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Extrait ajouté par Feyre 2018-01-29T15:21:22+01:00

Chapitre 1

— Eh bien, il y a du monde ce soir ! Tu t’en sors ma belle ? me héla Jack, un habitué inoffensif qui se frayait un chemin jusqu’au comptoir.

— Jusqu’à présent je gère, lui répondis-je, un sourire professionnel plaqué sur mon visage fatigué. Qu’est-ce que je te sers ?

Je le servis machinalement sans vraiment écouter sa réponse et enchaînai les verres à une cadence folle. Je commençai à ranger un peu, le dos tourné vers la salle, lorsque je la sentis : cette sensation indéfinissable et universelle qui vous assure que quelqu’un vous observe.

Je me figeai quelques secondes avant de me retourner avec naturel, m’attendant à me retrouver nez-à-nez avec un poivrot énamouré… mais rien. Je survolai la salle du regard. Là non plus, rien qui ne sortait de l'ordinaire à cette heure de la nuit. Aucune nouvelle tête depuis au moins une demi-heure d'ailleurs, ce qui n’était guère surprenant étant donné l’heure tardive et la localisation de l’établissement.

Nous nous trouvions dans un des quartiers de Détroit que la crise économique avait frappé de plein fouet. Si auparavant cet établissement se faisait pompeusement appeler le « Royal English Pub », à présent ce n’était plus que le « Bruce café », nom beaucoup moins classe, à l’image de son nouveau propriétaire. Ce dernier, dénué de toute originalité, avait laissé l’endroit tel qu’il l’avait trouvé, vieillot et décrépit. Enfin, d’après l’avis général. Pour moi, les boiseries sombres, l’éclairage plus que tamisé et les meubles bons pour la brocante donnaient beaucoup de charme à cet endroit. Avis apparemment partagé, puisque depuis quelque temps, la clientèle commençait à se diversifier, rendant l’atmosphère plus chaleureuse et conviviale.

— Dis Chris, j’te paie pas pour rêvasser… Alors remets-toi au boulot ! beugla Bruce, mon patron décérébré, confortablement installé dans son bureau, ses grosses fesses coincées dans son fauteuil.

— Toujours aussi aimable, grommelai-je en reprenant mon torchon, l’esprit toujours accaparé par cette étrange sensation. Et je m’appelle Christina, ajoutai-je un peu plus fort.

Je n’appréciais pas ses élans de familiarité.

— Pourquoi tu lui réponds ? Tu sais bien qu’il le fait exprès, me dit Cassie qui posa son plateau rempli de verres sales sur le bar.

Elle secoua la tête avant de lever les yeux au ciel, un petit sourire espiègle sur son joli visage de poupée.

Cassie, charmante petite blonde aux yeux verts, était ma collègue, ma colocataire, mais surtout ma meilleure amie. La seule en fait. Toujours perchée sur des talons aiguilles et dotée d’un optimisme inébranlable, nous n’aurions pas pu être plus dissemblables, mais je l’adorais.

Je lui devais tout : mon logement, mon travail, et même si celui-ci ne se révélait pas terrible, il avait au moins le mérite d’être fixe, bien mieux que tout ce que j’avais pu trouver jusque-là. De plus, elle m’hébergeait depuis six mois. Les six mois les plus heureux de ma vie, car pour la première fois, j’avais le sentiment de faire partie d’une famille, de compter un peu pour quelqu’un. En un mot, je me sentais presque normale et ça, c’était tout nouveau pour moi.

En effet, d’aussi loin que je m’en souvienne, j’avais toujours été « différente ». Petite, je pensais qu’il était normal d’entendre des voix. Malheureusement, je découvris de façon brutale que ce n’était pas le cas. Je fus très vite mise à l’écart, cataloguée comme « bizarre » et autres sobriquets par mes camarades. Ce qui ne pardonne pas, surtout lorsque l’on est élevée dans un orphelinat.

