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chap 1

L’horloge de la voiture indiquait minuit et quelques minutes. Dehors, l’humeur était à la fête et des clients

éméchés riaient fort devant le bar d’Addie.

De son véhicule, Anton Beck observa un instant leur va-et-vient sur le parking en sentant raisonner sourdement les basses d’une musique rock. Un nuage de fumée s’échappait des fenêtres du bâtiment et, l’espace d’un moment, cette image lui rappela l’île de Vancouver voilée par la brume fraîche du petit matin. De mémoire, il ne connaissait pas de plus bel endroit sur terre.

Mais la chaleur moite et étouffante, même à cette heure tardive de la ville d’Alpine au Texas où il se trouvait, le rappela vite à la réalité. L’air y était si suffocant que des ondes de chaleur s’évaporaient du bitume fumant.

Anton avait coupé le contact depuis quelques secondes seulement et déjà il sentait les gouttes de sueur perler sur son front. Il fallait qu’il sorte de la voiture et qu’il commence enfin ce qu’il avait à faire.

Pourtant il restait assis, immobile, incapable d’enchaîner les quelques mouvements nécessaires pour sortir de son véhicule. Sa tête commençait sérieusement à le faire souffrir. Il sentait le sang fouetter ses tempes et il savait que s’il ne se ménageait pas, 8 il serait bientôt en proie à une terrible migraine. Une de celles qui imposent de s’allonger dans le noir en priant pour qu’elle passe vite. Non. Ce n’était pas le moment, pas ce soir. C’était un jour si particulier pour lui.

La gorge serrée, Anton hésitait. Il savait que, dès qu’il poserait le pied au sol, une vague de souvenirs le submergerait et raviverait ses douleurs et son chagrin.

Le contraste entre son état et la légèreté de l’ambiance festive environnante lui arracha un sourire ironique.

En cet instant, il aurait voulu être n’importe où

plutôt que dans ce bar. D’ailleurs, il n’avait jamais

été un adepte des bars.

Mais ce soir était un soir particulier, et il ne s’agissait pas d’un bar quelconque car Addie en

était la propriétaire. Et Addie était ce qui lui restait de plus proche.

Il avait besoin de la voir et de s’autoriser un instant l’étreinte douce et poudrée de ses bras maternels.

Elle allait le cajoler et le nourrir de ses tortillas et de ses crêpes mexicaines riches à souhait. Comme si sa cuisine pouvait le guérir, l’espace d’un instant, des cicatrices qui marquaient son âme.

Mais avant de s’autoriser cela, il fallait qu’il se concentre sur sa sœur. Car ce soir, il avait un rituel

à accomplir. Dehors, au pied d’un cyprès au tronc tordu, il y avait une croix qu’il avait déposée lui-même.

Chaque année, à la même date, il venait allumer une bougie et se recueillir à l’endroit précis où sa petite sœur, Juliet, avait été sauvagement assassinée. Il ne s’était jamais remis de sa mort et portait encore le 9 lourd fardeau de la culpabilité. Car c’était bien pour le retrouver, lui, qu’elle se trouvait là cette triste nuit.

Et, comme un idiot, il avait pris son temps et était arrivé bien trop tard.

Depuis sa plus tendre enfance, il avait toujours souhaité prendre soin de sa sœur et la protéger.

Mais sa meute en avait décidé autrement et il avait

été contraint de quitter sa famille alors qu’il n’était qu’un adolescent, pour recevoir l’entraînement et l’éducation nécessaire qui allait faire de lui un protecteur. Il avait donc grandi loin de Juliet tout en essayant de garder un œil sur elle. Mais il avait magistralement échoué à la protéger. Si bien que sa propre mère ne lui avait plus jamais adressé la parole après la nuit du meurtre.

Depuis, trois longues années s’étaient écoulées sans que le poids de sa culpabilité n’allège ses épaules.

Soudain, un groupe de vampires en pleine discussion le tira de ses pensées en passant près de sa voiture. Leur peau blanche et nacrée brillait sous les rayons de la lune pleine et, oubliant un instant que vampires et loups-garous avaient été ennemis dans un passé proche, Beck ne put s’empêcher d’admirer leur beauté glacée.

