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Je ne me rappelle pas toujours mes crises, c’est le plus flippant dans l’histoire. Il m’arrive de découvrir mes sombres œuvres le lendemain de leur réalisation. Paradoxalement, elles deviennent souvent mes préférées. Les plus violentes, puissantes, décomplexées, originales. Comme si je lâchais la bride à mes démons et les laissait s’exprimer au cœur du tourbillon de leur folie furieuse.

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Lorsque je veux quelque chose, rien ne peut me détourner de mon objectif. Jusque-là, je n’avais jamais convoité réellement quelqu’un. Rachel était ciselée dans mes tripes avant notre rencontre. Jusqu’à présent, elle n’était qu’une esquisse aux lignes floues sous mon crâne agité, une forme ombrageuse, une ébauche incolore, une poupée anonyme dénuée de vie. Mais elle a acquis une putain de réalité à l’instant où nos regards sont entrés en collision.

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Prologue

"Une heure qu’on roule sous la pluie battante.

La berline serpente sur une route de montagne étroite et désertique au cœur de la nuit alpine. Je fixe le mouvement régulier des essuie-glaces qui chassent l’eau agressive sur les côtés du pare-brise. Une migraine insidieuse pulse dans mes tempes depuis quelques minutes, signe que j’ai un poil abusé sur l’alcool ce soir au resto. Je savais que je ne conduirais pas, alors je ne me suis pas gêné pour picoler.

Depuis notre départ, nous n’avons croisé que trois autres bagnoles. Rien d’étonnant. Seuls les natifs de Haute-Savoie empruntent ces raccourcis vertigineux, surtout à cette heure tardive. En général, les touristes qui envahissent notre région ne s’y aventurent pas, sauf s’ils se perdent. Les départementales qui se déploient au-dessus du vide comme autant de rubans de goudron entretiennent la sale réputation d’être dangereuses. En plus de ça, elles sont jalonnées de nids de poule et les panneaux d’avertissement qui la bordent ne sont pas légion. Des éboulements ou des accidents surviennent fréquemment, par ici. La conduite doit être adaptée aux virages serrés. Enfin, en théorie…

Mais la théorie, Raph, il s’en bat les couilles.

Alignées derrière la glissière de sécurité gondolée, les ombres frémissantes des arbres résineux dansent sous la caresse mordante des rafales qui s’infiltrent dans le col. Les silhouettes brumeuses du massif des Aravis se découpent sur notre gauche. Elles me semblent menaçantes dans les ténèbres, tels de sombres titans de rocaille en sommeil qui pourraient se réveiller et s’animer d’un instant à l’autre.

En journée, la majestueuse chaîne de montagnes arbore des couleurs fascinantes qui changent selon l’heure. À l’aube, des éclats d’ambre rosé saupoudrent les pentes verdoyantes par petites touches délicates. Le midi, un or éclatant couronne fièrement les pics. Au coucher du soleil, un rouge sanglant teinté de pourpre émaille les versants. Je ne me lasserai jamais d’admirer leurs parures colorées et de tenter de les reproduire sur mes toiles, comme Claude Monet à son époque lorsqu’il cherchait à capturer toutes les nuances de la lumière dans ses œuvres impressionnistes. J’ai beau assumer ma préférence pour les portraits – les nus féminins incarnent mon genre de prédilection, ce qui amuse mes frères – j’éprouve un attrait inexplicable pour les Aravis, comme si l'une des racines de mon âme s’ancrait dans la roche de ces sommets familiers.

J’ai peint ces montagnes sous toutes les coutures pendant mon adolescence. Tous les dimanches, dès qu’un rayon de soleil jaillissait dans les nuées, je m’évadais de la lourdeur ambiante de la maison et laissais libre cours à la passion inconditionnelle qui me permet de respirer. L’âme éclairée et le cœur fébrile, je posais mon derche au milieu d’une prairie bigarrée de fleurs sauvages, en ignorant les insectes harceleurs. Je croquais les lignes, les creux et les courbes sur les feuilles crasseuses de mon précieux carnet d’esquisses. De temps en temps, je prenais le panorama en photo ou plantais carrément mon chevalet en pleine nature pour peindre en temps réel, à l’instinct. Je connais tous les reliefs et les dimensions picturales de ces montagnes : à l’heure actuelle, je n’ai plus besoin de modèle. Elles m’inspirent davantage que tous les autres paysages de Haute-Savoie, y compris le lac d’Annecy. Malgré son indiscutable beauté et sa pureté turquoise, l’étendue aqueuse me cause une désagréable impression de carte postale empreinte de banalité dès que je la représente sur une toile.

