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Extrait de Tabou ajouté par lamiss59283 2012-02-22T09:59:00+01:00

1

Dublin, Irlande

Reilly se réveilla en sursaut et regarda autour d’elle, ignorant un instant où elle se trouvait. Elle prit de profondes inspirations pour tenter de ralentir les pulsations de son cœur et laissa ses yeux s’habituer peu à peu à la pénombre.

Se rallongeant, elle fixa le plafond où les lumières des phares dans la rue détrempée dessinaient des formes abstraites. Ses pensées voguaient au hasard dans son demi-sommeil, revenant toujours à Jess.

Cela faisait un moment qu’elle n’avait plus rêvé de sa sœur. Peut-être une année ou plus, ce qui était un sacré progrès. Le docteur Kyle, son psy en Californie, aurait été fier d’elle. Moins elle rêvait de Jess, moins elle pensait à elle, mieux elle se portait.

Parce que penser à elle, à ce qui s’était passé, n’avait jamais mené Reilly nulle part, même si ce n’était pas l’avis du docteur Kyle. Le psy avait plus d’une fois laissé entendre que sans toute cette histoire avec Jess, Reilly aurait probablement décidé de suivre une voie complètement différente. Mais il était psy, pas étonnant qu’il tienne un tel discours.

Ses pensées la laissèrent complètement réveillée, dans son minable petit appartement de Dublin. Le sommeil l’ayant pour l’instant quittée, elle s’extirpa de ses couvertures et se dirigea vers la salle de bains. Elle alluma la lumière et fut horrifiée par ce qu’elle vit dans le miroir. Une longue trace d’oreiller traversait sa joue. Elle la frotta énergiquement, espérant effacer la marque rouge. Ses yeux étaient vitreux et gonflés par le manque de sommeil, et ses cheveux ébouriffés nécessitaient désespérément une petite coupe pour les rafraîchir. Un rapide shampooing devrait faire l’affaire pour l’instant, se dit-elle dans un soupir en entrant sous la douche.

Quelques minutes plus tard, elle s’enveloppa dans une serviette et partit, pieds nus, vers la cuisine. Du moins était-ce ainsi que le type jovial de l’agence immobilière avait appelé ce que Reilly considérait comme un vulgaire placard à balais. Mais, apparemment, dans cette ville, on ne pouvait pas demander plus pour mille dollars par mois. Pour cette somme, Reilly avait également eu la chance d’obtenir un « espace de vie ouvert et moderne » et une « chambre douillette ».

Si pour vous un cercueil est douillet, aurait-elle voulu répondre. Mais cet appartement était en meilleur état que la plupart de ceux qu’elle avait visités, et à l’époque elle avait dû trouver où se loger très vite. Les factures d’hôtel commençaient à être élevées et ses employeurs lui reprochaient ses dépenses.

Dublin avait été un choc pour elle. Non, c’est l’Irlande qui avait été un choc ! Pendant son enfance en Californie, son père adorait leur raconter, à elle et à Jess, des histoires hautes en couleur de son pays natal. C’était presque magique : un territoire couvert de verdure et rempli d’habitants chaleureux et accueillants. Elle ne se lassait jamais des récits de Mike Steel qui dataient d’avant que sa famille ne décide d’émigrer aux États-Unis.

Mais, à son arrivée, quatre mois plus tôt, elle s’était rendu compte que l’image de l’Irlande tranquille et sans prétention que son père lui avait dépeinte ne correspondait pas du tout au Dublin qu’elle découvrait.

En fait d’Irlandais décontractés et insouciants, elle trouva des gens extrêmement sûrs d’eux, éduqués et ambitieux, même si le pays, comme le reste du monde, avait récemment souffert de la crise financière et du chômage.

Reilly ne s’était pas bercée d’illusions, elle n’avait pas une seconde imaginé que ce serait une partie de plaisir de travailler à Dublin, pourtant elle fut sidérée par le taux de crimes violents dans le pays, surtout pour une population si faible.

Elle se prépara un café et se concentra sur la journée à venir. Il était déjà 7 h 30, mais il faisait si noir dehors qu’on se serait cru au milieu de la nuit. Des jours comme celui-ci, le soleil qui se levait sur la baie de San Francisco lui manquait terriblement. En fait, le soleil lui manquait, un point, c’est tout.

Elle ferma les yeux pour revoir dans sa tête le panorama depuis le promontoire où elle garait sa voiture en Californie : la grande courbe de la baie, les brisants qui roulaient de gauche à droite, la mer profonde et verte qu’elle chérissait tant, les vagues qui l’appelaient alors qu’elle passait sa combinaison de surf et descendait sa planche du toit de la voiture…

Par contraste, l’hiver ici était particulièrement sombre et lugubre. Au début, Reilly ne comprenait même pas où les gens trouvaient le courage de sortir de leur lit le matin, et encore moins de rassembler l’énergie pour travailler si dur tout le long de ces journées grises. Mais, malgré l’absence de soleil, l’Irlande était désormais le pays de Reilly et après seize semaines, elle commençait seulement à s’y faire. En fait, elle n’avait pas vraiment eu l’occasion de passer tellement de temps dehors. Depuis son arrivée à Dublin, elle n’avait pratiquement pas quitté son laboratoire, ce qui était une très bonne chose. Partout dans le monde, les labos se ressemblent, et c’est là que Reilly se sentait le plus à l’aise.