Comme à son habitude, il se mit instinctivement à

les dévisager un à un, espérant secrètement y trouver le beau visage de Marika. C’était la meilleure amie de sa sœur et elle s’était volatilisée après la mort de

Juliet. Sa disparition était si étrange et injustifiée qu’Anton ne pouvait s’empêcher de croire qu’elle avait un lien avec le meurtre. Et il s’était promis de mettre les choses au point avec elle, s’il la revoyait un jour.10

Bien qu’il ne l’ait pas encore retrouvée, il ne perdait pas espoir pour autant. Aujourd’hui, il était bien plus à l’aise avec les vampires. Il se souvenait d’un temps, pas si éloigné, ou regarder trop longuement un vampire dans les yeux était pris comme une insulte et provoquait inévitablement un affrontement.

Juliet avait dû souffrir de nombreuses attaques et insultes à cause de son amitié avec Marika. C’était un fait : les vampires et les loups-garous n’étaient pas faits pour s’entendre.

Et Beck savait de quoi il parlait. Il avait payé

son incartade avec Marika assez cher. Bien que sa sœur n’ait jamais eu vent de sa brève liaison avec sa meilleure amie, il ne se l’était jamais complètement pardonné. Car Marika et lui étaient ensemble la nuit du meurtre de Juliet.

D’un bond, il tenta de chasser ses démons et sa migraine grandissante et sortit enfin de la voiture. Il prit une profonde inspiration, redressa les épaules et commença à se diriger vers le bar. Avant de retrouver le sourire d’Addie, il avait un pèlerinage à accomplir.

Il tâta la poche intérieure de sa veste pour s’assurer que la flasque d’alcool bon marché était bien là. Elle l’était. Il allait rendre seul cet hommage à Juliet. Puis, une fois le rituel accompli, il entrerait dans le bar pour se laisser choyer par la femme merveilleuse qui les avait aimés tous les deux comme ses propres enfants.

D’un pas lourd il remonta lentement la côte. Il en profita pour observer le paysage qui semblait s’étendre

à perte de vue, baignant dans le doux reflet de la lune. Seuls quelques cactus épars et une poignée de cyprès desséchés poussaient sur cette étendue nue.11

Il avançait lentement car il lui semblait que chacun de ses pas l’approchait un peu plus de l’enfer.

Enfin, il toucha au but. Le repère était resté intact.

Une belle croix de vie, taillée dans du granite, se dressait fièrement contre l’arbre. L’endroit avait été

nettoyé et un bouquet de tulipes fraîches était posé

sur le sol. Addie, pensa Beck avec un demi-sourire, en notant mentalement qu’il la remercierait plus tard.

Il s’agenouilla doucement sur l’herbe et sortit la fiole de sa poche.

— Salut, Juliet, chuchota-t-il, c’est encore moi.

Le silence en retour était cruel et accablant.

Il avala une gorgée de whisky et sentit l’alcool le brûler. D’un revers de la main, il essuya négligemment sa bouche et s’adressa de nouveau à sa sœur disparue.

— Je n’ai pas encore mis la main sur le responsable de ta mort, mais je te promets de ne jamais abandonner.

Toujours le même silence. Juliet ne lui répondrait plus jamais.

Dans l’étendue qui s’offrait à lui raisonnaient les bruits sauvages et mystérieux du canyon, tandis que dans son dos retentissait un brouhaha humain imbibé d’alcool. Ce contraste le fit soupirer et il reprit une nouvelle gorgée de whisky. Il pensa à toutes les choses qu’il aurait aimé raconter à sa petite sœur et à

tout ce qu’ils auraient pu encore partager ensemble.

Elle lui manquait tellement.

Tristement, il lui porta un dernier toast en levant sa flasque et s’apprêta à la vider d’un trait.

Soudain, quelqu’un ou quelque chose lui assena 12 un coup si violent dans le dos que la flasque valsa dans les airs.

En un éclair, Beck se retourna et se mit en garde, prêt au combat. Comment avait-il pu croire qu’il pouvait baisser sa garde un instant et se recueillir tranquillement, sans qu’un péquenot ivre mort ne vienne lui chercher querelle?

A sa grande surprise, trois hommes lui faisaient face. Deux humains et un morphe, nota instinctivement Beck. Leurs chapeaux de feutre cachaient leurs visages mais le morphe portait une longue queuede-cheval qui lui descendait jusque dans le dos.

Anton choisit de frapper le premier. Il envoya à

l’un de ses adversaires un crochet d’une telle puissance qu’il sentit les os de sa mâchoire se briser. Un de moins, pensa-t-il, en se préparant à en affronter un autre. Mais avant qu’il n’ait le temps de frapper de nouveau, l’un des deux hommes lui fracassa une bouteille de whisky sur le crâne, si violemment qu’il perdit connaissance.

