquentaient ces clubs ne niaient plus rien du tout…
Ne pas fréquenter les démons ne signifiait pas que je ne m’y intéressais pas. Je me tenais au courant, en lisant les journaux. Je n’avais d’ailleurs plus grand-chose d’autre à faire ces derniers temps, en dehors de chercher un nouveau travail. J’avais envoyé paître mon employeur, en le traitant de « gros porc inculte » (inculte parce que bien que gérant d’une librairie, je le soupçonnais d’être, peut-être pas illettré, mais limité oui sans aucun doute), sous l’œil effaré des clients de la librairie, après qu’il ait tenté, une fois de plus, de me coincer dans la réserve. Passée maîtresse dans l’art de lui échapper, je m’étais précipitée dans la boutique où il m’avait suivie en me traitant de, et je le cite, « salope d’allumeuse », d’où ma propre réplique. Il faut croire que même habillée comme un sac – ce que je faisais depuis que je bossais dans cette boite – j’éveillais ses appétits. Je n’étais pas ce genre de femmes, faussement modestes, qui feignaient ne pas connaître ou voir l’effet qu’elles avaient sur les mâles. D’ordinaire j’aimais cela, appréciant sentir les regards gourmands me – presque – déshabiller, les hommes se retourner sur mon passage. Ma propre conception de ce qu’on appelle d’habitude des tenues sexy semblait en accord avec celle de la gent masculine. Rarement, voire très rarement, en jupe, je ne dévoilais la plupart du temps qu’un minimum de peau, mais mes tenues noires et moulantes semblaient pallier ce manque.

Ma passion pour la couleur noire, qui à mon sens avait l’avantage d’éviter les fautes de goût notamment, avait toujours désespéré mes parents. Ma mère surtout, qui parfois revenait des courses avec des vêtements achetés pour moi, qu’elle choisissait immanquablement de couleurs vives ou pastels et qui, invariablement atterrissaient dans sa propre garde-robe. Mais le pire, pour elle, avait été lorsqu’à l’âge dix-sept ans, j’avais voulu me colorer les cheveux, pourtant bruns. J’étais quand même parvenue à résister à la tentation d’acheter des lentilles pour foncer encore la couleur de mes yeux, estimant que finalement mes iris bleu marine étaient déjà suffisamment sombres.
J’entends encore les cris horrifiés de ma mère :
– Sláine, ma chérie, ne fais pas ça ! Non seulement tu vas ressembler à un cadavre, mais en plus, ça va abîmer tes beaux cheveux...
J’avais cédé cette fois-là et abandonné mon projet. Momentanément. Je trouvais que le noir était beau, me convenait parfaitement, et mon attirance pour cette non couleur n’avait rien de morbide. Ni rien à voir non plus avec ce qui m’était arrivé lorsque j’étais adolescente bien que cela aurait pu – ou dû – être le cas.

Avec quelques amies, nous avions décidé de faire une séance de spiritisme, pour nous occuper et nous amuser. Nous étions jeunes. Et stupides. Adolescentes quoi. Nous aurions dû tout simplement aller au cinéma. Mais non, ce jour-là il était écrit que nous devions gâcher nos vies.
C’était un dimanche de vacances et nous nous ennuyions à mourir. Je me suis toujours raccrochée, même après l’accident, au fait que ce n’était pas moi qui avais eu cette mauvaise idée. Ce n’est pas tant le fait d’avoir voulu contacter l’au-delà qui a été dramatique, mais plutôt notre volonté de nous amuser ainsi. Quand je dis perdues, je ne suis pas loin du compte, car je fus la seule à avoir retrouvé une vie à peu près normale. Mes trois copines, aux dernières nouvelles puisque même quinze ans après leurs parents m’interdisaient encore de venir les voir ou même de leur téléphoner, suivaient un traitement lourd pour ne pas sombrer définitivement dans la folie, aidées en cela par des parents navrants, butés, et j’irais jusqu’à dire mauvais pour elles. Pourtant, c’était moi qui avais subi le choc le plus violent, physiquement. Ce qui les a traumatisées, elles, fut de m’avoir crue morte avant de me voir faire une crise de démence. Je fus la seule également à « bénéficier » d’un séjour à l’hôpital avant d’entrer en établissement spécialisé. Pendant deux mois, paraît-il. Pour moi, je n’y étais restée qu’une semaine. Je m’étais réveillée un jour, seule, dans une chambre toute blanche sans comprendre ce que je fichais là. Il m’avait fallu suivre des séances d’hypnose pour retrouver une partie de mes souvenirs. Je ne voulais pas, pressentant que ça ne me plairait pas du tout, mais les parents de mes copines, ainsi que la police, avaient insisté. J’avais donc subi quelques séances de tortures qui m’avaient laissée anéantie. Plus exactement, puisque je ne me souvenais de rien, entendre les enregistrements, ma voix terrifiée raconter ce que j’avais vécu m’avait accablée, mais aidée aussi.