Ma côte de popularité ne s’arrangea pas lorsque, n’ayant pas su tenir ma langue, je me retrouvais deux semaines en observation dans un hôpital psychiatrique. J’en revins traumatisée et c’est là-bas, recluse dans un coin de ma grande chambre blanche, que je compris que mon salut résidait dans le mensonge.

— Hé Chris, t’es avec nous ? me demanda cette dernière d’une voix douce, me sortant soudain de mes pensées.

— Je repensais juste à notre rencontre, lui résumai-je pour ne pas qu’elle insiste plus que nécessaire, tout en commençant à nettoyer le bar.

— Oh, c’est de l’histoire ancienne tout ça, n’y pense plus. Rrrr… Cette musique me tape sur les nerfs ! ajouta-t-elle avec une grimace exagérée, tandis qu’elle retournait en salle débarrasser les dernières tables.

Elle avait raison, bien sûr, ressasser le passé ne servait à rien, mais je me sentais nerveuse ce soir. Une nervosité qui me rappelait des souvenirs que j’aurais préféré oublier.

En premier lieu, mon enfance chaotique et malheureuse due à mes « particularités », que je n’avais pas su cacher assez tôt. À l’époque j’étais jeune et naïve, état de fait qui n’avait pas duré longtemps d’ailleurs, pensai-je avec amertume en regardant un groupe d’étudiants enjoués quitter bruyamment la salle. Ils représentaient exactement ce que je n’avais jamais connu. Raison pour laquelle à présent, je prenais bien garde à ce que personne ne découvre mon petit secret et surtout pas Cassie. Si elle apprenait que j’entends des voix et cicatrise à une vitesse anormale, elle ne me verrait plus de la même façon, ou pire, elle partirait en courant. Or son amitié m’était bien trop précieuse pour que j’en prenne le risque.

— Hé oh Christina, t’es avec nous ? Ça fait deux minutes que je te parle ! m’interpella Cassie en agitant sa main devant mes yeux.

— Oh pardon, désolée. J’étais juste dans la lune, ça va passer…

— Tu sais qu’il faudra bien que tu en parles à quelqu’un un jour ? me dit-elle soudain sérieuse, une pointe d’inquiétude voilant ses jolis yeux.

— De quoi ? lui répondis-je avec innocence, consciente que mon petit manège ne la duperait pas une seconde.

— De ce à quoi tu penses quand tu crois qu’on ne te voit pas… et qui te rend triste.

Je la regardai quelques secondes et, surprise par sa franchise, ne sus quoi lui répondre.

— Oui… sûrement, finis-je par lui dire dans un soupir, mais…

— Pas maintenant… Je sais, termina-t-elle sur un ton compréhensif et un peu déçu. Bon, j’ai encore deux tables à nettoyer et je me sauve. Tu devrais te dépêcher un peu !

Elle s’éloigna avec un petit clin d’œil à mon intention. La chanceuse était de service en salle aujourd’hui et terminait donc en premier. Nous alternions les postes tous les deux jours, car d’après notre « patron », c’était plus productif. Il m’incombait donc de faire la fermeture. Elle rentrerait avec le dernier bus tandis que je profiterais de la voiture. Elle finit de débarrasser les dernières tables branlantes avec sa grâce habituelle, avant de se diriger vers les vestiaires son tablier à la main.

— Allez, à tout à l’heure ma belle.

Elle m’envoya un baiser et franchit la porte, un grand sourire aux lèvres. Au moment de la fermeture, il ne restait plus que deux piliers de bar complètement bourrés et à moitié avachis sur le comptoir. Mon patron, au lieu de s’en charger lui-même, préféra me refiler la corvée tandis qu’il restait, comme à l’accoutumé, rivé à son fauteuil. J’avais beau ne pas être grosse, voire maigre de l’avis de certains, j’étais grande et assez musclée pour que les mettre dehors ne me pose pas de problèmes particuliers. Si l’on exceptait l’odeur nauséabonde que dégageaient les deux poivrots !