— Ou plutôt l’endroit où vous avez le plus l’impression de pouvoir tout contrôler, lui avait fait remarquer le docteur Kyle.

Il avait peut-être raison. Au laboratoire, avec tout l’équipement et le matériel qu’elle connaissait bien, elle était en paix.

Même si ce n’était que pour un temps.

Reilly frissonna et, après avoir jeté le reste de son café dans l’évier, elle alla se préparer pour partir au travail.

Le bureau spartiate était éclairé par deux rangées de néons qui baignaient la pièce d’une lumière crue. Reilly éparpilla des sachets de pièces à conviction sur la longue table et regarda son équipe arriver, tasses de café et carnets de notes à la main. Ils se bousculaient, couraient pour avoir les meilleures places, comme des gamins à l’école, avant de s’installer enfin, la tête tournée vers elle.

— Bien, qu’avons-nous là ? demanda-t-elle en indiquant la collection de sacs plastique et d’objets étiquetés disposés devant elle.

Un tee-shirt ensanglanté, une bouteille de bière cassée, un hamburger à moitié mangé et quelques frites.

Un des assistants du labo, Gary, se racla la gorge et jeta un œil au rapport. Pas encore 30 ans, les cheveux marron et de petites lunettes sur le nez. C’était le membre de l’équipe qui affichait le plus d’aplomb.

— Selon le compte rendu, cela provient d’une agression à Temple Bar.

Un quartier touristique de la ville, peuplé de bars et de restaurants.

— Oui, le week-end, ça peut devenir assez animé par là-bas, commenta Lucy, tout doucement.

Lucy était la seule autre femme du groupe, et les gars lui tournaient constamment autour.

— Les gens sortent en groupes dans ce coin, sans parler des enterrements de vie de garçons. Lucy rejeta ses cheveux blonds en arrière, exhalant le parfum préféré des stars. Reilly le reconnut tout de suite, Lovely ou Amazing, quelque chose du genre.

— Vous savez, la dernière nuit de liberté avant d’être enchaîné pour le reste de la vie, continua Lucy. Ça peut devenir assez chaud.

— Dommage que le quartier ait viré comme ça. C’était un endroit assez chouette, avec ses rues pavées et ses vieux bâtiments…

Les regards se tournèrent vers Julius. Il était le seul à être plus âgé que Reilly, un technicien de carrière avec l’absence de vie sociale pour le prouver. Reilly n’avait pas en tête tous les détails de son dossier personnel, mais elle se souvenait qu’il avait 42 ans, qu’il était célibataire et qu’il travaillait au département médico-légal depuis plus de quinze ans. Le profil classique du technicien de labo ! se dit-elle, sarcastique.

Ces réunions lui donnaient une bonne vision d’ensemble de son équipe, leurs personnalités, leurs domaines de prédilection. Parce que ce métier ne se résumait pas à collecter des preuves et à les analyser jusqu’à plus soif : il s’agissait de repérer le petit détail, le minuscule aspect insignifiant qui pouvait d’un seul coup résoudre toute une enquête.

C’était ce sentiment, l’exaltation que fournissaient les recherches et, au bout du compte, les découvertes de ces précieux indices, qui avaient motivé Reilly pendant ses années d’étude à Quantico, et plus tard au bureau californien d’investigation, le CBI.

Son approche pratique avait convaincu le commissaire principal irlandais de lui offrir la tâche, tout d’abord, d’« introduire le laboratoire technique dans le XXIe siècle ». Et si Reilly voulait que l’unité médicolégale de la Garda, la police irlandaise, fonctionne comme une machine bien huilée, selon ses critères, elle savait qu’elle devait intéresser son équipe aux preuves, plutôt que de les enfermer dans un labo à la pointe de la technologie pour qu’ils réalisent des analyses sans fin.

D’où la réunion du matin.

— Il y avait des témoins, continua Gary. Mais, apparemment, tout s’est passé très vite. Ils étaient pour la plupart complètement beurrés, et par conséquent ils ne peuvent pas dire qui l’a frappé. Les flics ont besoin d’une description solide avant d’épingler qui que ce soit.

Reilly ne connaissait pas bien Temple Bar. Elle se promit d’aller y faire un tour pour voir par elle-même. Depuis qu’elle travaillait ici, elle profitait de son temps libre pour se balader dans différents quartiers de la capitale et elle pouvait désormais différencier les pavés autour du château de Dublin de ceux de Trinity College, connaissance essentielle pour ses enquêtes.

