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Extrait ajouté par lamiss59283 2011-09-02T17:41:53+02:00

Prologue

Grace Serenity avait eu une première mère. Une mère qui l’avait mise au monde dans un grand hôpital gris. Elle s’appelait Cherie King et elle avait seize ans.

Mais son père n’avait pas arpenté la salle d’accouchement. Ses grands-parents n’avaient pas attendu fébrilement de déboucher le champagne près du téléphone. On ne lui avait tricoté ni brassières, ni chaussons. Les sages-femmes mises à part, une seule personne avait assisté à sa naissance, et encore, par hasard : Imogen Christie, son assistante sociale.

En passant voir la future maman dans sa famille d’accueil pour parler de l’enfant à naître, Imogen avait trouvé Cherie seule, très inquiète. L’adolescente l’avait fait entrer dans la cuisine avant de s’appuyer à la table, une main crispée sur son énorme ventre.

— Ellen n’est pas là ? avait demandé Imogen.

— Elle est à Londres. Pour voir son petit-fils. Elle devrait rentrer bien… Aïe, ça recommence !

Cherie, jolie fille gracile à la peau couleur d’ébène, se tendit en étouffant un cri.

Imogen n’avait pas encore d’enfants. Elle venait de se fiancer et ne brûlerait pas les étapes, mais cela ne l’empêchait pas de comprendre parfaitement ce qui était en train d’arriver. À deux semaines du terme, l’accouchement pouvait se déclencher à tout moment.

Quelle poisse, songea-t-elle en composant un numéro sur son portable.

— Je voudrais une ambulance, s’il vous plaît… Ne t’inquiète pas, Cherie.

Elle fut soulagée quand les ambulanciers prirent le relais. Leur attitude inspirait confiance et ils rassurèrent l’adolescente tout en la préparant pour le trajet.

— Tu as le même âge que ma petite-fille, lui dit gentiment le plus âgé des deux.

C’était un homme chauve, un grand gaillard bâti comme un lutteur qui portait un clou en or à une oreille. Il resta près de Cherie pendant le transport, minutant les contractions tout en essayant de lui changer les idées. Elle fut courageuse et tâcha même de rire à ses plaisanteries.

— Tu as un très joli sourire, déclara-t-il en lui tendant le masque à oxygène. C’est une fille ou un garçon ?

— J’en sais rien, il est pas encore né !

— Ah oui ! dit-il en se donnant une petite tape sur la joue.

Cherie se laissa amadouer.

— Non, je sais… C’est une fille, on me l’a montrée à l’échographie.

Imogen maudissait sa malchance. Cette soirée du vendredi était retenue depuis longtemps pour des retrouvailles avec une dizaine d’anciennes camarades de lycée qu’elle n’avait pas vues depuis des années, et avec qui elle prévoyait de faire une fête à tout casser. Secouée à l’arrière de l’ambulance, elle essaya de contacter l’assistante familiale de Cherie ou son assistante sociale, sans succès. La première, Ellen Bayley, était coincée sur l’autoroute où elle attendait l’arrivée de la dépanneuse. La seconde était déjà partie en week-end. Quant à l’équipe de garde, des situations plus graves l’accaparaient déjà.

Une sage-femme les attendait à l’arrivée. Elle se présenta par son prénom, Jude, et fut brièvement mise au courant par l’ambulancier chauve. Il tapota gentiment la main de Cherie, lui dit qu’il espérait recevoir bientôt des nouvelles du beau bébé qu’elle allait mettre au monde, et referma les portières de l’ambulance qui repartit pour répondre à de nouveaux appels.

Imogen estima que Jude devait approcher de la cinquantaine, et lui trouva un air expérimenté rassurant. C’était une femme carrée et solide qui poussa la future mère au pas de charge dans un fauteuil roulant.

— C’est une bonne chose qu’il y ait quelqu’un pour la soutenir, dit-elle à Imogen qui trottinait pour ne pas se laisser distancer.