Une fois mon devoir terminé, je m’empressai de sortir avant que Bruce ne trouve autre chose d’indispensable à me faire faire. Je fis une brève halte sous l’auvent troué, le temps de sortir mes clefs de voiture. Dans ce quartier et à cette heure de la nuit, on ne savait jamais ce qu’il pouvait arriver. Je préférai donc pécher par excès de prudence.

À peine avais-je fait un pas sous le crachin humide et pénétrant, que la sensation d'être observée revint en force et m’inonda instantanément d’une sueur collante et glacée. Au prix d’un gros effort sur moi-même, je ne me retournai pas et continuai à marcher d’un pas rapide, mes clefs serrées convulsivement dans ma main, l’une d’entre elle dépassant d’entre mes doigts.

Le trajet, d’ordinaire plutôt court, me parut durer des heures, lorsque j’arrivai enfin à la voiture, nerveuse et essoufflée. J’eus beau scruter les environs avec attention pendant que je m’échinai à débloquer la serrure récalcitrante, rien d’anormal ne me sauta aux yeux. Je verrouillai donc les portières, soulagée, sans oublier de me traiter intérieurement de parano, tout en priant pour que notre vieille poubelle démarre.

Au bout de la troisième tentative, mon calme et ma patience disparurent pour de bon. À tel point que je me sentais prête à retourner au bar pour demander à Bruce de me ramener chez moi : c’est dire si j’étais désespérée ! Je m’apprêtai à contrecœur à sortir du véhicule quand une ombre indistincte traversa subitement mon champ de vision. Je sursautai violemment, mon cœur se mettant à battre la chamade dans ma poitrine.

— Qui est là ? demandai-je bêtement d’une voix tremblante. Bruce, c’est toi ?

Évidemment, personne ne me répondit. À la limite de la panique, je tournai une dernière fois la clef dans le démarreur et faillis pleurer de soulagement lorsque le vieux moteur toussota pour finalement se mettre en route. Je ne perdis pas une seconde et partis en trombe, laissant même un morceau du pot d’échappement sur le bitume.

Mon trajet se déroula dans le stress le plus complet mais sans incident mécanique majeur. Je me garai devant le vieil immeuble, presque heureuse de contempler sa façade décrépite. Enfin immeuble, un bien grand mot pour définir ce rectangle de béton à moitié aveugle, couvert de tags et normalement voué à la démolition. L’avantage était que tout le pâté de maisons partageait le même état de délabrement avancé, ce qui nous évitait d’être trop embêtées par les voisins et les gangs qui se disputaient les quartiers plus peuplés et donc plus juteux pour les affaires. Bien que ce soir, cet isolement fut plus un inconvénient qu’un avantage.

Je me ruai dans le hall d’entrée, toujours convaincue d’être épiée, sans pour autant en avoir la certitude absolue. Je gravis péniblement les quatre étages pieds nus - évidemment il n’y avait pas d’ascenseur, mes chaussures à talons à la main, afin de pouvoir courir plus facilement si nécessaire. Je poussai la porte des escaliers en douceur pour éviter qu’elle ne grince, pénétrai dans la pénombre glauque du couloir désert et me dirigeai vers notre appartement.

Une fois entrée, tremblante et le souffle court, je m’empressai de tirer tous les verrous, rassurée de me sentir enfin en sécurité. Lentement, je laissai alors la peur et la panique refluer et contemplai l’environnement familier avec soulagement. Contrairement à ce que son aspect extérieur laissait paraître, il était très agréable. Cassie l’avait repeint intégralement en blanc et décoré d’un mobilier d’occasion récupéré à la décharge auquel elle avait su redonner une nouvelle vie. Grâce à des tissus et des coussins disposés avec goût et tirant avantage de la petitesse de la pièce, elle avait su la rendre cosy et chaleureuse.