Il semblerait, selon mes propres dires, que dès le début de la séance, rien ne s’était passé comme cela aurait dû. L’entité ou l’être désincarné qui était entré en contact avec nous avait commencé par nous écrire des propos orduriers, se réjouissant visiblement d’avoir quatre filles à peine nubiles à se mettre sous la dent. Toujours d’après moi, le verre aurait écrit « sauvez-vous » juste avant d’être projeté avec une force inouïe et d’entrer violemment en contact avec mon crâne, me laissant sur le carreau. Ce fut à cet instant que mes amies m’avaient crue morte. Apparemment elles auraient perdu les pédales au moment où je me suis réveillée, le visage en sang. Sans doute avaient-elles eu peur de se retrouver en face d’un zombi en puissance. Il paraîtrait également que je m’étais mise à parler avec la même voix de Regan dans le film « L’Exorciste », pour les invectiver, puis, chose curieuse, leur faire promettre de ne jamais recommencer une chose pareille. La promesse ne fut pas difficile à tenir.
J’étais finalement beaucoup plus forte que je ne le pensais. Je m’en étais sortie sans trop de dommages physiques ni psychologiques, même si je n’avais plus jamais mis les pieds au collège, pas plus qu’au lycée. C’est en cela que j’avais probablement gâché ma vie, mais jamais mes parents ne m’avaient tenue pour responsable de ce qui s’était passé, ni ne m’en avait voulu de ne pas reprendre ma vie là où je l’avais laissée. Ils m’avaient aidée. Aimée surtout. Je n’étais pas non plus devenue droguée ni alcoolique. J’avais mes failles, mes peurs, mais rien de dramatique. J’étais un être humain normal, ni plus ni moins névrosé qu’un autre.

Et un individu qui devait absolument se bouger les fesses pour aller chercher un nouveau travail. Si j’avais pu tenir avec mes quelques économies depuis ma démission, je devais tout de même me renflouer. Et puis, j’étais incapable de rester cloîtrée chez moi toute la journée.
Après un solide petit-déjeuner, une bonne douche, je pris la décision de m’habiller comme j’en avais envie. Je n’avais plus à me soucier de l’autre andouille lubrique, aussi me fis-je plaisir en enfilant un jean en stretch (noir, évidemment) ainsi qu’un t-shirt à manches longues très très moulant. Abandonnant l’idée de mettre des talons hauts pour parcourir la ville, j’optai pour ma paire de bottes de sauts – non pas que je fasse du saut en parachute, j’avais bien trop le vertige pour ça, mais j’aimais le look de ces chaussures sobres, solides et confortables. Une touche de maquillage et j’étais fin prête avec ma liste d’annonces d’offres d’emploi glissée dans mon sac à dos.
Ma matinée ne donna rien, pas plus que mon après-midi, tous les postes ayant été pourvus avant mon arrivée. J’étais tellement fatiguée et découragée que je ne pus résister à la tentation, en passant devant la librairie où j’avais travaillé, mais surtout en voyant le Gérant, Monsieur François Bouvier, glandouiller – ou reluquer les passantes plus certainement – comme à son habitude sur le pas de sa porte, de lui adresser une grimace. Puéril, mais ô combien réjouissant. J’allais poursuivre mon chemin lorsque je l’entendis marmonner dans mon dos.
– Espèce de pute.
Mon sang ne fit qu’un tour. Je rebroussai chemin et me plantai devant cet homme qui me faisait horreur, qui transpirait la vilenie et la couardise, et qui empestait par-dessus le marché. Je n’avais jamais supporté l’eau de toilette de luxe, dont il s’aspergeait à profusion et qui devait lui donner l’impression de ressembler à l’homme superbe qui apparaissait dans la publicité de ce parfum.
– Écoute moi bien, commençai-je en lui adressant mon regard le plus froid, veux-tu que je te dénonce, que je raconte comment tu obliges ton comptable à trafiquer tes comptes en plus du harcèlement sexuel auquel tu te livres sur tes employés ?
Son visage vira au cramoisi.
– Si tu fais ça je te…
– Tu quoi ? prononça une voix singulièrement grave derrière moi, me faisant simultanément sursauter et me retourner.
Mes yeux rencontrèrent une surface en coton, noire, qui avait l’air aussi dure que du béton armé. Un parfum légèrement poivré chatouilla mes narines. Puis mes yeux remontèrent, remontèrent encore, jusqu’à m’obliger à pencher la tête en arrière pour rencontrer deux yeux, noirs aussi, baissés sur moi.
