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Extrait ajouté par amel78s 2019-02-27T22:19:25+01:00

« Tu veux savoir ce que c’est, pour un chien, la philosophie de la vie, mon pote ? Je vais te dire ce que c’est. Une seule phrase brève : Ce que tu ne peux ni manger ni foutre, pisse dessus. »

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Extrait ajouté par amel78s 2019-02-27T22:19:11+01:00

« […] Désolé, Mr Bones. J’ai fait de mon mieux, mais parfois le mieux ne suffit pas. Si je pouvais seulement me remettre sur mes pieds pendant quelques minutes encore, je pourrais peut-être avoir une idée. T’installer quelque part, m’occuper de nos affaires. Mais ma sève fout le camp. Je la sens qui s’en va goutte à goutte, et l’une après l’autre les choses disparaissent. Tiens bon avec moi, chien. Je vais me reprendre. Dès que la perturbation sera passée, j’essaierai de nouveau d’être à la hauteur. Si elle passe. Et sinon, eh bien, c’est moi qui vais passer, n’est-ce pas ? Tout ce qu’il me faut, c’est encore un peu de temps. Quelques minutes pour reprendre haleine. Et puis on verra. Ou non. Et si on ne voit pas, alors il n’y aura rien que l’obscurité. L’obscurité partout, aussi loin que ne porte plus le regard. Jusqu’à la mer, jusqu’aux profondeurs saumâtres du néant, où rien n’existe ni n’existera. Sauf moi. Sauf pas moi. Sauf l’éternité. »

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Extrait ajouté par amel78s 2019-02-27T22:18:57+01:00

Quand le temps se réchauffa enfin et que les fleurs ouvrirent leurs boutons, il apprit que Willy n’était pas seulement un casanier scribouillard et un branleur professionnel. Son maître était un homme pourvu d’un cœur de chien. C’était un baladeur, un soldat de fortune prêt à tout, un bipède unique en son genre qui improvisait les règles en cours de route. Ils partirent, tout simplement, un beau matin de la mi-avril, se lancèrent dans le vaste monde et ne remirent plus les pieds à Brooklyn avant le jour précédant Hallowe’en. Quel chien pourrait en demander davantage ? Pour sa part, Mr Bones se considérait comme la plus chanceuse des créatures à la surface de la Terre.

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Extrait ajouté par Caroline 2013-12-27T12:35:33+01:00

"Rendre le monde meilleur.Apporter un peu de beauté dans les coins ternes et monotones des âmes.. On peut faire ça avec un grille-pain, on peut le faire avec un poème, on peut le faire en tendant la main à un inconnu. Peu importe la forme que ça prend. Laisser le monde un peu meilleur qu'on ne l'a trouvé. C'est ce qu'un homme peut faire de mieux".

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Extrait ajouté par Caroline 2013-12-27T12:31:58+01:00

"[Willy parlant à son chien, Mr Bones] - Tu te souviens de Mama-San, Mr Bones ?

- Bien sûr que je m'en souviens. Pour qui me prends-tu ?

- Eh bien, elle aussi, on a essayé de la tuer. On l'a poursuivie comme un chien, et elle a dû courir pour échapper à la mort. Des gens aussi se font traiter comme des chiens, mon ami, et parfois ils doivent dormir dans des granges ou dans des prés, parce qu'ils n'ont nulle part où aller. Avant de trop t'apitoyer sur ton sort, rappelle-toi que tu n'es pas le premier chien perdu au monde".

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Extrait ajouté par Caroline 2013-12-27T12:31:42+01:00

"Afin de célébrer l’évènement, Willy courut à Manhattan, dès le lendemain matin, et se fit tatouer sur le bras droit une image du père Noël. Ce fut une épreuve pénible, mais il supporta volontiers les aiguilles, triomphant de se savoir désormais porteur d’un signe visible de sa transformation, une marque qu’il garderait sur lui à jamais.