Enfin un peu rassérénée, je posai mes affaires en vrac sur le canapé et m’apprêtai à filer sous une douche bien méritée, lorsque je me rendis compte du silence inhabituel. D’ordinaire, quand Cassie était là, il y avait toujours de la musique. Sans compter que la première arrivée préparait toujours un petit repas que nous partagions. Notre petit rituel pour autant en avoir la certitude absolue. Je gravis péniblement les quatre étages pieds nus - évidemment il n’y avait pas d’ascenseur, mes chaussures à talons à la main, afin de pouvoir courir plus facilement si nécessaire. Je poussai la porte des escaliers en douceur pour éviter qu’elle ne grince, pénétrai dans la pénombre glauque du couloir désert et me dirigeai vers notre appartement.

Une fois entrée, tremblante et le souffle court, je m’empressai de tirer tous les verrous, rassurée de me sentir enfin en sécurité. Lentement, je laissai alors la peur et la panique refluer et contemplai l’environnement familier avec soulagement. Contrairement à ce que son aspect extérieur laissait paraître, il était très agréable. Cassie l’avait repeint intégralement en blanc et décoré d’un mobilier d’occasion récupéré à la décharge auquel elle avait su redonner une nouvelle vie. Grâce à des tissus et des coussins disposés avec goût et tirant avantage de la petitesse de la pièce, elle avait su la rendre cosy et chaleureuse.

Enfin un peu rassérénée, je posai mes affaires en vrac sur le canapé et m’apprêtai à filer sous une douche bien méritée, lorsque je me rendis compte du silence inhabituel. D’ordinaire, quand Cassie était là, il y avait toujours de la musique. Sans compter que la première arrivée préparait toujours un petit repas que nous partagions. Notre petit rituel en somme. De nouveau inquiète, je me dirigeai vers le coin cuisine et vis le post-it orange fluo, collé sur le frigo.

« Désolée, Duane a appelé. Besoin de mon aide, ne m’attends pas. Cassie. »

Typique de son crétin de frère, toujours à se mettre dans les ennuis et à appeler sa sœur pour l’en sortir ! Cassie était vraiment trop patiente et gentille avec ce cas social. Mais bon, je supposais que lorsque l’on avait une famille, même nulle, on y tenait.

Cependant, le ton du message me dérangea. Un style aussi laconique ne ressemblait pas à Cassie. Les ennuis de Duane devaient être plus importants que d’habitude. J’espérais juste qu’elle n’aurait pas à en subir les conséquences. Néanmoins, toujours inquiète et ébranlée par mon étrange soirée, je vérifiai si je n’avais pas de message et tentai de la joindre à mon tour, sans succès. Je décidai de réessayer plus tard et me dirigeai enfin vers la salle de bain.

Une fois ma douche prise, j’enfilai mon peignoir préféré et me dirigeai à nouveau vers notre kitchenette, seulement séparée du salon par un petit bar. J’étais en train de le contourner, quand j’eus l’impression que l’on me serrait la tête dans un étau. Je portai mes mains à mes tempes, surprise par cette brusque et intense douleur qui disparut aussi vite qu’elle était apparue. J’entendis alors un bruit léger dans mon dos et ma nuque fut parcourue des mêmes picotements désagréables qui n’avaient cessés d’aller et venir toute la soirée. De nouveau angoissée, je fis volte-face le cœur au bord des lèvres et me retrouva devant une jeune femme blonde, debout devant le canapé, qui me dévisageait d’un air impassible.

Je reculai jusqu’à buter dans l’un des deux tabourets surélevés devant le bar et retins de justesse un juron en me cognant méchamment la cheville. Je réussis néanmoins à me stabiliser dos au plan de travail, tout en dévisageant cette femme que je ne connaissais pas et qui ne m’inspirait rien de bon.

— Qui êtes-vous ? Vous n'avez rien à faire ici, et... comment êtes-vous entrée ? La porte était verrouillée ! lui demandai-je, d'une voix hachée par la surprise, tandis que je me décalai doucement vers la gauche, sans la quitter des yeux.

— Je suis venue vous chercher pour vous mettre en lieu sûr, me dit-elle d'une voix dénuée d’expression, son regard vide fixé sur moi.