Les Aravis, c’est autre chose. Elles me renvoient un écho artistique qui parvient à faire vibrer ma corde sensible. Je cultive une affinité sans commune mesure avec ces géantes somptueuses, riches en détails. Je les considère comme des êtres vivants. Des sœurs, des amies, des mères. Lorsque je les dessine ou les peins, je ne me sens jamais… seul. Voilà ce que j’éprouve au sujet de ce massif. J’en viendrais presque à admettre que le préjugé alléguant que les artistes sont siphonnés n’est pas complètement dénué de vérité. J’en suis la preuve."

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Alors que j’allume mon PC, je me fige en entendant un bruit sourd en provenance de mon atelier, où le matériel est entreposé.

Je n’avais pas affabulé ! Il y a un intrus !

— Qui est là ? m’écrié-je de ma voix la plus ferme malgré l’anarchie de mes palpitations cardiaques.

Aucune réponse ne me parvient.

— Vous n’avez pas le droit d’être ici. Montrez-vous tout de suite !

Un soupir fugace s’élève dans l’atelier, puis une silhouette élancée se profile dans l’encadrement sous mon regard circonspect.

Il s’agit d’un jeune homme affublé d’un jean déchiré aux genoux et d’un tee-shirt noir à l’encolure en V. Un de mes nouveaux élèves, sans aucun doute.

Au lieu d’emprunter un air contrit et de s’excuser, il s’appuie contre le chambranle avec une désinvolture insolente en me fixant droit dans les yeux.

Je pousse ma salive au fond de la gorge, incapable de me soustraire à son regard opalin qui me transperce tel un pic de glace. Je suis démunie face à son attitude, mais...

Pas seulement.

En lui, tout est étrangement hypnotique.

Chaque détail de son apparence, y compris le plus anodin, est digne d’être contemplé. Cet étudiant aux origines latines dégage quelque chose de particulier que je ne réussis pas bien à définir. Mon imagination prolifique, devenue subitement hors de contrôle, l’associe à un être irréel échappé d’une autre époque et d’un lieu indéterminé. Une autre planète, même. Comme si un grand maître de la Renaissance italienne avait créé sa muse masculine parfaite avant de psalmodier un sortilège qui lui aurait donné vie.

Cependant, il n’est pas lisse et conventionnel. Il émane de lui une aura à la fois sombre et lumineuse, accentuée par la manière dont le soleil joue sur ses traits à travers les fenêtres de la salle et sa posture en diagonale dans l’encadrement de la porte.

La pénombre inquiétante de mon atelier absorbe la partie droite de son corps. Elle semble vouloir le tirer en arrière, l’engloutir dans ses profondeurs mystiques...

L’autre moitié de sa silhouette est éclairée par un faisceau d’or issu de l’extérieur qui lui confère un attrait angélique.

Tel un clair-obscur.

Je confirme, il incarne la technique du clair-obscur. On dirait un portrait ou une statue grandeur nature. Il ne cille pas, ne bouge pas, ne parle pas, ne bronche pas. Seule sa poitrine qui se soulève avec lenteur me conforte qu’il est vivant... ainsi que la flamme glacée qui hante les yeux les plus bleus que j’aie jamais vus. Ils sont tellement clairs et miroitants qu’ils me semblent aussi translucides que du cristal. Ce pigment est rare, notamment chez les hommes typés à la peau mate et à la tignasse noire. Ses cheveux à lui sont rehaussés de reflets ambrés sous la lumière. Assez longs, ils lui balayent le milieu du cou. Je qualifierais peut-être cette coupe de « démodée » sur quelqu’un d’autre, mais elle colle à 100 % à ce personnage singulier. Crinière d’ébène, billes topaze, teint cuivré... Il personnifie le mot « contrastes » au pluriel.

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