Séquestrée, abandonnée dans une grotte sombre,

Marika Tarus prenait son mal en patience et tempé- rait sa soif de vengeance. Elle attendait patiemment le moment où ses ravisseurs relâcheraient leur surveillance. Quelqu’un finirait bien par soulever le rocher qui celait son sarcophage de ciment et c’est là qu’elle lancerait son attaque. Pour cela, elle avait concentré toute sa rage et ses souffrances dans sa force physique.

Même le sol en béton ne lui paraissait plus froid et dur. Rien d’autre ne comptait que sa haine dévastatrice et punitive. Elle était très patiente, heureusement. 13

Elle saurait attendre le bon moment pour s’échapper.

Mais avant de prendre la fuite, elle punirait comme il se doit ses kidnappeurs.

Tous les vampires savaient à quel point il était dangereux de se frotter à la colère d’une vampire chasseresse. Et maintenant, c’était au tour des humains de l’apprendre.

Elle tenta de bouger pour tester la douleur.

Quelques jours plus tôt, on lui avait cassé les deux jambes et brisé les rotules, mais depuis son corps s’était presque entièrement remis de ses fractures.

Les vampires avaient ce pouvoir de guérison rapide.

Deux jours seulement après son attaque, elle était déjà en mesure de bouger ses jambes. Elle ressentait encore une légère gêne, mais savait d’instinct qu’une fois debout, elle pourrait remarcher sans difficulté.

Mais combien de temps encore allaient-ils la retenir dans ce tombeau sans lumière? Et surtout pourquoi la gardaient-ils ainsi prisonnière? Car quoi qu’ils lui fassent endurer, jamais elle ne leur dirait ce qu’ils voulaient savoir.

Ils avaient déjà essayé de la faire parler, et comme elle refusait de leur répondre, ils l’avaient torturée et enfermée dans cette prison. Ensuite, ils s’étaient mis à trois pour déplacer l’énorme rocher qui faisait office de porte. Sans le poids de cette pierre qui la retenait prisonnière, elle aurait fui depuis longtemps.

Elle avait également reçu plusieurs injections, probablement d’un sédatif puissant, qui l’avait dans un premier temps assommée mais dont les effets s’étaient vite dissipés.

Ces imbéciles croyaient avoir le contrôle sur elle.

Ils pensaient certainement qu’en la gardant enfermée 14 sans nourriture pendant assez longtemps, ils finiraient par la faire céder. A plusieurs reprises, elle les avait entendus débattre sur le temps nécessaire pour l’affaiblir. Ils étaient même tombés d’accord sur huit semaines, grand maximum. Ils n’avaient donc aucune idée de la résistance et de la puissance d’un vampire de son âge, et cette pensée la fit sourire dans le noir. Elle avait au moins cet avantage sur eux.

Mais pour le moment, elle devait se contenter d’attendre, emmurée dans cette tombe où l’air commençait à manquer. A sa place, un humain serait devenu claustrophobe, mais elle avait l’habitude de se glisser dans des endroits confinés et cette prison ne la dérangeait pas. Pas encore du moins. Elle savait que ses ravisseurs espéraient également que l’enfermement et la solitude lui feraient perdre la raison. Ce qu’ils ignoraient en revanche c’est qu’elle avait déjà

perdu la raison trois ans plus tôt, lorsqu’elle avait appris la mort de sa meilleure amie. A cause de ses erreurs et de ses péchés, Juliet était morte à sa place.

Aujourd’hui, il ne lui restait plus que sa fille et c’était la seule chose qui comptait à ses yeux et qui méritait qu’elle vive. Elle ne trahirait jamais Dani, quoi qu’ils lui fassent endurer.

Quand Beck reprit connaissance, il était ligoté dans le coffre d’une camionnette qui roulait à vive allure.

A chaque bosse et nid-de-poule, son corps endolori se cognait violemment contre les parois de sa prison de métal. La douleur, bien sûr, le fit grimacer mais sa première pensée fut instinctivement pour Addie. Il s’inquiétait de ne pas l’avoir vue à leur rendez-vous annuel. Ce n’était pas normal.15

Ils arrivèrent vraisemblablement à destination et le véhicule s’arrêta enfin. Sans ménagement, les trois hommes le sortirent du coffre et, une fois qu’il fut au sol, ils formèrent un cercle autour de lui.