Hélas, quand rentré à Brooklyn, il montra fièrement à sa mère ce nouvel ornement, Mme Gurevitch piqua une colère furieuse, avec crise de larmes et incrédulité rageuse. Ce n’était pas seulement l’idée du tatouage qui la mettait hors d’elle (bien que cela en fît partie, compte tenu que le tatouage était interdit par la loi juive – et compte-tenu du rôle qu’avait joué de son vivant le tatouage des peaux juives), c’était ce que représentait ce tatouage-ci , et dans la mesure où Mrs Gurevitch voyait, dans ce Père Noël en trois couleurs sur le bras de Willy, un témoignage de trahison et d’incurable folie, la violence de sa réaction était sans doute compréhensible. Jusqu’alors, elle avait réussi à se persuader que son fils finirait par guérir tout à fait. Elle attribuait à la drogue la responsabilité de son état, et pensait qu’une fois les résidus néfastes chassés de son organisme et son taux sanguin redevenu normal, ce ne serait qu’une question de temps avant qu’il éteigne la télévision et reprenne ses études. Mais là , c’était fini. Un coup d’oeil au tatouage, et toutes ces attentes vaines, tous ces espoirs trompeurs se brisèrent à ses pieds comme du verre. Le Père Noël venait de l’autre bord. Il appartenait aux presbytériens et aux catholiques romains, aux adorateurs de Jésus et tueurs de juifs, à Hitler et à tous ces gens-là. Les goys avaient pris possession du cerveau de Willy, et une fois qu’ils s’insinuaient en vous, jamais ils ne vous lâchaient. Noël n’était qu’une première étape. Dans quelques mois, ce serait Pâques, et alors ils ramèneraient leurs croix et se remettraient à parler de meurtre, et il ne faudrait pas longtemps pour que les sections spéciales prennent la porte d’assaut. Elle voyait cette image du père Noël, tel un blason sur le bras de son fils, mais en ce qui la concernait, ç’aurait aussi bien pu être un svastika.

Willy se sentait franchement perplexe. Il n’avait eu aucune mauvaise intention, et dans ce bienheureux état de remords et de conversion dans lequel il se trouvait, offenser sa mère était le dernier de ses désirs. Mais il eut beau parler et s’expliquer, elle refusa de l’écouter. Elle le repoussait à grands cris, le traitait de nazi, et comme il s’obstinait à essayer de lui faire comprendre que le père Noël était une réincarnation du Bouddha, un être saint dont le message au monde était tout amour et compassion, elle menaça de le renvoyer l’après -midi même à l’hôpital. Ceci rappela à Willy une phrase qu’il avait entendu prononcer par un compagnon de misère à Saint Luke’s : "Tant qu’à m’abrutir, je préfère une bonne biture à une lobotomie" – et soudain il sut ce qui l’attendait s’il laissait sa mère agir à sa guise. Alors au lieu de continuer à fouetter un cheval mort, il enfila son pardessus, sortit de l’appartement et partit en droite ligne vers je ne sais où".

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Extrait ajouté par Caroline 2013-12-27T12:31:18+01:00

"Durant toutes les années où nous étions amis, je ne l’ai jamais surpris à inventer des histoires. C’est un de ses problèmes, sans doute – en tant qu’écrivain, je veux dire – pas assez d’imagination- mais en tant qu’ami, il s’en tenait toujours à ces sources ; straight from the horse mouth, comme on dit chez nous, directement de la bouche du cheval ! Une jolie expression, celle là, mais que je sois pendu si je sais ce qu’elle signifie. Le seul cheval parlant que j’ai jamais connu, c’était au cinéma. Donald O’Connor, l’armée, trois ou quatre films imbéciles que j’ai vus quand j’étais môme. Maintenant que j’y pense, remarque c’était peut être une mule. Une mule au cinéma et un cheval à la télé. Comment ça s’appelait déjà ? Mr ED. Seigneur, voilà que ça recommence ! Je peux pas me rappeler de ces saletés. Mr Ed, Mr Moto, Mr Magoo, ils sont tous encore là -dedans, tous jusqu’au dernier. Mr Va-te-faire-foutre. Mais il s’agit de chiens, non ? Pas de chevaux, de chiens".