— Bref, selon les flics, il y a eu du grabuge, deux mecs s’en sont mêlés, ça a vite dégénéré et l’un d’eux est à l’hôpital Saint James après avoir été cogné avec une chope de bière, reprit Lucy. Le gars qui l’a attaqué s’est fait la malle avant l’arrivée de la police.

Reilly hocha la tête, décryptant le fort accent de Lucy aussi bien qu’elle le pouvait.

— D’accord. Quoi d’autre ? Caméras de surveillance ?

— Attendez…, lança Lucy en jetant un œil au rapport. Non. Ils en ont, mais n’ont pas réussi à reconnaître le gars. L’enregistrement est trop flou, et c’est la cohue autour.

— D’accord. Des idées, vous autres ? demanda Reilly en se tournant vers le reste de son équipe.

— On pourrait faire analyser le sang sur le tee-shirt, proposa Gary.

— Et ça nous dira quoi ?

— À qui le sang appartient…

— Mais nous savons à qui le sang appartient, riposta Julius. À l’évidence au type qui a été blessé.

— Oui, mais ça a commencé par une bagarre, je te rappelle, intervint Rory, comme d’habitude au bout d’un certain temps. Peut-être que l’agresseur a aussi saigné, ce qui voudrait dire qu’on pourrait y trouver deux séquences différentes. Si c’est le cas, on fait un prélèvement chez la victime, on écarte son ADN et il nous reste celui de l’agresseur.

Rugbyman amateur, Rory avait la carrure adéquate et des yeux perçants. Avec ses mains immenses et son nez cassé, il avait l’air de bien s’y connaître en bagarre.

— Mais ça ne nous permettra toujours pas d’identifier l’agresseur, n’est-ce pas ? affirma Lucy en s’adressant à Reilly qui n’avait rien dit jusque-là, satisfaite de voir son équipe cogiter seule.

— D’accord, on ne pourra pas l’identifier maintenant, concéda Rory. Mais ça nous donnera une base pour plus tard, non ?

— En effet, acquiesça Reilly. Y aurait-il autre chose qui nous permettrait de l’identifier tout de suite, quelque chose que nous pourrions utiliser pour donner à la police une description précise de notre homme ?

Le silence se fit : tous réfléchissaient.

— Les empreintes digitales sur la chope de bière, finit par suggérer Gary. Mais ça aussi, ça ne nous sera utile que comme moyen de comparaison.

— Et le hamburger ? proposa Lucy. Le compte rendu signale que l’agresseur mangeait un hamburger juste avant la bagarre, on pourrait analyser sa salive pour trouver son ADN.

— Toujours le même problème, ça ne sert que si on peut le comparer à quelqu’un qu’on a déjà dans nos fichiers, remarqua Julius avant que tous se tournent vers Reilly pour confirmation.

— C’est vrai. Encore une fois, nous ne parlons que de preuve comparative. Toutes vos suggestions sont excellentes et nous aideront certainement à établir un dossier contre notre homme, mais seulement quand il sera attrapé. Entre-temps, comment pouvons-nous aider à ce qu’il soit arrêté ? Allons, je suis sûre qu’on peut trouver quelque chose dans tout cela.

Les visages devant elle n’affichaient plus aucune expression, tandis qu’ils parcouraient de nouveau les pièces à conviction et consultaient une nouvelle fois les photos. Décidant de mettre fin à leur souffrance, Reilly s’empara du sachet avec le hamburger.

— Lucy, tu y étais presque, annonça-t-elle en le brandissant. C’est la pièce la plus importante, ici. Pas pour son ADN, comme nous l’avait dit Lucy, même si bien sûr c’est également important, mais surtout parce que ce cheeseburger d’aspect si inoffensif peut nous donner une mine d’informations sur notre homme. Sa taille, son apparence faciale, et même s’il ronfle en dormant ou parle du nez au réveil.

Ils la regardèrent, éberlués.

— En fait, rien qu’en y jetant un coup d’œil rapide, je peux affirmer que l’agresseur a un visage fin et pincé… sans doute assez étroit. Et on dirait qu’il lui manque une ou deux dents de sagesse…

— Les marques de ses dents, grommela Julius qui avait enfin compris.

— Exactement. Maintenant, il faut s’adresser à un dentiste médico-légal pour plus de précisions, mais comme le temps presse et que les policiers savent sans aucun doute que c’est l’agresseur qui mangeait le hamburger, on peut déjà leur fournir une ébauche d’information.

Rory semblait impressionné.

— Je n’y aurais jamais pensé, avoua-t-il.

— Eh bien, quand j’en aurai fini avec vous, les gars, plus aucun détail de ce genre ne vous échappera, affirma la nouvelle experte médico-légale du département.

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