— Où est-elle? demanda le métamorphe à la queue-de-cheval en lui assénant un coup de pied

à l’estomac. Tu vas nous le dire, sinon on vous tue tous les deux!

Beck émit un grognement de souffrance mêlé de colère et défia ses adversaires du regard. Un filet de sang s’écoulait d’une de ses coupures au crâne et lui chatouillait la nuque. Il mourait d’envie de l’essuyer mais ses mains ligotées l’en empêchaient.

— Qui ça? finit-il par grommeler. De qui parlezvous?

En guise de réponse, l’un des hommes le gifla, si brutalement que sa tête heurta le châssis métallique de la camionnette.

Il vit une pluie d’étoiles et perdit un instant la vision. Alors qu’il peinait à retrouver son souffle, il entendit les trois hommes ricaner et eut une envie sauvage de leur sauter à la gorge.

Mais avant toute chose, il devait comprendre ce qu’ils lui voulaient. Le monde devient fou, pensa-t-il.

Deux des hommes le hissèrent sur ses pieds en le maintenant par les bras. Beck, sonné, les dévisagea en cherchant désespérément un plan ou une issue de secours. Il tenta même de se changer en loup mais les forces lui manquaient et il ne put que répondre.

— Je ne sais pas de quoi vous me parlez.

Nouveau coup à l’estomac qui plia Beck en deux.

— Où est-elle? répéta son agresseur avec la même 16 intonation froide. On va te torturer jusqu’à ce que tu nous répondes.

— Parle! lui ordonna un autre homme.

— Je ne sais pas de qui vous me parlez! cria désespérément Beck. On se calme messieurs, vous vous êtes sûrement trompés de personne.

A ces mots, le morphe fit deux pas en arrière comme pour prendre du recul et se mit à observer

Beck en silence.

— Je crois qu’il dit la vérité, finit-il par lancer aux autres.

— Il ment, le contredit aussitôt l’homme au chapeau abîmé, en soufflant son haleine fétide et sa fumée de cigarette à la figure de Beck. Je vais être très clair avec toi, lui dit-il, on a déjà ta femme et maintenant on veut ta gosse. Alors, soit tu nous dis où elle est, soit sa mère meurt.

Sa femme? Son enfant? Beck dut fermer les yeux pour lutter contre l’étourdissement et la nausée qui l’envahissaient. Il tenta d’humecter ses lèvres sèches et craquelées mais manquait de salive pour cela. D’une voix faible, il essaya de les raisonner de nouveau.

— Ecoutez, je vous jure que je ne sais pas de quelle femme vous me parlez.

— On te parle de celle que tu recherches depuis des années, lui cracha le plus grand des trois hommes.

Cette garce de vampire et son enfant démoniaque, ta fille.

Le cœur de Beck s’arrêta un instant de battre.

— Vous vous trompez, répliqua-t-il aussitôt, je n’ai pas d’enfant.

Il fallait à tout prix qu’il tente de les raisonner 17 et de leur faire comprendre à quel point ce qu’ils affirmaient était absurde. Et impossible de surcroît.

— Je n’ai pas d’enfant, reprit-il de plus belle.

— Si, coupa l’un des hommes. On a vu des photos de ta fille. Celle que tu as eue avec la vampire.

— Arrêtez vos conneries, dit Beck presque malgré

lui. Tout le monde sait que les vampires ne peuvent pas avoir d’enfant.

A ces mots, les trois hommes regardèrent Beck avec la même incrédulité dans le regard.

— Très bien, finit par dire le morphe avant de cracher son tabac à chiquer aux pieds d’Anton. On va te conduire jusqu’à elle. Comme ça, une fois que tu verras ce qu’on s’apprête à lui faire, tu seras peut-

être plus coopératif. En route!

Ils le poussèrent fermement devant eux et Beck se mit à marcher en silence. Il sentit dans son dos la pointe d’un objet qui ne pouvait être autre chose qu’une arme ou un couteau porté par le morphe

à la queue-de-cheval. Une rage sans nom se mit à

bouillonner en lui et il se fit la promesse de se venger plus tard. Il combattrait cet homme sous sa forme de loup, d’animal à animal. Et lorsqu’il le vaincrait, il n’hésiterait pas à lui arracher la gorge.

Mais pour le moment il ne pouvait que baisser la tête et avancer malgré lui.