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Extrait ajouté par aciantar 2011-01-30T10:02:40+01:00

Mr Bones savait que Willy n’en avait plus pour longtemps ici-bas. Ça faisait bien six mois que cette toux s’était installée, et il ne restait plus désormais à Willy l’ombre d’une chance de s’en débarrasser. Lentement, inexorablement, sans la moindre amorce d’un changement favorable, le mal s’était mis à vivre sa vie, depuis le premier bourdonnement glaireux au fond des poumons le 3 février jusqu’aux volées de crachats asthmatiques et d’expectorations convulsives du plein été. Comme si tout cela n’était pas assez moche, une tonalité nouvelle s’était glissée depuis deux semaines dans le concert bronchique — quelque chose de contracté, de dur, de percutant — et la fréquence des crises était telle qu’elles paraissaient à présent quasi continues. Chaque fois que l’une d’elles commençait, Mr Bones s’attendait plus ou moins à ce que les fusées sous pression qui éclataient contre la cage thoracique de Willy fissent exploser son corps. Il se disait qu’à la prochaine étape il y aurait du sang, et quand advint l’instant fatal, ce samedi après-midi, ce fut comme si tous les anges du ciel s’étaient soudain mis à chanter à pleine gorge. Planté au bord de la route entre Washington et Baltimore, Mr Bones vit de ses yeux la chose se produire, il vit Willy cracher dans son mouchoir quelques misérables caillots rouges, et il sut aussitôt que tout espoir était perdu. L’odeur de la mort s’était déposée sur Willy G. Christmas et, aussi sûr que le soleil est une lampe qui s’éteint et se rallume chaque jour dans les nuages, la fin était proche.

Qu’y pouvait un malheureux chien ? Mr Bones vivait auprès de Willy depuis sa plus tendre enfance de chiot et il lui était à peu près impossible, désormais, de se représenter un monde sans son maître. Toutes ses pensées, tous ses souvenirs, chaque particule de l’air et de la terre lui semblaient imprégnés de la présence de Willy. Les habitudes ont la vie dure et il y a du vrai, sûrement, dans le proverbe qui dit qu’on ne peut apprendre de nouveaux tours à un vieux chien, mais ce n’étaient pas seulement l’amour et le dévouement qui fichaient la frousse à Mr Bones devant ce qui était en train de se produire. C’était une pure terreur ontologique. Willy ôté du monde, il y avait toutes les chances que le monde même cessât d’exister.

Telle était l’impasse dans laquelle se voyait Mr Bones en ce matin du mois d’août où il traînait la patte dans les rues de Baltimore en compagnie de son maître malade. Un chien solitaire ne valait guère mieux qu’un chien mort et il n’avait d’autre perspective, une fois que Willy aurait rendu le dernier soupir, que l’imminence de son propre trépas. Il y avait maintenant plusieurs jours que Willy le mettait en garde, et Mr Bones connaissait ses instructions par cœur : comment éviter la fourrière et les agents de police, les paniers à salade et les voitures banalisées, les hypocrites représentants des associations soi-disant humanitaires. Si doucereux que fût leur boniment, le mot abri signifiait embêtements. Il y aurait d’abord des filets et des flingues tirant des cartouches de tranquillisants, ça tournerait au cauchemar avec cages et lumières fluorescentes, et ça se terminerait par une piqûre mortelle ou une dose de gaz asphyxiant. Si Mr Bones avait appartenu à une race identifiable, il aurait pu tenter sa chance au concours de beauté quotidien devant de possibles adoptants, mais le compère de Willy était un salmigondis de traits génétiques — un peu colley, un peu labrador, un peu épagneul, un peu puzzle canin — et, ce qui n’arrangeait rien, son poil emmêlé boulochait, il avait mauvaise haleine et une perpétuelle tristesse imprégnait ses yeux injectés de sang. Personne n’aurait envie de venir à sa rescousse. Selon l’expression qu’affectionnait le barde sans logis, le dénouement était inscrit dans la pierre. Sauf à se trouver vite fait un nouveau maître, Mr Bones était un clébard voué à l’oubli.