— Hein ? répondis-je, avec la sensation d’être totalement stupide. Me mettre en lieu sûr, moi… Et pour quelle raison serais-je censée en avoir besoin... Et vous êtes qui ? Vous êtes de la police ?

Priant intérieurement pour que cela fût la vérité, je tentai d'assurer ma voix maintenant que le bar se tenait entre nous. Protection illusoire certes, mais néanmoins rassurante. Car même à supposer que cette femme fasse partie des forces de l’ordre, elle avait quand même un comportement étrange et le sourire froid qu'elle me renvoya sans daigner répondre à ma question ne fit rien pour me rassurer.

— Si vous êtes de la police, montrez-moi votre plaque ou bien sortez de chez moi ! tentai-je une dernière fois d’une voix forte, avant de me déplacer ostensiblement en direction du téléphone.

— Vraiment ? Vous trouvez que je ressemble à un flic ? s'esclaffa-t-elle, alors qu’elle bougeait à son tour pour me barrer la route.

Je m'arrêtai, laissant une distance de sécurité entre nous et pris vraiment le temps de la regarder pour la première fois. Elle était grande et svelte, vêtue d’un jean et d’un pull tous deux intégralement noirs, qui faisaient paraître sa peau claire presque diaphane. Ses longs cheveux blonds tombaient naturellement dans son dos et sa posture altière, digne d’un concours de mode, renforçait son aspect froid et dominateur. Effectivement, elle n'avait pas le look d'un représentant de la loi. Plus encore que son apparence, c'était sa posture et son regard qui semblaient dérangeants, bien que je n'aurais pas su dire pourquoi. Cette constatation raviva mon malaise et je m'empressai de retourner, sans pour autant la quitter des yeux, derrière le bar, maigre mais seule protection à ma disposition.

— Si vous n'êtes pas flic, qui êtes-vous et comment êtes-vous entrée ici ? Mon ton se teintait d’agressivité à mesure que l’irritation prenait le pas sur ma peur et mon incrédulité.

— Qui je suis importe peu. Ce qui importe c'est que l'on m'ait demandé de venir vous chercher pour vous mettre à l'abri et éventuellement vous demander votre aide. C'est tout ce que vous avez besoin de savoir, débita-t-elle d'une traite avec autant d'émotion que si elle venait de lire une liste de course.

— Cela importe pour moi ! Ce que vous racontez n'a aucun sens ! Je n'ai pas besoin d'aide, et vous apporter la mienne... N'importe quoi ! Qui vous a envoyé ? répondis-je en criant presque, tellement cette situation grotesque me mettait sur les nerfs.

— Mon… Une personne de confiance, répondit-elle sur le même ton monocorde malgré sa petite hésitation.

Je réprimai un cri de frustration et essayai plutôt de me calmer et de réfléchir. Toute cette situation était surréaliste ! Si je n'étais pas sûre du contraire, j'aurais presque pu me croire en plein rêve. Or cela n’y ressemblait en rien et je commençai sérieusement à m'inquiéter de protection à ma disposition.

— Si vous n'êtes pas flic, qui êtes-vous et comment êtes-vous entrée ici ? Mon ton se teintait d’agressivité à mesure que l’irritation prenait le pas sur ma peur et mon incrédulité.

— Qui je suis importe peu. Ce qui importe c'est que l'on m'ait demandé de venir vous chercher pour vous mettre à l'abri et éventuellement vous demander votre aide. C'est tout ce que vous avez besoin de savoir, débita-t-elle d'une traite avec autant d'émotion que si elle venait de lire une liste de course.

— Cela importe pour moi ! Ce que vous racontez n'a aucun sens ! Je n'ai pas besoin d'aide, et vous apporter la mienne... N'importe quoi ! Qui vous a envoyé ? répondis-je en criant presque, tellement cette situation grotesque me mettait sur les nerfs.

— Mon… Une personne de confiance, répondit-elle sur le même ton monocorde malgré sa petite hésitation.