Il calcula qu’au moins trois de ses côtes étaient cassées. Mais par chance, les loups-garous guérissaient vite et il savait qu’il ne lui faudrait pas plus de quelques heures pour se remettre de ses blessures.

A condition que ses assaillants ne le tuent pas.

Leur discours n’avait aucun sens. Il ne pouvait pas 18 avoir de fille. Et même si une telle chose était possible, jamais Marika ne lui aurait caché son existence.

Pourtant elle s’était volatilisée…

Il jura intérieurement et s’en voulut d’avoir pu croire une seule seconde que cela pouvait être vrai.

Il reçu alors un grand coup dans le dos et fit mine de trébucher pour tromper ses adversaires sur son

état et garder ses forces pour plus tard.

— Est-ce encore loin? demanda-t-il d’une voix faible.

L’homme à la queue-de-cheval se contenta de lui répondre par un regard dédaigneux qui raviva instantanément la haine de Beck. Il avait une furieuse envie de les combattre et de les tuer tous les trois sur-le-champ, pourtant il se ravisa, curieux de savoir si oui ou non, ils retenaient Marika Tarus prisonnière.

Et tirer au clair cette histoire d’enfant.

Cette pensée tenace le fit grimacer.

— Nous y voilà, fit l’un des hommes, en désignant une bâtisse austère qui se dressait dans la nuit. On l’a enfermée dans le sous-sol, dans le noir et les ténèbres, là où est sa véritable place.

Ils pénétrèrent dans la maison, et il sentit son appréhension grandir. Il n’arrivait pas à croire qu’il

était peut-être sur le point de retrouver Marika, la femme qu’il avait désespérément recherchée ces trois dernières années. Quelles étaient les chances que ce soit elle que ces hommes retiennent prisonnière?

Pas plus d’une sur mille. Voire moins si on prenait en compte cette histoire insensée d’enfant.

Il dut de nouveau se faire violence pour chasser cette pensée ridicule.19

S’il y avait une chose que la vie lui avait appris, c’était à quel point l’espoir était dangereux.

La tête baissée, il se laissa de nouveau bousculer, en prenant soin de bien cacher les signes de son rapide rétablissement. Il pouvait sentir sa force grandir et il savait précisément ce qu’il allait en faire.

De sa prison de ciment, Marika crut entendre des voix étouffées. Ils étaient enfin de retour, les inconscients qui avaient osé s’attaquer à elle et à sa fille.

Comment avaient-ils pu croire un seul instant qu’elle risquerait de mettre la vie de Dani en danger? Elle aurait subi des années de torture et aurait donné sa vie plutôt que de leur livrer le trésor de son existence.

Enfin, la pierre qui la retenait prisonnière commença

à bouger. L’heure du jugement était venue et il serait sans pitié.

Elle retint son souffle pendant que les trois hommes peinaient à déplacer la lourde pierre. Le filet de lumière qui s’échappait de leur lampe torche arriva jusqu’à Marika et, même faible, il lui brûla les yeux tant elle s’était acclimatée au noir total.

Peu à peu cependant, elle s’y habitua et commença

à distinguer les formes et les visages de ses ravisseurs. Concentrée, tapie dans un coin sombre, elle ne bougeait pas d’un pouce. C’était encore trop tôt. Son corps pourtant était tendu et elle se préparait pour l’ultime attaque qui ferait d’elle une femme libre.

Ensuite, une fois libérée, elle les tuerait tous les trois, l’un après l’autre sans aucune hésitation. Elle se repaîtrait de leur sang, comme le faisaient ses ancêtres au temps où ils se nourrissaient exclusivement de sang humain.20

Cette pensée lui parcourue le corps comme une décharge d’adrénaline pure.

— Debout! lui ordonna l’un des hommes avec une pointe d’inquiétude dans la voix. Il y a quelqu’un qui veut te voir.

Marika se raidit aussitôt, l’estomac noué par l’angoisse. Se pouvait-il qu’ils aient retrouvé Dani?

Non, c’était impossible. Elle l’aurait senti. Il se serait forcément passé quelque chose dans sa poitrine, là

où son cœur de mère battait autrefois. Alors qui

était-ce? Un autre vampire?

Titillée par la curiosité, elle décida de ravaler sa soif de vengeance et fit mine de se redresser faiblement.