"Et si les flingues à stup te loupent, insistait Willy, accroché à un réverbère dans le brouillard matinal de Baltimore afin de s’empêcher de tomber, il y a mille autres choses qui t’auront. Je te préviens, petit lascar. Trouve-toi un nouvel engagement, ou tes jours sont comptés. T’as qu’à regarder ce patelin sinistre. Y a un restaurant chinois à chaque coin de rue, et si tu te figures que ces gens-là vont pas saliver quand tu passeras devant chez eux, tu connais que dalle à la gastronomie asiatique. Ces gens-là apprécient le goût du chien, l’ami. Les chefs raflent les chiens errants et les abattent dans la ruelle juste derrière leur cuisine — dix, vingt, trente par semaine. Ils les font peut-être passer pour du canard ou du porc sur le menu, mais les connaisseurs savent à quoi s’en tenir, les gourmets ne s’y trompent pas une seconde. Si tu n’as pas envie de finir sur un plat de moo goo gai pan, tu réfléchiras à deux fois avant d’agiter la queue devant une de ces gargotes chinoises. Tu me reçois, Mr Bones ? Connais ton ennemi — et puis garde tes distances."

Mr Bones comprenait. Il comprenait toujours ce que lui disait Willy. Il en avait toujours été ainsi, aussi loin que remontaient ses souvenirs, et à présent sa maîtrise de l’angliche était aussi bonne que celle de n’importe quel immigrant ayant sept ans passés sur le sol américain. C’était sa seconde langue, bien entendu très différente de celle que sa mère lui avait enseignée, mais même si sa prononciation laissait un peu à désirer, il en possédait la syntaxe et la grammaire dans toutes leurs subtilités. Rien, là-dedans, qui puisse paraître étrange ou inhabituel pour un animal de l’intelligence de Mr Bones. La plupart des chiens acquièrent une bonne connaissance pratique du langage des bipèdes, mais dans le cas de Mr Bones il y avait un avantage, une bénédiction : un maître qui ne le traitait pas en inférieur. Dès le début, ils avaient été bons compagnons, et si vous comptiez en plus le fait que Mr Bones n’était pas seulement le meilleur ami de Willy mais son seul ami, et puis si vous considériez que Willy était un homme amoureux du son de sa propre voix, un type atteint d’une véritable logorrhée congénitale, qui ne cessait pratiquement pas de parler de l’instant où il ouvrait les yeux le matin à celui où il sombrait, le soir, dans l’ivresse, il était tout à fait logique que Mr Bones se sentît si à l’aise dans le dialecte indigène. Tout bien pesé, la seule chose étonnante était qu’il n’eût pas mieux appris à parler, lui aussi. Ce n’était pas faute de sérieux efforts, mais la biologie était contre lui, et vu la configuration du museau, des crocs et de la langue dont le destin l’avait affublé, le mieux qu’il pût faire était d’émettre une série de jappements, ululements et glapissements, un discours plutôt flou et confus. Il était bien conscient de la différence entre ces bruits et une élocution convenable, et il en souffrait, mais Willy le laissait toujours s’exprimer, et à la fin c’était tout ce qui comptait. Mr Bones était libre de donner son avis et, chaque fois qu’il le faisait, son maître lui accordait une attention entière ; à voir le visage de Willy quand il regardait son ami s’efforcer d’imiter un membre de la tribu humaine, on aurait juré qu’il n’en perdait pas un mot.

En ce triste dimanche à Baltimore, cependant, Mr Bones la bouclait. Ils en étaient à leurs derniers jours ensemble, leurs dernières heures peut-être, et ce n’était pas le moment de se permettre de longs discours ni des contorsions grotesques, les simagrées habituelles n’étaient plus de mise. Certaines situations exigent du tact et de la discipline, et dans la mauvaise passe où ils se trouvaient alors il valait beaucoup mieux tenir sa langue et se conduire en bon chien loyal. Il avait, sans protester, laissé Willy boucler la laisse à son collier. Il ne pleurnichait pas pour n’avoir rien mangé depuis trente-six heures ; il ne reniflait pas dans l’air les parfums de femelles ; il ne s’arrêtait pas pour pisser sur chaque réverbère et chaque borne à incendie. Il se contentait de trottiner au côté de Willy, suivant son maître au long des avenues désertes à la recherche du 316, Calvert Street.