Mon cœur fit un looping dans ma poitrine lorsque mon cerveau analysa, sur ce trajet captivant, il faut bien le dire, le dessin qui ornait le cou de celui qui venait de nous interrompre en pleine altercation. Baissant vivement la tête, je fis volte-face et tentai de me faire toute petite. Un autre démon se trouvait maintenant derrière le libraire dont la peur se manifestait par un regard apeuré et un accès de transpiration. Le démon venait de poser une main sur son épaule secouée de spasmes de terreur. Je jetai un discret coup d’œil au nouvel arrivant histoire de prendre sa mesure. Il avait le visage d’un ange. Aussi grand que celui qui se tenait toujours derrière moi, ses cheveux blonds lui arrivaient aux épaules et son regard bleu glacial était rivé sur le sommet du crâne de sa proie.
– Alors ? s’impatienta le démon auquel je tournais le dos. Réponds ? Que vas-tu faire si elle met ses menaces à exécution ?
– Rien, s’exclama celui-ci d’une voix rendue très aiguë par la peur. Rien du tout, c’est juste que…
Je vis la main du blond resserrer son emprise sur l’épaule de Bouvier qui écarquilla encore les yeux et grimaça de douleur. Il m’étonna, car il trouva le courage de poursuivre.
– Elle bossait pour moi et c’est une allumeuse.
Je le fusillai du regard. Je lui en voulais de détourner l’attention sur moi. Cette belle ordure préférait me jeter en pâture aux démons pour se sortir du pétrin plutôt que de faire preuve de solidarité pour quelqu’un de son espèce. Je contre-attaquai.
– Non, c’est de pute que vous m’avez traitée, espèce de…
– Et c’est le cas ? demanda la voix grave dans mon dos.
– Non ! m’offusquai-je.
– Vous semblez bien le connaître pourtant, poursuivit la voix.
– J’ai effectivement travaillé pour lui, avouai-je, mais j’ai démissionné parce que j’en avais marre de son harcèlement.
– ça devait vous manquer puisque vous êtes là, intervint le blond.
Son regard pétrifiant désormais posé sur moi me fit froid dans le dos. Je soupirai. Je savais parfaitement qu’ils le faisaient exprès, sans doute pour s’amuser un peu, mais ne pus m’empêcher de me justifier.
– Je passai juste devant sa boutique pour rentrer chez moi. C’est interdit ?
– Avec l’espoir de vous faire réembaucher peut-être ?
– Absolument pas, pour rien au monde je ne retravaillerai pour lui. Oh et puis flûte, je me casse, m’exclamai-je en m’écartant pour reprendre ma route.
Tout démon qu’ils étaient, ils n’avaient pas le droit de se mêler de ça. Malgré les conventions passées avec les humains, ils n’avaient aucun droit de basse et haute justice sur nous.
Je n’avais pas fait deux mètres que je fus happée par une main qui se saisit de mon bras pour m’en empêcher.
– Non, non, non, vous restez là. J’aimerai comprendre, insista le démon sans me lâcher malgré mes mouvements pour me libérer.
– C’est ridicule, soupirai-je. C’est juste une querelle entre…
– Deux amoureux, railla le blond.
Beurk !
– Non, un ex-employeur malhonnête et une ex-employée, répondis-je avec une moue de dégoût.
– Elle a raison, rien de bien méchant, plaida le libraire en me fixant d’un air pourtant mauvais.
Le démon blond fixa un moment son acolyte avant de se décaler pour faire face à mon ancien patron auquel il tendit une carte plastifiée. Je vis son visage s’éclairer comme si on venait de lui offrir un chèque à cinq chiffres. Il s’agissait en réalité d’une entrée gratuite pour un club 156 de son choix. Je détournai le regard, écœurée.
Après avoir observé l’homme rentrer d’un pas léger dans sa boutique, les deux démons reportèrent leur attention sur moi. Tous deux me faisaient face et je me demandai, prête à fuir à toutes jambes, ce qu’ils avaient prévu pour moi. Je les observai d’un œil méfiant, ce qui me permit de prendre la mesure de celui qui était resté dans mon dos la plupart du temps. Mal me prit de le faire. Déjà, je n’aimais pas du tout sa manière de me regarder. Et il était beaucoup trop beau pour ma sécurité. Ses cheveux aussi noirs que son manteau en cuir étaient retenus en queue de cheval, excepté deux mèches libres qui partaient de ses tempes. Ses yeux magnifiques, soit dit en passant, brillaient d’une lueur qui me dérangea singulièrement. Son visage, un peu dur et résolument viril demeurait impassible.
Et merde ! pensai-je en sentant mes genoux flageoler.