La vue encore brouillée, elle tenta de faire le point sur les hommes qui l’entouraient mais fut surprise de découvrir les mêmes que d’habitude : le morphe

à la longue queue-de-cheval, l’homme plus petit et sans doute obsédé par l’hygiène tant il embaumait le savon. Et enfin le dernier, un humain grassouillet au regard mauvais avec une perpétuelle cigarette vissée aux lèvres.

Puis elle aperçut le nouvel arrivant. Elle l’identifia immédiatement comme un loup-garou mais il avait été tellement battu que son visage tuméfié

était méconnaissable.

Il s’appuyait contre le mur, comme s’il était incapable de tenir debout.

Ce n’est que lorsqu’il releva la tête et que leurs regards se croisèrent qu’elle sentit la terre s’ouvrir sous ses pieds. Un son étouffé s’échappa de sa gorge et elle dut s’empêcher de crier. Elle connaissait cet homme. Elle le connaissait même intimement et 21 elle avait passé les trois dernières années de sa vie

à le fuir.

Une vague de tristesse l’envahit malgré elle.

— C’est toi, réussit-elle à articuler.

Peu de mots mais qui en disaient tant.

Il acquiesça lentement de la tête et lui jeta son regard de travers, celui qu’elle connaissait si bien.

— Marika, où étais-tu passée? Je t’ai cherchée partout.

— Je sais, lui répondit-elle en baissant les yeux.

Je ne voulais pas être retrouvée.

Le bruit que fit l’un des trois hommes brisa le moment qu’ils venaient de partager et réveilla instantanément la colère de la vampire qui se prépara à

attaquer.

Mais Beck, qui avait clairement lu ses intentions sur son visage, secoua la tête et lui fit discrètement signe d’attendre.

— Ferme-la! ordonna le morphe. Tu parleras quand on te le dira.

Marika émit un grognement hargneux, proche de celui d’un loup, et elle vit Beck se figer, tous ses sens en alerte.

Des images du passé et de leur liaison revinrent

à l’esprit de Marika.

Elle se souvenait de tout.

Leur histoire avait été explosive. A la fois, brûlante et vive mais aussi douce et tendre. Jamais elle n’aurait pensé connaître une telle passion avec un homme et la crainte de l’inconnu avait été l’une des raisons qui l’avait poussée à le fuir.

Leur fille, bien sûr, avait été l’autre raison.

Dans le silence du sous-sol, elle entendait les lourdes 22 respirations des deux humains. Ils semblaient avoir du mal à s’oxygéner convenablement, comme s’ils craignaient quelque chose. Peut-être sentaient-ils leur fin proche? Seul leur chef, le morphe arrogant, semblait confiant et intouchable.

A moins qu’il ne soit complètement stupide, se dit

Marika en optant tout de suite pour cette seconde explication.

— Alors voilà ce qu’on vous propose, finit par dire le morphe. Dès demain matin, toi, le loup-garou, tu vas sortir cette vampire de son trou et lui faire prendre un peu le soleil. Ça ne sera pas joli à voir.

Il arrêta d’un geste les protestations de Beck et poursuivit.

— Elle nous cache quelqu’un qui a beaucoup plus d’importance que vos deux petites vies minables réunies et il faut absolument qu’on la retrouve. Alors on va vous donner un peu de temps pour réfléchir et quand on reviendra on veut une réponse. Si vous nous dites où est la gamine, vous resterez en vie.

Marika regarda Beck et fut surprise de voir à quel point il ne laissait rien transparaître de ses émotions, alors que quelques minutes auparavant, il ignorait jusqu’à l’existence de sa fille.

— Plutôt mourir que de vous laisser poser la main sur elle, siffla-t-elle.

Elle n’aurait su dire pourquoi, mais elle avait décidé de décaler son attaque comme le lui avait demandé Beck.

— C’est toi qui décides, se risqua le plus petit des trois en lui servant son plus beau rictus.

Mais Marika lui lança un regard si plein de haine 23 et de promesses de vengeance que l’homme pâlit et perdit aussitôt son sourire.

— Vous avez dix minutes, trancha le chef en sortant, suivi par les deux autres. N’espérez même pas pouvoir vous échapper, vous êtes dans un véritable bunker.

La lourde porte se referma derrière eux dans un bruit sourd.

— On se croirait dans une pyramide, dit doucement Marika, comme pour combler le silence.

Sans attendre, Beck s’approcha d’elle et planta son regard dans le sien. Un regard d’une telle intensité

qu’il la fit frissonner.