Mr Bones n’avait rien contre Baltimore en soi. La ville ne sentait pas plus mauvais que les autres villes où ils avaient campé au cours des années, mais même s’il comprenait le but du voyage, ça le chagrinait de penser qu’un homme pût choisir de passer ses derniers instants sur terre en un lieu où il n’était encore jamais allé. Un chien n’aurait jamais commis une telle erreur. Il aurait fait sa paix avec le monde, et puis veillé à rendre l’âme en terrain familier. Mais Willy avait encore deux choses à accomplir avant de mourir et, avec une obstination caractéristique, il s’était fourré dans la tête qu’il n’existait qu’une seule personne capable de l’aider. Cette personne s’appelait Béa Swanson, et comme ladite Béa Swanson était supposée habiter Baltimore, ils étaient venus la chercher à Baltimore. Bon, très bien, mais à moins que le plan de Willy ne se réalise selon son attente, Mr Bones se retrouverait en rade dans cette cité de tourte au crabe et d’escaliers de marbre, et alors que ferait-il ? Un coup de téléphone aurait réglé ça en une demi-minute, mais Willy éprouvait une aversion philosophique envers l’usage du téléphone dans les affaires d’importance. Il aurait marché pendant des jours entiers plutôt que de décrocher l’un de ces appareils et de parler à quelqu’un qu’il ne pouvait voir. Ils en étaient donc là, deux cents miles plus tard, à errer sans plan de ville par les rues de Baltimore, à la recherche d’une adresse qui pouvait exister ou non.

Des deux choses que Willy espérait encore accomplir avant de mourir, aucune n’avait la préséance sur l’autre. Chacune était pour lui d’une importance capitale, et puisqu’il ne pouvait plus envisager, faute de temps, de s’en occuper séparément, il avait eu l’idée de ce qu’il appelait le "gambit de Chesapeake" : une opération de la onzième heure destinée à faire d’une pierre deux coups. De la première, il a été question dans le paragraphe précédent : assurer un nouveau gîte à son compagnon velu. La seconde consistait à régler ses propres affaires avec la certitude que ses manuscrits aboutiraient en bonnes mains. Pour l’instant, l’œuvre de sa vie était entassée dans un casier de la consigne automatique au terminal des bus Greyhound, Lafayette Street, à deux pâtés de maisons et demi au nord de l’endroit où ils se trouvaient, lui et Mr Bones. Il avait la clef en poche, et à moins qu’il ne déniche une personne digne de se voir confier cette clef, tout ce qu’il avait pu écrire serait détruit jusqu’au dernier mot, mis au rebut comme bagage abandonné.

Depuis vingt-trois ans qu’il s’était donné le nom de Christmas, Willy avait rempli de ses écrits les pages de soixante-quatorze cahiers. Il y avait là des poèmes, des récits, des essais, des pages de journal, des épigrammes, des méditations autobiographiques et les dix-huit cents premières lignes d’une épopée-en-cours, Jours vagabonds. La plus grande partie de tout cela avait été composée à la table de la cuisine, dans l’appartement de sa mère, à Brooklyn, mais depuis quatre ans que sa mère était morte, il s’était trouvé réduit à écrire en plein air, souvent en butte aux éléments dans des parcs publics ou des ruelles poussiéreuses tandis qu’il s’efforçait de coucher ses réflexions sur le papier. Au plus secret de son cœur, Willy ne se faisait pas d’illusions sur lui-même. Il savait qu’il était une âme en peine, un type mal adapté à ce monde, mais il savait aussi qu’il y avait beaucoup de bon enterré dans ces cahiers et que sur ce point au moins il pouvait garder la tête haute. Peut-être, s’il avait plus scrupuleusement pris ses remèdes, ou si son corps avait été un peu plus costaud, ou s’il n’avait pas tant apprécié le malt et les alcools et le brouhaha des bars, peut-être aurait-il pu faire davantage de bon ouvrage. Cela était tout à fait possible, mais il était trop tard désormais pour s’appesantir sur les regrets et les erreurs. Willy avait écrit la dernière phrase qu’il écrirait jamais, et il ne lui restait guère de tours d’horloge. Les mots enfermés à la consigne étaient tout ce qu’il avait à revendiquer. Si ces mots disparaissaient, ce serait comme s’il n’avait jamais existé.