Je réprimai un cri de frustration et essayai plutôt de me calmer et de réfléchir. Toute cette situation était surréaliste ! Si je n'étais pas sûre du contraire, j'aurais presque pu me croire en plein rêve. Or cela n’y ressemblait en rien et je commençai sérieusement à m'inquiéter de l'état mental de mon invitée surprise. C'était peut-être aussi simple que cela finalement. Peut-être avait-elle eu un accident et se trouvait en état de choc ? Ou alors je me trouvais face à une folle échappée d’un asile, ce qui expliquerait son comportement flippant. Bien que cette théorie ne me rassurât pas, elle avait au moins le mérite d'être logique et crédible. Encore devais-je en avoir le cœur net.

— Que s’est-il passé, vous êtes perdue ? Vous avez eu un accident ? Vous voulez peut-être que j’appelle quelqu’un ? demandai-je faussement inquiète.

— Tiens, du flic on est passé à la folle maintenant ! lança-t-elle d'un ton sarcastique avec un sourire froid qui ne monta pas jusqu'à ses yeux. Vous êtes si prévisible ! Arrêtez de vous triturer le cerveau et suivez-moi. Cela nous fera gagner du temps à toutes les deux, continua-t-elle en me toisant de son regard inexpressif. Croyez-moi, rien ne me ferait plus plaisir que de vous abandonner à votre sort ! Malheureusement, il paraît que vous pourriez nous être utile… Son ton sceptique laissait supposer que c’était loin d’être son opinion.

Pardon ? Si elle pensait que j'allais la suivre comme ça, sans un minimum d'explications cohérentes, c'est qu'elle croyait encore au père Noël ! De plus, son discours relevait du grand n’importe quoi !

— Bon, la plaisanterie a assez duré. Je ne sais pas pour qui vous me prenez, mais il y a manifestement erreur sur la personne. Maintenant, vous allez sortir de chez moi ou j’appelle la police.

— Je ne partirai pas sans vous. J’ai ordre de vous ramener avec moi que ça vous plaise ou non, me dit-elle en se rapprochant d’un air menaçant.

Je sentis mon sang se glacer dans mes veines et les battements de mon cœur atteindre des sommets, tandis que la peur déferlait sur moi. Elle n'avait quand même pas l'intention de m'enlever si je refusais de la suivre ? Non, ce n'était certainement que des paroles en l'air destinées à m'effrayer. Eh bien, autant être honnête : c'était réussi ! Mais si elle croyait que cela suffirait à me rendre docile, elle se trompait lourdement.

— Il est hors de question que je vous suive où que ce soit ! Au moins tant que vous ne m'aurez pas donné une bonne et véritable raison de le faire, tempérai-je.

Peut-être valait-il mieux ne pas la braquer ? Mais à la vue de son petit sourire condescendant, mon sale caractère prit le pas sur ma raison.

— Ce qui, à mon avis, n'est pas près d'arriver ! Vous n'avez rien à faire ici, sortez de chez moi !

Puis je m’avançai à mon tour dans l'intention évidente de la contourner pour pouvoir atteindre le téléphone ou, en dernier recours, la porte. La provoquer ne me semblait pas très malin, mais je voulais voir si elle allait réellement tenter de m'arrêter ou si elle essayait juste de m'impressionner. Elle se contenta de se positionner de nouveau devant moi et me toisa de toute sa hauteur. Je me rendis compte à ce moment-là, et elle aussi apparemment, qu'en fait j'étais plus grande qu'elle. Oh, pas de beaucoup, mais suffisamment pour lui gâcher son effet. Je vis un éclair de colère passer dans ses yeux, si vite que j'eus presque l'impression de l’avoir rêvé, avant qu'elle ne reprenne son air hautain et impassible.

— Bon, si vous cessiez de jouer les idiotes ? Nous gagnerions un temps précieux…

— Je ne vous connais pas et je ne comprends pas un traître mot de ce que vous racontez. De plus, m’insulter ne vous aidera pas, lui répondis-je en la fixant droit dans les yeux.