— Est-ce que nous… Est-ce que c’est vrai que tu as un enfant? lui demanda-t-il d’un air grave.

L’espace d’une seconde, elle envisagea de lui mentir, mais n’en eut pas la force. Ce mensonge était trop lourd à porter.

— Oui, c’est vrai. C’est une petite fille. Son nom est Danielle, mais on l’appelle Dani.

— Mais comment est-ce possible? lui répondit-il d’un air incrédule. Les vampires ne peuvent pas avoir d’enfant.

— C’est ce qu’on dit, dit-elle en haussant les épaules.

Mais moi, je suis pourtant tombée enceinte. Je suis allée consulter notre devin et elle m’a appris que cela pouvait arriver dans de très rares occasions. Et que l’enfant serait amenée à accomplir de grandes choses. Voilà. Et neuf mois après, mon bébé naissait.

— Notre bébé, la corrigea-t-il, en état de choc.

Plus il la regardait, plus le sentiment de colère remplaçait celui de surprise.24

— Comment as-tu pu me cacher ça? reprit-il.

Pourquoi?

Le moment tant redouté arrivait enfin pour Marika.

Elle se refusa à détourner le regard et garda ses yeux plantés dans ceux de Beck.

— Essaye de comprendre, j’avais de bonnes raisons pour cela. Je t’expliquerai plus tard, je te le promets.

Elle lut sur son visage qu’il ne la croyait pas. Un rictus nerveux ourlait le coin de sa lèvre et il semblait sur le point d’imploser. Puis il finit par secouer la tête comme pour passer à autre chose.

— Dani est-elle une sang-mêlé?

Marika fut soulagée mais elle se garda de le lui montrer.

— Elle a le pouvoir de se métamorphoser, si c’est ce que tu cherches à savoir. Elle est vivante.

— Ce n’est pas un vampire, souffla-t-il comme s’il condamnait sa race tout entière pour ce qu’elle lui avait fait.

Marika ne pouvait pas le blâmer pour ça.

— Non, ce n’est pas un vampire, lui confirmat-elle avec un rire amer. Je n’étais pas en mesure de l’allaiter alors j’ai dû la nourrir au biberon et ça lui a bien réussi. Aujourd’hui, elle a deux ans et demi.

— Que lui veulent ces hommes?

— Ça, je n’en ai aucune idée. Notre devin m’avait déjà prévenue alors que j’étais enceinte qu’il fallait que je sois très vigilante. J’ai longtemps vécu cachée parmi les miens, jusqu’à ce que j’apprenne que Dani n’y était plus en sécurité. Alors je n’ai pas eu d’autre choix que de m’installer parmi les humains et de tenter de me fondre dans la masse. C’est là qu’ils nous ont retrouvées.25

— Où est-elle maintenant ? lui demanda-t-il sèchement. Où est ma fille?

— Elle est en lieu sûr, Beck.

Si Marika avait eu un cœur, il se serait probablement brisé en voyant à quel point il était malheureux et blessé. Il ne lui pardonnerait certainement jamais ce qu’elle lui avait fait mais il ne fallait pas qu’elle baisse sa garde pour autant. Seule Dani comptait

à ses yeux.

— Mais pour combien de temps? s’inquiéta Beck.

— Pour toujours, affirma-t-elle en jetant un regard vers la sortie comme pour jauger le temps qu’il leur restait. Je préfère te prévenir que lorsque ces hommes reviendront, je vais les tuer.

— As-tu assez de force pour cela? lui demanda-t-il.

— Oui.

— Cela fait combien de temps que tu ne t’es pas nourrie?

— Je n’en sais rien, fit-elle avec un nouveau haussement d’épaules. Quelques semaines, je crois.

En tout cas, pas assez longtemps pour me faire du mal. Je vais bien, je t’assure. Je sais que je suis plus forte qu’eux.

— Il te faut du sang. Prends le mien, ordonna-t-il en se rapprochant d’elle et en lui offrant son cou. Il te donnera la force qui te manque pour les combattre.

Abasourdie, elle le dévisagea. Son corps en alerte se mit immédiatement en action.

— Tu ne sais pas ce que tu dis, grogna-t-elle, essayant d’ignorer sa bouche sèche et ses canines douloureuses. Lorsqu’un vampire ne s’est pas alimenté

depuis longtemps, il peut perdre le contrôle et ne plus pouvoir s’arrêter.26

— Mais je sais que toi tu le pourras, lui dit-il, apparemment plus confiant qu’elle. Ma sœur t’aimait de tout son cœur et elle a toujours dit de toi que tu

étais forte.