— Heu… c’est que je ne peux pas rester…

— Vous n’avez pas trop le choix.

— Je ne suis pas responsable d’elle, précisa l’assistante sociale en baissant la voix. Je suis chargée du suivi de l’enfant. Nous avons trouvé une famille d’accueil pour la mère et le nouveau-né, mais, en cas d’échec, il faudra songer à un placement séparé, ce qui fait que je ne suis pas vraiment en position d’assister la mère pendant la naissance.

Jude s’immobilisa devant la porte de la salle de travail et dévisagea l’assistante sociale. Sévère même quand elle souriait, elle semblait maintenant prête à mordre.

— Vous n’allez quand même pas laisser cette gamine toute seule pour son accouchement !

Imogen hésita. Dans la salle, Cherie avait été prise en charge par une aide-soignante qui lui faisait enfiler une chemise d’hôpital. Elle tendait les bras, se laissant habiller comme une petite fille.

Jude désigna ce spectacle touchant d’un mouvement de tête.

— Elle est sous la protection de l’Aide sociale à l’enfance, oui ou non ? Alors protégez-la !

Imogen poussa un soupir fataliste.

— Ça fiche ma soirée en l’air.

— Vous vous en remettrez. Asseyez-vous là, reprit Jude en lui indiquant la chaise généralement réservée aux pères. Tâchez de la rassurer.

Imogen ne devait jamais oublier cet accouchement. En huit ans de métier, elle avait été témoin de beaucoup de situations difficiles et pensait ne plus pouvoir être surprise par rien, mais elle n’aurait jamais pensé qu’il fût possible de voir autant souffrir quelqu’un, et avec autant de bravoure.

Pendant les heures interminables du travail, on entendit à peine Cherie. Elle ne se privait pas d’inhaler du gaz anesthésiant, mais elle retenait ses cris. Elle semblait se résigner à la violence des contractions, se retirant profondément en elle-même pour échapper à la douleur. Évidemment, Cherie avait l’habitude de souffrir, songeait Imogen avec compassion, et sa mère et son beau-père lui avaient trop bien appris à le faire en silence.

Peu de temps après minuit, Jude appela une élève sage-femme pour l’assister. Elles formaient une bonne équipe et guidèrent Cherie dans les instants les plus difficiles.

— La tête est là, annonça Jude. C’est très bien, c’est très bien.

— Au secours ! cria Cherie.

Elle s’était redressée en laissant tomber le masque de gaz anesthésiant. Appuyée sur les coudes, tête rejetée en arrière, elle ne se taisait plus.

— J’ai mal !

— C’est bien, dit Jude d’un ton encourageant. Poussez une dernière fois… Ça vient…

Un cri si déchirant s’échappa de sa poitrine, qu’Imogen ne put faire autrement que de lui prendre la main. L’adolescente s’y accrocha avec une force à lui broyer les os.

Soudain, elle poussa un hurlement inhumain, mais qui se termina, avec une rage presque triomphante, par l’expulsion de l’enfant. Imogen vit jaillir une forme brune à la peau luisante. Un petit être humain tout neuf était venu au monde. Ce bébé qui jusqu’à présent n’avait été pour elle qu’un mince dossier bleu dans un tiroir prenait soudain une tout autre réalité. Un vagissement vibra dans la salle, faible et tremblant comme un bêlement d’agneau. La gorge de l’assistante sociale se serra.

— Tenez, prenez-la, dit Jude en posant le bébé sur la poitrine de la jeune mère.

Le nouveau-né était encore ensanglanté, glissant, relié au placenta par le cordon ombilical. Cherie passa les bras autour du petit corps fragile et le tint contre elle avec passion. Elle sanglotait.

— Une petite fille ! s’extasia Jude en recouvrant l’enfant d’une serviette chaude. Une jolie petite fille.

— Bravo, murmura Imogen.