C’est là que Béa Swanson entrait en scène. Willy était conscient de jouer à l’aveuglette, mais, s’il parvenait à la retrouver, il était persuadé qu’alors elle bougerait ciel et terre pour l’aider. Autrefois, au temps où le monde était encore jeune, Mrs Swanson avait été son professeur d’anglais en première année d’études secondaires, et sans elle il est fort peu probable qu’il eût jamais trouvé le courage de s’imaginer écrivain. Il était encore William Gurevitch, à cette époque, un gamin de seize ans efflanqué, passionné de livres et de jazz be-bop, et elle l’avait pris sous sa protection, accueillant ses premiers écrits avec des louanges si excessives, si peu proportionnées à leurs mérites réels, qu’il avait commencé à se considérer comme le nouveau grand espoir de la littérature américaine. Qu’elle ait eu tort ou raison d’agir ainsi, là n’est pas la question, car à ce stade les résultats importent moins que les promesses. Mrs Swanson avait reconnu son talent, elle avait discerné l’étincelle dans son âme de poète en herbe, et nul ne peut arriver à rien dans cette vie sans quelqu’un qui croit en lui. C’est un fait avéré, et si le reste de la classe des juniors à Midwood High voyaient en Mrs Swanson une petite femme trapue d’une quarantaine d’années dont les bras dodus tressautaient et tremblotaient chaque fois qu’elle écrivait au tableau, aux yeux de Willy elle était belle, elle était un ange du ciel qui avait pris figure humaine.

Mais à la rentrée scolaire de septembre, Mrs Swanson n’était plus là. Son mari s’était vu proposer un nouvel emploi à Baltimore, et Mrs Swanson n’étant pas seulement enseignante mais aussi épouse, quelle autre voie pouvait-elle choisir que de quitter Brooklyn pour s’en aller où allait Mr Swanson ? Le coup fut rude à encaisser pour Willy, mais il aurait pu être pire car, même à distance, son mentor ne l’oublia pas. Pendant plusieurs années, Mrs Swanson entretint avec son jeune ami une correspondance animée, continua à lire et à commenter les manuscrits qu’il lui expédiait, se souvenant de lui envoyer, en cadeau d’anniversaire, de vieux disques de Charlie Parker, et lui suggérant de petites revues auxquelles il pouvait commencer à proposer ses écrits. Le lyrisme exubérant de la lettre qu’elle écrivit pour lui à la fin de sa dernière année d’études secondaires contribua à lui décrocher une bourse complète à Columbia. Mrs Swanson était pour Willy à la fois muse, protectrice et porte-bonheur et, à ce moment de la vie de Willy, tous les espoirs semblaient permis. Mais alors éclata la crise schizophrénique de 1968, ce fandango dément, ce "jeu de la vérité" sur un fil à haute tension. On l’enferma dans un hôpital et, après six mois de traitement de choc et de thérapie psycho-pharmaceutique, il ne fut plus jamais tout à fait ce qu’il avait été. Willy avait rejoint les rangs des âmes éclopées, et même s’il continuait de mouliner ses poèmes et ses récits, s’il écrivait toujours, qu’il fût malade ou bien portant, il ne parvenait plus que rarement à répondre aux lettres de Mrs Swanson. Les raisons étaient sans importance. Peut-être Willy se sentait-il gêné de rester en contact avec elle. Peut-être était-il distrait, préoccupé par d’autres questions. Peut-être avait-il perdu confiance dans le service postal des Etats-Unis et craignait-il que les facteurs ne jettent un œil indiscret sur le courrier qu’ils distribuaient. Quoi qu’il en fût, sa correspondance jadis volumineuse avec Mrs Swanson se réduisit à presque rien. Pendant un an ou deux, elle consista en quelques cartes postales irrégulières, et puis, à Noël, une carte de vœux imprimée et enfin, en 1976, elle s’arrêta complètement. Depuis cette époque, pas une syllabe de communication n’était passée entre eux.

Mr Bones savait tout cela, et c’était bien ce qui l’inquiétait. Dix-sept années s’étaient écoulées. Gerald Ford était président, en ce temps-là, bon Dieu de bois, et lui-même ne serait pas engendré avant une bonne dizaine d’années. De qui Willy essayait-il de se moquer ? Pensez au nombre de choses qui peuvent se passer pendant une telle période. Pensez à tout ce qui peut changer en dix-sept heures ou en dix-sept minutes — alors en dix-sept ans ! Au minimum, Mrs Swanson avait sans doute déménagé. La brave dame devait friser les soixante-dix ans, à présent, et si elle n’était ni gaga ni installée dans un parc pour mobile-homes en Floride, il y avait gros à parier qu’elle était morte. Willy en était convenu, le matin même, lorsqu’ils avaient entrepris de courir les rues de Baltimore, mais on s’en fout, avait-il dit, c’est notre seule et unique chance, et puisque la vie n’est jamais qu’un jeu de hasard, pourquoi ne pas jouer notre va-tout ?