J'étais tellement hors de moi que je n'avais même plus peur. Elle voulait m'intimider, très bien, nous pouvions être deux à jouer à ce jeu-là ! Je cessai alors de faire dans le subtil et décidai de tenter une diversion. Je devais atteindre la porte, car j'étais de plus en plus persuadée que, même si je parvenais jusqu'au téléphone, je n'aurais pas le temps de m'en servir.

Sans plus tergiverser, je passai à l'action avant qu'elle ne devine mes intentions à mon visage de plus en plus crispé. Mon regard toujours fixé au sien, je projetai brusquement mon bras droit en un mouvement latéral vers le bar, dans l'espoir de faire tomber le vase qui avait l'habitude de s'y trouver. Un merveilleux bruit cristallin de verre se brisant sur le carrelage et m'avertit que j'avais bien atteint ma cible. Le cœur battant la chamade, je profitai du mouvement de tête instinctif que fit mon invitée surprise pour la contourner par la gauche et me ruer en direction de l’entrée.

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Extrait ajouté par poche 2018-01-17T20:20:23+01:00

Prologue

J’essayais de ne pas le montrer, mais j’étais terrorisée. L’inconnue qui se tenait devant moi, dans mon salon, n’avait pas l’air particulièrement dangereuse, mais la peur me rongeait malgré tout. Sa phrase énigmatique et incompréhensible tournait en boucle dans ma tête. « Je suis venue vous chercher… vous mettre en lieu sûr. » Un frisson imperceptible et désagréable me traversa, me rappelant l’impression fugace et imprécise qui ne m’avait pas quittée de la soirée. Cette sensation d’être épiée et observée. Désormais la question était, qui avais-je devant moi ? L’aide… ou bien la menace ?