Pleurant toujours, Cherie posa les lèvres sur la petite tête soyeuse. Ensuite, les sages-femmes s’affairèrent autour d’elle, lui prirent brièvement le bébé pour une « inspection générale », puis le lui rendirent. Après avoir sorti le placenta sans difficulté, elles quittèrent la pièce. Un peu plus tard, l’étudiante apporta du thé et des biscuits avant de repartir en courant pour participer à une autre naissance. Mais Cherie ne se rendait compte de rien. Elle n’avait d’yeux que pour le petit être merveilleux qu’elle tenait sur son cœur.

Imogen se pencha pour mieux voir le bébé.

Son métier l’amenait souvent à se préoccuper du sort des enfants des autres. Elle connaissait leurs besoins, leurs rythmes ; elle avait appris à repérer les signes de maltraitance ; il lui arrivait de décider de les retirer à leur mère dans leur intérêt. Mais elle n’en avait jamais vu naître.

La fille de Cherie avait les yeux brillants, d’un noir opaque que touchait pour la première fois la lumière. Une minuscule bouche en cœur accueillait avec une moue pensive ce nouvel univers étrange. Émue jusqu’au fond de l’âme, Imogen fut prise de vertige en songeant que cette petite poitrine qui commençait à se soulever régulièrement exécuterait le même mouvement pendant un siècle peut-être.

— Vous allez pouvoir la nourrir tout de suite, si vous voulez, dit Jude avec un sourire encourageant. Vous voulez essayer maintenant ? Le plus tôt sera le mieux pour toutes les deux.

Cherie eut l’air horrifié.

— Quoi ? Au sein ? La gerbe ! Donnez-lui un biberon.

— Allez, essayez, insista Jude en se perchant sur un tabouret près du lit. Ce sera beaucoup plus facile que de préparer des biberons. Il n’y aura rien à stériliser, et puis on récupère son ventre plat plus vite.

— Plutôt crever.

— C’est un beau cadeau que vous lui ferez pour bien commencer dans l’existence.

— N’importe quoi ! Le plus beau cadeau que je peux lui faire, c’est de la laisser tout de suite à Mme Christie.

— Ne dis pas de bêtises, Cherie, protesta Imogen. Tu vas la ramener chez Ellen et tu vas t’occuper d’elle, d’accord ?

Des larmes jaillirent des yeux de l’adolescente.

— Mais je ne peux pas m’occuper d’elle !

— Vous êtes sa maman, dit Jude gentiment. Les petites filles ont besoin d’une maman.

Mais le visage de Cherie s’était durci comme un masque d’ébène. Elle serra sa fille dans ses bras et appuya sa joue sur le petit crâne duveteux.

— Pas d’une maman comme moi…

— Il ne faut pas avoir peur, Cherie.

Intraitable, celle-ci détourna la tête.

Avec un soupir, Jude sortit un stylo bille de sa poche et cocha une case sur un formulaire.

— Bien, alimentation au biberon, si c’est ce que vous voulez. J’espère que vous changerez d’avis après une bonne nuit de sommeil. Vous avez choisi un prénom ?

Cherie, cette fois, ne fut pas prise au dépourvu. De toute évidence, elle y avait longuement réfléchi.

— Grace Serenity.

Le stylo s’arrêta sur la page.

— Grace… quoi… ?

— Serenity. S… e… r…

— C’est bon, j’ai noté. Parfait, merci.

La sage-femme joua avec le mécanisme de son stylo.

— J’ai votre nom de famille, King, mais, si je peux vous poser la question, Cherie, quel est le nom du père ?

Imogen dressa l’oreille, se demandant si Cherie, qui jusqu’alors avait obstinément refusé de désigner le père, allait parler. Son silence allait entraîner quelques complications juridiques.

— Bouffon, jeta Cherie sans hésiter. B… o… u…

Imogen ne put retenir un sourire, et Jude interrompit Cherie d’un signe de main.