J’avais chaud et mon cœur battait un peu trop vite. Ce qui ne m’empêcha pas de poursuivre mon examen en laissant mon regard reluquer ce que son long manteau ouvert me permettait d’apercevoir. Des muscles en acier trempés, moulés dans un t-shirt noir, puis de longues jambes prisonnières d’un pantalon en cuir, noir également. Et pour finir, une paire de bottes bardées de métal et capables, à première vue, de défoncer un crâne très facilement. Mes yeux remontèrent finalement pour croiser à nouveau le regard d’onyx. Un hoquet de surprise se coinça dans ma gorge. Le démon me parut soudainement plus grand. Ce qui n’était pas pour me rassurer, car j’en conclus qu’il devait avoir ajusté sa stature à mes propres goûts. C’était terriblement gênant, excitant aussi, mais également terrifiant. J’avais l’impression d’être devenue une proie.
– Seriez-vous intéressée par une offre d’emploi ? me demanda le blond.
Détournant mon regard vers lui, il me sembla apercevoir une lueur ironique dans ses yeux.
Je hochai la tête.
– Quel genre de travail recherchiez-vous ?
– N’importe…
Réalisant immédiatement mon erreur, je m’empressai de rajouter :
– Enfin, presque.
– Serveuse ? Dans un bar ?
– Éventuellement, oui.
Le démon me tendit la carte d’un club de luxe au nom évocateur de Luxuria.
– Je vous remercie, mais je n’ai pas envie de bosser dans ce genre d’endroit, dis-je en la lui rendant.
– Vous refusez ? s’exclama le brun dont le visage perdit sa fixité.
Il ne devait pas avoir l’habitude que l’on refuse ses offres. Je fus ravie de lui apprendre quel effet cela faisait.
– Oui, affirmai-je. Et vous n’avez pas le droit de m’y contraindre, ajoutai-je.
– C’est vrai, convint-il volontiers. Nous n’avons pas le droit, mais nous le pouvons.
Prenant sur moi de ne pas répliquer à la menace sous-entendue, je gardai finalement la carte que je fourrais dans ma poche. Inutile de vous préciser que je n’avais aucune intention de m’y rendre.
Je ne sus pas si l’un ou l’autre perçut ou entendit mes pensées, mais le blond intervint à nouveau.
– Réflexion faite, nous allons vous y conduire, tout de suite, pour votre entretien d’embauche.
Ma bouche s’assécha et mon cœur fut malmené par des palpitations terribles. Mes nerfs n’allaient pas beaucoup mieux. Je serrai les poings pour empêcher mes mains de trembler. Je n’avais aucune envie d’aller où que ce soit surtout escortée par deux démons, mais n’avais malheureusement pas le choix. Leur insistance à m’embaucher était-elle motivée par mon refus et leur esprit de contrariété ou s’agissait-il d’autre chose ?
Les deux hommes m’invitèrent à monter dans leur voiture garée à quelques rues, à l’arrière du véhicule. J’hésitai quant à savoir si je devais me considérer comme un VIP ou comme un condamné que l’on conduisait à l’échafaud. Il n’était pas dans les habitudes des démons de fréquenter les humains en dehors des 156, et encore moins de s’afficher avec eux dans la rue. Sur le trajet qui menait à leur voiture, j’avais surpris les regards, tantôt emplis de pitié, tantôt d’envie que les passants m’avaient jetés.
Assise sur la banquette arrière, affichant un air revêche et croisant mes bras contre ma poitrine, je les maudissais en silence pendant le trajet. Je n’en menai pas large en réalité. Mais je ne voulais pas le leur montrer.
– Vous nous connaissez mal, mademoiselle, déclara soudain le blond en me jetant un rapide coup d’œil dans le rétroviseur. Vous êtes pleine de préjugés à notre égard.
– Vraiment ? m’étonnai-je d’un air dédaigneux.
– Je vous assure. Nous avons du respect pour vos semblables
Tu parles !
– La seule raison pour laquelle vous êtes ici est votre concupiscence sans limites, répondis-je, consciente de sans doute aller trop loin. Vous vous servez de nous pour assouvir vos vices.
– Ne parlez pas de ce que vous ne connaissez pas, mademoiselle. Et je ne saurais trop vous conseiller de ne pas aller trop loin.
Malgré l’avertissement, je continuai sur ma lancée.
– Comment pourriez-vous avoir du respect puisque vous ne ressentez strictement rien, ni sentiment ni…
– La ferme ! gronda rageusement le brun jusque-là resté silencieux.
Je la fermai donc et surpris le coup d’œil en coin que le blond lui jeta. Le reste du trajet se déroula dans le silence absolu. J’avais beaucoup trop chaud et la présence des deux superbes spécimens assis devant moi n’y était pour rien. Le chauffage était monté à fond, une douce torpeur m’envahissait.
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