Ah, Willy ! Il avait raconté tant d’histoires, parlé de tant de voix différentes, tourné sa langue de tant de manières que Mr Bones ne savait plus du tout ce qu’il pouvait croire. Où était le vrai, où était le faux ? Difficile à discerner quand on avait affaire à un type aussi complexe et aussi fantaisiste que Willy G. Christmas. Mr Bones pouvait attester de ce qu’il avait vu de ses propres yeux, des événements dont il avait en personne été témoin, mais il n’y avait que sept ans qu’ils étaient ensemble, Willy et lui, et des trente-huit années précédentes, bien des choses lui échappaient encore. Si Mr Bones n’avait pas vécu sa vie de chiot sous le même toit que la mère de Willy, toute l’histoire serait demeurée voilée d’obscurité, mais en écoutant Mrs Gurevitch et en comparant ses propos avec ceux de son fils, Mr Bones avait réussi à composer un tableau raisonnablement cohérent de ce dont le monde de Willy avait l’air avant que lui-même y fît son entrée. Mille détails manquaient. Mille autres se mêlaient dans la confusion, mais Mr Bones s’était fait une idée de l’allure générale de ce monde, il devinait comment il était et n’était pas configuré.

Il n’était pas riche, par exemple, et il n’était pas joyeux, et c’est bien souvent que l’atmosphère de l’appartement s’était teintée d’amertume et de désespoir. Compte tenu de tout ce que cette famille avait vécu avant d’aborder en Amérique, on pouvait, d’abord, trouver miraculeux que David Gurevitch et Ida Perlmutter se soient débrouillés pour engendrer un fils. Des sept enfants qu’avaient eus les grands-parents de Willy à Varsovie et à L/ódz´ entre 1910 et 1921, seuls ces deux-là avaient survécu à la guerre. Ils furent les seuls à n’avoir pas de numéros tatoués sur leurs avant-bras, les seuls à qui fut accordée la chance d’en réchapper. Mais cela ne veut pas dire que les choses avaient été faciles pour eux, et Mr Bones avait entendu là-dessus assez de récits pour en avoir la chair de poule sous sa fourrure. Il y avait les dix jours où ils étaient restés cachés dans la soupente d’un grenier de Varsovie. Il y avait la marche d’un mois, de Paris à la zone libre, dans le Sud, en dormant dans des meules de paille et en volant des œufs pour subsister. Il y avait le camp d’internement des réfugiés à Mende, l’argent dépensé en pots-de-vin dans l’espoir d’obtenir des sauf-conduits, les quatre mois d’enfer bureaucratique à Marseille pendant qu’ils attendaient leurs visas de transit espagnols. Ensuite vint le long coma immobile à Lisbonne, le fils mort-né dont Ida accoucha en 1944, les deux années passées à contempler l’Atlantique tandis que la guerre s’éternisait et que leurs économies allaient à rien. Quand enfin les parents de Willy arrivèrent à Brooklyn en 1946, ce fut moins pour eux le début d’une nouvelle vie que d’une vie posthume, un intervalle entre deux morts. Le père de Willy, brillant jeune avocat, jadis, en Pologne, quémanda un emploi à un cousin éloigné et pendant les treize années qui suivirent prit l’IRT de la Septième Avenue pour se rendre dans une fabrique de boutons de la 28e Rue ouest. Pendant la première année, la mère de Willy arrondit leurs revenus en donnant des leçons de piano à de petits morveux juifs dans l’appartement, mais cela prit fin un matin de novembre 1947, quand Willy poussa sa petite tête entre les jambes d’Ida et, contrairement à toute attente, s’obstina à respirer.