— D’accord, j’ai compris.

Elle écrivit le nom du bébé sur un bracelet miniature en plastique qu’elle attacha au petit poignet.

— Voilà, c’est fait. Grace Serenity King, tu as officiellement un nom.

Elle prit un autre bracelet, cette fois pour la mère, et se mit à écrire.

— C’est quoi, ça ? s’écria Cherie en regardant avec horreur une tache qui s’était formée sur sa chemise d’hôpital à l’emplacement de son sein droit. C’est mouillé !

— Eh oui ! confirma la sage-femme, amusée. C’est le premier lait, le colostrum qui contient tout ce dont votre bébé a besoin pour être en bonne santé. Votre corps s’est adapté plus vite que vous à la situation.

Prise de panique, la jeune accouchée s’agita.

— C’est l’horreur ! Je ne peux pas ! Prenez-la, merde ! Je veux me lever ! Prenez-la tout de suite !

Jude s’empressa de récupérer le bébé, et Cherie se démena pour faire passer ses jambes par-dessus le bord du lit. Elle se leva en titubant dans sa chemise d’hôpital froissée.

— Je veux prendre une douche ! Je me sens crade ! Regardez-moi, c’est horrible. Il y a du sang partout. Ça colle. C’est affreux, affreux, je veux m’en aller.

Imogen, qui s’était levée en même temps qu’elle, lui posa la main sur l’épaule pour la rassurer.

— Tout va bien, Cherie, calme-toi.

Mais Cherie ne se calma pas.

— Ne vous inquiétez pas, dit Jude en couchant Grace dans un berceau en plastique transparent. C’est normal de se sentir sale après un accouchement. Le corps est en état de choc. Je vais vous emmener à la salle de douches en fauteuil roulant.

Cherie, en larmes, se baissa pour ramasser son sac de voyage avec une grimace de douleur.

— Je peux y aller toute seule !

Elle se dirigea vers la porte d’un pas chancelant. Comme si elle sentait naître l’éloignement, Grace gonfla ses poumons et se mit à hurler.

Cherie se fi gea. Elle se retourna, et Imogen vit que des larmes ruisselaient sur ses joues. La jeune mère resta un long moment à contempler son bébé sans défense dans la coque en plastique, puis elle fit face à l’assistante sociale.

— Y a rien de mal à prendre une douche et à fumer une clope !

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Extrait ajouté par agathachristiefan 2018-08-20T15:46:10+02:00

A peine venue au monde grâce est l'enjeu d'un choix déchirant: qui en aura la garde? son père, âgé de 17 ans mais débordant d'amour ? Ou bien sa famille d'adoption pour qui elle est déjà tout?

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Extrait ajouté par Punchina 2015-02-21T12:00:43+01:00

Hilda choisit opportunément ce moment pour consacrer quelques minutes d'attention à sa bru.

Elle s'assit sur une chaise qui s'était libérée à côté d'elle.

-Eh bien, il paraît que l'adoption a raté... Voyez le bon côté des choses, c'est sûrement mieux pour vous.

-Et pourquoi?

-Vous savez bien que je vous le déconseille depuis le début. Un petit étranger ne peut pas s'intégrer correctement dans une famille. Ce serait courir à la catastrophe.

Leila tâcha de se contenir, mais sa fureur eut raison d'elle.

-David est très malheureux, Hilda, dit-elle assez fort pour que plusieurs invités de la table voisine se retournent. Est-ce que vous vous réjouissez des malheurs de votre fils? Il veut avoir un enfant.

-Mais enfin, Leila, cet enfant n'aurait pas été le sien!

-Vous n'avez pas de coeur!

Sa belle-mère s'empourpra.

-C'est mon opinion, je ne vais pas en changer.

-Voilà quinze ans que vous me l'imposez, votre opinion! J'en ai assez de votre étroitesse d'esprit, de votre égoïsme! Tans pis, c'est dit!

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