— Je ne le suis pas à ce point.

Il s’approcha encore plus près et elle eut une subite envie de pleurer, tant son odeur était alléchante et tentante.

— Bois, dépêche-toi, lui souffla-t-il. On n’a plus beaucoup de temps.

Cela n’avait aucun sens, se dit Marika. Cet homme avait toutes les raisons du monde de la détester et pourtant il était prêt à prendre un risque insensé

pour elle.

Comme s’il avait pu lire dans ses pensées, Beck lui sourit gravement.

— On sera plus forts à deux. Si on veut s’en sortir, j’ai besoin de toi pour combattre à mes côtés, alors s’il te plaît, bois.

N’y tenant plus, Marika pencha alors sa tête et s’apprêta à répondre à sa demande.

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Sa femme ? Son enfant ? Beck dut fermer les yeux pour lutter contre l’étourdissement et la nausée qui l’envahissaient. Il tenta d’humecter ses lèvres sèches et craquelées mais manquait de salive pour cela. D’une voix faible, il essaya de les raisonner de nouveau

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 Je ne sais pas de quoi vous me parlez. Nouveau coup à l’estomac qui plia Beck en deux. — Où est-elle ? répéta son agresseur avec la même intonation froide. On va te torturer jusqu’à ce que tu nous répondes. — Parle ! lui ordonna un autre homme. — Je ne sais pas de qui vous me parlez ! cria désespérément Beck. On se calme messieurs, vous vous êtes sûrement trompés de personne

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Qui ça ? finit-il par grommeler. De qui parlez-vous ? En guise de réponse, l’un des hommes le gifla, si brutalement que sa tête heurta le châssis métallique de la camionnette. Il vit une pluie d’étoiles et perdit un instant la vision. Alors qu’il peinait à retrouver son souffle, il entendit les trois hommes ricaner et eut une envie sauvage de leur sauter à la gorge

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Ces imbéciles croyaient avoir le contrôle sur elle. Ils pensaient certainement qu’en la gardant enfermée sans nourriture pendant assez longtemps, ils finiraient par la faire céder. A plusieurs reprises, elle les avait entendus débattre sur le temps nécessaire pour l’affaiblir. Ils étaient même tombés d’accord sur huit semaines, grand maximum. Ils n’avaient donc aucune idée de la résistance et de la puissance d’un vampire de son âge, et cette pensée la fit sourire dans le noir. Elle avait au moins cet avantage sur eux

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Ils avaient déjà essayé de la faire parler, et comme elle refusait de leur répondre, ils l’avaient torturée et enfermée dans cette prison. Ensuite, ils s’étaient mis à trois pour déplacer l’énorme rocher qui faisait office de porte. Sans le poids de cette pierre qui la retenait prisonnière, elle aurait fui depuis longtemps

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Elle tenta de bouger pour tester la douleur. Quelques jours plus tôt, on lui avait cassé les deux jambes et brisé les rotules, mais depuis son corps s’était presque entièrement remis de ses fractures. Les vampires avaient ce pouvoir de guérison rapide. Deux jours seulement après son attaque, elle était déjà en mesure de bouger ses jambes. Elle ressentait encore une légère gêne, mais savait d’instinct qu’une fois debout, elle pourrait remarcher sans difficulté

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Tous les vampires savaient à quel point il était dangereux de se frotter à la colère d’une vampire chasseresse. Et maintenant, c’était au tour des humains de l’apprendre

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Anton choisit de frapper le premier. Il envoya à l’un de ses adversaires un crochet d’une telle puissance qu’il sentit les os de sa mâchoire se briser. Un de moins, pensa-t-il, en se préparant à en affronter un autre. Mais avant qu’il n’ait le temps de frapper de nouveau, l’un des deux hommes lui fracassa une bouteille de whisky sur le crâne, si violemment qu’il perdit connaissance

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Soudain, quelqu’un ou quelque chose lui assena un coup si violent dans le dos que la flasque valsa dans les airs. En un éclair, Beck se retourna et se mit en garde, prêt au combat. Comment avait-il pu croire qu’il pouvait baisser sa garde un instant et se recueillir tranquillement, sans qu’un péquenot ivre mort ne vienne lui chercher querelle 

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