1

— Eh bien, il y a du monde ce soir ! Tu t’en sors ma belle ? me héla Jack, un habitué inoffensif qui se frayait un chemin jusqu’au comptoir. — Jusqu’à présent je gère, lui répondis-je, un sourire professionnel plaqué sur mon visage fatigué. Qu’est-ce que je te sers ? Je le servis machinalement sans vraiment écouter sa réponse et enchaînai les verres à une cadence folle. Je commençai à ranger un peu, le dos tourné vers la salle, lorsque je la sentis : cette sensation indéfinissable et universelle qui vous assure que quelqu’un vous observe. Je me figeai quelques secondes avant de me retourner avec naturel, m’attendant à me retrouver nez-à-nez avec un poivrot énamouré… mais rien. Je survolai la salle du regard. Là non plus, rien qui ne sortait de l'ordinaire à cette heure de la nuit. Aucune nouvelle tête depuis au moins une demi-heure d'ailleurs, ce qui n’était guère surprenant étant donné l’heure tardive et la localisation de l’établissement. Nous nous trouvions dans un des quartiers de Détroit que la crise économique avait frappé de plein fouet. Si auparavant cet établissement se faisait pompeusement appeler le « Royal English Pub », à présent ce n’était plus que le « Bruce café », nom beaucoup moins classe, à l’image de son nouveau propriétaire. Ce dernier, dénué de toute originalité, avait laissé l’endroit tel qu’il l’avait trouvé, vieillot et décrépit. Enfin, d’après l’avis général. Pour moi, les boiseries sombres, l’éclairage plus que tamisé et les meubles bons pour la brocante donnaient beaucoup de charme à cet endroit. Avis apparemment partagé, puisque depuis quelque temps, la clientèle commençait à se diversifier, rendant l’atmosphère plus chaleureuse et conviviale. — Dis Chris, j’te paie pas pour rêvasser… Alors remets-toi au boulot ! beugla Bruce, mon patron décérébré, confortablement installé dans son bureau, ses grosses fesses coincées dans son fauteuil. — Toujours aussi aimable, grommelai-je en reprenant mon torchon, l’esprit toujours accaparé par cette étrange sensation. Et je m’appelle Christina, ajoutai-je un peu plus fort. Je n’appréciais pas ses élans de familiarité. — Pourquoi tu lui réponds ? Tu sais bien qu’il le fait exprès, me dit Cassie qui posa son plateau rempli de verres sales sur le bar. Elle secoua la tête avant de lever les yeux au ciel, un petit sourire espiègle sur son joli visage de poupée. Cassie, charmante petite blonde aux yeux verts, était ma collègue, ma colocataire, mais surtout ma meilleure amie. La seule en fait. Toujours perchée sur des talons aiguilles et dotée d’un optimisme inébranlable, nous n’aurions pas pu être plus dissemblables, mais je l’adorais. Je lui devais tout : mon logement, mon travail, et même si celui-ci ne se révélait pas terrible, il avait au moins le mérite d’être fixe, bien mieux que tout ce que j’avais pu trouver jusque-là. De plus, elle m’hébergeait depuis six mois. Les six mois les plus heureux de ma vie, car pour la première fois, j’avais le sentiment de faire partie d’une famille, de compter un peu pour quelqu’un. En un mot, je me sentais presque normale et ça, c’était tout nouveau pour moi. En effet, d’aussi loin que je m’en souvienne, j’avais toujours été « différente ». Petite, je pensais qu’il était normal d’entendre des voix. Malheureusement, je découvris de façon brutale que ce n’était pas le cas. Je fus très vite mise à l’écart, cataloguée comme « bizarre » et autres sobriquets par mes camarades. Ce qui ne pardonne pas, surtout lorsque l’on est élevée dans un orphelinat. Ma côte de popularité ne s’arrangea pas lorsque, n’ayant pas su tenir ma langue, je me retrouvais deux semaines en observation dans un hôpital psychiatrique. J’en revins traumatisée et c’est là-bas, recluse dans un coin de ma grande chambre blanche, que je compris que mon salut résidait dans le mensonge. — Hé Chris, t’es avec nous ? me demanda cette dernière d’une voix douce, me sortant soudain de mes pensées. — Je repensais juste à notre rencontre, lui résumai-je pour ne pas qu’elle insiste plus que nécessaire, tout en commençant à nettoyer le bar. — Oh, c’est de l’histoire ancienne tout ça, n’y pense plus. Rrrr… Cette musique me tape sur les nerfs ! ajouta-t-elle avec une grimace exagérée, tandis qu’elle retournait en salle débarrasser les dernières tables. Elle avait raison, bien sûr, ressasser le passé ne servait à rien, mais je me sentais nerveuse ce soir. Une nervosité qui me rappelait des souvenirs que j’aurais préféré oublier. En premier lieu, mon enfance chaotique et malheureuse due à mes « particularités », que je n’avais pas su cacher assez tôt. À l’époque j’étais jeune et naïve, état de fait qui n’avait pas duré longtemps d’ailleurs, pensai-je avec amertume en regardant un groupe d’étudiants enjoués quitter bruyamment la salle. Ils représentaient exactement ce que je n’avais jamais connu. Raison pour laquelle à présent, je prenais bien garde à ce que personne ne découvre mon petit secret et surtout pas Cassie. Si elle apprenait que j’entends des voix et cicatrise à une vitesse anormale, elle ne me verrait plus de la même façon, ou pire, elle partirait en courant. Or son amitié m’était bien trop précieuse pour que j’en prenne le risque. — Hé oh Christina, t’es avec nous ? Ça fait deux minutes que je te parle ! m’interpella Cassie en agitant sa main devant mes yeux. — Oh pardon, désolée. J’étais juste dans la lune, ça va passer… — Tu sais qu’il faudra bien que tu en parles à quelqu’un un jour ? me dit-elle soudain sérieuse, une pointe d’inquiétude voilant ses jolis yeux. — De quoi ? lui répondis-je avec innocence, consciente que mon petit manège ne la duperait pas une seconde. — De ce à quoi tu penses quand tu crois qu’on ne te voit pas… et qui te rend triste.

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