Il eut une enfance américaine, celle d’un gamin de Brooklyn qui jouait au stickball dans la rue, lisait Mad Magazine le soir sous ses couvertures et écoutait Buddy Holly et le Big Bopper. Ni son père, ni sa mère ne comprenaient rien à tout cela, ce qui n’était pas plus mal du point de vue de Willy, car la grande ambition de sa vie à cette époque était de se convaincre que ses parents n’étaient pas ses vrais parents. Il les considérait comme des créatures d’un autre monde, tout à fait embarrassantes, des gens qui le faisaient rougir de honte avec leur accent polonais et leurs manières guindées d’étrangers, et sans avoir vraiment besoin d’y réfléchir, il comprenait que son seul espoir de survie consistait à leur résister en toute occasion. Quand, à quarante-neuf ans, son père tomba mort d’une crise cardiaque, un soulagement secret tempéra le chagrin de Willy. Dès douze ans, à peine au seuil de l’adolescence, il avait formulé la philosophie qui serait sienne toute sa vie : accueillir à bras ouverts les difficultés d’où qu’elles viennent. Plus misérable était la vie, plus proche on se trouvait de la vérité, du noyau rugueux de l’existence, et que pourrait-il y avoir de plus terrible que de perdre son paternel six semaines après son douzième anniversaire ? Cela vous désignait comme un personnage tragique, cela vous disqualifiait pour la course aux vains espoirs et aux illusions sentimentales, cela vous conférait une aura de souffrance légitime. Mais la vérité, c’est que Willy ne souffrit guère. Son père avait toujours été pour lui une énigme, un homme capable de silences d’une semaine comme d’éclats soudains de colère, et qui avait plus d’une fois giflé Willy pour des infractions mineures, insignifiantes. Non, s’accommoder d’une vie débarrassée de ce paquet d’explosifs ne fut pas difficile. Cela ne demanda pas le moindre effort.

C’est en tout cas ce qu’en pensait le bon Herr Doktor Bones. Ignorez son opinion si vous voulez, mais à qui d’autre êtes-vous disposés à faire confiance ? Après avoir écouté ces histoires pendant sept années, ne méritait-il pas d’être considéré comme la première autorité mondiale en la matière ?

Voilà donc Willy seul avec sa mère. Elle n’était vraiment pas ce qu’on appellerait une joyeuse compagnie, mais, au moins, elle gardait ses mains chez elle et manifestait à son fils une affection considérable, un cœur assez chaleureux pour contrebalancer les périodes pendant lesquelles elle le tarabustait, le sermonnait et lui tapait sur le système. Dans l’ensemble, il essayait d’être un bon fils. Aux rares instants où il était capable de cesser de penser à lui-même, il faisait même un effort conscient pour se montrer gentil envers elle. S’ils avaient leurs différends, ceux-ci résultaient moins d’une animosité personnelle que de façons opposées de voir la vie. D’une expérience durement acquise, Mrs Gurevitch avait appris que la vie est menaçante, et elle vivait la sienne en conséquence, en faisant tout ce qu’elle pouvait pour se tenir hors d’atteinte des catastrophes. Willy savait, lui aussi, que la vie est menaçante mais, contrairement à sa mère, il n’éprouvait aucune réticence à l’idée de rendre les coups. La différence ne venait pas du fait que l’une était une pessimiste et l’autre un optimiste, elle venait de ce que le pessimisme de l’une avait induit une morale de peur tandis que le pessimisme de l’autre avait engendré un dédain hargneux et bruyant envers tout ce qui est. L’une se faisait toute petite, l’autre jouait les matamores. L’une s’alignait, l’autre sortait du rang. La plupart du temps, ils se retrouvaient affrontés et, parce qu’il lui paraissait si facile de choquer sa mère, Willy ne ratait guère une occasion de provoquer une dispute. Si seulement elle avait eu l’intelligence de céder un peu, il se serait peut-être moins acharné à défendre ses arguments. L’antagonisme qu’elle lui manifestait l’inspirait, le poussait à des positions de plus en plus extrêmes, et quand vint le temps où il fut prêt à quitter la maison pour s’en aller à l’université, il s’était coulé à jamais dans le rôle de son choix : le mécontent, le rebelle, le poète hors-la-loi roulant sa bosse dans les caniveaux d’un monde en ruine.

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