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Bibliothèque de Noumie : Je suis en train de lire

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Une autre voix que la mienne Une autre voix que la mienne
Catherine Balance   
Un mois plus tard, vers la fin octobre, je partis à Marrakech glaner encore un peu de soleil avant l’hiver, à l’écart, dans un hôtel près de la Palmeraie. J’avais pris pour la semaine vos quatre derniers livres. Je me préparais à les lire lentement. Il n’y en aurait plus d’autre après, enfin, pas avant que vous n’en écriviez un nouveau.

Dès mon arrivée, j’emportai le premier à la piscine. Je l’avais commencé dans l’avion. Après avoir nagé, je repris ma lecture au moment précis où votre héroïne, Tania, se rendait à la piscine. Cette deuxième coïncidence, bien que plus anodine que la précédente, me troubla davantage.

Étrange tout de même que mes mouvements concordent spontanément avec ceux de vos personnages. Avais-je intercepté par avance vos lignes ?

Deux jours ont passé depuis mon arrivée. Je m’efforce de lire à certains moments de la journée seulement, pour ne pas aller trop vite. Je prends des pauses et pars me promener dans les jardins de l’hôtel ou dans la vieille ville de Marrakech. J’aime ces balades en solitaire où je déambule, à mon rythme, sans vous quitter vraiment, absorbée par le roman en cours. Dans la tête de vos personnages.

La nuit, c’est plus difficile de ne pas lire.

J’ai attaqué l’histoire de Michèle un soir assez tard. Michèle est agent de voyages, comme moi. Elle ne parvient pas à avoir d’enfant. Elle a fait une fausse couche avec curetage quand elle avait dix-sept ans. Son utérus a été abîmé. Je frissonne. Il m’est arrivé exactement la même chose, au même âge. La seule différence avec elle, c’est que moi je n’ai pas voulu d’enfant après. Michèle, lorsque l’histoire commence, a décidé de tenter la fécondation in vitro.

Je referme le livre, bouleversée. Les images du passé affluent. Je me revois, enceinte de trois mois, terrorisée à l’idée de l’opération. Je revois à mon réveil la tête du chirurgien, qui m’apprend, sans ménagement, que mon utérus a été endommagé. Je devine à son regard désapprobateur qu’il me trouve trop jeune pour l’amour et la maternité, qu’il est partagé entre sa compassion et sa morale.

Je suis restée douze jours allongée dans ce lit d’hôpital, avec un sac de glace sur le ventre, douze longs jours.

Les souvenirs se bousculent, les émotions aussi. Je les avais enfouis, m’évertuant à ne plus y penser. Ne pas y penser avait fini par rendre l’événement indolore, presque inexistant. Aujourd’hui, en vous lisant, toute la violence de ce que j’ai vécu alors remonte.

Ne pas être mère ou ne pas pouvoir l’être. C’est bien la question qui nous unit, votre personnage et moi.

Et vous, avez-vous des enfants ?

Je perds de plus en plus de sang. Michèle aussi. L’embryon n’a pas tenu.

Je me sens faible. Je reste couchée en surélevant mes jambes. Michèle ne va pas fort non plus. Je peux ressentir son désespoir, il me traverse. Comme si je venais là, de nouveau, de perdre mon bébé, ma potentialité de bébé.

Son compagnon, Pierre, est incapable de la soutenir. Il s’est effondré après cet échec et la quitte dans les jours qui suivent, presque sans un mot.

Encore une similitude qui me trouble. Mon copain de l’époque m’a quittée tout de suite après ma fausse couche. Sébastien et moi, on était très jeunes, pas préparés à devenir parents ni même à vivre ensemble. Cet enfant nous était tombé dessus par accident mais sa perte avait été un choc malgré tout, pour Sébastien aussi. Il avait dit : « Ton ventre est comme un cimetière », il ne pourrait plus s’enlever cette image de la tête. Je m’étais sentie abandonnée, rejetée, maltraitée. Je lui avais crié de partir, que je ne voulais plus jamais le revoir. Lui m’avait regardée, surpris, sans bien réaliser la portée de sa phrase couperet, la violence qu’il m’avait faite. Puis il s’était sauvé comme un voleur, en marmonnant que c’était un signe du destin, que ça n’aurait pas marché entre nous, de toute façon. Sur ce point je l’ai rejoint très vite. Ce n’était définitivement pas lui, le bon. Il m’a demandé pardon, après. Mais moi je n’ai pas pu, j’étais marquée. Les mots ne partaient pas. Longtemps, la douleur, le chagrin et la honte sont revenus me prendre et me défaire à intervalles réguliers. Me coupant de l’illusion de l’oubli.

J’ai froid soudain dans la chambre moite. Je referme le livre, le pose sur la tablette à côté du lit et remonte le drap.

Vos écrits me sont-ils destinés ou bien avez-vous ce talent de vous adresser à tout le monde et que chacun se sente personnellement concerné, comme on se sent tous regardés par la Joconde ?

J’ai terminé l’histoire de Michèle le lendemain. D’un trait. Non que j’aie voulu m’en débarrasser mais plutôt pour conjurer le sort. Bien m’en a pris car son histoire s’achève mieux qu’elle n’a commencé. Son médecin lui apprend qu’un traitement prometteur est en phase de test et qu’elle pourrait en bénéficier d’ici un an ou deux.

par Bibounine